2006
Vie sociale et traitements
Livres et revues
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Quand on n’a plus que son corps, Gisèle Dambuyant-Wargny, Armand Colin, 2006
Le corps des sdf, des exclus, des hébergés en chrs, de ceux qui fréquentent les accueils de jour… est leur dernier bien et la dernière chose sur laquelle ils puissent agir. Il est aussi la première image, souvent terrible, qu’ils donnent et qu’ils se donnent d’eux-mêmes.
Comment ce « corps précaire » est-il marqué du sceau de l’exclusion et quelle est la mise en scène de ces marquages : visibilités, aspects sanitaires, fonction relationnelle ?…
Quelles sont les trajectoires personnelles qui modèlent puis qui signent ce « corps malmené » : poids et rôle des histoires familiales, fonction des instances de socialisation puis de rééducation, place et rôle des situations professionnelles ?…
Quelle est la gestion sociale de ces corps par les institutions spécialisées, et dans ces mêmes institutions ?
Voici le produit d’une récente thèse de sociologie appuyée sur des années de travail, d’observations et d’enquêtes en Île-de-France, remise en ordre technique afin d’être utile aux professionnels de l’action sociale. Ce n’est jamais simple de passer du discours universitaire au discours de vulgarisation à usage professionnel ; ici le challenge est parfaitement réussi.
Et puisqu’il est question du statut du corps dans les pratiques professionnelles, prenons le temps d’une courte discussion.
Que valent ces acharnements professionnels à se centrer en permanence sur le corps, avec le projet louable que « s’il se mobilise pour lui sur son corps et sa santé, il accédera à une estime de lui qui lui permettra de se projeter positivement dans l’avenir » ? Il apparaît assez sadique de renvoyer en permanence à celui qui s’abandonne, l’image même de son abandon, la dépression qui est alors à l’œuvre (sans parler de l’éventuelle psychose active) empêchant bien évidemment toute démarche personnelle de remobilisation, de ré-amour de soi.
Les stratégies efficaces sont tout autres : aider à des micromobilisations sur des petits points gagnables (petits soins de bobologie, aide au lavage ou au change de linge…) afin de développer peu à peu à la fois la confiance de la personne et une amorce de remobilisation. Ce chemin est certes beaucoup moins glorieux que celui des bilans de santé et des messages de prévention, mais il est aussi beaucoup plus efficace à long terme, probablement parce qu’il prend la personne en compte dans ses possibilités et ses impossibilités temporaires.
On aurait aimé trouver ce débat dans cet ouvrage. Mais ce manque n’enlève rien à son intérêt.
FRANÇOIS CHOBEAUX
Changer de société. Refaire de la sociologie, Bruno Latour, La Découverte, 2006, 400 p.
Comment la sociologie des babouins peut-elle conduire à une réflexion nouvelle sur la sociologie, à un regard neuf sur la société ? C’est ce que ce livre nous fait comprendre à travers une recherche sur les multiples définitions du social et les retrouvailles de l’œuvre de Gabriel Tarde.
L’auteur part de cinq incertitudes majeures qui portent :
- sur la nature des regroupements : il existe de nombreuses manières contradictoires d’assigner une identité aux acteurs ;
- sur la nature des actions : dès qu’on suit un cours d’action donné, un vaste éventail d’êtres font irruption pour en transformer les objectifs initiaux ;
- sur la nature des objets : il semble que la liste des entités qui participent aux interactions sociales soit beaucoup plus ouverte qu’on ne l’admet généralement ;
- sur la nature des faits établis : les controverses se multiplient sur la nature des sciences naturelles et leurs liens de plus en plus étranges avec le reste de la société ;
- et, finalement, sur le type d’études conduites sous l’étiquette d’une science du social, dans la mesure où on ne voit jamais très clairement en quoi les sciences sociales seraient empiriques.
Ce sont ces incertitudes qu’il va analyser l’une après l’autre dans les cinq premiers chapitres de son ouvrage.
