VST - Vie sociale et traitements
érès

I.S.B.N.2749206065
160 pages

p. 140 à 152
doi: en cours

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Livres et revues

no 90 2006/2

Adolescentes et mères, Leurs enfants, leurs amours, leurs hommes, Pierre Kammerer [yy1], Érès, coll. « Actualités de la psychanalyse », préface de Heitor O’Dwyer de Macedo, 376 p., 25 €

Dans son troisième ouvrage, Pierre Kammerer, de sa posture de psychanalyste et de familier des prises en charge institutionnelles, s’attache à une tâche bien plus ambitieuse qu’analyser – afin d’en prendre soin – les destins croisés de toutes jeunes femmes, de leurs amants et de leurs enfants convoqués pour métamorphoser les représentations psychiques en rade de leurs mère, père, voire de leurs lignages.
En hôte averti, il accueille sans réserve aucune ces compromis consciemment ou inconsciemment voulus, ces incarnations que sont – littéralement – sexualité, grossesse, nouveau-né. Il repère les conditions de possibilité pour que ce singulier transfert de compétences, hors divan, agisse du côté des pulsions de vie et détourne, autant que faire se peut, les répétitions mortifères souvent inscrites (voire prescrites) dans la chair, véhiculées par des affects ambivalents et par des représentations insatisfaisantes de la différence des sexes et de la filiation. Un accueil initial hors divan, mais non hors de complexes dispositifs éducatifs, sociaux, judiciaires et cliniques, pour entendre ces mots de ventre. Puis, avec divan, si nécessaire et si possible, pour entendre, cette fois, des maux d’histoire, d’appartenances, de transgression et de traumatismes. Des « gros mots », encore, que l’auteur avec insistance articule sans effroi : les interdits de l’inceste et du meurtre « en vrai », mais avec le droit d’exprimer ces vœux-là en jeux, dessins, rêves, phantasmes, langage, afin de les reconnaître, de les déplacer vers des contextes tolérables d’échanges et de civilisation. Autrement dit : la déportation des passages à l’acte, acharnés et pathogènes, vers l’imaginaire libertaire et libérateur, puis vers les processus symboligènes (telle la fonction paternelle) dont les défaillances majeures engendrèrent, précédemment, des souffrances physiques et psychiques, des attachements trichés ou trahis, des mésalliances et répétitions compulsives.
Pierre Kammerer, psychologue curieux, bricoleur et voyageur, nous instruit en nouant avec patience, minutie et pertinence, le symptôme qualifiant de parentalité précoce et les agencements institués de protection de l’enfance (tant politiquement globaux que de détails imperceptibles des exercices professionnels publics et privés ; tant sous nos cieux que sous bien d’autres, lointains). Par la présentation des protocoles thérapeutiques transdisciplinaires – ici le centre éducatif d’Anjorrant, près de Nantes – et par les récits concrets, intimes, des trajectoires de celles et ceux qui ont choisi la transmission de la vie reçue, quelles qu’en soient les circonstances, le pari pris est tenu d’explorer tous ces plans avec une volonté farouche et de ne lâcher sur aucun principe humanisant, malgré les constats de désespérance qu’induit, par les temps qui courent, l’évolution des services et établissements spécialisés. C’est ce qui fait l’originalité et la réussite finale de ce livre.
MARIE-ODILE SUPLIGEAU
éducatrice spécialisée et psychanalyste

Nos années sida ; 25 ans de guerres intimes, Éric Favereau, La Découverte, 2006, postface de Daniel Defert

