VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.2749206065
160 pages

p. 12 à 13
doi: en cours

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Ça bouge

no 90 2006/2

2006 Vie sociale et traitements Ça bouge

Les émeutes de jeunes de l’automne 2005

Débats dans un stage d’insertion

Danielle Bak Formatrice en insertion, ceméa de Picardie
Les ceméa organisent à Creil (Oise) une action d’insertion en partenariat avec la Protection judiciaire de la jeunesse et la mission locale pour l’emploi des jeunes. Des jeunes de 16 à 21 ans, sans qualification, certains sous contrainte de justice, y sont accueillis pour une durée variable pouvant atteindre six mois. L’objectif majeur de cette action est de développer chez eux la capacité à établir un projet d’insertion sociale et professionnelle réaliste, en mettant en œuvre des capacités professionnelles, des savoir-faire et des savoir-être indispensables, tant en entreprise que dans la vie quotidienne.
L’urgence de l’actualité du mois de novembre a été l’occasion unique pour l’équipe de formateurs de revenir sur la gravité des événements qui ont heurté de manière directe ou indirecte la sensibilité des jeunes. Il aurait été en effet impossible de passer sous silence l’ampleur du phénomène de violence urbaine, et la résonance très forte de sa couverture médiatique chez les « jeunes » de la Protection judiciaire de la jeunesse et de la mission locale de la vallée de l’Oise.
C’est pourquoi nous avons mis en place une série d’interventions-débats, une tribune libre d’expression où les jeunes stagiaires purent développer leurs points de vue et leurs opinions, ceci accompagnés par les deux référents de l’action et par un stagiaire en première année de formation d’éducateur spécialisé.
Voici le fruit de ce travail sous sa forme la plus brute, sans concession, entre propos éclairés et réactions désabusées.
 
Violence : un constat...
 
 
Les séances ont eu lieu sous la forme d’un brainstorming sur la notion centrale de « violence », et sur ce que ce mot évoquait chez chacun des jeunes participant aux débats. Chacun a pu librement donner un ou plusieurs mots qui les renvoyaient à la violence.
« Racisme. – Rage. – En politique. – Ça fait chier. – En politique savoir peser ses mots. – N’importe quoi ! – Les citées abandonnées. – Livrés à eux-mêmes (les jeunes en général...). – Non-respect des religions. – Inégalités. – Provocations. – Sarkozy dehors ! – Éclatement de la société – Les flics provoquent... »
C’est sur cette matière fournie avec force que va s’articuler l’ensemble de la réflexion.
Dans leur grande majorité, et dès que l’on aborde le sujet des flambées de violence dans les cités, les jeunes se sentent solidaires des émeutiers. La « colère », la « haine » sont des mots qui reviennent comme un refrain ; des mots très durs, expression d’une pensée parfois vive et confuse, à l’objet encore indistinct, mais qui signe de manière radicale une terrible constatation : l’abandon accompagné d’un profond sentiment d’injustice.
Au fil des débats et avec leurs mots, s’affine alors et au-delà de l’émotion, le discours sous-jacent d’une revendication aux accents sociaux et politiques. Politique d’abord lorsque les jeunes s’insurgent de ce qu’ils considèrent comme des provocations de la part du ministère de l’Intérieur. Encore une fois les mots et leur sens ont leur importance et l’amalgame est insupportable. G. D., stagiaire de 17 ans, redit cette phrase déjà diffusée par les médias : « C’est l’État qui merde alors on attaque les structures de l’État ! » Mais elle fait rebondir un autre stagiaire (S. S.), 19 ans : « Il faut arrêter ça, c’est nous les aînés, il faut montrer le bon exemple, c’est pas la violence qui va faire changer les choses. » Et un autre (A. S.) : « Moi tant qu’on touche pas à l’école de mes frères et sœurs, je m’en fous... »
 
Comment changer cela ?
 
 
Puis nous leur avons demandé de faire des propositions. Comment éviter cette violence ?
Pour la majorité d’entre eux, le couvre-feu n’est pas une solution, mais un risque de déclencher une guerre civile. Ils présument, en général, que le ministre de l’Intérieur doit « être mis de côté », sauf un stagiaire qui approuve son discours. Par contre, ils pensent que le président de la République n’est pas assez présent : « Il devrait intervenir et être plus directif. »
Leurs propositions :
  • remettre des maisons de quartier avec des animateurs qui comprennent les jeunes ;
  • mettre en place des formations pour les jeunes en galère et qui veulent s’en sortir ;
  • faire des lois adaptées à la situation ;
  • moins de répression ;
  • aider les jeunes qui ont des difficultés scolaires ;
  • pas assez d’aide pour les jeunes ;
  • pas de lieux pour se détendre, s’amuser, se retrouver entre jeunes : « On se retrouve dehors dans les cages d’escalier » ;
  • moins d’injustice, de discrimination... ;
  • former les « flics » pour qu’ils puissent comprendre le langage des jeunes ;
  • moins de violence et de racisme de la part des forces de l’ordre, les sanctionner ;
  • créer des emplois pour les jeunes sans qualification (ce n’est pas parce qu’on n’a pas de diplôme qu’on ne sait rien faire) ;
  • mettre en place des lieux où les jeunes peuvent s’exprimer sans violence, être écoutés.. ;
  • des porte-parole dans les quartiers ;
  • égalité des droits et des chances pour tout le monde.
Ces débats furent riches et ont permis à certains de voir les événements autrement. Ils ont su pour la plupart analyser ce qui se passait, ce qu’ils en pensaient, et parfois même changer d’opinion.
Lors de ces événements, peu de jeunes du stage furent directement impliqués. Mais ils ont tous mal vécu cette crise. Ils se sentaient ciblés et commençaient à craindre les forces de l’ordre : « Parce qu’on est jeune, avec une casquette et la peau foncée, on est systématiquement contrôlé », disaient la majorité d’entre eux.
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