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VST - Vie sociale et traitements

2006/3 (no 91)

  • Pages : 200
  • ISBN : 9782749206363
  • DOI : 10.3917/vst.091.0058
  • Éditeur : ERES


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Transmettre une expérience clinique. Une expérience et non un savoir. Le mouvement de la clinique – car la clinique est sans doute avant tout mouvement et démarche – produit quelque chose de l’ordre d’un savoir, mais un savoir instable, toujours en devenir et en question. Jamais définitif. Si de la clinique quelque chose s’écrit, cela ne peut être que dans un geste incessamment et indéfiniment repris, retravaillé. Répétition du mouvement de la pensée, recommencement perpétuel du geste de l’écriture : tel est le prix de l’élaboration clinique.

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Dès lors, ce que le futur clinicien peut avoir à recevoir relève plus de l’attitude et du geste que du corpus de connaissances. Ce que l’on peut attendre de lui n’est pas la restitution fidèle, la récitation redondante de ce que la clinique a enseigné à d’autres – ces autres-là fussent-ils des maîtres, ses maîtres –, mais bien plutôt la mise en mouvement et le geste de sa propre pensée à travers des expériences singulières, singulièrement singulières et à nulle autre pareilles.

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Il y a dans l’expérience clinique, ou dans l’expérience de la clinique, quelque chose qui évoque pour moi le geste de l’écriture. Écriture qui peut être lente construction d’un texte, mais qui est aussi tracé de signes et de lettres dans l’espace d’une page vierge.

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Construire ou écrire une expérience clinique requerrait dès lors trois choses : un geste juste, un détachement certain, une certaine virginité. Geste d’un sujet qui s’engage dans une construction-reconstruction de ce qui est mais n’existe pas encore. Détachement d’un auteur qui réécrit les mots déjà écrits comme s’ils ne l’avaient jamais été. Virginité de l’espace où pourra se déployer ce qui sera aussi une invention, ou mieux : une création.

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Au point où j’en suis, laissez-moi vous proposer un itinéraire qui peut paraître bien singulier, un détour en un pays qui m’est cher et à la découverte duquel j’ai eu l’occasion d’emmener quelques-uns de nos stagiaires en formation. Ce pays c’est celui de « l’art du trait ».

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« L’art du trait », c’est ainsi que de l’autre côté de la Méditerranée, on nomme ce que chez nous l’on n’appelle que « belle écriture » : la calligraphie. « Art du trait » ou « belle écriture »… « art du geste » plutôt, car dans ce monde-là, on peut être aussi proche de la chorégraphie qu’éloigné de la typographie.

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Dans ce monde, si l’apprenant peut passer des heures et des années à étudier les écritures et les œuvres que les siècles ont produites, il a surtout à retrouver le geste, les gestes qui y ont conduit. Au-delà des gestes – dont l’exactitude apparaît à l’étude bien relative –, ce que l’apprenti cherche à atteindre est peut-être la juste conjugaison d’une intention, d’une dynamique et d’un souffle ou d’un esprit. Autant d’éléments qui attestent d’une qualité de présence humaine propre à chaque calligraphe.

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Cela n’est pas donné d’emblée. Ou, si cela est donné, cela ne se manifeste pas « tout seul ». L’apprentissage est alors ce qui pourra faire lever et mûrir cette humaine présence. Apprentissage aux allures de chemin quasi initiatique qui demande du temps.

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Dans la tradition chinoise, par exemple, il y a d’abord à apprivoiser les huit traits fondamentaux. Huit traits qui sont aux idéogrammes chinois ce que l’alphabet est à notre langue écrite. Huit traits – selon la tradition – qui se combinent entre eux pour en donner d’autres. Voilà qui peut nous renvoyer à la notion de concepts fondamentaux en d’autres disciplines. Rapidement l’apprenti pourra découvrir qu’un trait n’est pas qu’un trait : il est la trace d’un geste, il est un geste rendu visible. Lisible. Découverte aussi d’un geste qui commence en deçà du trait et s’achève au-delà. Découverte du chemin nécessaire pour mener à bien ce simple projet : tracer un trait.