Depuis vingt ans, au sein du journal Libération, le journaliste Éric Favereau suit les questions de santé et particulièrement les informations concernant le sida. Professionnel rigoureux, il s’en est fait le témoin fidèle. Témoin, il l’est au plus près, n’hésitant pas à partager courageusement au quotidien pendant trois mois la vie d’un appartement collectif de malades sidéens. Chambres ouvertes, ouvrage paru en 1988 chez Balland, en donnera le témoignage saisissant.
Dans Nos années sida, il revient sur des témoignages et des rencontres avec des chercheurs (F. Barret-Sinoussi, D. Klatzmannn, J.-D. Brunet), des responsables politiques (M. Barzach, ancien ministre, Peter Piot, directeur d’Onusida) et associatif (D. Defert), et aussi avec des malades comme Anne Coppel, sociologue et militante de la méthadone, ou Didier Lestrade. Il nous livre ainsi une coupe vive des problèmes vécus par tous ceux qui ont dû et voulu affronter la plus terrible pandémie de notre siècle. Né en 1981, le syndrome fatal contamine désormais environ 5 millions de personnes nouvelles par an et en tue simultanément 3 millions. Depuis un quart de siècle, il a tué plus de 25 millions de personnes. La solidarité du Sidaction et les campagnes de prévention des risques, l’action des associations comme Aides, les trithérapies ont installé le sida comme une maladie reconnue et un problème de santé publique presque comme les autres, presque banalisé quoique toujours invaincu. Le livre d’Éric Favereau permettra de mesurer les difficultés de sa reconnaissance, de l’organisation des soins et de la place des malades, des problèmes sociopolitiques qu’il a dévoilés. Le sida a littéralement bouleversé la vie des malades, des médecins et des soignants, mais aussi notre perception de la maladie en général et de la notion de santé publique.
Voici une maladie qui a mis en avant l’ignorance de la science occidentale, qui a dévoilé les préjugés mortels des institutions médicales, remis en cause les logiques de prévention, qui a bousculé notre vision de l’homosexualité et de la toxicomanie, notre rapport supposé innocent à la sexualité. Le sida a mis en scène des malades qui ne l’étaient pas (« porteur sain ») et des malades qui étaient d’abord des militants de santé publique. Des patients qui étaient aussi experts que leurs soignants. Des patients qui lisaient sur Internet les publications internationales avant les universitaires et les leur opposaient pour demander la modification des soins. Le sida a révélé enfin, comme y insiste la remarquable préface de Daniel Defert – compagnon de Michel Foucault et animateur de Aides – la « forme incubée de la mondialisation » : l’intrication des intêrêts économiques, scientifiques et idéologiques qui empêchent que les formes génériques, peu chères, des traitements médicamenteux soient accessibles aux malades du tiers monde. Révélés, les facteurs culturels et institutionnels qui dissimulent la gravité des risques et augmentent la dissémination mortelle ; par exemple aux femmes subsahariennes et aux enfants, désormais en première ligne.
Notre mémoire est si courte que l’on oublie qu’il était interdit, il y a à peine vingt ans – par les associations catholiques –, de faire de la publicité pour les préservatifs. Qu’il était inconvenant pour un ministre (Barzach) de parler aux députés d’homosexualité, que des psychiatres ne voulaient pas considérer les toxicomanes comme des malades à assister médicalement tant qu’ils n’avaient pas renoncé à leur toxicomanie. Nos lâchetés et nos hypocrisies se sont dévoilées crûment sous le prisme du sida. Ce livre nous le rappelle avec simplicité.
Le sida n’est pas une maladie comme les autres mais la maladie de notre modernité. Ces guerres intimes sont aussi des guerres publiques et politiques. Éric Favereau nous livre des entretiens bouleversants de sincérité. Ceux qui lui parlent – car il sait écouter – avec leurs colères et leurs deuils, leurs désespoirs ou leurs doutes, leurs magnifiques raisons d’espérer et de lutter, ne nous sont pas étrangers. Ils nous dessinent un monde cruellement vrai qui en est aussi plus fraternel. Si nous le voulons.
SERGE VALLON

L’homme promenade, Jean Broustra, Édition confluences, roman, 143 p.,

La bande annonce « Écriture et folie »
Comment parler de ce roman qui nous promène dans la vie hallucinée de cet homme qui pourrait être chacun d’entre nous ?
Maxime Duroc naît dans un milieu modeste, sans ambitions, au train-train routinier, et pourtant il porte en lui ce désir de dépassement, ce vertige d’être quelqu’un que personne, il le sait bien – ni ses parents, ni sa sœur et son beau-frère – ne peut l’aider à trouver. Entre cette petite vie bien rangée, où chacun est bien noté, estimé par l’entourage, et l’ambition qui le dévore, il y a un trou, un trou d’autant plus grand qu’ayant perdu l’usage d’un bras dans un accident de voiture, il sent autour de lui des regards de compassion dont il se serait fort bien passé.
Tout au plus peut-il s’évader de lui-même quand il va chez sa grand-mère qui raconte les péripéties de son mari, capitaine au long cours, ou quand, pour échapper à la monotonie des jours, il s’évade par les toits pour aboutir à la fenêtre de cette « originale » qui lui fait découvrir l’émotion musicale. Tout au plus sent-il aussi ce dépassement dans l’œil brillant de son père qui sait passer de longues heures à pourchasser l’omble chevalier maligne, pour l’amener avec fierté sur la table familiale.
Sa petite vie l’attend, vie de fonctionnaire municipal, préposé aux parkings, auprès d’Anne, la fleuriste, avec laquelle il fait l’amour de temps en temps, et que sa mère voudrait bien le voir épouser.
Mais voilà, les parkings accueillent des voitures, et les voitures, cela peut faire rêver, surtout quand leurs occupantes sont particulièrement élégantes. Comment se rendre intéressant pour cette propriétaire de la belle voiture qu’il vient de pénaliser – qui appartient à Brigitte, à moins que ce ne soit à la femme en noir. Alors, il se met à écrire, à raconter, ce qu’il vit, ce qu’il espère. L’écriture est une évasion, une fuite, qui le conduit à disparaître, tandis que les personnages qu’il côtoie habituellement lui apparaissent changés. Ils font partie d’un nouvel univers dans lequel il s’empêtre, à moins qu’il ne s’en délecte, au cours d’une aventure de quelques jours, où il va se sentir autre, c’est-à-dire quelqu’un, quelqu’un qui intéresse, quelqu’un qui interpelle, quelqu’un qui fait vibrer, craindre, sourire... jusqu’au moment où on le retrouve épuisé, et où on le conduit à l’hôpital le plus proche. Là, il continuera à écrire avec l’aide de son psychiatre, et sa promenade se prolongera dans cette écriture d’un épisode fabuleux.
Qui de nous n’a vécu ces moments où nous sommes un autre, celui qu’on voudrait devenir ? Le fou irait-il plus loin que chacun d’entre nous, en donnant libre cours à ce désir, jusqu’à se voir exclu de l’ordinaire des hommes ? Au moins pour un temps... car Maxime retrouvera sa mère, Anne, et ses parcmètres... jusqu’à la prochaine évasion ?
JACQUES LADSOUS