Il n’y a pas de groupe, mais des regroupements. « Le mot “groupe” est si vide de sens qu’il n’indique ni la taille ni le contenu : on pourrait l’appliquer à une planète autant qu’à un individu, à Microsoft autant qu’à ma famille, aux plantes comme aux baboins. » (p. 44)
Et le voilà à tenter de définir le groupe à travers certains éléments comme le langage et tout ce qui fait lien : intermédiaires et médiateurs, ce qui le conduit à distinguer les sociologues du social qui croient en un seul type d’agrégats sociaux, peu de médiateurs et beaucoup d’intermédiaires, et la sociologie de l’« acteur réseau » pour laquelle il n’y a pas d’agrégat social privilégié, mais un nombre infini de médiateurs.
Autre source d’incertitude : l’origine de l’action. Le plus souvent l’acteur n’agit pas, on le fait agir. « On », c’est-à-dire des forces invisibles qui ne deviennent réalités qu’à partir du moment où elles figurent dans des comptes rendus d’action qui les rendent perceptibles.
Donc « pas de groupe, mais des regroupements continuels ; pas d’acteur, mais des formes d’existence qui le font agir et dont on comprend mal l’origine et la force ; pas d’interaction face à face, mais de longues chaînes de médiations à travers des objets de toute nature dont la présence passe brusquement du visible à l’invisible : telles sont les trois premières sources d’incertitude sur lesquelles il nous faut nous appuyer pour suivre le fluide social à travers ses formes toujours changeantes et provisoires ».
L’objectif scientifique restera toujours le roc sur lequel toutes les ambitions de la sociologie sont vouées à s’échouer. Il n’y a pas de faits indiscutables. Il y a plus de formes d’existence dans le « plurivers » (W. James) que ne l’imaginaient les philosophes et les savants. Selon Gabriel Tarde, exister c’est différer. En rendre compte c’est être capable de fournir des « comptes rendus risqués ».
Et c’est pourquoi le social est si difficile à dessiner. Pour l’atteindre, il faut d’abord resituer le global afin de mettre un terme aux automatismes, puis redistribuer le local pour en comprendre les interactions, enfin connecter les données que les deux démarches précédentes auront mises à jour. Alors nous pourrons conclure que le social, tel qu’on le définit d’habitude, n’est qu’un moment particulier dans la longue histoire des assemblages et qu’un autre projet doit prendre le relais. Il nous faut aujourd’hui nous pencher à nouveau sur ce dont nous sommes faits. La science, la religion, la politique, le droit, l’économie, les organisations, etc., offrent des phénomènes que nous devons à nouveau laisser nous intriguer.
JACQUES LADSOUS
Soigner les schizophrènes : un devoir d’hospitalité, Claude Jeangirard
[yy1], érès, 2006, 256 p.
« Se porter au-devant de l’abomination de la folie passe par le refus de s’en faire le complice. C’est la condition pour accéder à une dimension politique de la psychiatrie seule capable d’articuler le champ de l’oppression sociale et le monde de l’indicible terreur d’une désincarnation qu’est la maladie mentale » (p. 22). Assemblage de textes rédigés au fil de plus de trois décennies, cet ouvrage présente une remarquable actualité et constance, tant par la brillance culturelle du contenu que par la virulence critique du ton. Exigeant, complexe et intellectuellement puissant, il articule sans concession, la double préoccupation (voire l’obsession) d’une clinique de la psychose, avec les savants et minutieux bricolages d’établissements à vocation soignante, « des lieux matériels et humains différents, protégés de l’épouvante actuelle où la raison se perd ».
Claude Jeangirard force (de la force de l’invitation) à ne pas céder sur les conditions de possibilité du soin, énonçant cette belle promesse ou fragile et historique équation de la psychothérapie institutionnelle : « c’est la moindre des choses », étayée de la foi, non, de l’épreuve expérimentée de l’humanité du malade mental le plus pathologiquement affecté, de la maladie « comme manière d’être au monde […] Le concept de psychose est intolérable. Point aveugle de la conscience collective, tout concourt à l’éliminer du discours tant politique et juridique que médical » (p. 43).
Et pourtant : « Le malade (reste) sujet de la loi, si amputé fût-il d’une partie de ses capacités civiles ou de sa capacité mentale. C’est cette part de lui-même que décrit la clinique requise par la loi. En revanche, sa part de citoyen qu’on pourrait dire intacte, est quand à elle prise en charge par le mode réglementaire, pour son bien, et même pour aménager au mieux les conséquences fâcheuses de la loi » (p. 38).
