2006
Vie sociale et traitements
Ça bouge
Le placement à la Maison départementale de la Guadeloupe
André Duplessis
Président ccemea Guadeloupe.Cadre socio-éducatif Maison départementale de l’enfancerue Jane-Opitz, 97139 Boisripeaux
Comment faire de la séparation un outil éducatif et non un deuil pathogène ?
Le placement d’un enfant à la Maison départementale de l’enfance, comme sa réinsertion, sont actés dans le projet institutionnel comme des aspects fondamentaux de la prise en charge. La séparation d’avec son milieu d’origine, son séjour, qui lui-même à terme deviendra un nouvel espace de transition, puis son orientation sont décrits comme des éléments déterminants dans la construction de sa personnalité pour développer en lui de meilleures capacités d’investissement ultérieur dans les adultes qui devront l’accompagner tout au long de son évolution.
La Maison départementale de l’enfance de la Guadeloupe est par destination le service de placement d’urgence du département. Elle accueille des enfants de la naissance à 18 ans en pouponnière et foyer et sans limite d’âge dans l’unité « mère-enfant ».
Le placement, comme l’orientation, sont perçus comme des points de rupture dans la trajectoire du jeune qui marque la fin d’une nouvelle aventure psychosociale et le début d’une autre. Il n’en demeure pas moins une transition qui laissera ses empreintes indélébiles dans le processus de maturation psychoaffectif du jeune.
Si dans le regard de l’adulte ces tranches de vies sont autant d’étapes nécessaires, et finalement normales, elles sont vécues par les jeunes comme des moments d’abandon avec le lot de traumatismes et de réactions émotionnelles, psychiques, comportementales souvent dramatiques.
Plus l’enfant est jeune, plus il est carencé, plus la séparation est vécue comme douloureuse et traumatisante, nous semble-t-il. L’enfant, dans un vécu normal, apprend progressivement le processus de la séparation et celui de l’investissement d’autres personnes et d’autres lieux par des séjours de plus en plus longs à l’extérieur de sa famille nucléaire (la crèche, l’école, les séjours en vacances).
Progressivement, l’enfant dit « normal » se comporte selon les attentes des parents et en phase avec la commande sociale. Il investit plus ou moins bien les différents milieux où il est amené à évoluer.
Ce comportement que nous pourrons qualifier d’adapté est à mettre en relation avec la qualité de l’accompagnement affectif dont bénéficie l’enfant. Il intègre, au fur et à mesure des expériences de séparation qu’il est emmené à vivre, que ces ruptures transitoires font partie des règles socialement admises qui ne remettent nullement en cause son appartenance au clan familial et plus il réussit plus il est gratifié et reconnu par le clan familial comme bon objet, comme sujet investi.
Qu’en est-il de l’enfant placé en institution ?
L’enfant placé est soumis à l’urgence de la mise en exécution de la décision du retrait du milieu d’origine. 95 % des placements à la mde le sont à partir d’une ordonnance de placement provisoire délivrée par le juge pour enfant ou le procureur de la République, ce qui rend la mesure exécutoire immédiatement.
Seuls 5 % font l’objet d’une concertation entre le placeur, l’enfant, sa famille et l’institution.
Arraché de son milieu, projeté dans cet univers inconnu, du nourrisson à l’adolescent, les enfants placés exprimeront différemment leur angoisse. Les signes cliniques sont variables et bien repérés par les chercheurs en psychologie. Le jeune exprime beaucoup d’appréhension, et de méfiance pour le personnel et la structure. Cela se traduit par de l’agressivité, une colère souvent mal contenue, des fugues précoces.
Même dans le cas de l’enfant préparé, le doute de l’inconnu subsiste.
En conséquence, cette attitude nous permet de repérer un double mouvement psychologique, celui de la peur de l’inconnu, mais surtout celui de la peur de perdre ses repères affectifs et sociaux.
Dans ces conditions, de quel accompagnement psycho-éducatif un jeune accueilli doit-il bénéficier pour éviter toute cristallisation sur les ressentis vécus lors du placement ?