Des Cévennes à Lyon... parcours anthropologiques, Jean-François Gomez

Le mercredi 7 décembre 2005, je me trouvais à Anduze (Gard), avec une amie chercheuse, ancienne élève de l’anthropologue Roger Bastide, et fus entraîné dans un rite social qui m’émut profondément. Après la visite du cimetière de la petite ville où l’illustre chercheur est enterré depuis 1974, et un recueillement, au milieu d’une trentaine de personnes tout au plus, parmi lesquelles des gens du Brésil venus assez nombreux, mais aussi ses deux filles nîmoises, une plaque fut posée. On avait choisi de donner le nom de Bastide à une école maternelle de sa ville natale, à laquelle le grand anthropologue, comme beaucoup de vrais voyageurs, était très attaché.
De fait, nous constatâmes à plusieurs reprises que le souvenir de Bastide planait sur la petite ville et ses montagnes avoisinantes, le « Désert » si proche, plein des légendes des Camisards. Un petit soleil, en cette douce journée d’hiver, rappelait l’éternité des choses. Le maire, un homme simple, qui me fit penser à « l’homme cordial », cher aux Brésiliens (Sergio Buarque de Holanda, me dit-on), fit un discours chaleureux, amusant et bien tourné, pendant que l’on voyait les rideaux de quelques fenêtres tirés subrepticement. La fête était discrète, mais symboliquement, c’était sûr, Bastide revenait aux Cévenols. Il était déjà acquis à la légende de ce pays.
Plus tard, le maire expliqua que le conseil municipal, soucieux d’être à la hauteur, avait hésité à donner le nom de Roger Bastide à un pont, parce que celui-ci risquait d’être inondé. Du coup, l’on choisit une école, près de ce qui reste de remparts de la vieille cité, à deux pas du temple et de l’hôtel de ville.
L’après-midi, en toute simplicité, les chercheurs travaillèrent sur des aspects de la vie de Bastide. Je pris conscience de l’importance du Brésil pour tout un courant de l’anthropologie française, et de la pénétration inverse. On sait bien sûr que Lévi-Strauss séjourna dans ce pays ; il en fut même chassé pour quelques pérégrinations non autorisées en forêt amazonienne ; on sait aussi l’amitié de Bastide pour Georges Devereux, l’un des fondateurs de l’ethnopsychanalyse, dont on connaît l’influence sur toute une génération, et son disciple François Laplantine.
Je profitais d’une fête intellectuelle à laquelle j’avais la chance d’être accueilli. Je ne le méritais pas vraiment. Les chercheurs brésiliens et français m’invitèrent au restaurant, puis l’après-midi à venir les écouter dans une salle de congrès tout juste remplie pour présenter les travaux de François Laplantine.
Je compris mieux la filiation de cet auteur à Roger Bastide. J’appris beaucoup sur quelqu’un dont j’avais lu quelques titres seulement. Je me souvenais de La culture du psy [2], vieil ouvrage paru chez Privat et depuis jamais réédité, dont les pages fatiguées, la couverture jaunie et un peu kitsch dans ma bibliothèque rappelaient tout le bénéfice que je sus tirer de longues lectures passionnées. Laplantine y développait des vues quasi prophétiques sur la désymbolisation de l’Occident, l’effondrement de ses mythes, et la réflexion, pour moi, avait fait long feu.
De cet auteur, j’avais aussi fréquenté un petit livre bleu, emprunté plusieurs fois à la médiathèque de Montpellier, lequel m’avait aidé bien souvent dans mes réflexions sur les « histoires de vie ». Cela s’appelait simplement La description ethnographique. J’y trouvais des aperçus intéressants sur l’observation qui dépassaient très largement tout ce que j’avais pu lire sur le sujet.
Plus tard, un de mes amis m’avait indiqué un deuxième ouvrage composé de dialogues avec Joseph Levy, un chercheur québécois, qui m’avait vivement intéressé. Deux fois de suite, j’avais trouvé dans la réflexion de cet anthropologue des voies de passage très pertinentes vers mon métier d’éducateur, éclairant d’une lumière décisive les questions d’altérité et d’étrangeté sur lesquelles je travaillais quotidiennement.
Lorsque l’on m’apprit que le lendemain même une journée d’étude en l’honneur de Laplantine se déroulait à l’université de Lyon II, je décidai assez brusquement d’ailleurs de faire la folie du voyage. J’avais du temps devant moi et j’étais accompagné par mon amie Hélène Reboul, professeur émérite de l’université de Lyon qui devait intervenir et qui avait fait escale à Aigues-Mortes.
À Lyon, on me présentait l’homme, affable et distrait, très entouré, et j’entendis parler de l’œuvre. Je prenais connaissance de l’importance de son tout dernier ouvrage, Le social et le sensible. Les quelques réflexions qui s’attachèrent à ce livre lors d’un colloque où défilèrent bien des professeurs firent que je me le procurai aussitôt. En d’autres temps, j’aurais trouvé ce livre difficile, je l’aurais pris puis lâché, j’aurais entrepris une lecture progressive, avec un peu d’appréhension, mais il n’en fut rien. Sans doute aidé par mon voyage à Anduze et les liens subtils que j’avais déjà tissés, soutenu peut-être par l’estime et l’amitié personnelle que j’ai pour Jean Ferreux, éditeur dont le travail mérite des éloges, je m’attaquai à l’ouvrage dès la fin du colloque et de ces deux journées harassantes, et... j’en ressortis plein de gratitude et de jubilation. Une fête des sens et de l’intelligence.
