VST - Vie sociale et traitements
érès

I.S.B.N.2749206065
160 pages

p. 108 à 111
doi: en cours

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Praticable

no 90 2006/2

2006 Vie sociale et traitements Praticable

Fragments de prév’

Ces courts textes sont extraits du Rap d’Act 2005, le rapport d’activité des équipes de prévention spécialisée de l’Association départementale de la sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence de Seine-et-Marne. Fragments impressionnistes, ils montrent bien la diversité des situations vécues dans la pratique des éducateurs de rue et l’adaptation permanente qui est nécessaire pour établir puis maintenir des relations toujours remises en jeu, non contraintes, vécues au rythme des adolescents et des jeunes et non pas au rythme de l’institution.
Rappelons à nos lecteurs non spécialistes que les actions de prévention spécialisées (« la prév’ ») sont placées sous la responsabilité des conseils généraux dans le cadre de la Protection de l’enfance. Elles sont le plus souvent mises en œuvre par des associations passant convention avec les conseils généraux. Leur principe est de proposer des relations et des accompagnements à des adolescents et des jeunes en dehors de tout mandat nominatif, dans le respect de la libre adhésion des personnes et celui de leur anonymat.
 
J’aime mieux venir de moi-même...
 
 
Équipe de prévention spécialisée de Meaux
Patricia, comment nous as-tu rencontrés ?
Par l’intermédiaire de la copine de mon meilleur ami. Elle m’a dit de venir vous voir pour mes problèmes d’appartement mais elle ne m’avait pas trop parlé d’accompagnement, et comme j’avais des problèmes, eh bien voilà !
Donc, en fait tu ne nous connaissais pas. Tu ne savais pas ce que l’on faisait ?
Je ne savais même pas que vous existiez !
Tu nous as donc découverts et qu’as-tu pensé de ce que l’on faisait ?
Que ça allait avancer plus vite avec vous (sous-entendu « l’équipe »), car toute seule je n’arrive à rien faire du tout.
Que peux-tu dire des démarches que nous faisons ensemble et de l’accompagnement que nous avons ensemble ?
C’est bien parce que toute seule, je n’arriverais pas à faire tout ça. J’ai du mal à parler au téléphone avec les gens... les trucs administratifs aussi, toute seule je n’y arrive pas trop. Et puis pour mon procès (Patricia a déposé une plainte et l’instruction est en cours) quand vous m’avez accompagnée... parce que si j’y avais été toute seule, je ne sais pas ce qui aurait pu m’arriver ; parce que la personne, quand je la vois, je pète un câble !
Qu’est-ce qu’on t’a apporté ?
Du soutien, ça fait du bien d’avoir quelqu’un avec soi. Toute seule, je n’aurais rien fait du tout et c’est clair que je n’aurais pas avancé.
Là, j’ai avancé dans beaucoup de choses, par rapport à mes papiers, ma Sécurité sociale, tout ça...
Si je te demandais de définir notre travail à une de tes copines qui ne nous connaît pas, qu’est-ce que tu pourrais lui dire ?
Je lui dirais qu’en fait, vous êtes là pour aider, en même temps pour accompagner les personnes dans leurs démarches si elles le désirent.
C’est important pour toi cette notion de « si elles le désirent » ?
Oui.
Pourquoi c’est important ?
Parce que ce n’est pas imposé. C’est mieux de vouloir soi-même que d’être obligé. Moi si on m’impose un truc, je ne peux pas le faire. Je n’aime pas qu’on m’impose, j’aime mieux venir de moi-même.