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Mais je vais déjà trop vite, car avant cela, il a fallu apprendre à tenir et à manier le pinceau (le calame ou la plume dans le monde méditerranéen), c’est-à-dire surtout désapprendre : oublier ce que l’éducation et l’expérience de l’écriture ou du dessin avaient pu enseigner, inculquer.

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Je vais encore trop vite : il a fallu aussi préparer l’encre. Tourner en rond, frotter le précieux bâton d’encre sur la précieuse pierre à encre, avec quelques gouttes d’eau. Renouant avec ce geste enfantin qu’évoquait Henri Michaux : « L’enfant à qui on fait tenir dans sa main un morceau de craie, va sur la feuille de papier tracer désordonnément des lignes encerclantes, les unes presque sur les autres. Plein d’allant il en fait, en refait, ne s’arrête plus [1]  Henri Michaux, Les commencements, Saint-Clément, Fata... [1] . »

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Il y faut bien sûr aussi le papier. Papier vierge, à la fois fin, fragile et résistant. Un papier dont la qualité principale ne sera pas la blancheur mais sa capacité à absorber l’encre, à en mettre en valeur toutes les nuances. Papier dont la feuille sera maintenue en place par des presse-papiers et soutenue par un épais tissu de feutre.

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Vous avez sans doute déjà entendu parler des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse chers à Lacan… Je viens de citer les quatre trésors du calligraphe chinois cher à Shitao (connu aussi comme le moine « Citrouille amère ») : l’encre, la pierre, le pinceau et le papier.

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Mais la possession de ces trésors ne suffira pas, à elle seule, à ouvrir le chemin qui mènera au geste. À ce geste qui permettra que quelque chose se trace au-delà (ou en deçà) du simple trait chargé d’encre.

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Mon propos me conduit à considérer trois aspects de ce chemin. De ce cheminement. Premièrement les conditions qui permettront qu’apparaissent une œuvre lisible, visible et harmonieuse dans l’espace de la page. Deuxièmement les apprentissages qui seront sans doute nécessaires, ou pour le moins opportuns, au futur calligraphe. Troisièmement le rôle que peut jouer ou être amené à jouer le calligraphe plus expérimenté qui initiera, enseignera ou formera.

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1. Il faudra respecter le vide. Le signe qui sera tracé sera composé de traits, sans doute, mais plus encore d’espace vide entre ces traits. Les jeux parfois paradoxaux du plein et du vide seront ici essentiels. La tradition chinoise, encore elle, a développé toute une philosophie autour de ces notions et elles ont largement irrigué la théorie calligraphique (nombre de calligraphes chinois se réfèrent au taoïsme et à Lao Tseu ou au bouddhisme Chan), mais l’apprenti calligraphe européen le découvre aussi lorsqu’il explore les écritures latines. Laissez-moi, par exemple, vous livrer un petit « secret » : le « truc » qui permet de tracer le cercle du « o », ce petit nombril qui hante le milieu de notre alphabet. Il ne sert à rien (ou à pas grand-chose) de surveiller le tracé que laisse la plume ou le calame : ce qui permettra le cercle, c’est l’attention que je vais porter au vide. Pour faire le portrait d’un « o », il faut parvenir à voir dans le vide de la page le vide de son œil ; il ne reste plus alors, d’un trait de plume ni trop rapide ni trop lent, qu’à en faire le tour… et le tour est joué !

