2007
Vie sociale et traitements
Bloc-notes
Le chaud et le froid
Jacques Ladsous
Le temps est déboussolé. Sont-ce les pollutions et ses conséquences sur l’état de l’atmosphère ? Possible ! Nos scientifiques essaient de voir tout cela sur la banquise et nous communiqueront leurs observations et leurs préconisations. Heureux sommes-nous au-delà de ce que nous croyons les uns et les autres d’avoir une équipe de personnes dont les observations et les débats vont nous permettre de nous faire une opinion « raisonnable ».
Mais notre temps est également déboussolé. Entre la liberté individuelle, farouchement défendue, et les obligations collectives, les hommes et les femmes ont du mal à faire les choix nuancés qui s’imposeraient si nous voulons continuer à vivre ensemble sur la même planète.
« Vive ensemble » (et si possible en paix !) c’est le leitmotiv que l’on entend partout. C’est donc une ambition qui serait partagée ! Sans doute ! Mais ce sont les chemins qui divergent. Car le mot d’ensemble ne désigne par pour tout le monde la même masse de personnes. Certains parlent de « préférence nationale », d’autres d’ « immigration choisie ». Les mêmes bouches prônent « l’égalité des chances » tandis qu’ils acceptent et justifient les expulsions, les incarcérations, les reconduites à la frontière. Nous avons mal à nos prisons, nous n’y enfermons pas moins de plus en plus d’indésirables, même si nous affirmons qu’un présumé innocent ne saurait être traité comme un coupable. Comment s’y retrouver dans ces « bonnes intentions » qui ne vont jamais jusqu’au bout de leur mise en œuvre ! On recherche un peu partout « les bonnes pratiques » et l’on se sent rassuré lorsqu’on a établi un référentiel qui les nomme et les désigne, sans se rendre compte que ce référentiel contient bon nombre de banalités et de contradictions.
On se rassure encore devant la mort de « grands hommes ». L’hommage à l’abbé Pierre fut un moment d’unanimité où se trouvaient réunis ceux qu’il a défendus, et ceux qui l’ont persécuté, persiflé ; comédie humaine qui ne trompe que ceux que la vie épargne ; bonne conscience gagnée à bon compte sur la sueur des autres.
Dans ce contexte où soufflent le chaud et le froid, les Ceméa fêtent leur 70e anniversaire, et le vieux militant que je suis fête son 60e anniversaire d’adhésion. Oh ! les Ceméa ont leur faiblesse ! Comme dans toute institution, il arrive aux membres du mouvement de se prendre les pieds dans le tapis. Mais qu’il me soit permis de leur dire merci ! Sans eux, le petit voyou que j’étais, avide de gloire et d’aventure, aurait-il trouvé l’espace dans lequel toute sa vie il a pu agir, avec des références humaines qui sont bien autre chose que ces référentiels rationnels et moraux qu’on voudrait aujourd’hui imposer à ceux qui font profession d’accompagner les autres. Une ligne de force, une ligne de pensée, un optimiste lucide sur les hommes, et leur capacité à faire rebond, un espoir dans le progrès, au-delà des régressions qui se présentent inévitablement sur le chemin des découvertes. Tant de noms autour de moi dont je ne citerai aucun : nous n’avons pas le culte de la personnalité. Tant de camarades qui m’ont aidé à ne jamais baisser les bras, à trouver des issues aux situations les plus difficiles. Tant d’expériences sans doute insuffisamment connues dans lesquelles nous avons inscrit la force de nos principes éducatifs. Soixante-dix ans de lutte modeste, sans rien perdre de sa force. La colo, ce n’est pas grand-chose, mais c’est la base d’une rencontre dans la découverte, le faire et le vivre ensemble – le modèle dont pourrait s’inspirer le futur service civique (s’il en est un). M. Bas n’avait pas bien réfléchi quand, ouvrant la conférence de la famille, il a dit que ce modèle était dépassé. C’est au contraire le modèle qui s’impose pour nous délivrer de la compétition, du règne du fric, de la satisfaction immédiate de l’envie, sans effort pour la conquérir, sans désir fécond. J’y ai tout appris… ou presque : ce que je sais… ce que je suis.
Pour ce 70e anniversaire, nous retournons interroger la science : nous l’avons fait tout au long de notre route collective. Nos publications en sont le témoignage. Nos publications qui donnent la parole aux plus humbles, comme aux plus informés. Nos publications qui sont capables d’affirmer, mais qui restent disponibles aux questionnements. Nos publications qui sont le reflet de notre vie active faite de réalisations, de confrontations, d’expérimentations, du sentiment qu’il y aura toujours quelque chose d’autre à découvrir, à développer, à promouvoir.
Je souhaite que cet anniversaire, qui remonte aux suites du Front populaire, qui se réclame des valeurs de l’éducation populaire, où nous avons croisé tant de chemins, soit l’occasion du « rebond » dont le monde a besoin pour ne pas s’enfermer dans ses paradoxes. Le chaud ? Il faut parfois tempérer des ardeurs ! Le froid ? Il faut aussi redonner des élans. Il faut surtout avoir conscience que l’équilibre ne se réalise qu’avec le concours de tous. Dans un mouvement on bouge ensemble, et si ce mouvement n’est pas uniforme il n’en est pas moins unitaire.