Quelle est la part du « deuil » qu’il doit opérer pour effectuer un nouvel investissement et des changements de comportements notamment pour ceux placés pour leurs déviances.
Le deuil doit ici être pris dans son assertion la plus large. C’est accepter de manière partielle ou totale de se séparer, soit d’une personne, soit d’un univers, soit d’un comportement.
Dans le cadre de la prise en charge des jeunes à la mde, tout est mis en œuvre pour le maintien des liens familiaux. S’il est vrai qu’une coupure physique est organisée sur un mois environ pour faciliter un investissement du jeune en interne, le contact téléphonique est toutefois maintenu. Ensuite vient la période des visites puis des séjours dans la famille si les indicateurs sociaux le permettent, puis une réinsertion progressive en fonction du projet individuel du jeune.
Dans le cas d’une réinsertion dans une famille d’accueil, le « travail de deuil » est double. Nous devons aider l’enfant à « faire le deuil » – comme on dit – de son milieu d’origine, mais aussi des nouveaux liens qu’il venait à peine de tisser, et qui sont très signifiants car porteurs du projet de vie du jeune.
En réalité, le jeune ne fait jamais le deuil de sa famille et des adultes qui ont été importants pour lui. Tout se passe comme s’il mettait ses souvenirs en état de veille.
Cet état s’exprime avec d’autant plus d’acuité à l’adolescence que le jeune a une représentation fantasmatique de sa famille, comme la famille idéale.
Je citerai l’exemple de Leinad, né de père inconnu et d’une mère atteinte de troubles psychiatriques lourds. Il a passé 18 ans de sa vie à la mde, entrecoupés de placement familiaux qui ont échoué. N’ayant pas connu sa mère, il entretenait une vision fantasmatique de la mère sans jamais en faire le deuil, ce qui était l’une des raisons de son refus pour investir une famille autre. Toutefois, à la veille de ses 18 ans, tout a été mis en place pour la rencontre entre le fils et la mère. Le jour venu, Daniel a refusé la rencontre et a préféré ne pas détruire cette image idéale qu’il s’était fabriquée.
La démarche mentale, dans le cas de José, est similaire. Pourtant, d’origine haïtienne, il a été abandonné dès l’âge de deux ans. Il ne garde aucun souvenir réel de ses parents, il a inventé une histoire où son père aurait tué sa mère avant de se donner à son tour la mort. Il aurait échappé de justesse au carnage.
Ce récit fantasmé de José ne trouve aucun ancrage dans la réalité. C’est sa manière d’expliquer l’absence de ses parents. Est-ce à dire qu’il en a fait le deuil ?
Comment les moments de rupture et de deuil sont-ils accompagnés dans la structure ?
Les enfants étant répartis par niveau d’âge, chaque service, au fil des ans, avec les apports de la psychologie et de la professionnalisation du personnel, a tenté d’améliorer le processus de la séparation de l’enfant avec son milieu.
Si nous ne pouvons pas maîtriser le flux à l’admission, pour le départ de l’enfant à la mde, comme en cas d’absence de parents (abandon ou décès), nous avons établi des protocoles pour garantir à chaque jeune un accompagnement psychoéducatif pour mieux accepter les différentes ruptures qu’il est amené à vivre au cours de son séjour.
L’enfant est accompagné par un travailleur social, la gendarmerie ou sa famille. Une synthèse est proposée dans la quinzaine qui suit le placement, afin de définir les modalités de la prise en charge, le projet individuel et le contrat de séjour.
Le jeune bénéficie systématiquement d’un entretien d’évaluation avec la psychologue de l’unité. La mde compte quatre psychologues à l’effectif de son personnel. Pour certains enfants existe une prise en charge en cabinet ou dans une structure spécialisée (cmp, camps, cmpp). Depuis 2004, nous sollicitons l’accueil d’un jeune dans un ir (structure qui n’existe pas en Guadeloupe). Selon les difficultés, nous faisons appel à un psychiatre pour le suivi de certains jeunes.
