VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.2-7492-0605-7
168 pages

p. 6 à 8
doi: en cours

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Bloc-notes

no 89 2006/1

2006 Vie sociale et traitements Bloc-notes

Parano... ou lucide ?

Jacques Ladsous
Je ne peux m’empêcher de rapprocher des éléments qui existent séparément, mais dont la convergence est telle qu’ils me paraissent représentatifs d’une politique qui, sous des dehors bienveillants, tendrait à changer fondamentalement la nature du travail social.
Lorsque je suis entré dans cette profession d’éducateur qui est la mienne, mon pays, la France, avait souffert de l’Occupation, dans son physique comme dans son moral. Et nous avions besoin pour effacer tout cela, y compris les silences et les regards aveugles de certains, de faire tout reposer sur le respect de la dignité humaine, celui des droits de l’homme, et l’éradication de toutes les mesures qui pouvaient avoir pour conséquences d’exclure certains de la vie sociale et de la citoyenneté.
Nous avions cette mission de faciliter le développement humain dans ce sens, sachant que tout homme a un rôle à jouer dans ce respect mutuel, et qu’il n’y a point de méfait dont on ne puisse revenir. On pourrait dire (dans le vocabulaire d’aujourd’hui) que chacun d’entre nous était convié à « positiver » les actions et les hommes, et que cela donnerait au pays la dynamique dont il avait besoin.
Or, ces temps derniers, je crois entendre un tout autre son de cloche. Cela a commencé (un peu comme à la corrida) par quelques agacements, un ministre de l’Intérieur tendant à vouloir confondre la coopération avec la délation. Il y eut une levée de boucliers, des voix se firent entendre. On marcha dans la rue. Bref, un premier texte fit long feu, et ne refit jamais surface. Mais, prudence : les placards des gouvernements sont vastes, et il se pourrait bien…
Il se pourrait bien, parce qu’il y a le rapport Benisti. Ce rapport d’un député du Val-de-Marne (ump) analysant l’origine des délinquants la trouve, pour la plupart, dans une population immigrée, mal intégrée. Voila donc une bonne stigmatisation qui va faire plaisir aux « petits Blancs », électeurs du Front national ou de tout autre groupe y ressemblant. Et si les immigrés ne sont pas bien intégrés, c’est tout simplement que les enfants, malgré l’école, ne parlent pas bien notre langue. Conclusion : bannissons la langue maternelle (que le député nomme « patois » pour bien montrer son peu d’importance), et empêchons les parents sous peine de sanctions de parler autre chose que le français, langue polie, cultivée, socialement et politiquement correcte. Le malheur, c’est que dans ce rapport, il y a du vrai. Les recherches et études sur ce plan montrent que le français n’est pas suffisamment intégré. Mais ces mêmes recherches (cf. les ouvrages de Laurence Lentin-inrp) montrent aussi qu’il n’y a pas lieu de bannir la langue maternelle qui reste un socle dans le développement affectif et intellectuel. Ce qui est fondamental, c’est que la langue maternelle soit parlée correctement chez soi et le français correctement à l’école, et qu’ainsi, le bilinguisme soit intégré comme un espace plus grand à conquérir, élargissant le plaisir du langage.
Il se pourrait bien, parce qu’il y a aussi le rapport Hermange. Certes, Mme Hermange ne stigmatise personne : sa pratique du social le lui interdirait, et on ne peut la taxer d’absence de culture dans ce domaine. Elle a même parfaitement raison lorsqu’elle dit qu’un certain nombre de travailleurs sociaux ont tendance à minimiser le délit, jusqu’à le faire disparaître, ce qui n’est pas sain dans l’éducation de la responsabilité sans laquelle un citoyen ne peut émerger. L’ordonnance de 1945 permettait à la fois la reconnaissance du délit, la réparation, mais aussi la possibilité du rachat par l’éducation. À vouloir transformer toute action délictueuse en reconnaissance d’absence de base chez l’enfant ou l’adolescent, donc en mesure de protection, il n’est pas sûr qu’on n’ait pas conduit les personnes à ne plus reconnaître le délit. Est-ce une raison pour tout mélanger, et confondre dans un même lieu policiers et travailleurs sociaux, au lieu de faire constater leur complémentarité pourvu que leur travail s’exerce dans leur propre sphère ? Comment atteindre la clarté si les rôles des intervenants se confondent et se mêlent ?
