2007
Vie sociale et traitements
Livres et revues
Livres et revues
Action sociale. Protection de l’enfance, prévention de la délinquance : les nouvelles frontières de l’action sociale. L’année de l’action sociale. Jean-Yves Guéguen (sous la dir. de). Dunod, 2007
En fait, il s’agit, comme chaque année depuis trois ans, de faire la synthèse des grands évènements, des grands débats de l’année écoulée, pour aborder l’année nouvelle avec des points forts qui devraient permettre une certaine évolution de la politique sociale. Et il est vrai que l’année 2006 a été mobilisée autour de deux textes : celui qui concerne la protection de l’enfance, et celui qui concerne la prévention de la délinquance. Mais si le premier a mobilisé positivement les professionnels et les associations, dans le large débat que nous souhaitions tous, nous avons été trompés par le gouvernement qui l’a fait voter certes, mais à la sauvette, sans lui donner la large place dans l’opinion que nous aurions pu souhaiter. Nous y avons cru, nous avons été déçus. C’est la méprise que dénoncent au début de l’ouvrage Laurent Puech et Elsa Melon, au nom de l’anas, mais avec le sentiment de la plupart d’entre nous. Par la même occasion, ils dénoncent le mépris et la méfiance que traduit le deuxième texte concernant la prévention de la délinquance. Sur ces deux textes interviennent d’autres auteurs dont les apports vont enrichir le débat, quand ils mettent en évidence des lacunes, des contradictions, des enjeux. Je laisse à M. Marcus, Délégué général du Forum français pour la sécurité urbaine, la satisfaction qu’il éprouve devant la loi de prévention de la délinquance. Il est vrai que son rôle général pourra en être facilité, même si c’est une vision de la sécurité qui reste bien fragile, et ne correspond pas réellement à la vraie sécurité, celle qui s’appuie sur la confiance. Heureusement, la réflexion sur la politique sociale ne se borne pas à ces deux évènements, ni à la lutte sourde qui s’est déroulée au sein même du gouvernement entre deux positions difficilement conciliables. Même si je trouve l’optimisme de M. Tregoat un peu excessif, alors même que je souhaiterais qu’il ait raison, d’autres évènements ont habité la réflexion des dirigeants, des associations, des professionnels… où l’on s’aperçoit que l’exclusion n’est pas une fatalité, à condition que soient vraiment prises en compte, et à temps les situations les plus fragiles et que l’on exige de tous les citoyens une conscience réelle des problèmes. « Cette loi ne suffit pas pour changer l’existence des personnes en situation de handicap » dit Marie-Sophie Desaulle à Jean-Yves Gueguen. L’énoncé des droits des personnes humaines ne suffit pas à faire en sorte qu’elles soient en mesure de l’exercer. Il faut une mise en acte et donc une perception nouvelle du social par les professionnels et les politiques. Il faut une proximité qui ne devienne pas inégalitaire par une décentralisation mal comprise ou mal utilisée. Il faut inventer des modes d’action, et peut-être commencer par innover dans les formations. Sans doute la gestion est importante, Monsieur Hardy, et nous avons besoin de cadrages pour éviter les débordements. Mais si la gestion est importante, elle ne doit jamais se faire au détriment des moyens mis à la disposition des usagers. Rappelons – et rappelons-le justement dans la formation – que si personne ne doit ignorer, ou se désintéresser du coût des services, la qualité du service reste subordonnée aux besoins des usagers. Là où le service pourrait apparaître comme une prestation automatique et uniforme, rappelons que la personne ne se réduit jamais à un pion dans un ensemble. Elle a sa particularité, et le temps qu’il nous faut pour l’aider à la soutenir est un temps qui ne peut se réduire à une moyenne. Intéresser les gens à la gestion ne saurait nous dispenser, bien au contraire, de partager avec eux l’éthique de notre travail, telle que Brigitte Bouquet, « gardienne du temple », nous engage toujours et nous engagera sans cesse à le faire.
Finalement, à lire cet ouvrage de synthèse, on se sent fier d’appartenir à une profession qui ne s’en laisse pas compter, et qui n’est pas devenue un distributeur automatique et sans âme de services nécessaires.