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Chaque lettre ou idéogramme est un ensemble de traits liés par du vide… vide que je ne peux combler sous peine de faire disparaître ce qui vient d’être tracé, ou tout au moins de le rendre illisible. Une écriture sans blanc n’est sans doute qu’un semblant d’écriture. L’absence d’espace entre les mots des anciens manuscrits calligraphiés rend leur lecture bien difficile. Illisibilité, effacement du vide au profit du plein, c’est ce que recherchent certains calligraphes contemporains. Leur objectif n’est plus alors la lisibilité du texte, et leur œuvre, toute liée qu’elle soit au texte, n’est pas vraiment le support rêvé pour le professeur avide d’ « explication de texte ». Peut-être, abandonnant la lisibilité des significations, cherchent-ils à nous donner à lire autre chose de ce texte. Quelque chose qui échappe au logos raisonneur et nous donne à voir autre chose : le miroitement d’un sens ou d’une signifiance que les académiques « explications de texte » sont impuissantes à faire lever. Jeux du savoir et de la sensibilité, du sens et de la signification qui concerne bien aussi la clinique : que vaut le savoir enseigné par la clinique s’il ne s’accompagne d’un « sens clinique », d’une « sensibilité clinique » ? Mais revenons au chevet… pardon, au pupitre de notre apprenti calligraphe.

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2. L’apprentissage. Il faudra d’abord répéter et répéter, faire des gammes de traits jusqu’à l’écœurement. Gammes de traits qui seront peut-être avant tout oubli de tout ce que l’école et la vie nous ont appris des lettres et de l’écriture. Traits horizontaux, traits verticaux, courbe à droite ou à gauche, points, apex, crochets… il leur faudra du temps pour construire à nouveau lettres ou idéogrammes. Apprentissage fastidieux qui sera aussi découverte des mille styles d’écritures : Caroline, Onciale, Bâtarde, Flamande, Chancelière, Fraktur, Rotunda, Anglaise, Humanistique, Rustica… ou encore : écriture sigillaire, régulière ou fonctionnaire, écriture courante, cursive ou brin d’herbe, ou même herbe folle. La tentation sera alors grande, au tout début, de se soumettre avec une exactitude méticuleuse (oserais-je dire maladive ?) aux modèles proposés et éventuellement codifiés par tel ou tel « maître ». L’inquiétude suivra en découvrant que l’écart à la règle est la vraie règle, quoi qu’en disent certains de ces mêmes « maîtres ». Des maîtres qui cachent parfois jalousement leurs petits secrets et pour lesquels l’enseignement sera plus occasion de briller que de transmettre. Pour être calligraphe, on n’en est pas moins humain, trop humain parfois.

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Pourtant, peu importe la fidélité formelle qui requiert trucs et astuces. « Ceux qui ne recherchent que la ressemblance formelle en calligraphie n’y entendent rien », affirmait un théoricien chinois du xviiie siècle. « L’essentiel, complète aujourd’hui un auteur occidental, n’étant pas de parvenir à la similitude, mais de saisir l’esprit à travers le geste [2]  Cf. Yolaine Escande, L’art en Chine, Paris, Hermann,... [2] . » Jean Oury nous le rappelait ce matin : la vérité n’est pas l’exactitude.

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3. Importance du geste, inlassablement répété mais jamais identique, qui relève d’une autre intelligence que celle d’un logos ratiocineur. De cela un calligraphe contemporain, Frank Lalou, témoigne :

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« […] le trait qui viendra sera étayé par les milliers, les millions de lettres que j’ai dessinées tous les jours durant des heures et des heures depuis bientôt vingt ans que je voue ma vie aux signes.

Je descends ma main vers le papier […]. La main terriblement expérimentée, terriblement intelligente, plus intelligente que jamais je ne le serai, s’adapte à tout ce qui se présentera à elle : les variations de granulation du papier, les fluctuations de l’encre, l’accroche du métal ou du feutre, les changements de directions impliqués par la forme même de la lettre, et puis surtout, les paramètres vivants, ceux qui viennent du scripteur, son état psychique du moment (est-il bien luné, a-t-il bu du café, ne s’est-il pas suffisamment préparé aujourd’hui, hier, cette semaine ?), sa santé, ses vêtements, son alimentation (on ne calligraphie pas de la même manière si on est engoncé dans un pull-over étroit ou à l’aise dans un large tricot, si on a mangé trop de couscous ou pas assez de salade, si on a les jambes croisées ou bien droites) [3]  Frank Lalou, Cérémonie du trait, Saint-Clément, Fata... [3] . »

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Travail du geste qui cherche fluidité, force et unité. Travail du geste qui harmonise une intention et un regard. Travail du geste qui est aussi travail de décomposition et de recomposition. Lettre ou idéogramme, le caractère est construit à partir d’éléments que l’on peut isoler, séparer et recombiner pour produire un autre caractère, idéogramme ou lettre.

