VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.2749206065
160 pages

p. 103 à 107
doi: en cours

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Atelier d'écriture

no 90 2006/2

2006 Vie sociale et traitements Atelier d’écriture

Adolescents, entre risques et rituels

Atelier d’écriture au lycée

Annick Drogou
Qui saurait mieux que les adolescents eux-mêmes évoquer les affres de cet âge au cœur de l’élaboration de soi, de ce que l’adulte en germe sera ou ne sera pas ? Regard de l’autre que l’on sollicite tout en refusant le jugement supposé qu’il induirait, provocation et pudeur mêlées dans le trouble des corps qui se cherchent. Refus affiché de toute mainmise, au sein même de rites tenaces et de rituels inconscients. Une quête insatiable et souvent douloureuse de reconnaissance. L’atelier d’écriture des lycéens de Limeil-Brévannes, pour la troisième année consécutive, offre le fruit de leur travail. Pour éviter toute dérive dans un dévoilement trop émotif, auquel leur essentielle pudeur se serait de toute façon refusée, un cheminement strict a été tracé d’emblée. Certains thèmes se sont fait jour spontanément, autorisant ainsi le regroupement des textes.
 
Les mots-images
 
 
À la question « quelles sont les images qu’évoque pour vous l’adolescence ? », trois noms ont jailli, feuille, mur, pont. Écriture de soi, obstacle incommensurable, pont entre deux âges...
Elle se sent seule, la feuille. Petite. Blanche. Isolée. Et ce paquet là-bas ? des feuilles comme elle ? Ah, mais non, celles-là ne sont pas blanches et légères, elles sont gonflées, construites, épaisses, du poids des choses chouettes de leur vie.
Allons, essaie toi aussi, écris-la ton histoire.
Alors la feuille, petite, blanche, se met à s’écrire, et de jolis mots jaillissent. Recto verso. Recto verso. Vite, vite, vite, elle va enfin leur ressembler. Lettres mots phrases couleurs... ! Ça y est, ses nouvelles amies la rendent si légère de bonheur. On s’amuse, on se crée de nouveaux mots, on se plie en quatre parfois. Origami – on rit aux mots – c’est rigolo. Mais...
Pauvre petite feuille raturée, se reconnaît-elle ? Non, vite une gomme, un crayon, on s’efface, on se réécrit, on se livre, on est soi-même. Aujourd’hui, la feuille n’est plus petite, blanche, ni rayée ni gommée, ni seule, ni entourée comme autrefois... enfin elle-même.
ISADORA
Face à elle, une masse imposante. Elle contemple en silence l’édifice fragile qu’elle s’est construit. Une larme égarée. Oui, ce recueillement l’a plongée dans la nostalgie. Sa vie scellée par un savant mortier lui délivre des souvenirs poignants. Amour, haine, amitié, peine, tout y est. Pourtant le monde va, vient, indifférent. Maladroit ou astucieux, le mur ressemblera-t-il aux autres ? Qu’importe. Elle se voit en lui. Dans l’obscurité précoce, un rouge-gorge s’asseoit sur son histoire, un instant, puis s’envole.
Le temps en est-il venu ?
DELPHINE
Un pas, un autre... je m’y suis engagée ! Sans issue ? non ! ! ! D’autres l’ont franchi, j’en suis sûre. À droite, personne, à gauche non plus. Seulement des garde-fous : droits, solides... tout comme ce pont... infinis ! En dessous ? je n’ose regarder ! J’avance, combien de temps encore ? Et si je faisais demi-tour ?... Alors, demi-tour ? oui, non ? Je m’impatiente ! Non, sûrement pas, pas maintenant. Fallait y penser avant. Mais je n’avais pas le choix ! Peu importe. Quelle autre issue ?
Solution nËš1 : on campe ici. Oublie ça tout de suite !
Solution nËš2 : à la nage. Pas question !
Je continue alors ?
Tu vois, quand tu veux...
ÉMILIE
Le chemin semble long, ses pas courent. La souffrance, la sueur pour parcourir quelques marches. Enfin il s’arrête. Enfin au cœur du pont. Essoufflé.
Il appuie ses deux petites mains sur la rambarde, se hisse et se penche, bras en croix. L’air s’engouffre dans son vêtement. Le paysage de l’eau lui illumine le regard. Une chute si agréable par la pensée.
Une pause à l’intime de sa solitude. L’autre rive attendra. Le temps s’arrête. Un silence lourd, la décision lui pèse. Il regarde l’eau, puis le gouffre. Vertige. « L’important n’est pas la chute, mais l’atterrissage », se répète-t-il.
Le soleil se couche sur les clapotis de sang. L’eau grouille.
Il prend peur. Descend et se met à courir, hurle, détale de ce monde entre deux terres. Sa foulée s’allonge sans souci des points de côté.
Il aperçoit maintenant l’arche dernière. Bientôt... Il ralentit, se calme. Un regard au-dessus de son épaule. La peur est loin. Marche, marche, marche ! Ses pieds sont lourds, le cœur reprend de plus belle. Peut-être la fin. Si proche. Le cœur s’emballe, reprend sa course. Mais une douleur soudaine le cisaille. À quatre pattes, ses mains ridées sur le sol. La peur ressurgit. Son corps ne veut plus bouger. Quelques mètres encore. Il se laisse rouler dans le vert pâturage, bras en croix. Le vent caresse sa peau froide.
MAUD
 
