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VST - Vie sociale et traitements

2006/1 (no 89)

  • Pages : 168
  • ISBN : 9782749206059
  • DOI : 10.3917/vst.089.24
  • Éditeur : ERES

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C’est donc à une lecture toute particulière que je vous invite, lecture nécessairement marquée par :

  • mon appartenance à la famille Fanon, même si mon oncle ne m’a pas permis de le connaître physiquement à un âge de raison : je l’ai embrassé à 4 ans et retrouvé au hasard d’une recherche de lecture dans la bibliothèque familiale à l’adolescence. Je dois dire que le choc a été de taille et la question a été : « Pourquoi on ne parle pas dans la famille de son livre ? Qu’a-t-il fait qui ne puisse être dit ? »

  • mon appartenance à la même société coloniale, lieu d’émergence d’une telle détermination d’être ;

  • la rencontre de lecteurs multiples et principalement du tiers-monde (Afrique et Amérique latine).

Tenter donc une relecture de quelques aspects de son histoire, celle qui m’a été accessible, en repérer quelques lieux d’apprentissage, de rupture et d’engagement, tel sera l’essentiel de mon propos.

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Né à l’hôpital civil de Fort-de-France le 21 juillet 1925, Frantz Fanon est le seul des huit enfants d’Éléonore et Casimir Fanon, ses parents, à être né hors du domicile familial. D’ailleurs, sa mère disait souvent, compte tenu de sa grande vivacité, qu’il avait très certainement été échangé à l’hôpital !

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De la dynamique familiale, il faut peut-être retenir le fait qu’il s’agissait d’une famille aisée foyalaise classique, comme tant d’autres en Martinique, caractérisée par un père distant, très sévère et une mère autoritaire.

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Les mères antillaises, comme l’a si bien analysé Fritz Gracchus, psychologue guadeloupéen, dans son ouvrage Les lieux de la mère dans les sociétés afro-américaines, étaient chargées de gérer dans sa quotidienneté la loi du père bien souvent absent du foyer.

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De son enfance et de son adolescence, on a beaucoup dit, je retiens pour ma part, qu’il était avec deux autres larrons un « danger » à la rue Blénac. Il a été également un bon joueur de football, occupant la place d’avant-centre au Club colonial puis avec deux de ses frères à l’Assaut de Saint-Pierre.

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À l’école, il était un bon élève très curieux, mais il semble qu’on ne le voyait jamais apprendre ses leçons.

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Autre fait caractéristique : il se présentait toujours à un examen en avance par rapport à son âge et à son niveau – attitude de rupture déjà ?

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Dès son plus jeune âge donc, sa personnalité était décrite comme débordante de vitalité – ce qu’on appelle chez nous « an cirè » –, il était avide de savoir, et excessivement courageux et volontaire.

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Beaucoup d’anecdotes familiales en témoignent, il avait également des qualités de tribun et il remplissait fréquemment la cour de la maison familiale avec les jeunes du quartier.

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Il semble donc avoir toujours évolué sur la base d’une volonté réelle d’existence authentique, qui s’est exprimée par une attitude de lutte contre toute forme d’injustice.

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Ceux qui l’ont connu enfant, adolescent ou adulte sont d’accord pour dire qu’il était omniprésent à ses actes, d’une grande justice et d’un courage impressionnant.

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La congruence de Fanon se situe, pour moi, d’abord dans son parcours jalonné d’engagements puis de ruptures, ciment d’un être chaque fois plus conscient de lui-même et d’autrui.

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« L’existence n’est pas une courbe sinusoïdale, mais une lente, douloureuse, continuelle gestation. Je comprends les faibles mais je ne les aime pas. J’ai horreur aussi de ceux qui croient possible une vie au rabais », voilà la dédicace de sa thèse de médecine à son frère Félix.

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Parcours de ruptures multiples, maturation de soi, évolution de la maîtrise de soi, de la maîtrise de son rapport au monde, le cheminement de Fanon a suivi les étapes du développement de l’homme, passant d’une dépendance totale (conscience soumise) à une progression chaque fois plus affirmée vers l’indépendance, c’est-à-dire la maîtrise de la capacité à résoudre ses problèmes par soi-même.

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Les étapes du développement se succèdent par paliers, moments d’intégration et d’assimilation des nouvelles données, qui, une fois terminées, provoquent des ruptures d’équilibre.

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Chaque équilibre est toujours provisoire, et porteur d’épanouissement et de dépassement.

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Un caricaturiste martiniquais, Raymond Sinamal, a synthétisé par le biais de la symbolique des couleurs les étapes de la prise de conscience de Frantz Fanon :

  • Fanon Blanc ;

  • bleu, blanc, rouge ;

  • noir ;

  • noir rouge vert.

« On dit volontiers que l’homme est sans cesse en question pour lui-même et qu’il se renie lorsqu’il prétend ne plus l’être » Peau noire, masques blancs.

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Engagement à 18 ans : il part en dissidence à l’île de la Dominique, en bon Français, répondant ainsi à l’appel du général De Gaulle, le jour du mariage de son frère Félix.

