VST - Vie sociale et traitements
érès

I.S.B.N.9782749208220
178 pages

p. 164 à 171
doi: en cours

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Livres et revues

n° 95 2007/3

Tuez-les tous... et vos enfants avec ! Jean-Claude Walfisz, Histoire d’un foyer de semi-liberté de 1950 à 1983 par ceux qui l’ont vécu. Éditions Jeunesse et droit. 525 pages

Il est tellement nécessaire, aujourd’hui où le désir de répression fleurit sur beaucoup trop de lèvres, que des rappels se fassent sur la réalité de l’éducation spécialisée (à moins que ce soit de l’éducation tout court), sur ses méthodes, ses outils, ses résultats que nous ne pouvons que nous réjouir de la parution de cet ouvrage, d’autant qu’il est écrit par ceux qui ont vécu cette expérience, à tous les niveaux. Car ce qui les a marqués, tous ceux qui racontent leur histoire, c’est l’a priori de confiance que possédaient ceux qui acceptaient de les recevoir et de les suivre, qu’il s’agisse de magistrats comme Chazal, Jolivet..., de médecins comme Flavigny, Tomkiewicz, Zeiller..., d’éducateurs comme Ughetto, Finder, Salomé..., et je ne cite ici que ceux qui ont été les plus marquants, dans l’histoire de ce foyer.
Lorsque je lis aujourd’hui la littérature journalistique, je suis effaré d’y trouver au contraire la peur de l’autre, le désir de vengeance et de représailles, comme s’il y avait quelque chose de changé dans les comportements de ceux qui essaient de prendre leur place dans la vie. C’est vrai qu’il y a quelque chose de changé, mais ce n’est pas forcément dans les comportements des jeunes, plutôt dans l’organisation sociale, et la manière dont les adultes regardent leur progéniture. Bien sûr, il y avait avant aussi (on le lira dans les témoignages) des regards indifférents, voire vindicatifs, mais la grande majorité des adultes, et particulièrement ceux qui détenaient les rênes du pouvoir, avait envie de donner à chacun sa chance.
J’aime ce livre parce qu’il raconte des histoires de vie, et que ces histoires peuvent témoigner du chemin parcouru par les uns, les autres retrouvés, et qui ont accepté de raconter même si leurs parcours n’ont pas été sans accidents. Quand on trébuche, on n’aime pas voir les autres se moquer. On se sent plus à l’aise quand quelqu’un nous aide à trouver le passage. Car si nous sommes égaux en droits, nous ne sommes pas égaux dans la manière de venir au monde et d’y cheminer. Bourdieu disait un jour que pour faire comprendre au monde le travail qui est le nôtre, il était préférable de lui raconter des histoires d’hommes et de femmes, plutôt que de lui servir des théories médico-socio-psycho-pédagogiques qui étaient le plus souvent et seulement prises pour des positions purement idéologiques. En lisant ce livre, il serait content. Chacun y déroule ce qu’il sait, ce qu’il fait, ce qu’il ressent, éducateur ou pensionnaire, sur un plan d’égalité qui montre bien que les problèmes, les rencontres, les chances et les malchances sont partagés par tous les êtres humains. Ce sont les choix que nous faisons qui nous départagent, selon les circonstances au milieu desquelles nous évoluons. Il est toujours possible de venir en aide à celui qui doute, qui hésite, qui se trompe, si nous l’abordons avec un regard vrai, un regard qui exclut l’angélisme et la démagogie, mais aussi l’unique réprobation, un regard qui sait trouver les instruments qui pourront être et qui seront utiles.
Mais voilà que je m’attarde à théoriser alors que justement ce sont les réalités de la vie qui sont intéressantes à découvrir. Lisez plutôt ! Il y a certes entre tous des ressemblances, des comportements similaires, mais il y a aussi cette singularité qui fait que, même dans la solidarité, chacun fait son parcours comme il le sent, et que finalement pour chacun, il s’agit d’une histoire unique.
Jamais livre ne m’est apparu aussi nécessaire que celui-là pour freiner le pessimisme contemporain envers ses semblables. Dans sa préface, René Lenoir, qui fut secrétaire d’État à l’Action sociale, écrit : « Ce livre devrait être lu par tous les éducateurs, tous les juges des enfants, et par les parlementaires de la commission des affaires sociales de la Chambre des députés et de celle du Sénat. Puisse-t-il en inspirer certains ! »
Et je laisserai à Joe Finder la conclusion :
« On ne refait pas l’histoire. Je ne dis pas que Vitry c’était facile… Étant donné les circonstances, l’adversité, il y a eu une certaine lassitude. On s’est battu à mort pour éviter la fermeture et l’on n’a pas réussi à l’empêcher. Il y avait incontestablement une crise qui s’est poursuivie, qui se poursuit maintenant. Comme nous l’avons écrit : “Il faut les tuer, et votre enfant avec, tous…” »
« Les hirondelles ne reviendront plus,
Où s’en vont les enfants du temps qui passe ?
Où sont-ils les enfants du temps passé ?
Il était une fois, mais il ne sera jamais plus…
Adieu, Centre Familial de Jeunes de Vitry
Repose en paix…
Mais…
Les vers de terre seront toujours amoureux d’une étoile. »
JACQUES LADSOUS