Et donc : « La psychiatrie… est affaire d’État et non l’affaire de la science. L’empressement autour des fous n’est légitime qu’au titre d’une magistrature, législative ou judiciaire, médicale secondairement. Le pouvoir est sommé d’en connaître. Il ne peut s’en dispenser, car il s’occupe toujours, avec plus ou moins de retard de toutes les catégories de citoyens qui lui sont désignées, dès lors qu’elles le sont » (p. 19).
Et donc, encore : « dire ce que ne doit pas être l’institution pour que le patient soit reconnu comme un sujet de l’inconscient, comme constitué d’une structure et comme ayant un rapport au langage. Dire ce que doit être l’institution […] elle-même une structure et non pas une construction imaginaire » (p. 102), et « la frêle conviction que l’inconscient existe » (p. 156), « l’hypothèse que les effets de l’inconscient sont au cœur de l’entreprise » (p. 119).
Et donc toujours : « l’irréductible spécificité de la psychiatrie, dont l’aliment primordial est la valeur humaniste et irremplaçable de ceux qui veulent s’y consacrer » (p. 12). « Oser soigner (les schizophrènes) cela veut dire qu’on aura à dire pourquoi et comment […] à quelles conditions » (p. 140) et dans quels complexes rapports de forces où « pour le citoyen ce qui n’est pas interdit est permis. Mais pour les institutions administratives, ce qui n’est pas prescrit est interdit… ou plutôt non possible, non concevable » (p. 34-35).
Et d’où : « L’hospitalité, loi aussi essentielle que l’interdit de l’inceste », revendiquée par l’auteur
[2] s’entend, tout au long de ces pages, comme plus qu’une loi, comme la positivité du principe fondateur, comme l’obligation initiale, celle de l’alliance qui, secondairement, autorisera l’interdit. Devenir hospitalier parce qu’on a reçu, qu’on a été reçu. L’hospitalité comme témoignage d’un transfert, d’une antériorité d’accueil, d’un précédent d’altérités, de temporalités associées à ce « venu d’ailleurs, tel l’après-coup ».
Alors, alors : « Lorsque l’éthique des patients trouve un point de rencontre avec l’esthétique des soignants, lorsque se mêlent les figures reconnaissables des malades chercheurs de vérité et des soignants porteurs de jouissance de vie et de signification assumée, les conditions sont réunies » (p. 106) pour soigner, pour entendre l’infirmité des mots, entendre et produire la parole engageante entre un désorienté et un soignant qui lui donne la main, c’est-à-dire s’impose le recours à une connaissance de l’inconscient, saisie dans une appartenance, dans une communauté, dans un collectif.
Autant de préceptes, de responsabilités vigoureusement revendiqués par Claude Jeangirard, à l’heure où nous éprouvons le désastre de la psychiatrie, la débâcle de la clinique des maladies mentales, l’indifférence ou les déports coupables de ceux qui ont perdu la raison vers la médicalisation restrictive, vers les drogues, le social, la prison, la rue ou la mort.
À l’heure où « le secteur, par des mesures simples de déqualification et de restriction des personnels, destruction de ses lieux de soins, déqualification du malade mental dans l’esprit du public et banalisation de ses troubles, le secteur psychiatrique ne fonctionne pas pour assurer au malade mental les soins et la protection que l’État lui doit, toute sa vie durant » (p. 54).
À l’heure où se décrète « que les malades mentaux sont des malades comme les autres, toutes causes confondues : des handicapés. L’État alors n’a pu que sous-traiter, désavouer ses mandataires que sont les psychiatres du service public, et passer le flambeau à la Sécurité Sociale et à un système illisible, associatif, semi-public, voire capitalistique chargé de disséminer les malades dans le non-lieu des interstices d’un tissu social en pleine mutation » (p. 74).