JACQUES LADSOUS
Guide de l’épreuve de dossier de pratiques professionnelles du deas. John Ward (sous la direction de). ensp, 2007
Cet ouvrage prend le relais du Guide de l’épreuve de situation sociale des mêmes auteurs, en intégrant la réforme des études intervenue en 2004. Comme l’indique le titre, il s’agit d’un guide, bien utile parfois pour ceux que l’examen angoisse. Il présente le cadre réglementaire de l’épreuve et développe abondamment ce qu’on peut attendre des écrits, ainsi que la manière d’apprivoiser la communication orale : se donner à voir, se donner à entendre, se donner à comprendre. C’est un outil qui se veut pratique et qui peut intéresser tous ceux, quels qu’ils soient, qui ont à préparer les épreuves écrites et orales d’examens.
Mais, centré sur la pratique sociale, il permet d’entrer finement dans l’analyse des situations et des interventions sociales. En ce sens, il dépasse la valeur d’outil et s’introduit dans le débat qui agite actuellement les pratiques sociales. J’y retrouve par exemple bon nombre de notions que j’utilisais dans le rapport au Conseil supérieur sur « l’usager au centre de l’action sociale ». En lisant les conseils prodigués, je me disais que si dans chaque rencontre avec l’usager, dans chaque écrit produit à son sujet, on se posait les questions qui nous sont proposées, les relations usagers/professionnels en seraient sûrement améliorées. Et les trois règles énoncées plus haut – se donner à voir, se donner à entendre, se donner à comprendre – aideraient tous les praticiens à être modestes, à ne pas se prendre trop au sérieux, à quitter la position de celui qui sait pour adopter celle de celui qui recherche.
Si je dis cela, c’est qu’il me paraît qu’il ne s’agit pas seulement dans ce livre d’une sorte de vade-mecum que l’on jette après usage. Il peut être le point de repère dans la conduite de notre travail et faciliter ce qu’on appelle l’évaluation interne.
JACQUES LADSOUS
La dignité, les debouts de l’utopie. Bernard Doray. La Dispute, 2006, 26 e,389 pages
Essai ? Leçon d’histoire contemporaine ? Chronique politique et philosophique ? Parcours de vie d’un militant ? Diagnostic altermondialiste d’un psychiatre aux pieds nus ? Mémento de résistance au néolibéralisme et à la « névrose de marchandisation » ? Ce livre polyphonique est tout cela à la fois. Livre inclassable parcouru d’une passion de l’humain, d’une exigence éthique hors du commun, nous fait découvrir tour à tour toutes les formes de résistances, des plus subtiles aux plus évidentes, qu’ont pu imaginer les « porteurs de dignité ».Ces porteurs de dignité sont là, nombreux, pas loin de nous. Quelquefois ils crèvent de solitude. Car il y a aujourd’hui « une guerre de la dignité comme il y a eu peut être une guerre du feu. »
Cela commence par la marche de la dignité indigène au Mexique le 11 mars 2001,cela finit encore au Mexique par « l’otro campana
[1] » à Teotihuacán ? auprès du commandant Marcos qui tient un discours sur cette « révolution puissante et ironique qui constituerait la nouvelle nation sur le contraire de ce qui la disloque aujourd’hui ».
On a compris que l’auteur est passionné de cette terre d’Amérique latine, de ces indigènes couleurs de terre, et qu’il est allé voir de très prés les rebellions du Chiapas au Mexique. Que la situation de ces indigènes oubliés, héritiers de siècles d’aliénation depuis la conquête espagnole, laquelle détruisit systématiquement les traces de leur culture écrite terriblement raffinée, s’inscrit dans la guerre totale et cynique menée contre les pauvres. Ici elle prend la forme d’une révision pure et simple de la réforme agraire et des expropriations qui s’ensuivent ; là c’est le harcèlement,la négation ou la suppression de tout germe de pensée libertaire.