N’ayons pas peur des enfants, Claire Colombier. Éditions Matrice

Ce livre est paru en septembre 2007 « dans un contexte agité depuis plusieurs mois par les réactions à un rapport de l’inserm sur le dépistage précoce des troubles du comportement ». Mais il avait été rédigé avant : il est le témoignage tranquille d’une pratique dans le social, pratique soutenue par une pensée nourrie de psychanalyse.
Dans ce livre, Claire Colombier fait part de son expérience de psychologue clinicienne dans des crèches ; elle donne de nombreux exemples de situations où elle est intervenue ; elle analyse avec précision sa place et celle de chacun : enfants, personnel, parents. Elle le fait dans la belle langue qui est la sienne, sans « langue de bois ». À cette place la question qui lui est posée le plus souvent, et qu’elle choisit de développer dans ce petit livre, est celle de l’agressivité des enfants : les enfants sont violents, ils ne sont plus ce qu’ils étaient ! Au cas par cas, elle nous montre comment la violence des enfants fait peur, aux autres enfants bien sûr, mais aussi aux adultes, et comment une observation fine permet de donner un sens à ces comportements qui le plus souvent disparaissent quand ils ont été entendus, compris, mis en mots. La peur des adultes, personnel ou parents, peut être entendue de la même façon.
Claire précise : la violence n’est pas un phénomène massif dans les lieux d’accueil de la petite enfance ; mais lorsqu’elle se produit, elle entre en conflit avec l’image toujours présente de l’enfant innocent, de l’enfance idéale que nous portons en nous. À l’inverse, elle cite le pédiatre et psychanalyste Winnicott : « À l’origine l’agressivité est presque synonyme d’activité, une tendance innée à grandir et à maîtriser la vie, ce qui semble être le caractère de toute chose vivante. » Or l’enfant de moins de 3 ans dispose de peu de langage, même s’il est depuis toujours dans le langage. « Ses gestes s’inscrivent dans un processus de communication non verbale qu’il revient à l’adulte de mettre en mots pour que l’enfant apprenne à s’exprimer autrement. » À propos de ce langage préverbal, l’auteur cite les travaux du Pr Montagner, éthologue.
La force pulsionnelle qui est à l’origine des actes dits « agressifs » ou « violents » est à canaliser, à humaniser, dit Claire Colombier. « Ce dernier terme a le mérite de mettre l’accent sur le propre de l’homme, le langage. » À ce propos l’auteur fait une mise au point utile : on nous a démontré qu’on pouvait parler aux enfants, qu’il fallait leur parler, mais ce précepte s’est retourné contre eux : dès lors qu’on leur a expliqué quelque chose, ils n’ont plus qu’à obtempérer, sans considération pour leur vie psychique interne. L’auteur propose donc d’abord une écoute ; écoute des différents professionnels qui observent l’enfant, de l’enfant lui-même, et le plus souvent possible des parents. Cette écoute permet un passage progressif à un langage plus articulé.
Pour ma part j’ai été sensible aux conditions que Claire Colombier met à la possibilité de ce travail. « Le travail que peut faire un psychologue en crèche dépend en partie de son contrat de départ, de ce pour quoi il a été embauché et du temps qui lui a été accordé. » En particulier un temps suffisant pour être lui-même en accès direct avec les enfants, pour que les enfants aient la possibilité de repérer cet adulte qui n’a pas d’autre tâche que l’écoute, ce qui leur permet parfois de formuler avec les moyens de leur âge une demande.
La parole n’est pas magique : elle suppose une vraie attention à l’enfant pour être juste ; sinon elle est dévalorisée et l’être humain, si jeune soit-il, perd confiance dans la dimension du langage. Ce livre démontre qu’on peut aussi restaurer cette confiance dans le langage et que la place de ce sujet parlant dans la société en est transformée : cette constatation est probablement vraie dans d’autres lieux que les crèches.
ANNIE SOTTY