Il n’est pas sûr qu’il faille décrire ou résumer ce remarquable travail. Je me contenterai de donner aux futurs lecteurs quelques balises ou indications en insistant sur certains aspects essentiels pour aborder des questions propres à la relation d’aide. Celles-ci nous concernent davantage nous autres les éducateurs, (« nous les zéducateurs, témoins de l’absurdité régnante », écrivait autrefois Deligny dans une phrase que je cite souvent), mais elles touchent aussi les soignants. Ce livre peut nous faire réfléchir à tout ce qui concerne la posture des travailleurs sociaux et des infirmiers confrontés aux questions d’identités et de différences, aux écarts culturels que l’on peut constater dans ce monde en chaos. Ouvrage d’épistémologie, c’est aussi un ouvrage d’initiation, terriblement lucide, sur la « traversée des apparences », sur le monde actuel et sa difficulté à considérer les cultures pour ce qu’elles sont. Tissé d’expériences personnelles, mais aussi de la longue fréquentation des œuvres – littéraires, cinématographiques –, Laplantine fait un voyage au sein des abstractions et des mythes constitutifs de l’Occident, nous montre à quel point nous sommes façonnés par des habitudes de pensées que nous ignorons nous-mêmes. « Ce que je préconise après bien d’autres, écrit-il, c’est d’ouvrir des passages, de tenter de confronter des langages qui s’ignorent, des champs de la connaissance qui ne se fréquentent pas, tout en rendant compte des espaces interstitiels et des différences entre les protagonistes en présence, qui peuvent être considérés comme des parties de nous-même qui ne s’étaient jamais rencontrées. » Lorsque Laplantine évoque une « anthropologie modale », il signifie tout ce qui est de l’ordre du Logos, platonicien, chrétien, cartésien « et culmine dans la logique dénotative, logique, univoque, uniforme, unilatérale, nosologique, monoculturelle, monolinguiste, dont le souci majeur est de définir, de mettre par exemple des légendes sous les images et de nous soumettre à cette injonction : “écoute !”, “regarde !” ».
Autre point de ce travail, il n’introduit pas de polémique entre deux conceptions du monde qui, trop souvent, s’excluent l’une l’autre : il y aurait le monde de la pensée d’un côté, qui se situerait dans un univers d’abstraction, puis celui des sensations et des affects, déconsidéré, traité comme subalterne, contradictoire à une existence qui se veut consciente et réfléchie. Pour lui, la pensée se fait dans le travail du corps, mais aussi dans la danse, la marche, les modulations complexes de la vie, contrairement à une anthropologie de la structure et du signe [3]. Aussi bien les questions de la voix, de la musique et du rythme sont-elles essentielles. Ce qu’il nous montre dans des pages étonnantes sur la démarche des Brésiliens de la ginga, une certaine façon de marcher, de chanter, de danser.
Dans cette danse de la vie, l’auteur convie ses écrivains préférés. Il nous donne une leçon de lecture en s’attaquant à La recherche du temps perdu de Proust, à propos duquel il donne des vues incroyablement éclairantes (« il s’agit non de la lutte des classes mais de la lutte des classifications », dit-il en parlant de ces mondes qui finalement s’interpénètrent dans la complexité du roman, à partir de personnalités médiatrices comme Gilberte ou le musicien Bergote ; puis aussi dans une analyse inoubliable du Bruit et la fureur de Faulkner et de sa structure narrative, où s’enchevêtrent des discours qui nous laissent désemparés, car n’ayant pas pour but d’atteindre un résultat ni de nous convaincre de l’existence d’un sens supérieur ou d’un arrière-monde. Ou encore dans le rapport subtil entre la représentation du sujet chez Balzac et Zola, qui se fissure chez Flaubert, et les correspondances de ces diverses écritures avec la situation politique en France (Restauration ou révolution de 48).
Lorsqu’il s’attaque au cinéma, pour lui expérience ethnographique irremplaçable, l’auteur nous montre mieux encore ce qu’il veut dire de cette « anthropologie modale [4] ». « Dans un monde où l’impondérable, l’inobjectivable sont [...] considérés comme des catastrophes » imputables à des « erreurs de jugements [5] », l’auteur nous montre une voie plus vivante, plus poétique, qui nous éloigne de la vieille Europe et de ses certitudes rationalo-centristes. Il nous propose comme le Nietzsche de Zarathoustra de danser la vie – ce qui n’empêche pas, loin de là, de la penser. Il dénonce de façon décisive une « vision optique, voire opticienne du réel [6] ». « Ce qui est résolument interdit au cinéma, nous dit-il, comme à l’ethnographie – c’est la généralité du concept. »
On aura compris l’intérêt de ces vues décapantes pour les sciences sociales, mais aussi pour le travail social qui se préoccupe depuis longtemps des vies flottantes, délabrées ou décalées, qui sont sans doute des « erreurs ou des errements ». Comme l’ouvrage majeur de Georges Devereux De l’angoisse à la méthode [7] qui proposait l’introduction de la problématique du sujet dans l’observation, Laplantine nous suggère d’être présent au monde en acceptant sa ferveur et une effervescence. Il prête une attention phénoménale aux entre-deux, aux interstices, aux superpositions, aux pliages, aux frontières, aux passages, à l’histoire, aux franges et aux confins, à tout ce qui n’est pas figé, cristallisé dans une identité gelée ou codifiée. Il nous rappelle comme le poète Pessoa que l’identité est hétéronyme, multiple, diverse, opaque, non réductible à des définitions ou à des expertises qui sont autant d’escroqueries et aussi qu’il n’y a pas de rencontre avec l’altérité dans le déni de soi ou d’une part de soi.
Le rapport avec le secteur social aujourd’hui et son évolution ? C’est l’évidence même. Aujourd’hui, on le voit bien, ce n’est pas le modèle de Laplantine qui se met en place ou qui est majoritaire. C’est au contraire un délire de classifications comptables qui suppose un sujet « compact ou homogène [8] » assigné à une place, à une définition et une identité prononcée. Or, comme le faisait remarquer l’auteur dans son livre d’entretiens, « l’identité cela finit toujours mal ». Il ajoute : « Il faut renoncer à la notion d’identité et d’ethnie qui [lui] semblent tributaires de l’anthropologie coloniale [9]. »
On peut se mettre au travail sur un tel modèle et déconstruire le colosse aux pieds d’argile qui commence (ou continue) à s’édifier, dans le secteur médico-social, concocté par les experts sous nos yeux passifs. Parce que justement nous n’osons pas traquer la supercherie, la démystifier, déblayer la prétention de la fausse science à intervenir dans les affaires humaines. Parce que nous n’osons pas refuser ce savoir sans saveur, cette science dominante « universelle neutre et impassible [10] ». Pourtant, cette œuvre indispensable peut nous y aider.
JEAN-FRANÇOIS GOMEZ

