2006
Vie sociale et traitements
Éditorial
Fugitivités
Serge Vallon
La « Psychologie » vient d’entrer au Collège de France, dit la presse spécialisée ! Un jeune et brillant mathématicien – Stanislas Dehaene spécialiste de l’imagerie cérébrale et des cognitions qui en sont déduite – la représentera désormais. Il a été coopté dans le département Sciences naturelles et non celui des Sciences humaines, avec l’appui des neurobiologistes comme Jean-Pierre Changeux. La pensée se voit désormais sur l’écran des irm et autres scanners surpuissants qui enregistrent les activations neuronales. La « pensée se voit-elle » ?! C’est exactement ce qu’il dit dans sa leçon inaugurale que commente une récente parution du Courrier du médecin. On peut lire dans son résumé de cours publié sur le site du Collège, que l’état de la recherche permet en fait, avec une modestie provisoire, de corréler exactement des images de zone activées avec des perceptions : le sujet en laboratoire regarde-t-il une photo de visage ou une photo de maison ? La zone corticale activée n’est pas la même. L’inférence est vérifiée comme réciproque et donc prédictive. Le savant « voit » ainsi l’intimité de la pensée de son cobaye volontaire comme lorsqu’il compte des points (au dessus de 5) ou en infère intuitivement le nombre (en dessous de 4).
« Loin de constituer le dernier refuge de la subjectivité, la cognition consciente suit également des lois psychologiques universelles » écrit le professeur Dehaene (leçon inaugurale). « Les recherches actuelles délimitent le contour des opérations subliminales (donc non conscientes, sv) et les contrastent aux états corticaux globaux et synchronisés observés lors de la prise de conscience. Elles laissent entrevoir une modélisation neuronale objective des contenus subjectifs de la conscience. »
Laissons le chercheur à son rêve glorieux de modélisation « objective » des contenus subjectifs, qui lui vaudra peut-être un prix Nobel avec des applications militaires ou policières puisqu’il évoque des détecteurs de mensonges comme applications possibles de sa psychologie cognitive expérimentale. Sommes-nous déjà dans la psychologie – on peut en douter – ou encore dans la neurophysiologie du cerveau, bien loin de ce que le « psychobiologiste » appelle subjectivité. Il suffit de penser à ce que peuventt contenir ces états complexes que sont la tristesse et le sentiment de deuil exposés dans le dossier de ce numéro. Même lorsqu’ils sont outrageusement simplifiés puisque le mot deuil connote aujourd’hui n’importe quelle perte, limite ou traversée d’une difficulté, fut-elle imaginaire. Il faut « faire » médiatiquement « son deuil » en se soumettant à des débriefings à la serpe, vagues substituts des rituels en déshérence. Le travail souterrain du deuil est lent et complexe allant du dehors au dedans.
Que dire d’états mentaux subtils que la finesse clinique de Freud sut aborder, que sont le sentiment de familière étrangeté ou celui de fugitivité. Ici le sujet se sent déplacé et légèrement exproprié de son monde et éprouve l’angoisse phobogène de son extimité intrinsèque. Là, le sujet vérifie dans un présent imparfait que le monde est mouvant et qu’il est donc lui-même fait de cette perte continue qui signe son inachèvement loin des certitudes du Moi. Le clinicien, à l’écart du laboratoire du chercheur et de ses simplismes, partagera la complexité des états mentaux de ses patients sans penser un instant qu’il voit l’état mental de l’autre, pas plus que le sien s’il est honnête ! Cela s’appelle le souci et l’accueil de l’autre, utile pour le soin comme pour l’éducation. Fugitivité nécessaire de nos repères.