Droits des usagers et citoyenneté. Réel contre-pouvoir ou collaboration aseptisée ? Revue Empan, n° 64, déc. 2006

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ce dernier numéro de la revue Empan, consacré aux droits des usagers. Il est en effet important, aujourd’hui où les mots sont porteurs de transformations, de se demander s’ils servent une réalité nouvelle, ou s’ils contribuent au gargarisme républicain dont le peuple a besoin de temps à autre pour se donner l’illusion de la démocratie.
Trois groupes d’articles constituent l’essentiel de ce dossier :
– le premier groupe s’intitule « Des droits nouveaux ou une citoyenneté reconnue ? ». Il y a belle lurette que ces droits ont été énoncés, répertoriés, enchartés et que nous proclamons, la main sur le cÅ“ur, que le droit commun s’applique à tous, de la même façon. Ce n’est pas parce qu’ils sont aujourd’hui affichés dans les institutions et services, remis aux usagers quand ils sollicitent une aide ou un service, que pour autant ils se traduiront par une véritable reconnaissance. La dignité, cela ne se proclame pas, cela se vit.
« Aujourd’hui il s’agit de prendre en compte la demande de l’usager, mais pas toute, car c’est la professionnalisation des travailleurs sociaux qui leur permettra d’analyser les besoins de l’usager, très souvent différents de la demande. La nouveauté, c’est que tout cela devra se faire par la négociation avec lui et non plus par composition, au nom d’une politique publique bien établie. Cela change tout le rapport à l’usager, mais cela ne va pas sans risque » (article de J. Sanchez, p. 22).
Cela conduit bien sûr, comme l’écrit P. Gauthier à propos de l’hôpital, à des obligations nouvelles concernant la sécurité (prévention des infections nosocomiales), la qualité des rapports humains, l’information utile – sans que pour autant nous passions de l’usager réifié à l’usager déifié. D’où l’importance de réhabiliter la clinique, l’observation qui permet à l’usager de se sentir exister, d’être partie prenante, ni tributaire ni renvoyé à son inconsistance ou à sa révolte. En ce sens, l’action sociale est au premier rang d’une pratique de l’exercice démocratique (Denise Ventelou).
« Le temps est venu de favoriser le développement des capacités d’action collective autonome des personnes concernées par un enjeu d’action sociale » (p. 91).
– Le deuxième groupe s’intitule : « Une place interrogée ou des pratiques transformées ». J’aurais envie personnellement de mettre et à la place de ou, car pour obtenir le résultat recherché, passer du « dépendant » au « citoyen », il faut à la fois l’un et l’autre, clarifier le statut de soignant, des accompagnateurs de toutes catégories qui devraient, dans leurs diversités, concourir à permettre l’identité de la personne et son inscription sociale, mais aussi clarifier le rôle des traitements, des propositions d’aide et de soutien, et de s’y atteler courageusement en mettant ensemble nos regards, nos modes d’action, sans attendre d’y être plus directement conviés, voire obligés par des procédures que nous n’aurions pas intériorisées.
« Je veux avoir la naïveté de croire que tout peut changer, que ce changement, cette ouverture, ce nouveau regard à susciter, dépendent un peu de nous », écrit Michèle Lourde (p. 73). C’est là que prennent place les innovations, les audaces, les apports de réciprocité qui transforment le rapport dominant/dominé.
– Nous en arrivons tout naturellement au troisième groupe qui s’interroge sur l’existence d’un « nouveau pouvoir », et d’une « autonomie mise en pratique ». Là, les exemples fourmillent de mises en place nouvelles ou anciennes réaménagées, qu’il s’agisse des groupes d’entraide mutuelle, les gem (Michel Drancourt), d’associations où se retrouvent côte à côte familles, usagers, professionnels tels que Braque à Toulouse, née de la catastrophe de 2001, Advocacy France et ses antennes régionales porteuses des espaces de convivialité, les Services d’accompagnement à la vie sociale (souvent incompris des pouvoirs publics), toutes structures et organisations où l’usager est co-auteur de son développement, collaborateur de ceux qui l’accompagnent, instigateur et bénéficiaire des recherches entreprises le concernant, lui et d’autres, ailleurs, dans d’autres circonstances.
Si ce slogan n’avait été galvaudé au cours des campagnes électorales, j’aurais bien repris en l’adoptant à notre travail : « Ensemble, tout est possible ! » Mais « le citoyen-usager est encore à venir. Mais son avènement ne peut résulter que de la conjonction de lois nouvelles, d’engagements militants et de jeux stratégiques pertinents. Prendre au sérieux la notion d’usager oblige à transformer en profondeur les pratiques sans renier sa fonction professionnelle : c’est un pari qui n’est ni facile ni gagné » (p. 12).
JACQUES LADSOUS