Initiation
 
 
Initiation... mise en chemin... Unanimement, l’adolescence leur apparaît comme un passage, fastidieux, incertain, semé d’embûches, évidemment nécessaire. Recto verso de ces rites obligés ? Avec humour...
« JE est un autre. » Comprends pas. Ce type à la masse – ou ironique, qui sait ? –, tous l’ont proclamé poète, sans doute pour ne pas s’avouer qu’ils n’y pigeaient rien non plus. Moi je refuse de gober cette ineptie. Si je vous dis « un mouton est une vache », vous me riez au nez, me traitez d’imbécile, de fou, au mieux de drôle.
Appelons donc un mouton « mouton », JE suis moi. JE suis. Ne faites pas l’erreur de l’oublier, ô masse docile.
Le temps de l’éclosion approche. Je mûris mon règne futur, je construis ma solitude.
Moquez-vous, vous m’adulerez bientôt.
MAUREEN
J’ai l’impression qu’ils sont des milliers. Quelques yeux braqués sur moi. Ils me fixent. Tu peux le faire, tu dois le faire. Mais je n’en ai pas envie ! Et alors ? Tu les as entendus. Tout le monde l’a fait. Tu veux rester un gamin toute ta vie ?
Je la tiens entre mes doigts, la fumée tiède glisse sur ma main. Son odeur m’envahit, le filtre s’impose à mes lèvres. Toussotements, rires, sourire forcé.
Qu’est-ce qui a changé ? Rien.
Regardez-le ! Il ne le fera pas. Il tremble. Un vrai gamin. Tu crois ? Mais non, il va le faire. Il doit le faire. Quelle mauviette ! C’te honte. Il le fait. Il le fait ! Toussotements, rires, son rire.
Qu’est-ce qui a changé ? Tout.
ALICE
 