Qu’est-ce que tu as compris de notre manière de fonctionner ?
  • qu’on pouvait venir et partir du jour au lendemain ;
  • qu’on n’est pas obligé de dire son vrai nom ;
  • que c’est anonyme, pas besoin de savoir ce qui se passe dans notre vie.
C’est important pour toi que cela soit anonyme ?
Non, franchement non, je n’ai rien à cacher.
Et tu penses que cela peut être important pour d’autres jeunes ?
Peut-être oui, pour d’autres, par rapport à leur famille, à leur religion... Parfois il y en a pour lesquels les parents ne veulent pas qu’ils voient des éducateurs. Il y en a qui ont des problèmes comme j’ai eu quand j’étais enceinte et quand on veut avorter ; c’est difficile de faire des démarches toute seule.
Qu’est-ce qui est difficile « tout seul », c’est que les démarches soient compliquées ou c’est le fait d’être « seule », « isolée » ?
Les deux. Je n’aime pas, j’ai horreur de faire des trucs administratifs, les papiers, tout ça... aller avec les gens, j’ai du mal.
Pourquoi penses-tu avoir du mal ?
Je ne sais pas, ça me bloque. Même au téléphone, depuis que je suis petite, j’ai du mal à répondre au téléphone.
Comment est-ce que l’équipe de prév’ a pu t’aider ?
Vous m’avez aidée moralement, par rapport à mes démarches, pour mon fils aussi (Patricia est maman d’un petit garçon de 3 ans confié par le juge des enfants à un tiers digne de confiance) et à l’hôpital (Patricia est diabétique et insulinodépendante, elle a été hospitalisée deux semaines afin de stabiliser son diabète). Vous m’avez accompagnée pour la confrontation devant le juge parce que je n’aurais pas pu y aller toute seule... Vous m’avez accompagnée pour le travail. La mission locale m’a aidée à téléphoner ; pour prendre des rendez-vous, pour les médecins, mon diabétologue.
Qu’est-ce que tu entends par « aider moralement » ?
Quand je dis moralement, c’est parce que quand je raconte ma vie, les autres me jugent, vous, vous ne me jugez pas. Je peux tout raconter sans que vous me disiez : « Ça c’est pas bien ! » Quand on me dit ça, je peux l’entendre mais je ne suis pas obligée de le suivre. Alors que dans ma famille, ils me critiquent sur tout ce que je dis, tout ce que je fais !
Et maintenant, qu’est-ce que tu attends de nous pour la suite ?
M’aider encore pour mes démarches d’appartement, de travail, tout ça... Par rapport à mon fils aussi, parce que je suis en conflit avec son père et ma tante.
Mais, lorsque l’on t’entend, on n’a pas l’impression d’avoir fait grand-chose concrètement ! Pour ton fils, nous ne sommes pas les éducateurs, pour l’hôpital, nous ne sommes pas les médecins !
Oui, mais vous m’avez aidée à aller les voir pour prendre les rendez-vous, car moi je ne l’aurais pas fait toute seule : contacter le sae, les médecins... Quand j’étais toute seule à l’hôpital, enceinte, j’ai réfléchi. Vous m’avez dit que si je me faisais avorter, c’était mon choix et que si je ne le faisais pas, c’était mon choix aussi, et que vous ne me jugeriez pas. Mais ma famille me contredit tout le temps. Alors moi je pète un câble quand j’ai envie de parler.
Patricia, vas-tu continuer à venir nous voir ?
Ah, c’est clair ; oui, bien sûr que je vais continuer à vous voir !...
 