Cent mots pour être éducateur, dictionnaire pratique du quotidien, Philippe Gaberan. Toulouse, érès, 2007, 150 pages,10 €

Je doute que les tenants de l’administration, de la gestion pure et dure et de la gouvernance aient une quelconque envie de s’attarder dans ces pages. Elles ont l’inconvénient de montrer le métier d’éducateur par une face très escarpée, à partir de la plus haute exigence, celle qu’on se donne à soi-même. « Le souci de l’Autre est la finalité première de l’intervention éducative, la connaissance de Soi en est la seconde. » Il y a là présence d’une éthique sans concession, tendue à l’extrême : il ne nous prend pas en traître, Gaberan, il l’annonce dès le titre de son ouvrage, puisque c’est bien « d’être éducateur » qu’il s’agit, tout un programme. Un programme dans lequel beaucoup ont échoué et des tas d’autres sont encore à la peine.
L’auteur semble avoir trouvé le portail d’entrée, à moins que ce ne soit un portillon, ou un passage de service : celui des mots, les mots à dire et les maux à écrire. « Et c’est bien parce que la relation éducative touche au ressort de l’être, écrit-il, et qu’elle est plus complexe que ce à quoi la résume l’évidente simplicité des actes posés au quotidien que les éducateurs doivent trouver les mots pour dire ce qu’ils font et mettre du sens sur leur pratique. »
Si j’étais formateur dans une école d’éducateur, je crois que je mettrais à l’ordre du jour d’un séminaire d’une année la lecture de ce petit livre, page après page, chapitre après chapitre, non pas pour en assimiler le contenu sans distance aucune, non pas pour en faire une quelconque analyse, mais pour faire de chaque mot si bien choisi l’objet d’un commentaire. Celui-ci aiderait chacun à habiter ses propres mots et ses propres pratiques.
C’est dire qu’avec cette Å“uvrette qui n’a l’air de rien dans sa tenue modeste et sa collection modeste, avec son air innocent de dictionnaire ou de minimémento qui se contenterait d’égrener des mots utiles ou usuels, Gaberan soulève des questions plus qu’embarrassantes, dont beaucoup sont les passages obligés de notre métier (qui n’ont rien à voir avec les « référentiels ! »). Il y a là, sans aucun doute, le tour de main d’un initiateur et d’un transmetteur qui a plus d’une astuce dans son sac (j’aime beaucoup l’histoire du métier simple comme bonjour, le bonjour de l’éducatrice qui met tout ce qu’elle sait et tout ce qu’elle sent dans un bonjour qui est la question clé de l’accueil d’un enfant), qui sait passer d’un exposé brillant sur la praxéologie (la science des actes) à l’évocation de la rencontre choc entre Philippe Pinel et Jean-Marie Gaspard, qui a la capacité peu évidente de nos jours de se tenir à bonne distance des théories sans se laisser absorber par l’une d’entre elles, « sans parti pris idéologique et avec la capacité de puiser de la même façon dans les théories freudiennes, piagétiennes ou systémiques », qui a la capacité de placer les actes de l’éducateur dans leur dimension politique (« La simplicité, dit-il, est le pendant de l’ordre ; elle travestit l’efficacité, qui n’a jamais eu sa fin en elle-même, pour se faire l’icône de la conformité à un ordre imposé de l’extérieur »), mais aussi clinique.
