VST - Vie sociale et traitements
érès

I.S.B.N.2-7492-0605-7
168 pages

p. 3 à 5
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Éditorial

no 89 2006/1

2006 Vie sociale et traitements Éditorial

Sacrées caricatures

Serge Vallon
L’affaire des caricatures danoises de Mahomet ne souffre d’aucune ambiguïté. La liberté d’expression – donc de critique de toute conviction religieuse, politique ou sociale – les autorise, dans nos démocraties pluralistes et laïques.
Cette liberté n’exclut pas la responsabilité des auteurs et diffuseurs mais elle n’est bornée que par les délits de racisme [1] ou de négationnisme de faits historiques. Un tribunal peut juger si l’expression offense des personnes mais non des croyances. Il n’a pas à juger des sensibilités, celles des athées étant tout autant fréquemment offensées. Le délit de blasphème n’existe pas dans notre droit. Il n’y a donc pas d’offense à croire ou ne pas croire à des mythes ou convictions, qu’elles soient celles d’une majorité ou d’une minorité. Virginité de Jésus ou de sa mère, représentation d’un prophète, apparitions et miracles, toutes les dogmatiques sont contestables et contestées librement en chansons, textes ou dessins. Les dessins contestés, satires politiques, ont droit de cité même s’ils ne nous font pas tous rire.
Les violences et menaces exercées en retour n’ont aucune légitimité. L’argument politico-théologique d’iconoclasme [2] serait plus convaincant s’il était unanimement et constamment observé par les croyants musulmans eux-mêmes. L’islam est plus divers et ouvert que ces fureurs islamistes. On peut par exemple acheter librement à Qom, ville sainte des chiites d’Iran, des portraits de Mahomet. Ce sont des représentations conventionnelles d’un jeune homme séduisant, équivalent des images sulpiciennes du Christ catholique vendues à Lourdes [3]. L’islam, avant sa glaciation wahabite, autorisait des représentations du prophète, visibles dans maintes miniatures persanes. L’offense est plus politique que religieuse, comme le montrent des manifestations organisées opportunément par des dictatures ou des groupes radicaux. Le racisme en retour qui les impute à un gouvernement, à tout Danois ou tout Occidental, en souligne l’intolérance volontaire et totalitaire. Il est permis de comprendre l’humus de misère matérielle, de frustration politique et de corruption sociale qui les nourrit car la religion n’est que l’habillage des passions humaines. Cela ne les rend pas légitimes.
Il n’y a donc pas à s’excuser de provocations qui n’en sont pas, car elles n’offensent ni n’entravent un croyant musulman dans sa liberté de penser et d’exercer son culte, liberté d’ailleurs souvent mieux garantie en Occident démocratique.
L’intolérance haineuse des groupes de manifestants ne fait pas oublier que la liberté religieuse ne les mobilise pas quand il s’agit d’autres croyances, chrétiennes, juives ou bahaïes par exemple, ni quand des abjections comme des assassinats d’otages au nom du même dieu sont filmées et exhibées sur leurs antennes.
L’affaire est entendue. L’intolérance est dans le camp des protestataires [4], pas des caricaturistes. Les valeurs humanistes, comme le respect de la vie humaine, nous sont supérieures au respect des croyances. L’humour serait-il jamais un blasphème ? Un Dieu ne serait-il rieur ?
Un doute survient : pourquoi l’Occident démocratique est-il si circonspect ? En France, les journaux si frileux et les hommes politiques si prudents. Les majorités silencieuses si silencieuses, au point de paraître complices ou otages des extrémistes ? Compassions, peurs et lâchetés, realpolitik des commerces d’exportation, clientélisme électoral sont des raisons plausibles mais insuffisantes.
Il vient l’idée d’un malaise contemporain par rapport aux catégories du profane et du sacré. L’Occident laïque sait-il faire bon usage de ces catégories cosmologiques qui mettent en correspondance le monde immédiat et un autre monde : celui du sens de l’existence ? Cet autre monde a été squatté par les religions monothéistes. Leur Dieu transcendant a expulsé les dieux anciens, immanents et proches, qui n’avaient pas vocation à être universels comme en témoignent les panthéons addictifs de Rome. Les conquêtes terrestres s’accompagnaient alors d’annexions célestes qui incorporaient les dieux étrangers sans forcément les détruire. La mondialisation religieuse a colonisé la planète et l’espace mental. La décolonisation spirituelle par la laïcité et l’athéisme ne nous en a pas libérés. Après le désenchantement provoqué par les monothéismes, aucun réenchantement n’est à l’horizon de la modernité.
L’espace de la sacralité est précieux voire indispensable. L’homme s’y dépasse dans ces infra-mondes ou supra-mondes en y ressourçant ses raisons de vivre, d’espérer, de supporter le malheur et l’angoisse des finitudes.
La modernité nous propose à l’encan quelques idoles de substitution de la religion.
L’idole du « marché » économique, divinité distributrice solitaire, dont l’injustice et l’inefficacité sont pourtant manifestes.
L’idole de l’« État », souverain arbitre, pourtant prompt à s’absoudre de ses défaillances et même de ses lois si d’autres pouvoirs n’y veillaient.
L’idole de « la démocratie politique », démentie par le fait constant que le modèle d’exportation n’est pas le même que celui exposé par le concessionnaire évangéliste.
L’idole de la « santé », divinité hélas bousculée par des épidémies inédites et des dégradations inéluctables.
L’idole de la « science », rationalité vaniteuse, vite involuée en rationalisations autoritaires et jalouses, cachant mal sa doublure technologique et industrielle. Évoquons les maladies orphelines, orphelines de recherches thérapeutiques. Évoquons l’exemple plus burlesque de cette « science » archéologique américaine refusant des résultats de fouilles antérieurs à une époque convenue comme limite du peuplement nord-américain [5]. Le lecteur complètera à sa guise par d’autres (l’enfant victime, le fou dangereux, etc. ), cette liste illimitée d’idoles provisoires.
Cette crise du sacré explique mieux ces querelles de mémoire autour de Napoléon, de la traite occidentale des esclaves, des lieux saints divers, des exterminations ou des déportations de masse, parfois des évolutions anthropologiques refusées par les croisades antidarwiniennes. Nos modestes héros, tels Pinel et Freud, n’échappent pas à la fureur inquisitrice des tribunaux de mémoire. Leurs petites turpitudes sont mises à l’index et supposées balayer leur apport à un processus civilisateur imparfait et contradictoire.
L’autel des ancêtres est aujourd’hui un tribunal des ancêtres, dans ce doute de soi qui va jusqu’à la haine de soi. Frantz Fanon, penseur des libérations coloniales, en avait eu l’intuition poétique et politique. L’identité est un masque qui colle à la peau et l’arrache avec elle. Révoltes et aliénations cheminent ensemble. L’humain cherche un Autre qui le protège. Existe-t-il autrement que dans le visage du prochain [6] ?
Notre destinée orpheline devra s’écrire avec nos choix conscients et inconscients. Nous n’en serons pas coupables mais bien responsables. Le malaise de la civilisation souligné par Freud risque de durer.
L’article « Interstice », p. 61 du numéro 89 de vst est signé par Françoise Rouan et Hamid Belgacem (et non Belgace).
Nous présentons nos excuses à M. Belgacem pour cette erreur bien involontaire.
 