L’originalité de l’ouvrage réside en quelques points qui valent la peine d’être énoncés. D’une par ces indigènes couleur de terre sont semblables en tous points à leur frères de toutes races de tous pays, de toutes croyances. Dans un développement étourdissant qui ressemble à une « symphonie du monde »,l’auteur se déplaçe aux quatre points cardinaux d’une planète qui hurle pour une liberté jamais conquise. Elle montre des points communs entre les rebelles du Chiapas, les oubliés d’azf, les infirmières délaissées dans un service de psychiatrie qui s’est érigé peu à peu en espace de non-droit, les associations de chômeurs s’opposant à une gestion opaque des assedics et des unedics, les folles de mai en Argentine refusant une quelconque négociation concernant leur fils ou leur mari assassiné, le garçon de bloc d’un service hospitalier qui pousse tous les jours des brancards et transforme cette tâche répétitive en travail d’humanisation.
L’ensemble de ces problématiques prennent vie sous nos regard, elles ont des visages, des voix. L’auteur est allé les chercher, les rencontrer, leur parler, ces hommes et ces femmes,ces « debouts de l’utopie ». Récits de vie et témoignages où se mêlent dans une même ferveur, une même exigence éthique. Les anonymes et les moins anonymes. Franz Fanon, l’auteur de Peaux noirs et masques blanc et des Damnés de la terre (voir n° 89/2006 de vst) y côtoie Louis Le Guillant,Tony Lainé, Lucien Bonafé, ces psychiatres qui œuvrèrent pour le courant de désaliénisme des hopitaux psychiatriques. Le médecin anatomo-pathologiste Bandazhevsky dissident du nucléaire (une moderne affaire Galilée) y côtoie le juge Juan Gazman (affaire Pinochet) qui demanda l’ouverture des fosses communes et dénonça les caravanes de la mort. Henri Alleg (la torture en Algérie),y côtoie l’artiste Bruce Clarke (le projet de jardin de la mémoire au Rwanda),mais aussi telle sage-femme indigène traditionnelle, une partera, qui retrouve par nécessité les pouvoirs de curandera guérisseuse et les rituels perdus de son peuple. Telle habitante de Toulouse qui ose affronter dans la foule les membres du gouvernement accompagnés de l’évêque de son diocèse et leur dire en face, calmement ce qu’elle leur reproche, y côtoie telle infirmière victime dans son service de son chef de service, patron en médecin, notable reconnu et protégé, coupable à son encontre de harcèlements sexuels répétés. Elle assume d’abord dans une solitude atroce, une démarche unanimement désavouée mais y retrouve l’estime d’elle même, même si le harceleur écope d’une peine tout à fait minime.
Le risque, la peur et le courage, toujours, pour recouvrer sa dignité. Et toujours la bravoure des femmes.
Ces témoignages qui assurent une fonction « iconographique » nous dit l’auteur, sont suivis et accompagnés d’une tentative de théorisation. L’auteur appelle à sa rescousse les grands auteurs, il fait un détour par les atermoiements de la Révolution Française en matière de dignité humaine, le passage d’une société définie d’abord par l’avoir et le travail (1791) et qui inventa le devoir social d’assistance (1793). L’ombre de Marx et de sa méfiance pour une pensée des droits de l’homme politiquement correcte y est bien présente. Jean-jacques Rousseau y rappelle que « nous ne sommes pas seulement apprentifs ouvriers, nous sommes apprentifs hommes, et l’apprentissage de ce dernier métier est plus pénible et plus long que les autres ». Un peu méfiant devant les travaux de Cyrulnik sur la résilience et sa fameuse métaphore de la « merveille » dans son ouvrage Ce merveilleux malheur, il propose d’aller au delà de cette perle qui serait secrétée dans un milieu hostile et qui se ferait en quelque sorte un peu toute seule, en dépit de son environnement.