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Cette décomposition – qui ne doit pas nuire à l’unicité et à la cohérence du caractère – n’est pas que le produit d’une dissection cherchant à percer les mystères du geste dans le corps mort du caractère, elle peut aussi être la condition même de son apparition, de sa manifestation : l’outil, le support ou le médium utilisé peut en effet contraindre à cette décomposition en éléments distincts (une plume un peu souple sur un papier à fort grain ne pourra qu’être tirée et jamais poussée, alors que le calame de roseau pourra être tiré autant que poussé, par contre il imposera de plus souvent retourner à l’encrier).

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Pour autant, la continuité du geste, de l’enchaînement des gestes restera un objectif enviable, un idéal à atteindre, voire une nécessité esthétique.

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On le voit, on peut commencer à le comprendre : cela n’est pas gagné d’avance. On le devine : nul livre ne pourra tout dire, tout enseigner (en n’oubliant pas qu’enseigner signifie au sens premier montrer). Importance dès lors de celui ou celle qui ouvrira le chemin, qui guidera et peut-être soutiendra ou conseillera. L’autre calligraphe, qui est un peu moins apprenti, que certains considéreront comme maître. Quels rapports vont-ils pouvoir entretenir ces deux-là ? Comment les choses se passeront-elles entre eux ? Comment passeront-elles ? Me voici arrivé à mon troisièmement.

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De l’un à l’autre quelque chose va chercher à se transmettre. L’un va redonner ce qu’il a lui-même reçu d’un autre ou de plusieurs autres. Ce serait cela la transmission. Mais qu’en a-t-il au juste reçu ?

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Un savoir plus ou moins complet, plus ou moins encyclopédique sur les alphabets et écritures qui ont jalonné le temps et l’espace ? Sans doute.

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Une méthode et des trucs pour tailler correctement sa plume ou son calame ? Probablement.

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Des informations et des avis sur les différentes qualités d’encre ou de papier et leurs utilisations ? Cela également.

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Et encore ceci ou cela… Mais de qui a-t-il, a-t-elle, reçu le don de ce geste qui suspend la rumeur du monde et inscrit avec fluidité et fermeté sa réalité dans l’espace d’une feuille blanche ? De qui ? De personne fort probablement. De personne car il lui a fallu le découvrir, le redécouvrir pour le faire sien. Pour s’y inscrire plutôt que l’inscrire ou le tracer.

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Dès lors ce qui nous concerne, ce qui me concerne en tant que calligraphe amateur pris dans le flux de la transmission, ce sont les conditions qui vont permettre que se fasse cette découverte, cette invention. Découverte ou invention de quelque chose qui est et existe déjà bel et bien… mais comme le disait un conte moderne : les choses qui existent déjà sont tout aussi difficiles à inventer que les autres [4]  Peter Bichsel, « L’inventeur », dans Histoires enfantines,... [4] .

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Reprenons certains des moments du geste calligraphique (peut-être devrais-je dire de la geste, au sens de la saga scandinave) et essayons de repérer quelle position et quel rôle peut tenir celui ou celle qui instruit, transmet ou forme. Précisons au passage que ce dont je vais maintenant témoigner est justement une expérience personnelle, et que cela ne saurait rendre compte de toutes les pratiques existantes de transmission ou d’enseignement de la calligraphie. Expérience double : de celui qui reçoit, de celui qui retransmet.