Un psychiatre dans le siècle, Rencontre avec Roger Gentis proposée par Patrick Faugeras, érès, 2005, 222 p., 13 €

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Je ne suis pas toujours convaincu par les livres d’entretiens qui fleurissent actuellement dans l’édition. Souvent ces livres sont mal fagotés, faits à la va-vite. On discute devant un magnétophone, et après quelques corrections, on sert la soupe sans trop d’apprêts au lecteur ; on donne l’impression d’avoir assisté à une tranche de conversation et d’avoir partagé l’intimité d’un auteur, et peut-être vécu pour un temps dans sa salle à manger. Cette recette, souvent truquée, où la spontanéité des acteurs est très relative, ne marche pas toujours ; il faut des acteurs d’exception, qui aient quelque chose à dire, qui soient eux-mêmes porteurs de témoignages et de récits. De plus, il faut quelque talent à l’interlocuteur qui n’a pas la tâche facile ; il ne s’agit pas pour lui de se mettre en valeur, mais de permettre au locuteur de tirer le meilleur de lui-même, aller quelquefois, mine de rien, le chercher dans quelque recoin de sa mémoire.
Toutes les difficultés de cet exercice, Patrick Faugeras les a évitées, finalement, avec Roger Gentis. Ils nous donnent tous deux un beau livre de témoignage qu’il fallait absolument faire. Les témoins de l’aventure de la psychothérapie institutionnelle et du désaliénisme après la guerre sont aujourd’hui peu nombreux, sont détenteurs d’informations, d’anecdotes, de souvenirs, d’images, qui permettront à chacun de mieux comprendre la psychiatrie d’aujourd’hui, principalement le traitement de la psychose ; cette question a mobilisé Gentis pendant quarante ans de psychiatrie publique, mais aussi quarante ans d’écriture et quarante ans de formation. On verra passer dans ce livre tous les acteurs qui ont compté dans la vie de Roger Gentis et ont contribué à sa réflexion sur la psychiatrie : Jean Guyotat qui fut son maître à Lyon, Tosquelles, dont le portrait est particulièrement vivant, Jean et Fernand Oury, Franz Fanon, qui proposa à Gentis de le rejoindre à l’hôpital de Blida, Basaglia, Bonnafé, Torrubia, Dubuffet, Deligny et Guatarri qu’il rencontra à Laborde, puis au gtpsi (Groupe de travail sur la psychothérapie institutionnelle) les deux Mannoni (il fut administrateur à Bonneuil). Plus encore, on situera, à travers l’engagement des personnalités hors pair qu’ont réuni la psychothérapie institutionnelle et les instances quelquefois éphémères qui se sont formées autour de cette grande idée (tel le Groupe de Sèvres), les tensions et les conflits, quelquefois les échecs (la malheureuse expérience de Tosquelles à l’hôpital La Timone de Marseille par exemple) qui ont pu jalonner un parcours sinueux et complexe. On voit bien à l’œuvre le rôle du Parti communiste et de la guerre froide qui empêcha un certain nombre de débats, le marxisme de Tosquelles n’étant pas celui de Torrubia ; plus tard, la place importante du lacanisme et quelquefois de son utilisation dans les institutions, le rôle de Mai 68 puis de la mise en place du secteur par la suite, sur la base d’idées qui avaient été largement explorées par les tenants de la psychothérapie institutionnelle, laquelle n’était pas « hospitalo-centriste » comme on le lui a trop souvent reproché (les Italiens notamment, qui ont suivi de près l’expérience de Saint-Alban) ; et bien sûr, le rôle des ceméa qui, à travers leurs stages de formations ont autorisé des mises en commun des acteurs institutionnels et leur organisation en réseau.
Plus encore, on verra un auteur exceptionnel raconter son cheminement intellectuel et théorique, peu banal, en fin de compte, marqué par un éclectisme fondamental qui ressemble à celui de son analyste Tosquelles, et une volonté de se rendre dans les situations les plus difficiles, quitte à trouver des réponses hétérodoxes.
« Les lieux de psychiatrie les plus prometteurs, dit-il, sont ceux où l’on s’occupe des enfants psychotiques et des autistes. »
Patrick Faugeras a eu l’idée de rajouter un glossaire pour les notions les plus importantes, où l’on peut circuler facilement entre Forestier (malade de Saint-Alban qui pratiquait l’art brut) et Louis Le Guillant (administrateur infatigable des ceméa), apprendre que Fernand Oury fut interné au camp de Drancy et que le terme de psychothérapie institutionnelle fut lancé par un article de Daumezon et Koechlin en 1952. De plus, on trouvera dans son texte introductif matière à faire le pont entre la réflexion de Gentis et la situation actuelle de la psychiatrie, ainsi que, tout au long du discours, des citations anciennes qui font longuement méditer ; telle celle-ci, présentée à la page quatre d’un ouvrage publié chez Maspéro à l’époque où Gentis y était directeur de collection : « L’orientation technocratique actuelle de la psychiatrie dans les pays capitalistes, fondée sur la notion de rendement et de rentabilité, loin de travailler à détruire l’asile le pérennise et même le recrée là où il était en voie de disparition. La distinction entre malades à court, moyen et long termes, corrolaire de la notion absurde de rentabilité de soins, est une stupidité criminelle de plus à mettre au compte des technocrates de la santé » (Le corridor de sécurité, Philippe et Edmée de Koechlin).
JEAN-FRANÇOIS GOMEZ

