VST - Vie sociale et traitements
érès

I.S.B.N.9782749206370
156 pages

p. 9 à 12
doi: en cours

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Ça bouge

no92 2006/4

2006 Vie sociale et traitements Ça bouge

S’ouvrir pour aller où ?

Chronique d’un échange franco-allemand avec des jeunes en insertion

Danielle Bak Secteur insertion des CEMEA de Picardie Melanie Klein Secteur international des CEMEA de Picardie
Depuis trois ans, les Ceméa de Picardie organisent à Creil une action d’insertion ayant pour objectif la remobilisation sociale et professionnelle de jeunes de 16 à 21 ans. Cette action est réalisée en partenariat avec la Protection judiciaire de la jeunesse de l’Oise et la Mission locale de Creil dans le cadre d’un programme financé par le Fond social européen. Elle accueille jusqu’à douze jeunes en même temps (2/3 pjj et 1/3 Mission locale).
Elle s’adresse à des jeunes présentant des problématiques complexes conjuguant des déficits sociaux, éducatifs et d’insertion professionnelle. Elle met en œuvre des pédagogies adaptées pour des publics sensibles.
Nous travaillons sur la réalisation de projets collectifs sous plusieurs formes : des séjours, un échange franco-allemand, une sensibilisation aux activités physiques et sportives, une sensibilisation à l’animation. Les jeunes ont également la possibilité de bénéficier d’un accompagnement au Service Volontaire Européen à Court Terme.
 
Naissance d’un partenariat avec « Ländliche Kerne e.V. »
 
 
Ce projet est issu d’une rencontre franco-allemande de professionnels de l’éducation-jeunesse de Thuringe et de stagiaires en formation beatep (diplôme professionnel d’animation) aux Ceméa, organisée en Picardie en 2004. Deux des participantes, travaillant chacune avec des jeunes dans le cadre de mesures d’accompagnement et d’insertion, ont fortement exprimé le souhait de favoriser la mobilité et la rencontre de ces jeunes Allemands et Français. Les caractères semblables des deux mesures d’insertion, ainsi que les parallèles entre les publics cibles facilitent la construction d’un partenariat autour d’objectifs communs :
  • reconnaître sa propre culture et celle des autres tout en s’enrichissant ;
  • échanger sur les problématiques de jeunesse (insertion : sociale, économique, professionnelle et culturelle) ;
  • être jeune en Europe : quelle citoyenneté ?
À travers cette expérience, nous souhaitons développer chez les jeunes avec qui nous travaillons :
  • un sens plus fort de la citoyenneté ;
  • une ouverture à d’autres cultures, une éducation à la tolérance, à travers cette expérience du vivre ensemble ;
  • une prise de conscience de la proximité des jeunes en Europe à travers une expérience de rencontre réelle, et de l’approche mutuelle des problématiques de jeunesse ;
  • les encourager à la mobilité internationale à travers un vécu concret.
 
Une longue préparation
 
 
Un travail bilatéral est mené en amont. Il a pour objectif de travailler sur les représentations de chacun et de s’approprier quelques notions de langage au travers des jeux linguistiques.
Une réunion de préparation et un travail de sensibilisation des stagiaires sont mis en place, ce qui nécessite une collaboration étroite entre les personnes responsables du projet dans les deux pays.
Ce travail de préparation est très important pour les jeunes au regard des difficultés d’apprentissage des participants et des angoisses qu’ils manifestent.
Ce projet se concrétise en juin 2005 avec l’organisation d’une première rencontre franco-allemande de jeunes en insertion, qui se déroule en Picardie.
Les activités linguistiques constituent un moment phare tout au long du séjour. Elles se font lors de séquences spécifiques mais la sensibilisation linguistique est également un élément transversal, présent et pratiqué à tout moment. Nous désirons qu’il y ait un véritable échange verbal, pari pris sur la difficulté des jeunes à s’exprimer correctement dans leur langue maternelle.
Nous souhaitons développer un sens plus fort de la citoyenneté chez les jeunes au travers de cet échange, par l’approche mutuelle des problématiques de jeunesse, par le respect des différentes cultures et de la tolérance. Nous travaillons sur l’écoute active et l’analyse des problématiques qui se révèlent.
Un travail d’évaluation est fait avec les jeunes après la rencontre, et ils sont informés et accompagnés sur des dispositifs de mobilité et d’engagement pour ceux qui en ont envie (chantiers bénévoles, Service volontaire européen à court et long terme…).
Le bilan de cette action étant très positif, les deux partenaires ont souhaité la poursuivre avec les nouveaux stagiaires de leurs structures. Dans un souci de réciprocité et de cohérence, cette deuxième rencontre devait avoir lieu en Thuringe.
 
On ne part plus !
 