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Découvrir, copier et recopier des modèles. Voilà sans doute la démarche la plus souvent associée à l’apprentissage de la calligraphie. Je proposerai de rassembler tout cela autour de l’idée de compréhension. La recopie servile produira sans doute ses effets, mais ce que j’ai pu chercher à saisir, ce que l’on m’a permis de saisir et ce que j’essaye de permettre à l’autre de saisir, c’est une compréhension des modèles qu’il découvre. Comprendre, prendre avec soi. Prendre en soi et faire sien au-delà des explications canoniques. Pour autant il y a parfois besoin d’« expliquer », mais expliquer pour permettre à celui à qui l’on explique de se détacher de l’explication unique, de l’idée de l’univocité du modèle codifié par quelque érudit. Au travers de la forme, c’est l’esprit d’un alphabet qui est à retrouver. L’esprit saisi, toutes les variations deviennent possibles. L’esprit d’un alphabet, c’est une cohérence esthétique mais aussi la cohérence, l’harmonie d’une gestuelle spécifique sujette à variations et adaptations, à fantaisies et rêveries.

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Mon rôle en tant que formateur sera de montrer autant qu’il est possible, montrer et faire voir. Ou plutôt encourager l’autre à regarder et voir par lui-même ce que moi-même je vois… ou pas.

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Puis chacun aura choisi de travailler et d’explorer l’écriture ou l’alphabet qui l’attire le plus. Les premières lettres vont alors prendre forme. C’est le moment où après avoir tracé moult traits, une stagiaire s’écriait émerveillée : « Ça y est ! J’écris ! » C’est aussi le moment où se pose la question plus douloureuse : « Pourquoi je n’y arrive pas ? » Me voilà alors sollicité dans ma capacité à lire dans le tracé déposé, le geste accompli. Car il ne suffira pas de dire à l’autre ce qui fait que son caractère, sa lettre ne tient pas debout, il faudra parvenir à lui faire prendre conscience du geste qu’il a accompli sans s’en rendre compte. À son insu, pourrait-on dire. Cela, je peux être en mesure de le faire car j’ai moi-même travaillé, avec d’autres, à prendre conscience, autant que possible, de mes propres gestes et de leurs conséquences. L’expérience et les « heures de vol » m’ont appris à lire un peu dans l’encre, à y retrouver la trace des hésitations, des peurs, des retenues ou des négligences du scripteur, à y percevoir la qualité et les modalités d’une présence (ou d’un défaut de présence). Une apprentie calligraphe a pu écrire : La trace / laissée sur le papier / enregistre / le moindre frémissement / donne à voir / la qualité de présence [5]  Françoise Ascal, Le sentier des signes, Paris, Arfuyen,... [5] . Souffrance et frustration de celui ou celle qui n’y arrive pas, inquiétude de celui ou celle qui n’est pas tout à fait sûr d’y être arrivé. Ils se tournent alors vers celui qui est censé savoir, censé pouvoir leur prescrire le « remède » ou les rassurer sur leur capacité et leur valeur.

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Deux possibilités s’offrent alors dans la réponse, une fois écartés la flatterie ou le mépris. D’un côté, une ortho-graphie didactique et académique qui décline trop facilement forme et formalisme. D’un autre côté… une approche et une réponse autres pour lesquelles je ne trouve pas de mot juste ou satisfaisant. Sans doute parce qu’elles sont trop polymorphes, si peu modélisées ou modélisables.

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Cette deuxième approche repose sur une attention à l’autre plus qu’à ce qu’il a tracé. Car c’est le geste qui compte. Un homme de théâtre disait « Le corps vient d’abord, la voix vient après… » Remplaçons la voix par la trace ou l’écriture et c’est la même aventure, la même geste qui nous est contée. Comme pour un chorégraphe, l’attention va alors se porter vers le corps de l’autre, un corps en mouvement. Un corps qui cherche la bonne posture, s’en approche et la perd, qui la pressent mais n’ose l’adopter. Ils ne trouvent pas et il faut alors chercher la posture, le mouvement, qui permettra à ce corps-là de découvrir son geste. Son geste, c’est-à-dire le geste qui sera juste… juste pour lui. Rien que pour lui peut-être. Je propose, suggère, incite, encourage… Ils se risquent, essayent ou se rétractent. Nous varions les outils, les supports, les alphabets, les formats… assis, debout, agenouillé… en français, en arabe, en chinois… à la plume, au pinceau, au calame, à la cagette…

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Dans ce travail d’exploration, frustration, plaisir et jouissance sont indéniablement à l’œuvre. Ils construisent peut-être pour chacun une émotion particulière… et l’émotion nous renvoie bien à la mise en mouvement (les signes tracés nous font leur cinéma, leur « e-motion picture »).