Il se pourrait bien, parce qu’il y a encore ce rapport de 400 pages de cette équipe de l’inserm, qui veut nous faire croire que l’on peut dépister la future délinquance dès le plus jeune âge, en sachant repérer les signes d’agitation, et en traitant cette agitation par ce remède « miracle », vénéré par les Américains, parce qu’il permet de trouver la paix, celle des ménages, celle des foyers, celle des quartiers. C’est du moins ce que le journal Le Monde a prétendu dans l’article qui rend compte de ce rapport. Renatilisons nos enfants dès que nous percevons des signes d’opposition, d’agitation, de volonté de puissance, comme si ces signes n’étaient pas ceux d’une recherche de l’affirmation de soi, sans laquelle on ne peut trouver sa place au milieu des autres. C’est vite dit ? Peut-être. J’ai commencé à lire le rapport en détail, et j’irai plus loin dans sa compréhension et ses conséquences ; mais cela me rappelle tellement les théories du début du siècle dernier sur le « criminel-né », qui rassurent tous ceux qui savent que leur prise en charge éducative n’a pas été sans faille ni faiblesse, et sont ravis d’apprendre qu’il s’agit d’une maladie qui va pouvoir être traitée. Et tant pis si l’« agir créateur » s’efface devant la passivité consensuelle.
Il se pourrait bien, parce que l’autre jour, en écoutant dans un groupe de travail sérieux des médiateurs sociaux expliquer leur travail, j’ai cru tout à coup y reconnaître le mien :
  • même présence et disponibilité sur l’espace public ;
  • même recherche de gestion des conflits ;
  • même fonction de relais, de passeur, quand des groupes ou des personnes ne se comprennent plus ;
  • même travail en réseau et en partenariat ;
  • même invitation à participer à la construction de projets.
Certes, il y manque l’accompagnement de la personne dans le projet qui est le sien, pour la rendre de plus en plus autonome, capable d’agir et d’exister positivement dans l’environnement qui est le sien. Mais il y a surtout une grande différence d’objectif. Mon objectif comme celui de mes collègues est bien d’aider chaque personne à se développer, pour tenir sa place dans le groupe humain. L’objectif des médiateurs, tel qu’il ressort de la présentation qui nous en a été faite, c’est le recul de la violence, la prévention de la délinquance. Du sujet et de son devenir, il n’est pas question, et l’évaluation va se faire sur des indicateurs de recul de la délinquance, et non sur des avancées, en intelligence et en compréhension, du groupe que ces personnes concernées constituent sur le chemin de la citoyenneté
Cela peut n’avoir l’air de rien, et cela change tout. Ce n’est plus le progrès de l’homme qui est visé, c’est la protection de la société. Et tout ce qui faisait, dans la formation, le fondement de l’action peut disparaître au profit d’une vigilance, d’un cadrage qui reste le ressort essentiel. Quand on me dit que cette formation des médiateurs peut aboutir plus rapidement à un diplôme, je ne peux m’empêcher de penser (et ce sont là de mauvaises pensées) que, dans la pénurie en personnel qualifié, prévisible dans les prochaines années, on n’hésitera pas à embaucher des médiateurs, de préférence à des éducateurs, dans un contexte où la citoyenneté deviendra obéissance, respect des normes, élévation des bons sujets, élimination des mauvais. Tant de sueur dépensée, d’énergie redistribuée, d’initiatives mises sur pied, pour un tel retour à la case départ !
Paranoïa, me diront certains. Tu vois des ombres partout, dès que l’on touche à ton métier tel que tu l’as vécu. Il faut bien vivre avec son temps, être de son temps ! Lucidité, me disent d’autres, tout bas, et parfois, de plus en plus fort. C’est comme l’histoire de la grenouille [1] : il faut savoir assembler les signes pour susciter la réaction qui permettra le sursaut.
Je vous en fais juge !
 
NOTES
 
[1]La fable de la grenouille qui se laisse endormir par des étapes successives conduisant à sa destruction, alors qu’une « attaque » brusque aurait entraîné sa réaction de sauvegarde.
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