Outre les modalités précédentes, le jeune a la possibilité de visiter l’institution, de rencontrer l’équipe éducative, et de déterminer la date de son arrivée. Nous pensons privilégier cette forme d’accueil moins traumatisante pour le jeune, les autres hébergés et l’équipe éducative.
Pour l’enfant qui retourne dans sa famille, le travail autour du lien ayant été permanent, la transition se fait plus naturellement.
Pour les enfants qui doivent intégrer une autre structure ou une famille d’accueil, l’orientation fait toujours l’objet d’une préparation selon un protocole propre à l’institution. Avec cette préparation, le pourcentage d’enfants qui demandent à quitter la structure pour rejoindre la famille d’accueil est de 75 % avant la fin de la procédure. 95 % vont au bout de la procédure, 3 % demanderont une prolongation de la préparation, 2 % mettront un terme à la procédure de préparation pour des motifs divers.
Le passage intergroupe crée aussi des ruptures – s’il n’est pas préparé – et cause des problèmes. Il est source d’insécurité tant pour le jeune qui doit partir que pour ceux qui restent.
Le parrainage est peu utilisé. Alors que le jeune y voit souvent une issue à sa problématique, ce lien est tenu pour superficiel par la famille. Nous offrons cette possibilité uniquement en période de fête, pour les enfants qui n’ont aucune attache familiale.
Quant aux centres de vacances, l’expérience nous a démontré que les enfants placés les investissaient très mal. Les problèmes de comportements sont mal gérés par des animateurs non préparés à accueillir les enfants fortement carencés. Soit le jeune pose de sévères problèmes de comportement, soit il y a surinvestissement affectif de l’animateur. Soit le jeune provoque la rupture dans le premier cas, soit il rejoue les scènes de séparation traumatisante.
Aussi avons-nous pris le parti de n’envoyer en cvl que les enfants ne présentant pas de troubles significatifs. Ceux qui présentent un tableau psychique très peu affecté peuvent bénéficier de séjours en centre de loisirs sans hébergement. L’éducateur peut plus facilement faire du tiers dans la relation aux animateurs.
Les enfants les plus perturbés bénéficient d’activités encadrées par les éducateurs de la structure.
Les effets de la rupture sur le groupe d’enfants
Lorsqu’un jeune quitte la structure, de nombreuses réactions sont enregistrées sur les autres membres du groupe. Les effets sont multiples, imprévisibles et chaotiques. Chaque départ crée une souffrance chez les autres, qui se mettent dans une posture défensive et agressive. Les effets peuvent durer plusieurs semaines avant que le groupe ne fasse le deuil de celui qui vient d’être orienté.
Dès lors que l’orientation concerne le leader du groupe de jeunes, nous observons de nouvelles luttes qui feront émerger le nouveau leader.
Nous avons tenté de montrer à travers l’expérience de vie des jeunes placés à la mde en quoi le placement, en amont comme en aval, génère de multiples séparations. Ces différentes ruptures, lorsqu’elles sont préparées, peuvent s’intégrer dans un processus d’évolution du jeune dans son processus d’autonomisation et renforcer sa capacité d’acceptation du lot de déconvenues affectives qu’elles génèrent. Dans le cas contraire, toute rupture de lien avec la famille, le groupe, le milieu, est mal acceptée et augmente le sentiment de rejet de soi, ce qui fragilise davantage le jeune dans l’investissement de son moi déjà fortement carencé.
Le travail de deuil qui accompagne toute rupture de lien doit faire l’objet d’un accompagnement éclairé, par un spécialiste, quel que soit l’âge du jeune. Deuil qui doit être compris non pas comme un travail, acceptation d’une fin en soi de quelque chose, mais comme une transition nécessaire pour évoluer vers d’autres horizons, bien souvent plus prometteurs.
Comme dit la chanson :
« On ne vit pas sans se dire adieu
On ne vit pas sans mourir un peu
Sans abandonner quelque chose ou quelqu’un
Sur son chemin pour aller plus loin. »
Jane Manson