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Je me souviens ainsi de Malek, de sa difficulté à venir à ce travail du geste et des signes. Il tournait autour du pot. Ne parvenant pas à trouver son entrée dans le travail mais ne pouvant totalement s’en éloigner et y renoncer. Puis… puis il a fini par y venir. Il y a eu pour moi – et pour lui aussi je crois – comme un défi à relever à s’attaquer ensemble à l’écriture arabe. Timidement, il prenait petit à petit un risque : le risque du geste qui immédiatement trouve sa sanction. L’art du trait en effet ne pardonne rien car nul repentir, nulle reprise n’y sont possibles. Ligne à ligne, page à page il s’aventurait, mais cette aventure paraissait bien timide, comme à l’étroit dans l’espace d’une feuille A4 ou A3. L’encre et le calame nous ont alors soufflé une idée : celle des grands espaces. Nous avons alors déroulé le grand rouleau de kraft blanc… un mètre de large, des mètres et des mètres de longueur en réserve… Une brosse digne d’un peintre en bâtiment, une assiette pour encrier… et les caractères se sont mis à danser et sauter en tous sens. L’entrée sur la scène de papier avait été difficile mais ça y était : la brosse, dévorant avidement encre et papier, témoignait d’une présence et d’une intention dont la force s’imposait en dépit de toutes les imperfections techniques.

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Peut-être l’histoire s’arrêtera-t-elle là. Les propos tenus par le même dans l’après-coup, quelques jours plus tard, me laissent penser, espérer, que peut-être pas.

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Cela se passait dans une formation de moniteur-éducateur, lors d’une session de sept jours consacrée à la calligraphie, à laquelle participait une quinzaine de stagiaires. La question du regard de l’autre comme celle du regard sur l’autre y étaient donc d’emblée posées. L’intimité du geste était à tout moment exposée sur la place publique, et ce à travers une forme et une technique qui ne font aucune concession, qui interdisent le masque ou la tricherie. Il fallait donc assurer au groupe, à chacun en particulier, que tout cela resterait entre nous, que la violence d’une exposition à quelqu’un d’étranger au travail et au groupe ne serait imposée à personne. De cela j’avais à me porter garant. Devoir d’expulser les fâcheux et les voyeurs qui tolérait mal les exceptions. En même temps, les regards réciproques à l’intérieur du groupe circulaient, eux, librement, car ils étaient nécessaires autant que l’autre était inopportun. Nécessité de voir l’autre pour mieux comprendre soi-même comment ça bouge. Nécessité d’être vu par l’autre pour commencer de se voir soi-même autrement, ou ailleurs qu’on ne se croyait, s’imaginait ou s’espérait.

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Le trait vu par l’autre devient bien alors le miroir de soi. Miroir de papier où l’encre jette sa lumière, désignant à chacun un visage.

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De cette dimension, une autre participante à la même session a témoigné auprès du groupe à la fin de la semaine. Très vite elle avait su trouver le geste qui lui convenait, sélectionnant outil et alphabet, adaptant posture et média. Rapidement elle avait eu envie de montrer ce qu’elle faisait, d’offrir à d’autres cette capacité nouvelle qu’elle se découvrait. Sans tarder elle a aussi compris l’impossibilité de l’autre à apprécier son travail à hauteur de ce qu’il représentait pour elle. Ne voyait-il donc rien de ce qui semblait pourtant donné à voir ? Cette frustration éprouvée dans l’exposition l’a conduite à faire preuve d’une bien plus grande prudence et réserve vis-à-vis de ce que les autres laissaient voir. Découverte aussi, peut-être, d’une difficulté à mettre dans des mots ce qui ne s’est rendu visible qu’hors du champ du langage. Découverte imposée par l’expérience faite : le regard posé sur l’autre est aussi un engagement, et s’il ne peut être neutre, il a sans doute à être bienveillant si l’on veut permettre à l’autre de poursuivre ou reprendre son chemin.