« La conception de la dignité qui est défendue dans ce livre nous dit Bernard Doray, suppose au contraire une dialectique dans laquelle un point fixe permet au sujet de s’ouvrir aux autres présents ou non, sans cesser de s’appartenir et dans un contexte plus ou moins exigeant au regard de la conception que le sujet a de son appartenance à l’humanité ».Sous cet aspect là, les témoignages recueillis auprès d’hommes et de femmes qui ont subi la torture revêtent un intense profondeur,se révèlent lumineux. C’est par exemple Rosalia Martinez militante du mir (Movimiento de la Izquierda Révolutionaria) qui explique magnifiquement : «[…] à un moment donné, je ne me souviens pas bien comment a circulé l’idée fixe que si les gens parlaient, ils devenaient des traîtres. Quelque chose n’allait pas dans cette conception. Car selon mon expérience, les gens ne résistent pas par peur !Tu résistes si tu as de l’amour pour les tiens, quoi ! » Et d’expliquer l’espace personnel, l’espace de pensée dans lequel le tortionnaire ne doit pas rentrer, le recours ultime « à ce petit sanctuaire invisible ». Ce qui rejoint les réflexions d’Henri Alleg, qui lui aussi a connu personnellement la torture : « Ce qui m’a aidé beaucoup, c’est que toujours nous étions grands[plus grands que les tortionnaires].Nous étions humainement plus grands.Je le sentais en nous, en moi. »
Etrangeté de ce livre écrit par quelqu’un qui reste médecin et psychiatre, clinicien aussi, mais pour qui les conditions de possibilités de l’homme restent à atteindre. Pour lui, passionné par ce domaine de recherche « à l’interface du social et du psychologique », le monde extérieur existe. Certes il connaît son Freud et son Lacan. Cela ne l’empêche pas de considérer les limites de ce savoir psychothérapique trop souvent voué à l’échec face à des traumas qui ont pour origine le tissu social lui même. Aussi bien c’est en partie le retour au social qui permettra d’effectuer une guérison, et il en donne plusieurs exemples convainquants. Il faut, dit-il, opposer des actes à des sources de maltraitance sociale ou des processus de déliaison. Ce qu’il appelle « refonder le pacte éthique »,cette expérience primitive pour chacun « de la mutualité qui relie chaque humain à son humanité ». Ce travail là ne saurait se faire exclusivement dans le cabinet du psychanalyste, protégé du bruit et de la fureur du monde…« comme si l’histoire était une scène que le psychanalyste traverse par accident et qu’il en recevait au plus quelques éclaboussures ». L’auteur désigne maintes actions réparatrices (que l’on pourrait qualifier d’actes militants) comme « thérapies de resymbolisation active». Termes dont on pourrait développer l’extrême pertinence et qui rejoint les travaux d’une école anthropologique comme celle de Laplantine, de Bastide ou de Devereux tous trois préoccupés de la démythologisation contemporaine, jusque dans l’épistémologie, jusque dans ses décryptages et de décodage des faits humains, mais où l’on retrouve aussi les travaux du Mendel de la dernière époque. À cette différence prés que Bernard Doray s’intéresse sans doute plus qu’un autre aux stratégies individuelles de ceux qui résistent au système, qu’il essaye toujours de comprendre dans leurs histoires de vie ce qui les fait tenir debout dans l’utopie.
S’agissant de la marchandisation accélérée du monde ce livre est très pessimiste et même désespéré-mais ne serons nous pas sauvé par des hommes désespérés ? L’auteur va au devant du monde, lève le voile, finalement, sur une certaine culture des droits de l’homme très incantatoire mais peu efficace. Peut être même nous suggère-t-il qu’il s’agit là du cache sexe de la bourgeoisie dans ses prérogatives, dans sa vigilance à tenir les clés du marché. Certains exemples bien choisis, comme la brévetabilité du vivant, le génie génétique, le rôle des trusts agro-alimentaires, le système « managinaire » dans l’entreprise (Vincent de Gauléjac), la construction de l’Europe et la généralisation du double langage qui sévit, assez impressionnant pour l’ensemble de ces questions, nous montre bien qu’il existe un enjeu et une mise subtilisés par la propagande.