Dans cette actualité, il est confortant de lire que « l’inconscient ne doit pas être tributaire d’une conception de la maladie mentale, cela se soutient de l’absence de confraternité des malades mentaux », que de même « l’institution ne doit donc pas être tributaire d’une conception de la maladie mentale » (p. 120) qu’« il est totalement artificiel de constituer un collectif de malades mentaux ; ils ne sont pas un collectif social, ils ne constituent un groupe qu’au titre… de l’inclusion, et non de l’appartenance […] (ils n’ont) aucun pouvoir de rassemblement. Donc, ce collectif, cet artifice tout le problème est de le constituer en permanence… d’utiliser tout ce qui est possible… bref, le travail sur l’inconscient » (p. 108).
De lire qu’il n’y a « pas de psychiatrie sans lieux dont l’identité s’impose, qui ont une histoire passée et en devenir, avec une réalité architecturale, révélant la réalité inconsciente de l’espace oblitéré par la maladie, belle d’une façon ou d’une autre, avec des malades qui y sont attachés et un patron qui a une doctrine » (p. 13).
De lire que « L’éthique est ce qui fonde l’institution […] pour que s’engendre une réflexion sur elle-même parmi ceux qui la constituent et y ont engagé leurs personnes » (p. 121).
Dans notre actualité, il est confortant de lire Claude Jeangirard.
MARIE-ODILE SUPLIGEAU
Traces des adolescents en maison de redressement sous l’occupation, Jean-Luc Einaudi, Paris, Éditions du Sextant, 2006, 259 p.
La découverte inattendue, dans un coin de grenier des registres d’écrou de trois maisons d’Éducation Surveillée (Les Tourelles, La prison de Fresnes, la Ferme de Champagne) donne à Jean Luc Einaudi l’occasion de jeter un regard d’historien sur une période vieille de soixante ans et peu évoquée jusque là. Comme le fait remarquer l’auteur, on ne retrouve que très peu de traces de cette époque, antérieure à la fameuse ordonnance de février 1945, ni dans l’ouvrage fameux du magistrat Henri Gaillac intitulé Les maisons de correction 1830-1945, ni dans Enfance inadaptée Héritage de Pétain, celui de Michel Chauvière paru en 1980 et qui fait encore référence. La question est finalement simple et directe, on ne se l’était guère posée jusque là : « Comment la politique raciale du gouvernement de l’État français de Vichy s’était-elle traduite dans le secteur de l’enfance dite délinquante ? »
Une brève introduction situe la question dans un ouvrage qui fourmille de faits : au moment de la loi raciale du 2 juin 1941 sur le statut des juifs puis la loi du 14 août 1941 qui envoya un certain nombre de résistants à la guillotine, Joseph Bartelemy est garde des Sceaux de l’État français (il deviendra professeur de droit en 1944). À la même époque, Jean Bancal, inspecteur adjoint des services administratifs publie Essai sur le redressement de l’enfance coupable qui préconise la « prophylaxie criminelle » (sic). Ce dernier s’inscrit comme adversaire déclaré du journaliste Alexis Danan lequel, on s’en souvient, orchestra une campagne de presse contre les bagnes d’enfants. Bancal, réactionnellement, fut à l’origine des « centres d’observation et de triage ». « Un seul but est poursuivi, écrit-il, arriver à connaître cet inconnu qui est l’arrivant, et cette recherche est menée dans l’esprit scientifique du chimiste […] ainsi la vie du mineur au centre ne sera qu’une suite d’expérimentations auxquelles il sera soumis sans s’en douter […] » (page 14). Peu à peu cette nouvelle idéologie « prophylactique » s’affirmera. Il est à craindre qu’elle persiste de nos jours.
Certains rappels historiques peuvent s’avérer utiles. En 1941, « l’administration pénitentiaire, nous dit Einaudi, s’installe dans les locaux de l’orphelinat maçonnique du 19e arrondissement de Paris, géré par un conseil d’administration des membres du Grand Orient et de la Grande Loge de France. Cette œuvre sociale reconnue d’utilité publique en 1927 bénéficiait d’une certaine réputation et influence. Lors des évènements d’Espagne, elle avait recueilli une vingtaine d’enfants de réfugiés espagnols républicains. L’occupant nazi, qui désigne la Franc-Maçonnerie comme l’un de ses principaux ennemis, rejoint les soucis du régime de Vichy. Sous fond de désaveu général, (la fameuse exposition tenue au Petit Palais en 1940 intitulée la Franc-Maçonnerie dévoilée) l’orphelinat est mis sous séquestre, les responsables interrogés, perquisitionnés. La Gestapo prend le relais, fouille et met à sac, sans doute pour chercher des « preuves ». Dans ces locaux même, signe sans doute d’une nouvelle politique, un premier centre d’observation pour mineurs rattaché à La Petite Roquette s’installe.