Reproches au père
 
 
Le père a repoussé sans appel la requête... Le plaidoyer indigné de l’adolescent frustré de son désir est un grand classique ! Virulent et emphatique, ou bien retenu, nostalgique et d’autant plus douloureux.
Pourquoi cet injuste refus, ô combien digne d’un dictateur ? Puisses-tu être puni de cette méchanceté gratuite que seuls les parents osent se permettre ! Ne concevez-vous votre rôle que dans le martyre de toutes nos vies ? Je ne comprends toujours pas tes réticences dénuées de sens. Ne me crois-tu pas responsable ? Ces mêmes envies, ne te souviens-tu pas de les avoir éprouvées au même âge ?
Un jour, j’ai cru en toi, tu me déçois pour toujours. Véritable parâtre ! Iras-tu jusqu’à me persécuter de ton indifférence glacée ? Je t’ai promis de bien m’en occuper, de le soigner, de le bichonner, en un mot de l’assumer et de prendre à ma charge tous les frais. Tu ne me crois pas, moi, ton fils ! Ne serais-je donc rien à tes yeux que la victime innocente de ton esprit machiavélique ? Ce besoin vital qui est le mien, une seconde t’a suffi à le nier, d’un seul « non » tu détruis mes espoirs. Quel abus de pouvoir ! Pourquoi me refuser ce fidèle compagnon qui comblerait le fossé de ma solitude ? N’as-tu jamais eu ce désir de posséder ce qui attirerait le regard des autres, ferait ta fierté. Papa, ce « non » a signé l’arrêt de mort de mon estime pour toi.
Privé de ronronnements, je te hais.
DELPHINE
Je t’aurais voulu plus présent, ces longues nuits où la neige dansait, je t’aurais voulu Indien et moi Cowboy, ces dimanches de printemps. J’aurais voulu que tu m’emmènes à la plage, ces étés ennuyeux. Courir dans les feuilles mortes, main dans la main. Je n’ai le souvenir que d’une absence, d’un vide. Seuls demeurent quelques instants d’une complicité feinte, presque oubliés, rares, si rares, si faux que je ne veux pas les garder.
Aujourd’hui, toujours cette convention. Un père, une mère. Mais tu n’es qu’une image, une parole « quand ton père rentrera... ». Pour moi, tu n’es jamais rentré. Loin des illusions de mon enfance, j’ai cessé de t’attendre. Tous ces repas silencieux où je lançais une phrase, comme ça, comme hier, « je vais reprendre le piano ». Tu ne me regardes pas, tu ne m’entends pas. Comme ça, comme hier. Et puis... « tu ne reprendras pas le piano ». Alors, sous les regards implorants de maman, je quitte cette comédie familiale. De ma chambre, je t’entends pester. « Quand va-t-il arrêter de rêver, se réveiller, réfléchir à un avenir ? ! ! » Mon avenir, je l’ai tracé : je veux être pianiste, on place de bons espoirs en moi. Mais ça, tu ne peux pas le savoir, tu ne m’as jamais entendu jouer. « Pas le temps. » Ah, la belle excuse d’un homme rongé par la réalité, apeuré par l’inhabituel. Un homme de son temps. J’ignore si ces traits me font horreur, car ce sont les tiens, ou si je me refuse à retrouver en toi ces figures de la banalité.
N’as-tu jamais eu de rêves, grands, fous, enivrants, des rêves passionnés, des rêves à réaliser ? N’as-tu jamais été tenté de repousser l’idée stérile que la vie ne serait que déambulations, inutiles jalousies, simple survie ? Souviens-toi, je te prie, de tes heures passées dans tes songes. As-tu jamais aimé démesurément ? Conçois que moi, j’en suis capable, que cette passion anime mon sang, déchire ma peau, m’obsède. Je reprendrai le piano.
MAUREEN
 
Risques
 
 
Parce que la perspective en serait insupportable, les adultes se révèlent trop souvent démunis et impuissants à envisager les désarrois profonds des adolescents. Enfantillages sans conséquences ?
Elles parlaient souvent du suicide
Quatorze ans !
Quoi ? Quel âge ? quatorze ans ? !!
Pas la première fugue, on dirait.
Mercredi, la police l’a dit : « Pas de paroles évoquant un projet de suicide ? »
Et pourtant, le vendredi après-midi, elles s’étaient jetées du 17e étage. Quatorze ans.
Pacte suicidaire ?
« tout le temps ensemble ».
Errances, souffrances ?
Et puis... tout bascule.
Juste pour attirer l’attention ? Vraiment ? Peut-être...
Et puis un mot, dans une poche, trop tard évidemment...
« la vie ne vaut pas le coup ».
ÉMILIE
 