Par contre l’ouvrage est très encourageant lorsqu’il s’agit d’évoquer la capacité de chaque humain, de sa place plus ou moins modeste, à se révolter ou agir. Décapant et même iconoclaste, lorsqu’il évoque les approches classiques du trauma, très souvent catastrophiques dès lors qu’elles se contentent, au nom d’une « éthique du sujet », de relier chaque individu à son histoire individuelle, coupé de toute réalité sociale ou intergénérationnelle, coupé finalement du politique.
À propos de la notion de dignité, fil rouge du livre, une infirmière en psychiatrie explique comment elle verrait son travail, si c’était possible : « Etre capable de partager authentiquement ce que l’on est tout en restant professionnel. Et puis désapprendre, apprendre de l’autre, donner l ’opportunité à celui qui est en face de t’apporter quelque chose. C’est un échange, la relation, c’est ça, s’apprendre mutuellement tout le temps. C’est cette idée de dire qu’il y a toujours quelque chose de possible, d’y croire tout le temps… »Voilà qui pourrait, dans le fond, résumer la posture de ce livre sensible et chaleureux.
JEAN-FRANÇOIS GOMEZ
Oui à une société avec les jeunes des cités ! Joelle Bordet. Les éditions de l’Atelier, 2007
Voici un excellent livre, dont les contenus pourraient alimenter positivement certaines affirmations électorales actuelles à propos des jeunes des cités. L’auteur montre qu’un chemin est possible pour ceux qui ne veulent pas changer les louanges de l’encadrement militaire de la jeunesse en dérive, ni prôner la stigmatisation des populations en difficulté et le renforcement du contrôle social dont elles font l’objet.
En alternative au renforcement de cette société de l’exclusion et du conflit où les mêmes l’emportent toujours, Joëlle Bordet travaille depuis des années avec des associations et des collectivités territoriales à la mise en place de groupes d’échanges, de partages, de rencontres, de débats. Ceci avec des jeunes en groupes mixtes et non mixtes, des habitants, des femmes, des parents d’élèves, des mères de famille… Le projet est clair : créer du débat, de la rencontre, du recul sur soi, se soutenir ensemble par l’effet d’une parole réfléchie, collective, portant sur le quotidien et ses souffrances, faisant levier pour la transformation des personnes en les aidant à s’engager dans des actions partagées. Ce n’est pas de la parole pour parler mais de la parole pour agir. Et ces actions, ces débats, sont toujours organisés avec la participation d’institutions et de représentants institutionnels : pjj, magistrats, professionnels locaux de jeunesse, responsables de projets de développement urbain, enseignants, chercheurs…
Ces actions sont la trame de ce livre avec leur évocation, leur description, avec même le risque assumé de leur mise en fiche. La chaîne en est une réflexion permanente sur ce qui peut faire société et sur ce qui limite ce projet, avec ici un projet politique global clair qui évoque ce que veut être l’éducation populaire, ce que d’autres appellent le développement collectif ou le développement coopératif, avec des liens explicites avec l’Amérique du Sud et les actions sociales et politiques de développement qui y sont mises en œuvre avec les exclus de la croissance.
Cette articulation permanente entre la pratique de terrain, les groupes de parole et la contextualisation politique fait toute la force de ce livre dans notre période hésitante sur les choix sociaux et politiques. On est loin ici des interventions de psychosociologues gourous prétendant soigner la maladie sociale en quelques mois d’échanges, et contournant évidemment l’ensemble des réalités sociales des personnes qui participent à leurs cérémonies psychosociales. Il s’agit là d’une approche globale du développement utilisant les ressources de la psychosociologie comme moyen utile, nécessaire, mais non suffisant.
Restent deux critiques, minimes et qui porte plus sur ce qui n’est pas dit dans le livre que sur la réalité de la pratique de terrain de l’auteur. On aurait aimé lire de façon plus développée les difficultés rencontrées avec les groupes : variation dans les fréquentations et les investissements, complexité de l’ouverture et du renouvellement… On aurait aussi souhaité lire de façon plus marquée le besoin de travailler dans la durée, une durée qui se compte en années et non pas en mois. Détails.
Et puis, cependant… quel titre racoleur, même s’il faut aller chercher l’acheteur pour en faire un lecteur, alors qu’il est plus question au fond d’un travail du lien social avec tous que d’un centrage unique sur « les jeunes des cités ».