Lorsqu’on a feuilleté « la différance » puis « la différence », « le regard », « la ressemblance », « la naissance », « le grandir », « le père », « l’intimité », « l’attachement », et bien d’autres mots pleins de bonnes surprises qui se succèdent tout au long des cent cinquante pages, on se prend à y retourner un deuxième coup, aller voir de plus près comment les choses s’emboîtent et se renvoient, s’articulent, s’impliquent et se superposent, et ce qu’on en retient pour soi-même, en faire un collier de sens. Et voilà un jeu de mots qui vous « remet en je » dans votre quête.
Cela étant, je ne suis pas tout à fait convaincu que l’auteur adhère totalement à la phrase de Camus citée deux fois, au début et à la fin de l’ouvrage, comme son alpha et oméga, comme conviction définitive qui n’appellerait pas le débat : « Il n’est pas sûr que notre époque ait manqué de dieux […]. Il semble bien au contraire qu’elle manque d’un dictionnaire. » À le lire, Gaberan, et tout ce qu’il énonce de la posture et de l’imposture de l’éducateur, il me semble qu’il est plus croyant ou fervent qu’il veut bien le dire, et que pour lui-même un bon dictionnaire ne saurait suffire.
JEAN-FRANÇOIS GOMEZ

Micropolitiques des groupes, pour une écologie des pratiques collectives, David Vercauteren, en collaboration avec Thierry Müller et Olivier Crabbé. Éditions HB

Conflits de pouvoir, scissions, psychologisation, routines… Autant de mots qui nous reviennent et marquent les histoires de groupes, aujourd’hui comme hier, comme une ritournelle qui ne nous lâche pas : « Eh oui, c’est toujours comme ça ! »
Mais de ces histoires, de ce qui a rendu possibles ces « pentes » collectives, qu’en savons-nous ? N’y a-t-il pas des savoirs à cultiver pour les conjurer et activer d’autres devenirs ? Et que se passera-t-il le jour où une culture des précédents se mettra à circuler de groupe en groupe ?
Ces questions qui s’actualisent aujourd’hui nous viennent au départ d’un étonnement surgi voici dix ans lors d’une expérience collective : que s’est-il passé, pour que ceux et celles qui reprennent le geste d’une résistance se trouvent démunis de mémoire, contraints à recommencer de zéro et à bien souvent se prendre les pieds dans le même tapis que leurs aînés ?
Ce dont on avait besoin hier et qui nous manque encore aujourd’hui, ce n’est pas une pensée héroïque mais une pensée de la fragilité, attentive aux mouvements, aux signes et aux forces qui saisissent les pratiques collectives. Attentive également aux façons dont un groupe apprend de son expérience et invente chaque fois localement des manières de faire, des techniques – comment il prend acte de cette vérité qui l’oblige : la bonne volonté ne suffit pas, car l’on n’est pas groupe, on a à le devenir.
L’objectif des auteurs est d’activer une mémoire et d’ouvrir à une culture des précédents. Le livre s‘agence autour d’une vingtaine d’entrées que l’on parcourra d’un mot clef à l’autre (rôles, silence, scission…) ou selon deux itinéraires proposés, pour un groupe qui débute ou pour un groupe en crise. Chaque entrée rapproche du problème abordé (pouvoir, souci de soi…) des fragments de récits d’expériences, des éléments de théories (G. Deleuze, M. Foucault…) et des propositions pratiques (des « recettes » au sens commun du terme).
Micropolitiques des groupes a été écrit par David Vercauteren avec la collaboration de Thierry Müller et Olivier Crabbé. Tout trois ont participé à diverses expériences collectives, entre autres celle du Collectif sans ticket (cst-Belgique) et sont membres du Groupe de recherche et de formation autonome (grefa). C’est à travers ce dernier, suite à l’évaluation et à l’autodissolution du cst en 2003, qu’ils ont entrepris ce « pas de côté » sur l’écologie des pratiques collectives.
FRANÇOIS BOUCHARDEAU