Évasion, rêve, miroir
 
 
Entre deux âges, deux rêves, deux images de soi. Comment dire cette incertitude, ces repères flous, ce reflet mouvant, le mal-être au seuil encore refusé des certitudes adultes ?
Tiens ! une goutte ...
Une goutte ronde, une goutte transparente. Une goutte froide. Brrr, une froide goutte qui coule le long du carreau sale de la fenêtre. Il tombe une pluie fine sur la ville grise. L’air de la classe est lourd. De plus en plus lourd. Le temps file, rapide.
Pas encore trouvé le remède à cette pluie, pluie enivrante qui m’emmène loin de cette feuille vide et insignifiante.
Questions vicieuses. Équations suspectes. Voies impénétrables des mathématiques. Tout se voile derrière le fascinant rideau de pluie.
Plus que cinq petites minutes, petites, toutes petites, minuscules, minuscules. Trop tard.
Au prochain contrôle, ne pas pousser l’audace jusqu’à me mettre près de la fenêtre.
MARGOT
Rêve
Seule, dans le miroir, de noir vêtue, je suis Ombre de la Nuit. Hum, pas mal ! Belle. Évidemment ! Souple et mystérieuse. Souple par principe, mystérieuse... pour le principe aussi. Ma cape vole au vent et ma silhouette, immobile, guette le danger. Ça sonne bien. Personne, ce soir ! Personne ? Elle saute, vole, roule, glisse, s’agrippe. Elle est forte, hein ? Enfin, elle y est ! Je passe l’atterrissage dans la poubelle et le bruit monstrueux. Sous un lampadaire solitaire. Lumière pâle, bien sûr. Une vitre, le collier. Son reflet vole en éclats. Ah ! Objet de malheur brisant, briseur, enfin brisé comme cette brise qui rompt la chaleur de mon bien-être matinal !
MAUD
 
Souvenir
 
 
Comment se projettent-ils en quadragénaires installés ? Le temps effacera- t-il leurs souvenirs supposés ?
Ceux qui restent
Au jour du souvenir, nous ne sommes plus que trois. Pourtant, elle avait fait l’unanimité, cette date, huit voix pour, zéro contre. C’était le rendez-vous le plus important de l’année, les retrouvailles à ne pas manquer.
Au jour du souvenir, nous ne sommes plus que trois pour regarder derrière nous, même à la place des absents – ils ont toujours tort. Quand Nico a tenu tête à Mademoiselle Grenouille comme il disait, la prof de physique. Le jour où Seb a déserté la réunion de la bande pour aller retrouver « l’amour de sa vie ». Seb le rigolo, soudain si sérieux, si enflammé. Ce fut le premier départ.
Au jour du souvenir, plus que trois qui luttent pour retrouver les émotions du passé.
Lili, la petite Lili. La seule qui ait une excuse valable aujourd’hui, celle que l’on n’a pas su protéger. Joss et Milène, mariés. Je l’ai su trois mois après la cérémonie, par hasard.
Au jour du souvenir, trois quadragénaires pour évoquer les éclats de rire, les sanglots, les joies, les peines, les copains, les profs, les parents, l’amour : l’adolescence.
MARGOT
Je me souviens
Je me souviens d’un parfum.
Je me souviens d’une démarche, d’une cambrure.
Je me souviens d’un sourire. Un regard tendre, rieur.
Je me souviens d’une image, son visage. Éblouissant.
Je me souviens surtout de ses lèvres, douces, sucrées, friandises au printemps.
Une fille, la fille. Un garçon, moi, jeune, rêveur, amoureux.
Je me souviens d’une rencontre. De regards, ceux des autres. Le « ça ne durera pas » lancé au hasard.
Trente ans plus tard, je la regarde. À mes côtés, une image. Destructrice ?...
Elle sourit. Je sais, elle aussi se souvient.
ALICE
Poètes, ils le sont d’instinct, trop rarement sollicités dans cette veine, trop timorés ou pudiques pour oser le prouver. Le réalisme adulte n’a pas encore tari en eux cette source vive, la métaphore émue de la vie, même dans les visions les plus douloureuses de la vieillesse et de la mort.
Une pluie mesquine sur une ville grise.
Fines et sans couleurs
Pointues et sans odeurs
Les gouttes incertaines glissent sur la soie glacée de ton visage.
Sueurs chaudes qui perlent à ton front,
Le sang déserte tes lèvres
Souffle de chaleur, moite sur ta peau brune.
Le vent partage un peu de sa fraîcheur
Ne brise pas tes ailes.
Une haine silencieuse dispersée dans les volutes du brouillard s’abat sans un cri sur toi, pauvre vieillard.
Trou béant dans le mur infini des rires lointains, la mort a levé son indicible voile.
ISADORA
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