Les différents documents concernant chaque situation, plus ou moins longs et précis, quelquefois réduits au minimum – quasiment comme les indications sur une pierre tombale –, nous apprennent des détails oubliés : le fait que les policiers aux affaires juives touchaient chacun 5 000 francs par juif arrêté, que l’accès aux bains douches était interdit aux juifs (notation qui est loin d’être anodine et qui montre qu’on ne peut en même temps être l’exécuteur de la prophylaxie évoquée plus haut et son objet).
Finalement, tout l’intérêt de l’ouvrage est de restituer à travers des documents de première main, concernant les mineurs internés, un pan de mémoire enfouie et honteuse, de montrer qu’il est « impossible d’accréditer l’idée d’une direction de l’Education Surveillée engagée dans une action clandestine durant l’occupation ». Bien au contraire, certains hauts responsables seront maintenus (et honorés) à la tête de l’Éducation Surveillée jusqu’en 1964.
Aux registres d’écrou souvent très laconiques, aux rapports des assistantes sociales, aux questionnaires administratifs et à leurs ratures visibles, s’ajoutent les textes poignants des mineurs qui résultent d’une « rédaction » que l’on demandait aux intéressés, toujours rédigés de façon précise et détaillée.
On voit comment Maurice Blaise a été « remis aux autorités allemandes » pour avoir exprimé des opinions gaullistes ; comment Daniel Cohen qui a commis des larcins, vraisemblablement pour se nourrir et nourrir ses parents, est considéré par un travailleur social comme « mal adapté aux lois françaises » ; comment les frères Jacques et Robert, poursuivis pour « actes de rébellion à agents » (en fait ils ont simplement tenté d’échapper aux rafles organisées par les policiers français), passeront par le camp de Drancy pour être assassinés à Auschwitz ; comment beaucoup d’entre eux perdirent leurs parents assassinés dans l’un ou l’autre camp de déportation.
Dans l’un de ses textes, l’auteur présente Aniane, la colonie correctionnelle ouverte dans l’Hérault. On y voit des colons y arriver comme des détenus, par le train et menottés, obligés d’accepter à titre d’accueil la vision de passages à tabac d’une violence inouïe. Soixante années après, un ancien colon devenu un vieux monsieur confie à Einaudi « qu’il ne se passe pas un jour sans qu’il repense à ce qu’il a vécu à Aniane. » Tel autre se répètera jusqu’à sa mort « qu’il ne comprend toujours pas ce qui est arrivé à cette époque. »
Einaudi rappelle la condition du comportement de certains auteurs : « Cette participation à ces crimes se fit pour l’essentiel, sans violence physique ni même sans haine manifeste, mais tout simplement, par l’accomplissement, parfois avec zèle, de leur travail de fonctionnaires de l’administration pénitentiaire – Éducation Surveillée – pour lequel ils étaient payés. »
Un livre terrible. Un livre d’historien à opposer à ceux qui se contenteraient d’une histoire édulcorée, sirupeuse et trafiquée de l’éducation spécialisée, et nous feraient croire que le combat contre la délinquance s’inscrit dans l’éternelle lutte du Bien contre le Mal.
JEAN-FRANÇOIS GOMEZ
[1]
Psychiatre, il a fondé en 1956 et dirigé, à Chailles, dans le Loir et Cher, « La Chesnaie », une des cliniques se référant (tout comme « La Borde » avec le Dr Jean Oury) au courant de la psychothérapie institutionnelle.
[2]
À l’occasion de la présentation de son livre au séminaire de l’
épic (« École de Psychothérapie Institutionnelle de La Chesnaie »), le 18 décembre 2006.