2007
Vie sociale et traitements
Éditorial
Comment être l’élu ?
Serge Vallon
La France est cette année encore en campagne électorale, présidentielle puis législative puis municipale. En campagne, comme nous savons pratiquer l’exercice, avec ce mélange de passion soudaine et d’indifférence affichée. Le travailleur social qui sommeille parfois sous le citoyen téléspectateur a de quoi se réveiller avec sursaut.
S’il prenait à l’usager d’évaluer son travailleur social comme l’électeur médiatisé fait de son candidat président ? Par exemple de le faire comparaitre devant chaque groupe de pression, sous la forme d’un grand oral, pour assurer qu’à chacun il doit promettre satisfaction. Promettre des horaires d’ouverture de la chasse – non, de l’établissement ! – mobiles selon leurs vœux. Que les budgets seraient maintenus et même augmentés, qu’un moratoire serait immédiatement déclaré sur l’échec scolaire, les actes de violences, l’absentéisme. Que les réformes indispensables : celle du vieillissement des handicapés, de la paupérisation des exclus et de l’insertion socio-professionnelle de tous, seraient vigoureusement envisagées mais mises en œuvre plus tard, si elles sont bien encore nécessaires. L’argent public ne pouvant être barguigné, quand il s’agit de l’intérêt général de ceux qui s’expriment, il suffirait d’augmenter les crédits et à défaut de prendre aux établissements les mieux dotés puisque chacun sait que l’on va du simple au décuple dans ce domaine, ce qui manifeste que certains en ont trop. Une forte poussée nationale jointe à une menace venue de partout car mondialisée, devrait amener à fermer les portes de l’établissement à toute personne étrangère ou présentant des différences visibles. Les différences invisibles, comme celle d’une filiation incertaine, seront seulement des conditions suspensives. Une priorité communale devrait être imposée dans l’attribution d’allocations de handicap, en veillant à ce qu’un rapprochement familial opportuniste ne mette en péril la règle de proximité maximale !
Bref, il va devoir promettre – pour devoir être élu – de tout changer sans rien bouger, de dépenser plus à budget constant, de renoncer aux privilèges de son pouvoir en l’affirmant incomparable, de rendre l’Association conforme aux standarts de bonne conduite européenne sans céder un pouce de souveraineté militante, de diriger avec tous et même avec ses amis, d’inciter au développement grâce à une saine concurrence mais de veiller à ce que la tutelle de l’État ou du Département empêche toute compétition malsaine et inégalitaire. Bref encore, il faudra qu’il ait des valeurs, des projets, des méthodes, des évaluations transparentes – tout comme ses « électeurs » ? – mais tout autant sinon plus des postures de sincérité et d’efficacité. Bref encore et encore, il faudra qu’il soit visiblement aimé par chacun parce qu’il lui ressemble !
Arrivé à ce point le travailleur social peut encore tenter d’éteindre la télévision et s’il le peut, aller dormir sur ce lit de contradictions que lui offre une démocratie dite développée dans le kaléidoscope projectif de l’élection. Il pourra repenser à ces phrases cruellement lucides du sociologue Jean Baudrillard, penseur des simulacres et des réversibilités de la modernité
[1], récemment disparu: «Nous ne sommes plus dans la société du spectacle, dans la mise en scène […]. Nous sommes dans l’écran. Notre présent se confond avec le flux des images et des signes, notre esprit se dissout dans la surinformation et l’accumulation d’une actualité permanente qui digère le présent lui même » (journal
Le Monde, 28 mai 2005).
S’il nous écoute, qu’il aille voter tout de même, pour … la candidate – ou à la rigueur le candidat – de son choix. Revenu dans son établissement, qu’il se souvienne que les usagers ne sont pas seulement des consommateurs zappeurs, ni enfants immatures en demande d’autorité, ni des membres de tribus bariolées obsédés d’oriflammes supposés distinctifs, ni des effrayés chroniques, ni des somnanbules à ne pas réveiller. Ils veulent être accompagnés un par un, mais ne refusent pas la construction de liens, bien qu’ils les vivent souvent douloureusement. Il concluera qu’une « communauté », même « improbable » ou « impossible » comme l’écrivait Maurice Blanchot
[2], doit être visée et partagée avec ses usagers, comme avec ses collègues de travail. Identité collective à refonder, pas seulement le temps d’une élection mais au long d’une vie plus humaine. Tout autant que l’identité personnelle.
[1]
Relire
L’échange symbolique et la mort, Gallimard, 1976, ou
La société de consommation, Denoël, 1970, qui analysait alors clairement la logique mythique d’une société de l’immanence et la fin des mythologies tragiques de l’aliénation ou de la transgression, chères au
xixe siècle. Il en a parfois oublié l’existence de sociétés de survie qui frappent à nos portes.
[2]
M. Blanchot,
L’entretien infini, Paris, Gallimard.