Le travail social face au racisme, Contribution à la lutte contre les discriminations, Faïza Guelamine, Éditions ensp (av. du professeur Léon- Bernard, 35043 Rennes Cedex), 2006, 120 p.

Je sors de la lecture de ce livre avec un sentiment partagé. D’une part, j’adhère pleinement à ce que dit Faïza Guelamine du racisme, surtout quand elle dévoile ses formes cachées. D’autre part, je me sens mal à l’aise devant ses condamnations péremptoires du travail social, dont elle semble avoir souffert ou avoir vu souffrir les siens, sans apporter de vraies nuances à ses affirmations. Écoutez plutôt : « Les discriminations racistes représentent une des expressions du racisme. Si nous parlons de discriminations racistes et non raciales ou ethniques, ce n’est pas un hasard. C’est une façon de rompre d’emblée avec l’idée que les races humaines existent en tant que telles et de rappeler que le racisme et ses manifestations concrètes ne s’appuient pas sur les différences raciales : c’est le racisme qui les crée, et non l’inverse. Le racisme en outre ne se limite pas à sa forme discursive. Sans que des acteurs précis en soient nécessairement à l’origine, les normes de fonctionnement des institutions et des structures sociales produisent en effet des inégalités proprement racistes. C’est bien le propos de cet ouvrage de voir comment ces inégalités subsistent, sont reproduites, aujourd’hui, tantôt de manière cachée, tantôt de façon criante, et d’explorer les formes de réaction des travailleurs sociaux dans ce contexte.
Quels que soient les institutions et les métiers, les intervenants sociaux comptent parmi les témoins, les observateurs, voire les acteurs souvent involontaires de ces pratiques qui se concrétisent plutôt sous des formes subtiles que de façon ouverte et directe. »
Son ouvrage repose sur trois idées-forces :
  • définir le racisme comme mode de pensée et comme pratique sociale, tout en distinguant les différents registres des discriminations racistes (analyser les mécanismes sociaux au fondement des traitements discriminatoires, les moyens juridiques de les combattre et leurs limites, les questions suscitées par ces dispositifs) ;
  • souligner les facteurs politiques, historiques, sociaux et juridiques qui contribuent, en France, au déni des discriminations (dont sont victimes les populations minorisées en raison de l’origine réelle ou supposée qui leur est assignée par les majoritaires) ; examiner la continuité des stéréotypes coloniaux dans la formation des catégorisations racistes ;
  • interroger les représentations en cours dans le travail social (et les pratiques qui mettent en exergue, implicitement ou explicitement, les spécificités culturelles ou ethniques des populations migrantes ou considérées comme telles ; identifier les conditions sociales contribuant à leur développement et réfléchir à la portée des constructions ethnicisantes dans la formation des processus discriminants).
Tout le long de son développement, Faïza Guelamine se tient à ces trois idées, et si nous comprenons bien avec elle le large champ dans lequel se développent les discriminations racistes, si je ne peux qu’être d’accord sur l’aide – indirecte le plus souvent – apportée par les travailleurs sociaux à la colonisation, je me sens heurté par la généralisation qu’elle en fait, oubliant les refus très clairs des professionnels qui se sont opposés, voire par des refus d’obéissance, à certaines pratiques douteuses.
Et ceci est d’autant plus important aujourd’hui qu’au train où vont les choses, et si rien ne vient s’interposer dans l’émergence bien reçue par le public des politiques discriminantes, les travailleurs sociaux auront à jouer un rôle de résistance dont il faut qu’ils se sentent investis. Mettre l’accent sur une certaine complaisance liée à des bases de compétence trop « psychologisantes » risque de décourager certains. Et pourtant, je suis d’accord lorsqu’elle écrit du travail social :
« Ce travail implique, dans certaines situations, de poser des actes simples, parfois considérés comme superflus ou contraires à la posture neutre du travailleur social. Pourtant, orienter, accompagner et soutenir les victimes de discriminations racistes dans leurs démarches pour s’opposer et faire reconnaître l’injustice d’un tel traitement sont des actions conformes aux missions de ces intervenants dès lors que les responsabilités professionnelles des travailleurs sociaux sont clairement définies. »
D’ailleurs, j’ai fait ma formation avec Henri Wallon, un des plus grands psychologues de notre temps, qui ne manquait jamais de mettre l’accent sur l’importance de l’environnement dans l’élaboration de la personnalité.
Qu’on me comprenne bien ! Tout ceci n’est pas une critique fondamentale. Je crois avec Faïza Guelamine que ce sujet du racisme et des discriminations a besoin d’être abordé avec clarté et que les formations doivent y consacrer une large part. Je connais des centres de formation où cela se pratique. Ce sont ces formateurs et leurs étudiants qu’il faut encourager pour qu’ils entraînent les autres. Si le livre de Faïza Guelamine est juste, il lui manque ce brin de pédagogie qui fait qu’on encourage le positif pour entraîner le négatif. Mes nuances sont faites pour encourager les lecteurs à dépasser les réserves pour aller vers l’essentiel. Et je remercie l’auteure d’avoir su définir cet essentiel.
JACQUES LADSOUS