Un ange passe
 
 
Équipe de prévention spécialisée de Chelles
Nathalie, âgée de 20 ans, est l’aînée d’une fratrie de quatre enfants. À notre première rencontre, elle dit avoir eu nos coordonnées sans plus de détails (ce qui après tout n’a pas d’importance, et fait partie du principe de libre adhésion). Je lui explique nos missions et actions, et plus précisément l’accompagnement éducatif des 16-25 ans. Tout au long de la discussion, j’ai la sensation que la vie de cette jeune fille n’est que solitude et souffrance.
Elle semble hésitante et inquiète. Au fur et à mesure du temps, elle confie qu’elle a été mise à la porte du domicile familial, voilà maintenant plusieurs semaines, et que depuis, elle est hébergée par un réseau d’amies. Compte tenu de sa situation, elle a dû interrompre ses études. Elle est à cet instant à bout, aussi bien moralement que physiquement.
Elle est en attente de réponse, de soutien, pour ne pas dire d’aide.
J’évoque différentes possibilités dans le but de construire un plan d’action ayant pour objet de « dédramatiser » sa situation. Réconfortée, Nathalie se positionne alors comme actrice de son devenir. Dans l’échange, elle me dévoile que, jusqu’à l’âge de 10 ans, elle a été élevée par sa grand-mère. Elle a ensuite rejoint sa mère lors de son second mariage.
Elle précise qu’elle n’a jamais connu son père. À la naissance de ses frères et sœurs, Nathalie doit assumer toutes les tâches ménagères. Elle est le sujet de brimades, de violences verbales de la part de ses parents, jusqu’au jour où elle se retrouve à la porte avec son sac. À cet instant, Nathalie exprime son soulagement.
Nous effectuons différentes démarches auprès de foyers. Après plusieurs échecs, une possibilité auprès d’un de nos partenaires s’offre à elle pour une quinzaine de jours. Cette période probatoire passée, elle pourrait y séjourner trois mois. Parallèlement à cela, Nathalie rencontre un conseiller de la mission locale et le psychologue afin de l’aider à faire le point et à mettre des mots sur sa souffrance.
Aujourd’hui, deux mois se sont écoulés, et sa situation va en s’améliorant, elle a trouvé un emploi en cdi. Cependant, sa situation reste fragile. Nathalie ne veut pas reprendre contact avec sa mère ; le simple fait de l’évoquer provoque un geste de recul et son visage se ferme ; sa mère ne désire d’ailleurs pas la revoir. Elle reste cependant en relation avec ses frères et sœurs.
Pour se reconstruire pleinement et pallier sa carence affective, Nathalie est à la recherche de son père biologique. Consciente de la difficulté pour le retrouver et des déceptions possibles, elle souhaite néanmoins aller jusqu’au bout de la démarche.
 
Ultime Fanatik Crew
 
 
Équipe de prévention spécialisée de Meaux
Après s’être « illustré » dans tous les halls d’immeubles du quartier qui lui servaient de lieu de répétition, Ultime Fanatik, c’est le nom du « crew » (groupe), est entré en contact avec l’équipe. « On breakait dans les halls et on se faisait jeter, alors on est venus vous voir... »
Ces quatre jeunes adolescents passionnés de hip hop n’étaient pas totalement inconnus de l’équipe, leurs répétitions sauvages faisant l’objet de nombreux débats dans le quartier. Nous étions loin de penser que cette petite équipe allait être à l’origine d’une riche aventure.
Nous engageons un échange avec eux autour de la vie du quartier, de ses difficultés, et de l’intérêt de vivre dans le respect de chacun. Au fur et à mesure de ces rencontres, la confiance aidant, nous leur proposons d’ouvrir un espace et un temps de répétition dans notre local. « En venant au cts (Centre toute sécurité, nom donné au local d’accueil par ces jeunes), on est d’un seul coup dans un lieu protégé où on ne risque plus rien, nos parents savent où on est, des adultes nous font confiance, faut assurer... »
L’idée est de développer leur pratique du hip hop. Rapidement, ces jeunes se mettent au travail avec sérieux et créent une chorégraphie. Ils intègrent d’autres jeunes intéressés par la danse, deux groupes mixtes se forment et proposent de présenter leur travail artistique lors d’une fête de quartier.
D’autres prestations se déroulent par la suite : spectacle dans un centre culturel proche, participation à des « battles » (compétitions de danse) jusqu’à un concours départemental. « Pour ça il faut être bon et nous on avait du mal à accepter la critique de quelqu’un d’autre, on s’est mis à réfléchir avec d’autres qui venaient nous voir pour évoluer. »
Ces démonstrations en public, réussites et critiques sont toujours pour nous l’occasion d’aborder avec eux l’organisation, le montage du projet, et la réflexion sur l’autonomisation et la place de chacun dans un groupe.
Cet accompagnement nous a permis de rencontrer et de tisser une relation de confiance avec de nombreux jeunes gravitant autour d’eux. Les demandes individuelles suivent, ce qui permet de renforcer le lien entre les jeunes habitants. L’activité Break s’inscrit dans notre espace d’expression. L’aventure continue pour Ultime Fanatik. « Le problème dans le monde du Break c’est de se faire un nom et des relations pour pouvoir exister dans le réseau... »
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