 
Alors que tout est prêt et mis en place pour l’échange, le séjour en Thuringe est annulé pour des raisons administratives deux jours avant le départ : la Direction régionale de la protection judiciaire de la jeunesse n’a pas pu donner la permission au groupe de quitter le territoire français, ayant informé trop tardivement la PJJ au niveau national.
Les suites financières, ainsi que l’impact sur les rapports des différents partenaires envers les cemea de Picardie sont difficilement mesurables pour l’instant. Nous n’avons pas encore tous les retours des prestataires concernant les frais d’annulation et les suites pour les futures réservations que nos associations effectueraient auprès d’eux.
Le partenariat entre les cemea de Picardie, l’association « Ländliche Kerne e.V. » (notre partenaire sur cet échange), l’association « Bund der Deutschen Landjugend » (association intermédiaire entre « Ländliche Kerne e.V. » et l’ofaj [1]) ainsi qu’avec l’ofaj lui-même est fortement touché. Il sera difficile de travailler dans l’avenir sur une base de confiance, de s’engager dans un projet commun et de le préparer, tant au niveau pédagogique avec les jeunes qu’au niveau logistique, si, quarante-huit heures avant le début du séjour, on reçoit une annulation par téléphone.
Les responsables du projet ont eu la charge d’annoncer l’annulation aux jeunes, aux partenaires et aux prestataires, de gérer des réactions d’incompréhension et de frustration, et d’essayer de faire comprendre les raisons pour lesquelles le séjour était annulé.
 
Quelles conséquences chez les jeunes ?
 
 
Nous pouvons déjà constater que les suites pour la qualité des actions pédagogiques envers les jeunes concernés sont négatives. Un long travail de sensibilisation, de motivation, de préparation a été mis en place. Des jeunes qui, à l’entrée de leur formation, étaient très réticents par rapport à ce projet d’échange, sont devenus porteurs du projet, et se sont réellement impliqués dans la préparation.
Leurs réactions, quand la veille du départ, nous leur avons annoncé qu’ils ne partiraient pas en Allemagne, allaient de la résignation à la colère. Pour eux, cette décision est inconcevable après tout le travail de préparation, tout leur investissement. Ils ne se sentent pas pris au sérieux et ils ont l’impression qu’on ne prend pas du tout en compte à quel point ce séjour, pour certains, leur tenait à cœur. De plus, pour eux, il est difficile de comprendre et d’accepter que tout soit annulé à cause d’un problème administratif, d’un problème de procédure.
Sur le coup, nous avons ressenti dans le groupe une colère, de l’incompréhension, et une chute de motivation. C’est une déception forte, autant pour l’équipe d’encadrement et les personnes investies dans cet échange que pour les jeunes. Auprès des jeunes, nous avons perdu en crédibilité, et il sera difficile de les motiver à s’investir à nouveau pleinement sur un projet. En ce qui concerne le séjour en Allemagne, nous avions commencé à travailler avec le groupe dès février 2006 en sachant que chaque jeune en avait eu connaissance lors de leur entretien.
Certains jeunes sont actuellement en phase de « décrochage », liée en partie à cette annulation. Mais nous pensons que le travail de préparation et de sensibilisation mené auprès d’eux n’aura pas été en vain – même s’ils n’ont pas eu l’occasion de rencontrer et d’échanger directement avec de jeunes Allemands – car il aura contribué à élargir leur champ de vision, leur perception de l’Allemagne et des jeunes Allemands. Citons un jeune de Creil lors d’une session de sensibilisation : « Ah ! je savais pas qu’il y en a des jeunes qui galèrent comme nous. Je pensais qu’en Allemagne il n’y avait pas ces problèmes-là, je pensais qu’ils sont tous riches ».
 
Perspectives
 
 
Malgré les grandes difficultés rencontrées cette année, nous restons persuadés de l’importance et de l’utilité de mettre en place des projets d’échange avec des jeunes en insertion, et de leur faire vivre une expérience de mobilité et de rencontre interculturelle.
Avec le partenaire allemand, nous avons décidé ensemble de maintenir notre collaboration et d’essayer ultérieurement de mettre en place un séjour. Mais ce sera avec d’autres jeunes car ceux que nous suivons actuellement auront déjà quitté la formation en automne. Tout le travail de préparation, de sensibilisation et de motivation sera donc à refaire, et les jeunes qui ont subi l’annulation du séjour ne le verront pas se mettre en place.
Concernant le partenariat entre les cemea de Picardie et la pjj de l’Oise, une volonté de poursuivre cette action est maintenue. Un travail de fond pédagogique et éducatif a été mis en place.
 
NOTES
 
[1]Office franco-allemand pour la jeunesse, qui subventionne et soutient des rencontres franco-allemandes.
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