Troubles des conduites chez l’enfant et l’adolescent. Expertise collective, Institut national de la santé et de la recherche médicale. Éditions inserm (101, rue de Tolbiac, 75013 Paris), 2005, 428 p.

Voilà donc cet ouvrage qui fit grand bruit lorsque des quotidiens se crurent autorisés à en faire état en privilégiant certaines positions. En réalité, il s’agit des travaux d’un groupe d’experts qui répondaient aux questions de la Caisse nationale d’assurance maladie des travailleurs indépendants (cnam) sur le dépistage, la prise en charge et la prévention du trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent.
S’appuyant sur toutes les données disponibles à ce jour, ce groupe a bâti une large fresque de tout ce qui se dit et se fait aujourd’hui dans ce domaine, pour permettre des choix, des complémentarités et lutter plus efficacement contre les diverses causes qui produisent les troubles en question : 428 pages denses dont nous recommandons la lecture à tous ceux qui jugent trop hâtivement ou se protègent et s’enferment dans une seule conviction. Il nous paraît dommage que, pour aller dans le sens de l’angoisse qu’éprouvent beaucoup de nos contemporains devant les comportements des jeunes « déviants », des journalistes aient cru bon de privilégier telle hypothèse par rapport à d’autres, ce qui a eu pour effet de rassurer certains, mais de troubler beaucoup d’autres.
L’ouvrage comporte d’abord une analyse des connaissances concernant ces troubles : définition, genèse, développement, facteurs tempéramentaux, facteurs génétiques, facteurs environnementaux, traitements médicaux et pharmacologiques, prises en charge psychosociale et psychothérapique, programmes de prévention. La synthèse qui s’ensuit met l’accent sur la complexité des situations et la difficulté à faire des choix radicaux sur les propositions de traitement, ainsi que sur l’élaboration d’un diagnostic.
Les recommandations sont, quant à elles, très ouvertes. Elles insistent sur la nécessité d’une meilleure information qui permette de sensibiliser les familles, les enseignants et les publics à la reconnaissance de certains signes qui devraient aider les uns et les autres à agir avant que ne se développent des comportements plus dangereux. Information générale et formations plus précises des professionnels de santé et des professionnels de l’enfance peuvent contribuer à dépister et traiter plus précocement, à condition que le diagnostic fasse l’objet de confrontations et d’échanges (parents, professionnels d’éducation, professionnels de santé...), et d’utiliser pour ce faire des outils variés. C’est dans la période pré-scolaire que ce type d’intervention est le plus efficace. Mais ceci rejoint tout ce qui a été dit sur l’intérêt de l’école maternelle dans la mise en place de l’acceptation de soi-même et des autres, la compréhension des frustrations et la construction d’une personnalité sociale. Des traitements médicamenteux peuvent être proposés, mais ils ne sauraient suffire en tant que tels. Mais surtout, les recommandations visent à poursuivre des études et des recherches, notamment sur les liens entre les facteurs individuels et environnementaux, qui permettraient de fortifier ou d’infirmer certaines hypothèses. Une information sur plusieurs enquêtes menées par des scientifiques et des universitaires sur des groupes d’enfants de 8 à 11 ans, mais aussi sur des échantillons de collégiens, permet d’illustrer certains indicateurs intéressants qui, regroupés, donnent du crédit à certains diagnostics, et donc facilitent une prise en charge sans attendre le passage à l’acte où s’affirme une véritable délinquance.
Si nous relions cette expertise au rapport du csts sur « La violence dans le champ social », nous notons un certain nombre de correspondances qui peuvent faciliter le travail des acteurs éducatifs, sanitaires et sociaux.
Non, l’inserm n’a pas dit n’importe quoi. Il fait un point d’actualisation dans les travaux en cours et ce rapport invite à aller plus avant dans l’analyse clinique pour mieux saisir les réponses à apporter.
JACQUES LADSOUS