NOTES
 
[1]Dont l’antisémitisme n’est qu’une variante et qui identifie un sujet à son appartenance.
[2]L’interdit de représentation du Dieu (ou de son nom imprononçable) paraît logique dans le monothéisme comme celui des chrétiens d’Orient ; celui de son intercesseur prophétique est plus difficile à saisir car le prophète, tels Abraham ou Mohammed, est précisément son représentant auprès des humains. L’idée serait d’une saisie immédiate sans lecture.
[3]Cf. le n° 17 de novembre 2005 de la revue Études photographiques.
[4]Qui « justifient » a posteriori la satire d’un prophète guerrier (dont le turban ou la tête contient une bombe comme les kamikazes) d’un des dessins danois.
[5]Débat insensé : des silex de type solutréen prouvant, malgré la vulgate scientifique, un peuplement franco-européen archaïque de l’Amérique il y a 15 000 ans étaient refusés voire interdits de fouille. Le peuplement sibérien, idéologiquement correct, date seulement de 5 000 ans environ (cf. émission spéciale sur Arte-télévision, février 2006).
[6]On lira le bel essai de l’Argentin Isidoro Vegh, Le prochain, nouage et dénouage de la jouissance, Toulouse, érès, 2006.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Dont l’antisémitisme n’est qu’une variante et qui identifie...
[suite] Suite de la note...
[2]
L’interdit de représentation du Dieu (ou de son nom improno...
[suite] Suite de la note...
[3]
Cf. le n° 17 de novembre 2005 de la revue Études photograph...
[suite] Suite de la note...
[4]
Qui « justifient » a posteriori la satire d’un prophète gue...
[suite] Suite de la note...
[5]
Débat insensé : des silex de type solutréen prouvant, malgr...
[suite] Suite de la note...
[6]
On lira le bel essai de l’Argentin Isidoro Vegh, Le prochai...
[suite] Suite de la note...