2006
Vie sociale et traitements
« Hum(o)eurs »
Et les jeunes enfants, alors ?
Véronique Quesnel
Éducatrice de jeunes enfants, formatrice aux ceméa de Basse-Normandie
Bien sûr, ils ne se révoltent pas de la même manière que les grands. Bien sûr, ils ne font pas la une des journaux. Bien sûr, s’occuper de petits, c’est toujours aussi facile, parce qu’ils sont toujours aussi « mignons »... Bien sûr, ils ont une capacité d’adaptation phénoménale... à tout...
Pour un peu, on les oublierait presque. D’ailleurs, ils ne comptent même pas dans certains effectifs ; ainsi, les 2-3 ans ne sont pas comptabilisés à l’école maternelle.
Les pratiques d’accueil sont souvent maltraitantes et peu s’en émeuvent. Les pratiques évoluent peu, ou en tout cas, leurs éventuelles évolutions ne tiennent qu’à des personnes et rarement à des projets d’institutions.
Commençons à la maternité où, bien qu’on sache que le lien d’allaitement est plus difficile à construire quand le bébé est séparé de sa mère la nuit, beaucoup de maternités continuent à mettre en place les pouponnières de nuit... La prévention sur les bébés secoués n’y est toujours pas faite dans la plus grande partie des cas. Les sorties peuvent se faire au troisième jour, alors que l’on sait que c’est le jour du « baby blues » pour la plupart des mères et donc le moment où l’accompagnement par des professionnels peut être essentiel.
Continuons en famille d’accueil, où des professionnels proposent à des assistants maternels de « déplacer » ou « replacer » pour une nuit l’enfant de 2 ans et demi qu’ils accueillent dans une autre famille dite « famille relais » pour voir s’il aurait aussi ailleurs des angoisses nocturnes...
En crèche, les démarches et les modalités de période d’adaptation varient d’une structure à l’autre. Ce que l’on sait de l’importance de l’attention portée aux premières séparations précoces n’est toujours pas pris en compte dans une grande quantité de lieux. J’ai encore entendu dernièrement une professionnelle me dire qu’un quart d’heure de présence du parent de l’enfant la première fois était bien suffisant et qu’il était souhaitable de ne pas venir rechercher l’enfant avant un délai de deux heures, car, sinon, il n’avait pas eu le temps de se consoler !
L’activité en crèche touche parfois à celle programmée à la demi-journée des centres de loisirs traditionnels : des activités qui s’enchaînent, des jouets en hauteur atteints au bon vouloir des adultes... Une puéricultrice me disait même qu’il fallait maintenir les enfants de grande section, c’est-à-dire d’environ 2 ans, assis environ une demi-heure par demi-journée pour les habituer à l’école.
L’école maternelle, elle, n’offre plus depuis longtemps de formation à ses enseignants, ce qui entraîne un certain nombre de désarrois chez eux... et du même coup chez les enfants. Une atsem (agent spécialisé d’école maternelle) en formation nous expliquait que l’enseignante de la classe des grands lui avait fait monter tous les jouets (poupée, dînette, voiture...) au grenier. Les enfants sont trop grands pour jouer. Ils ont mieux à faire...
De même, les rentrées où toute une classe pleure sont un passage obligé. On en dit seulement « Vivement la Toussaint, c’est plus calme après »... La cantine sans aucune réflexion et travail sur les conditions de repas, sur les possibilités pour les jeunes enfants d’y vivre des choses intéressantes persiste toujours. Des stagiaires d’une formation « le temps du midi à l’école » sont reparties avec l’envie de mettre des couteaux à table aux enfants, de les laisser se servir, de ne plus mélanger le sucre dans leur yaourt à leur place... Elles regrettaient juste d’arriver en moyenne au bout d’une quinzaine d’années de pratique sans que personne leur ait jamais ouvert à des pratiques différentes. Il leur restait néanmoins à convaincre leurs collègues. Sept cantines étaient représentées. Sept seulement ! Ne parlons toujours pas de « restaurants scolaires ». Nous n’en sommes pas là dans de trop nombreuses écoles.
Les rythmes ? Des jeunes enfants continuent toujours de faire la sieste sur les tables, d’attendre 13 h 45 pour enfin pouvoir aller dormir, d’être réveillés pour faire du découpage à 2 ans et demi...
Quant aux centres de loisirs, la plupart de ceux qui accueillent des petits sont des structures de taille réduite qui ne prennent pas en compte les besoins spécifiques de cette tranche d’âge. Ils suivent les grands. C’est ainsi que l’on retrouve sur le bord du terrain de foot des petits en train de regarder les grands qui jouent.
Dans le Calvados, une charte sur l’accueil des ados a été travaillée avec les différents mouvements d’éducation, fédérations et structures d’accueil. Il en a été de même pour l’accueil des enfants de 6 à 11 ans. Pour les jeunes enfants, rien n’a encore été fait pour améliorer leur accueil. Il y a pourtant urgence.
Ce tableau va peut-être paraître bien noir, en partie parce qu’il n’illustre en rien ce que des militants de l’enfance portent chaque jour dans leurs pratiques quotidiennes à l’école, en centres de loisirs, dans les structures accueils de la petite enfance... Mais il reflète les pratiques que je rencontre sur les terrains où je me rends, avec les professionnels que je croise. Et si les mal-être et les inattentions d’aujourd’hui fabriquaient les « ingérables » de demain ?