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Mais attention… Attention ! La bienveillance dont il est ici question n’est pas attendrissement voire ramollissement. Pas de recherche de consensus mou si l’on veut que ça bouge et vive. Permettre à l’autre de trouver son chemin, son geste, cela ne veut pas dire lui laisser faire ce qu’il veut (dit ou croit vouloir). Il y a parfois à barrer ou interdire certains sentiers, il y a parfois à énergiquement prendre l’autre par la main pour l’amener, le mener ailleurs. Ce qui m’autorisera ou m’incitera à cette intervention qui peut devenir brutale, c’est mon expérience qui m’y pousse : pour l’avoir déjà empruntée à plusieurs reprise au cours de mes itinéraires, j’ai une idée de ce que cette voie-là va demander à l’apprenti. Évaluant le risque et l’opportunité, je peux alors être amené à m’interposer. Non parce que cela va contre ce qui est codifié, inscrit dans l’usage ou la tradition, mais parce que j’y pressens un danger pour l’autre (excès de confiance ou énième manœuvre d’évitement).

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D’autres fois, la calligraphie étant technique du corps, je peux en venir à bouger le corps de l’autre, le déplacer en dépit de sa volonté propre pour qu’il puisse découvrir une autre ouverture ou une autre stabilité. Je peux aussi – cherchant à enseigner, c’est-à-dire à montrer – me faire clown pour jouer les butée d’un corps en mouvement confronté à la réalité, au réel de la page, de l’encre et de l’outil. Parfois encore, il me faudra aussi me livrer sans masque, sous leur regard, à l’exercice du geste au risque de moi-même rater. Dans ces moments-là, c’est le plus rapidement possible que je traverse la scène, car la tension, pour moi aussi, y est grande. Parfois à la limite du supportable.

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Ouvrir à l’autre le chemin de la calligraphie, lui en transmettre autant la geste que le geste nous conduit parfois l’un et l’autre au seuil d’une certaine panique. Ce qui nous aide et nous protège aussi, c’est peut-être tous les mots que nous pouvons y mettre, toutes les explications et les savoirs techniques. Protection, abri ou… cachette ? On peut aussi trop s’y abriter dans cette cachette des savoirs. S’y planquer bien à l’abri du risque du geste. Sans ce risque, cette prise de risque, ce n’est plus calligraphie qu’il y aura, mais simplement copie. Écriture relevant plus de la typographie et de l’imprimerie. Finie la présence, il n’y aura que des taches d’encre.

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Voilà. Le dernier trait est tracé. Quant à le prolonger jusqu’à toucher la question de la transmission de l’expérience clinique… permettez-moi de laisser suffisamment d’espace vide pour que chacun puisse faire son bout de chemin et tracer sa propre ligne.

Lionel Koechlin

Notes

[1]

Henri Michaux, Les commencements, Saint-Clément, Fata Morgana, 1983.

[2]

Cf. Yolaine Escande, L’art en Chine, Paris, Hermann, 2001, p. 61.

[3]

Frank Lalou, Cérémonie du trait, Saint-Clément, Fata Morgana, 2001, p. 15-17.

[4]

Peter Bichsel, « L’inventeur », dans Histoires enfantines, Paris, Gallimard, 1971.

[5]

Françoise Ascal, Le sentier des signes, Paris, Arfuyen, 1999, p. 31.

Résumé

Français

Ce texte est issu d’un travail collectif conduit par l’équipe des formateurs du centre. Il a été présenté aux Rencontres de Saint-Alban sur le thème : « La transmission de l’expérience clinique en question. »

Pour citer cet article

Ossorguine Marc, « Clinique et transmission : le geste de l'écriture », VST - Vie sociale et traitements 3/ 2006 (no 91), p. 58-66
URL : www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2006-3-page-58.htm.
DOI : 10.3917/vst.091.0058

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