2006
Vie sociale et traitements
Ça bouge
Retour du Sénégal
Fragments de prev’
[*]
Gérard Lantigny
À l’origine : un processus Sud/Nord
Dans le cadre d’un projet institutionnel issu de la coordination des équipes de Prévention Spécialisée, une délégation sénégalaise représentant des organisations populaires, a été accueillie sur les sites de Meaux/Chelles/Sénart en mars 1998. Puis une délégation française composée de jeunes issus des quartiers s’est rendue au Sénégal sur les sites de Dakar et Thiès au mois de novembre 1998. La finalisation de ce processus d’échange de pratiques et de restitution a eu lieu en avril-mai 2000, plus particulièrement sur le site de Sénart.
Le but de ces chantiers de découvertes réciproques est l’enrichissement de pratiques sociales par des échanges de « savoir-faire » entre les groupes de base du Sud et du Nord, investis dans le développement social de leur quartier afin de favoriser des auto-apprentissages et des apprentissages mutuels. Ces échanges de compétences entre le Sud et le Nord devraient susciter l’émergence de nouvelles initiatives, valoriser des dynamiques locales, des mouvements de solidarité internationale, et participer à promouvoir l’exercice de la citoyenneté solidaire.
En 2005, une délégation de trois professionnels de la prévention spécialisée (éducateur, chef de service, conseiller technique départemental) s’est rendue au Sénégal pour intervenir dans le cadre d’un séminaire international, Travail social de rue, sur les problématiques des jeunes adultes en situation d’errance en France, à partir des travaux réalisés lors d’un diagnostic partagé local sur la question de l’errance des jeunes. Deux représentants de la Croix-Rouge française de Seine-et-Marne (dont l’activité principale est la prise en charge des « sans-abri ») étaient également invités à participer à l’intervention. Les visites sur sites organisées lors de ce séminaire nous ont permis de rencontrer l’Organisation non gouvernementale « Vivre Ensemble », de cerner les missions de la structure, d’envisager des coopérations possibles d’où a émergé un projet de chantier éducatif de solidarité internationale.
Récit d’une rencontre de terrain
L’association qui nous accueille ce jour-là se nomme Avenir de l’Enfant. Elle œuvre auprès des enfants des rues pour qu’ils aient de meilleures perspectives d’avenir. Les organisateurs ce jour-là nous emmènent à Dakar où ils interviennent auprès des enfants des rues. Nous nous garons à proximité d’un grand building appartenant à la Banque Centrale d’Afrique de l’Ouest (bcao). Nous nous dirigeons vers un terrain vague auquel nous ne pouvons accéder qu’en enjambant une clôture de plus d’un mètre cinquante. Nous parcourons quatre-vingts mètres environ jusqu’à ce que quelques jeunes viennent à la rencontre de l’éducateur qui nous sert de guide. À sa demande, les jeunes nous font découvrir leur territoire, là où ils se regroupent après avoir fugué et trouvé un abri, dans un recoin sous des branchages. Ils dorment sur des nattes ou à même le sol. Les éducateurs vont à leur rencontre pour nouer un dialogue, identifier leurs parents et favoriser le retour dans la famille quand c’est possible. Les enfants qui le souhaitent peuvent être accueillis en foyer. Nous rencontrons une vingtaine de jeunes qui ont entre 8 et 20 ans et qui survivent individuellement ou en groupe, par l’intermédiaire d’un plus jeune ou d’un plus faible. C’est leur principale préoccupation. Ils vivent la nuit et dorment jusqu’au début de l’après-midi. Dès le réveil, pour compenser leur malnutrition et la dureté de leur quotidien, ils essaient de trouver de la drogue. Souvent, il s’agit de colle cellulosique ou de colle à rustine qu’ils transportent dans un petit flacon de verre fumé. Ils humectent un chiffon et le respirent.
Je demande à un éducateur : « Combien d’enfants se droguent dans le groupe ? » Il me répond : « Tous, sans exception, même ceux qui ont 8 ans ». Par la suite, quand nous échangerons dans le minibus avec nos collègues de l’apsn (Associations de prévention spécialisée du Nord), une éducatrice nous confiera qu’un enfant a pris de la drogue pour la première fois ce jour-là.
Ces jeunes sont visiblement très contents d’avoir la visite de leurs éducateurs, qu’ils appellent « Père ». Même s’il y a une très grande confiance et un profond respect entre ces jeunes et leurs éducateurs – ceux-ci expliquent qui nous sommes et pourquoi nous venons à leur rencontre –, j’ai eu une vague impression de gêne, d’intrusion. L’échange s’instaure puis la relation s’engage. Ils semblent contents de notre visite, d’échanger d’égal à égal avec une délégation étrangère qui leur porte un réel intérêt et cherche à comprendre pourquoi tant d’enfants sont obligés de vivre dans la rue : « Est-ce qu’il y a beaucoup d’enfants qui vivent comme vous à d’autres endroits de la ville ? » « Est-ce que c’est possible de sortir de la rue ? » Ces questions sont parfois traduites en wolof par l’éducateur et l’enfant répond dans sa langue natale puis questionne à son tour. L’un d’eux nous confie : « Je ne souhaite à personne de vivre dans la rue. Aucune personne ne voudrait que son enfant vive dans ces conditions-là. » Enfin, comme leur territoire se trouve à proximité d’un terrain de foot, je ne sais plus qui a pris l’initiative…. « Est-ce que vous voulez faire un match : les jeunes de Dakar contre la délégation étrangère ? » Il y a du plaisir à jouer, de la fierté et beaucoup de spectateurs sur le bas-côté. Ils nous remercient sincèrement d’être venus leur rendre visite et de nous préoccuper des conditions dans lesquelles ils vivent…
Et depuis le séminaire de 2005 ?
Un projet de chantier éducatif de solidarité internationale est sur les rails en partenariat avec la Croix-Rouge de Seine-et-Marne et l’ong Vivre ensemble.
Dix jeunes, cinq issus des quartiers et cinq autres sans abri ou ayant connu l’errance, se sont engagés dans ce projet pour contribuer à la création d’un lieu de vie destiné aux enfants des rues à M’Bour, à 80 km de Dakar. Le budget n’est pas encore bouclé mais le départ est prévu pour mars 2007.
[*]
Contact : Équipe de prévention spécialisée de Chelles, BP 85, 5, rue de l’Ilette, 77504 Chelles cedex. Adsea77.cepes.chelles@wanadoo.fr