Un excellent livre, tant pour les professionnels de l’éducation et du social que pour les citoyens et les élus.
FRANÇOIS CHOBEAUX
La Vie de radeau, le réseau Deligny au quotidien. Jacques Lin. Préface de Thierry Garrel
Ce livre se lit comme un roman, mais il ne s’agit pas d’une fiction. Ce récit autobiographique retrace l’aventure extraordinaire d’un groupe formé dans les Cévennes, autour de Fernand Deligny qui accueillît, avec les moyens du bord, des autistes. La Vie de radeau raconte le parcours exemplaire d’êtres humains, qui, contre vents et marées, tentèrent de créer un espace où il existe une vie meilleure pour tous. Cette expérience, toujours en cours, reste une exception dans la société actuelle qui ne tolère pas la différence. Jacques Lin, né en 1948, ancien ouvrier, est aujourd’hui le responsable du lieu d’accueil de Monoblet « les Graniers ». Avec Gisèle Durand-Lin, depuis bientôt quarante ans, en compagnie d’autistes, ils tentent cette expérience de vie en équilibre entre le coutumier et l’imprévu. Cet après-midi, après une heure de marche et d’escalade par un chemin de charrette qui monte derrière la maison, nous avons goûté près d’une petite chapelle en ruine. Puis je suis redescendu avec Janmari avant que le soleil ne disparaisse. Il est presque minuit ; Janmari pleure et remue dans son lit. À genoux, il se balance et geint doucement. A-t-il faim ? Est-il malade ? Janmari ne dit jamais rien ; il est profondément autiste. Il mord son pyjama et donne de grands coups de tête contre le mur. Je lui tends la main et l’invite à me guider. Il saisit mon bras et file vers la porte. Je le rattrape pour le couvrir de force. Impatient, il heurte violemment le mur avec la tête. Le voilà grimpant, en trottinant sur le chemin qui monte vers le grand rocher. Le chemin devient sentier, puis c’est un étroit passage entre les buis et les chênes verts. Janmari file dans le noir. Je le suis comme je peux avec une lampe de poche. C’est le trajet de cet après midi. Nous arrivons au sommet, en pleine nuit, en plein vent glacial. En quelques bonds, Janmari est à l’endroit où nous avons mangé les oranges cet après-midi. Preste, il remet à l’endroit les écorces d’orange laissées retournées. Tout est en ordre ; des éclats de rire et des claquements de mains résonnent dans la nuit. Nous redescendons vers la maison. Extrait de la préface de Thierry Garrel : J’ai eu l’opportunité et le privilège de découvrir cette tentative au début des années soixante-dix, alors que le « réseau » tissé dans les Cévennes depuis 1967 autour de Deligny se préoccupait, sinon d’en laisser trace, du moins d’y introduire par l’image une certaine dimension spéculaire. Ce fut d’abord, pour le jeune chercheur que j’étais au Service de la Recherche de l’ortf devenu l’ina, le contact avec un émissaire pour la mise à disposition d’une caméra vidéo. Puis, quelques années plus tard, la production du documentaire Projet N d’Alain Cazuc qui tentait, après Ce gamin-là de Renaud Victor, sorti au cinéma, de faire partager cette expérience à un large public de télévision. Et entre les deux, la coïncidence de vacances cévenoles à l’occasion desquelles nous sommes venus à Graniers rencontrer Fernand Deligny. Année après année, nous y sommes revenus chaque mois de septembre, quand les châtaigniers viraient au roux et que les moutons redescendaient par les drailles de l’Aigoual en transhumance, pour de longues conversations d’après-midi avec Fernand Deligny qui alternait, avec une humanité brusque mais chaleureuse, réflexions acérées et commentaires narquois sur les choses du monde, à l’écoute duquel il se maintenait étroitement.
ADELINE NUÑEZ
[1]
« L’autre campagne ». Une campagne électorale qui répond à celle du président Vicente Fox, nouvellement élu, et qui ressemblait d’avantage à une propagande publicitaire à l’américaine.