VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.2749206065
160 pages

p. 132 à 133
doi: en cours

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« Hum(o)eurs »

no 90 2006/2

2006 Vie sociale et traitements « Hum(o)eurs »

Les experts sont trop bien payés !

Le Petit Étampois
Je devisais tranquillement l’autre soir, devant un léger cordial bien mérité à l’issue d’une dure journée de travail, avec un ami étampois quand survint impromptu un mien collègue (et néanmoins ami) qui se targue volontiers de sa qualité d’expert auprès de divers tribunaux.
Comme il nous sembla fort affecté, nous nous enquîmes des motifs de son émoi.
– Ah, s’exclama-t-il incontinent, c’est affreux ! On s’attaque à mon portefeuille en même temps qu’à la qualité de mon travail et à la dignité de ma fonction ! Imaginez-vous que je viens de recevoir une missive des plus officielles m’avisant sans ambages ni ménagement que les frais de déplacement entraînés par les expertises ne seront dorénavant plus honorés ! Qui plus est, le tarif sera le même quel que soit le nombre d’examens nécessité par mon accédit expertal, ce qui représente sans la moindre ambiguïté une puissante invitation à en faire le moins possible. J’étais déjà fort maltraité et voilà qu’on vient encore rogner sur ma maigre rémunération.
– Allons donc, lui rétorqua mon ami. Par ces temps de vaches maigres de plus en plus étiques à défaut d’être éthiques, n’est-ce pas la moindre des choses que, proclamant haut et fort, urbi et orbi, devoir économiser sur tout et le reste, notre bienveillante et tutélaire administration s’emploie avec une diligence digne des plus rares éloges à détecter et supprimer des dépenses évidemment superfétatoires et des privilèges indiscutablement indus, ce que ton sens civique aigu ne saurait que te faire approuver sans contestation ? Quant à la qualité de ton travail, souviens-toi qu’un expert en psychologie de la célèbre affaire d’Outreau a proclamé publiquement que, quand on est rémunéré à un tarif de femme de ménage, il ne fallait pas s’étonner d’avoir des expertises de femme de ménage.
– Certes, reprit notre habitant du jardin des pleurs et lamentations, et j’entends bien que l’inflation continue des demandes faites aux experts, conjuguée au rétrécissement comme peau de chagrin des budgets alloués à cette coupable activité, amène la justice à envisager des mesures drastiques d’économie. Ce n’est toutefois pas si simple et il y a plus, ou mieux. Il m’est également parvenu un message, au demeurant fort aimable, d’un juge de ma connaissance, par ailleurs femme charmante et éminemment sympathique qui a la faiblesse de solliciter souventes fois mes services mercenaires, réclamant l’avis forcément autorisé de ses experts habituels sur la mesure suivante : faisant état de ses difficultés de trésorerie et de la nécessité de les résoudre, elle suggère que, dans les cas – au demeurant rares – où l’état du sujet expertisé nécessiterait plusieurs examens à intervalles espacés afin d’en juger de l’évolution, le premier donne seul lieu à un rapport in extenso en bonne et due forme, le ou les suivants n’étant que des résumés synthétiques, donc plus courts, exigeant moins de travail et par voie de conséquence, moins grassement rémunérés. N’est-ce pas épouvantable ? On me tond la laine sur le dos !
– Pourtant, lui répliqua l’ami étampois, ce que te propose cette donzelle me paraît fort sage, du meilleur goût et frappé au coin d’un bon sens du meilleur aloi. Il me semblerait logique qu’un résumé rapportât moins que l’intégralité du feuilleton ?
– Que nenni, affirma derechef notre affligé. Réfléchissez un peu : la durée de l’examen pour expertise est à peu près incompressible et exige, quoi qu’on en ait, une demi-journée. Ajoutez à cela le temps passé à la rédaction, toujours fort long car je continue à écrire à la main et n’ai pas la plume facile, ainsi que celui du secrétariat. Une fois défalqués les cotisations sociales et les frais de déplacement, que me restera-t-il, sinon mes yeux pour pleurer ? En vérité, je vous le dis, on veut ma ruine !
– C’est sans doute un brin exagéré et ton expression me paraît quelque peu excessive, intervint alors l’ami étampois, mais il y a tout de même là quelque chose de vrai. Un rapide calcul montre en effet que le taux horaire qui t’est ainsi proposé ou imposé serait reçu comme pratiquement insultant par ta technicienne de surface.
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