L’ordinaire de la folie, Blandine Ponet, érès

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Pour parler de son livre, j’aimerais vous la présenter. Blandine Ponet est une amie et c’est une partenaire de lecture et de réflexion. J’apprécie la façon dont elle aborde les questions de la vie. Elle ne méprise pas de faire des confitures de fruits mélangés et de dégoter des restaurants chaleureux, d’arborer des chapeaux marrants ou de citer un passage de poésie qui éclaire une conversation.
Si je dis cela c’est parce qu’elle rencontre la folie des autres avec la même simplicité et la même liberté. C’est pour cela que « l’ordinaire de la folie », n’a rien d’ordinaire. Il parle de choses à la fois très simples, très originales et très fortes.
On y trouve des matériaux variés : comme dans la vie
  • des fragments de conversations, des souvenirs, des récits de soignants, de soignés, d’amis, d’aînés... ;
  • des éléments théoriques un peu épars (« l’inconscient comme ce qui fonctionne à l’envers », l’incorporation, les transferts). Ce n’est pas le propos du livre que de faire une construction ou une démonstration mais ces éléments sont des points de repères certains ;
  • des intuitions et des trouvailles qui démontent les mots, les entendent et les renversent non pas dans un tic mais dans une demi-compréhension du sens que le lien ludique rend vivant et supportable pour le patient : c’est l’exemple du jeu « oui, c’est non et non, c’est oui » qui va permettre à un jeune homme du cattp de : « Créer un lieu où inscrire la négation », dit-elle. Cela fonctionne comme une interprétation, un mot d’esprit et surtout comme une réconciliation avec le monde des humains pour ceux qui en sont juste mitoyens.
Il y a un continuum entre la vie privée et professionnelle : l’inconscient n’a pas d’heure...
Il ne s’agit pas de sacrifier sa vie aux soins infirmiers mais de reconnaître l’appui, l’écho, le lien qui se manifestent en permanence entre la vie privée et la vie professionnelle : « Ça travaille », et Blandine Ponet pense qu’il vaut mieux considérer ce « ça travaille », elle pense que c’est moins fatigant de le prendre en compte que de lutter pour le nier ou le repousser dans les limites des horaires syndicaux :
  • les rêves, les épuisements physiques, l’émotion, pour réaliser ce que l’autre, ne peut supporter de penser ;
  • l’écriture pour se déprendre de l’emprise mais aussi pour la reconnaître et en accompagner l’impact.
Il s’agit de répondre de l’autre : un transfert spécifique
Elle raconte le passage du mutisme (l’autre retranché, qui n’a jamais existé) au silence (le silence existe en présence de l’autre). C’est une parole qui a pu créer cette transformation, créer de l’humain pour un moment. La parole de quelqu’un d’attentif, mais surtout d’engagé, comme on dirait : quelqu’un qui s’est laissé embarquer, quelqu’un qui n’est ni dans le savoir, ni dans la gentillesse ou le dévouement, mais quelqu’un qui répond de vous à tel moment. À travers les gestes, la présence et les mots de l’infirmière en psychiatrie c’est de cela qu’il est question : tenir une parole vraie
Ce livre témoigne d’une pratique engagée : être infirmière en psychiatrie c’est, on l’a vu, être engagée dans un transfert très particulier, mais c’est aussi ne pas travailler dans une relation duelle. Cela est très présent dans le livre. Blandine Ponet affirme à plusieurs reprise que sa pratique s’adosse à cette dimension : l’hôpital, la justice, l’équipe. Elle en reconnaît la violence possible mais ce lien qui relie « l’un à une communauté d’autres » est l’enjeu même du travail psychiatrique.
La folie ordinaire est frappant aussi par son écriture.
Blandine Ponet a une écriture qui ne cherche pas à expliquer mais qui fait entendre, qui n’exhibe pas mais qui donne lieu « c’est ainsi qu’il se tient parmi nous » écrit-elle à propos d’un de ses patients.
Le mieux serait tout de même que vous le lisiez vous même : c’est un livre d’un volume engageant, les chapitres vous invitent si vous le voulez à une lecture courte. Il peut aussi se lire d’une traite en une soirée avant de le relire crayon en main.
DOMINIQUE LAUZE
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Levy, J. 2002. Anthropologies latérales, entretiens avec François Laplantine, Liber.
·  Laplantine, F. 2005. « Le réel et le sensible », Pour une anthropologie modale,Tétraedre.
·  Laplantine, F. 2005. La description ethnographique, Armand Colin.
 
NOTES
 
[1]Pierre Kammerer, psychanalyste, enseignant à l’université Lyon 2, partenaire d’équipes éducatives et soignantes.
[2]François Laplantine : La culture du psy ou l’effondrement des mythes, epssos, Privat, 1975.
[3]Ibid., p. 11.
[4]Ibid., p. 67.
[5]Ibid., p. 71.
[6]Ibid., p. 75.
[7]Georges Devereux, De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, préface de Weston La Barre, Nouvelle bibliothèque scientifique, Flammarion, 1980.
[8]Ibid., p. 69.
[9]Joseph Levy, Anthropologies latérales, entretiens avec François Laplantine, Liber, 2002.
[10]Ibid., p. 79.
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Ibid., p. 11. Suite de la note...
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Ibid., p. 67. Suite de la note...
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Ibid., p. 71. Suite de la note...
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Ibid., p. 75. Suite de la note...
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Georges Devereux, De l’angoisse à la méthode dans les scien...
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Ibid., p. 69. Suite de la note...
[9]
Joseph Levy, Anthropologies latérales, entretiens avec Fran...
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Ibid., p. 79. Suite de la note...