2006
Vie sociale et traitements
« Hum(o)eurs »
En route pour le meilleur des mondes possible
Le Petit Étampois
Suite aux fantaisies pyrotechniques éminemment dommageables qui ont animé l’actualité récente et fourni d’abondantes matières à une myriade de pisse-copie, monsieur le ministre de l’Intérieur a pris sans tergiverser les décisions qui s’imposaient et que tout le pays attendait impatiemment. D’abord, punir avec une équanimité complétée par une sévérité du meilleur aloi une racaille de bas étage dont la crasse ne saurait être nettoyée qu’au karcher et expulser de notre douce mère patrie, manu militari et sans ménagements superflus, les trublions allogènes aux épidermes hauts en couleur qui, n’ayant même pas la reconnaissance du ventre, s’ingénient à transformer les parkings de nos chères et bucoliques banlieues en autodafés sacrilèges. Il s’agit de toute évidence – et cela est fort sage – de leur montrer que qui sème le vent récolte la tempête, et que caillasser les keufs ne saurait demeurer impuni.
Il reste bien sûr à éviter la récidive, à prévenir, ce qui, comme chacun sait, vaut bien mieux que guérir. Et là, le ministre se lance superbement dans la mise en place – certaines fois à titre expérimental – d’une série de mesures frappées du coin du bon sens le mieux rassis, visant à décourager à l’avance toute tentation comme toute tentative délinquantielle. Outre les activités bien connues du maintien banal de l’ordre telles que primesautières plaisanteries raciales, affectueux coups de lattes dans le ventre, délicats horions et gnons variés, on se fait ainsi un devoir de relever et d’approuver hautement :
Le développement de la vidéo protection, « outil de sécurité et de dissuasion au service de la liberté », selon les justes propos de monsieur le ministre, qui mettra fin au « pas vu, pas pris ».
La création d’un lieu d’accueil, d’informations et d’échanges pour les victimes, mesure hautement préventive comme chacun peut le voir.
Celle d’équipes spécialisées de prévention constituées d’éducateurs.
Enfin, last but not least, le repérage précoce des troubles psychologiques et psychiatriques grâce à la présence renforcée dans les quartiers d’équipes de psychologues, de pédopsychiatres et de travailleurs sociaux dans le cadre du nouveau plan « santé mentale ». Il ne fait nul doute que cela, fournissant une tâche enfin utile à des équipes de secteur qu’on sait par ailleurs quelque peu désœuvrées, s’inscrit pleinement dans les dires de M. Kouchner, du temps qu’il était ministre de la Santé, affirmant que les soignants en psychiatrie étaient les gardiens de la société, et leur assignant par conséquent une mission de normalisation et de maintien de l’ordre public rappelant la regrettée loi de 1838.
Cet ensemble représente de toute évidence un véritable plan d’hygiène mentale pour la prévention primaire, secondaire et tertiaire, dont aucune structure psychiatrique publique n’aurait pu jusqu’ici rêver faute, en tout état de cause, d’en avoir l’ébauche d’un début des moyens, non plus que l’envie.
Monsieur le ministre se montre, en cette occurrence, pleinement fidèle à la règle démocratique voulant que soient pris en compte les desiderata des électeurs potentiels à travers les élaborations on ne peut plus savantes, sophistiquées et hautement motivées des élus du peuple. Il ne fait en réalité qu’ébaucher le début du commencement de l’application des recommandations d’une commission parlementaire dont les conclusions ont été présentées par M. Jacques Alain Benisti, député ump d’un département de l’est parisien.
Cet élu n’est pas vraiment un inconnu, et s’est illustré voilà peu en préconisant l’interdiction aux parents immigrés, sous peine de sanctions, de parler à leurs enfants leur langue maternelle, cette pratique insane de patois de sauvages, insulte à la moralité comme aux bonnes mœurs, conduisant tout droit, inéluctablement, à l’échec scolaire, et de là aux pires déviances, à la délinquance et enfin à la criminalité la plus horrible : l’actualité de nos riantes et agrestes banlieues nous a, hélas, bien montré à quel point il avait raison !
Cependant, il préconise également dans son rapport de procéder au plus vite et au plus tôt, chez les enfants de 0 à 3 ans, au dépistage des futurs délinquants, fermement appuyé en cela – affirme-t-il – sur les données les mieux établies de la psychiatrie infanto-juvénile. Il est bien vrai que la délinquance précoce, dans les pouponnières et les crèches, est un phénomène navrant qui ne saurait être sous-estimé et auquel il est nécessaire, toutes affaires cessantes, de mettre fin ; halte aux trafics de sucettes, au racket des petits pots et à la prise en otage des doudous ! le salut de nos chères petites têtes blondes est à ce prix. M. Benisti n’a toutefois pas encore exigé, et on peut le regretter, le dépistage prénatal, les tests permettant la recherche et la détection des gènes de la prédélinquance n’étant pas encore tout à fait au point. Il se contente de préconiser le placement du jeune délinquant dans une famille d’accueil, « de préférence en milieu rural ou agricole », mesure aussi bénigne qu’écologique qui, jointe à l’intention affichée du ministre de l’Intérieur de créer un « internat de la réussite » pour voyous infanto-juvéniles, viendrait compléter un dispositif dès lors pleinement satisfaisant.
D’aucuns, que je ne nommerai point par simple décence, couinent d’ores et déjà qu’on est là dans l’abus de pouvoir, l’interventionnisme liberticide, la flichiatrie, la psychiatrisation outrancière et autres fariboles, alors qu’il ne s’agit que de simples mesures d’hygiène mentale et de maintien de l’ordre public réunis : il est clair qu’on ne saurait se contenter de coups d’épée dans l’eau quand le ver est dans le fruit, la patrie en danger et que se consume allègrement notre parc automobile national.
« Soit, me fit alors observer l’ami étampois auquel j’exposais tout cela, mais il n’y a pourtant pas là de quoi fouetter un chat. Certes, on se doit de constater que M. Benisti et son ministre sont sans le moindre doute des amateurs éclairés, encore qu’un peu retardés, de science-fiction qui en sont restés au Meilleur des mondes et à 1984. Ils nous préparent une société calme et tranquille, peuplée d’enfants et d’adolescents policés, obéissants, pacifiques et propres sur eux, où nul ne saurait élever la voix ni péter plus haut que son cul. Mais ça ne suffit pas et il faudrait aller plus loin en préconisant la stérilisation préventive des supposés géniteurs d’éventuels futurs délinquants, comme l’a naguère mis en œuvre un génial précurseur – malheureusement incompris – dont tu as probablement entendu parler : il se prénommait Adolf. »