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Désengagement à 20 ans : dans la lettre à sa mère : « …Je doute de tout, même de moi. Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous, mais ne dites jamais : il est mort pour la belle cause. Dites : Dieu l’a rappelé à lui, car cette fausse idéologie des instituteurs laïques, des laïciens et des politiciens imbéciles ne doit plus nous illuminer. Je me suis trompé. Rien ici, rien ne justifie cette subite décision de me faire le défenseur des intérêts du fermier quand lui-même s’en fout. On nous cache beaucoup de choses. »

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Malgré cet insight cognitif, comme nous l’appelons dans notre jargon psychologique, il va jusqu’au bout de son engagement pour, sans doute, le transcender : « … je pars demain, volontaire pour une mission périlleuse ».

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Engagement par sa thèse de médecine, qui a été refusée car non conforme. Il a tout de même osé la publier, Peau noire, masques blancs, pour refuser de nier sa différence.

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Rupture et dépassement de la négritude : « … Le Nègre n’est pas, pas plus que le Blanc. Tous deux ont à s’écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs, afin que naisse une authentique communication » Peau noire, masques blancs.

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À 27 ans, il retourne en Martinique pour y exercer quelque temps la médecine et prendre contact avec la psychiatrie de l’époque : il a alors été très choqué de constater que les malades mentaux étaient en prison.

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Ensuite il repart afin de préparer le médicat des hôpitaux psychiatriques avec François Tosquelles à Saint-Alban ; celui-ci le présentait ainsi : « Fanon incarnait plutôt le respect et la liberté d’autrui. Sa fraternité agissante posait d’emblée la saisie lucide de la différence. Sa présence exigeait votre propre engagement, suscitait votre propre engagement critique. »

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Des motifs de son arrivée à Saint-Alban, il dit : « Il vint, attiré par les possibilités d’une certaine pratique de la psychiatrie qui était en train de se faire ou de se refaire […] Il présupposait que Saint-Alban constituait un champ d’action qui s’essayait à pouvoir offrir des possibilités contrôlables pour que la folie puisse dire son mot et se réélaborer. Saint-Alban constituait le lieu d’une hypothèse, non le lieu d’un pari ni le lieu d’une aventure. » Fanon y resta deux ans ou plus.

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Ensuite, médecin-chef des hôpitaux, il assure l’intérim à l’hôpital psychiatrique de Pontorson : engagement total, une fois encore, pour une rupture d’avec la psychiatrie traditionnelle.

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On retrouve dans les archives de l’établissement un bon du 13 octobre 1953 pour autoriser « 29 malades accompagnés d’infirmiers à se rendre au marché… pour effectuer divers achats » signé du docteur Fanon, mais que le directeur de l’époque refusa de contresigner.

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Le lendemain matin, se produit ce qui ne s’était jamais vu à Pontorson : une grève des malades paralysant toute la vie de l’établissement.

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Il a fait preuve d’une grande lucidité quant à la pratique de la psychiatrie en général et surtout de son rôle politique en territoire colonial.

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Sa pratique à l’hôpital psychiatrique de Blida sera marquée par un refus du statu quo et la mise en œuvre des apports de Tosquelles ; une analyse critique des causes de l’échec de sa pratique a permis de mettre en lumière l’impérieuse nécessité de prendre en compte la culture du malade comme outil thérapeutique déterminant. Il a été également confronté aux dégâts causés par la guerre en Algérie ; de nombreux écrits rendent compte de ses analyses scientifiques sur les conséquences de la torture et chez le torturé et chez le tortionnaire.

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Cet engagement a précédé une nouvelle rupture : « Pendant près de trois ans, je me suis mis totalement au service de ce pays et des hommes qui l’habitent […] Depuis de longs mois, ma conscience est le siège de débats impardonnables et leur conclusion est la volonté de ne pas désespérer de l’homme, c’est-à-dire de moi-même. Ma décision est de ne pas assurer ma responsabilité coûte que coûte, sous le fallacieux prétexte qu’il n’y a rien d’autre à faire […] L’espoir n’est plus alors la porte ouverte sur l’avenir mais le maintien illogique d’une attitude subjective en rupture organisée avec le réel […] une société qui accule ses membres au désespoir est une société non viable, à remplace. » Extraits de sa lettre de démission de son poste de médecin-chef à l’hôpital de Blida.

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Engagement encore dans l’expérience de Tunis à l’hôpital Charles-Nicolle où il a participé à la transformation du service de neuropsychiatrie en hôpital de jour.

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Le docteur Frantz Fanon a su constamment interpeller, dénoncer, analyser et innover, dans le domaine psychiatrique comme dans le domaine politique d’ailleurs, car chaque fois, il était à la recherche d’une rencontre authentique de l’Homme.

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Frantz Fanon est mouvement, refus de certitudes figées et définitives ; sa préoccupation essentielle a toujours été de dépasser les réalités immédiates et provisoires. C’est dans ce mouvement, cette vague de fond que je situe son « testament politique », Les damnés de la terre, qui, je suis sûre, aurait fait l’objet de nouveaux questionnements, de nouvelles ruptures au contact du réel.

Résumé

Français

« ... Je veux ma voix brutale, je ne la veux pas belle, je ne la veux pas pure, je ne la veux pas de toutes dimensions. Je la veux de part en part déchirée, je ne veux pas qu’elle s’amuse car enfin, je parle de l’homme et de son refus de la quotidienne pourriture de l’homme, de son épouvantable démission... »
Peau noire, masques blancs.

Pour citer cet article

Fanon France-Lyne, « Congruence du parcours de Frantz Fanon », VST - Vie sociale et traitements, 1/2006 (no 89), p. 21-24.

URL : http://www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2006-1-page-21.htm
DOI : 10.3917/vst.089.24


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