Toxicos. Le goût et la peine, Patricia Bouhnik. La Découverte, 2007

Voici une approche à la fois sociologique et ethnologique des toxicos du Nord parisien, ceux dont il est souvent question dans les médias ou dans les échanges attristés du travail social, ces utilisateurs dépendants du crack et de l’héroïne objets de stigmatisation sociale, de chasse répressive et de programmes d’accompagnements souvent plus liés aux représentations politiques, sociales et médicales qu’aux réalités des personnes.
Cette approche par les sciences sociales permet de montrer que ces toxicos sont des humains comme les autres avec leurs plaisirs, leurs quêtes, leurs passions, leurs fantômes aussi, leurs erreurs, leurs échecs. Voici la grande richesse de ce livre : montrer l’humanité des toxs, des défoncés, par une approche et une description neutres de leurs vies et pas simplement par une appellation politiquement correcte d’utilisateurs de toxiques.
Mais qui dit approche neutre ne dit pas enjolivement. La détresse, la déchéance, le vide, la mort sont présents en permanence dans les analyses et les récits. Si les personnes sont situées dans leur humanité, il s’agit bien de personnes en grande souffrance. Rien d’attirant dans le tableau, bien loin des descriptions et des représentations parfois si attirantes à l’égard d’une marginalité si belle. Une ethnologie et une sociologie du désespoir et de la peine, le goût n’étant qu’un lointain souvenir même s’il est toujours présent dans la fugacité de l’instant de la prise.
Reste la question de l’utilisation, de la fonction de ce livre pour les professionnels de l’accompagnement des toxicos. Il est évidemment utile pour qui veut questionner ce qu’il fait, ce qu’il sait et pense par le pas de côté qu’il propose par rapport au registre éducatif ou soignant. Il peut l’être également pour des jeunes professionnels en formation, qu’il s’agisse de formations sociales ou médicales, pour autant que sa lecture soit accompagnée par une personne d’expérience. Car on ne plonge pas ainsi dans le bain de l’extrême souffrance sans guide et sans garde pour soi-même, le risque étonnant et paradoxal de la fascination étant toujours possible. Mais alors, pour qui veut s’en emparer comme outil de formation, quel outil !
FRANÇOIS CHOBEAUX ET PASCAL COURTY

Résurgence, Fernand Deligny. Fernand Deligny, Œuvres, Paris, Éditions L’Arachnéen et Deligny et les tentatives de prise en charge des enfants fous (1968-1973), l’aventure des Cahiers de l’Aire sous la direction de Pierre Boiral, Georges Bourdouil, Jean Milhau, éd. érès, coll. « L’éducation spécialisée au quotidien », 2007

Nous avons eu largement l’occasion d’évoquer dans la revue vst le travail et l’Å“uvre de Fernand Deligny. Celui-ci était présenté dans la dernière livraison du Monde de l’éducation, auprès de Freinet, Fernand Oury, Maria Montessori, Janus Korczak, comme l’un des pédagogues qui ont marqué le siècle (Le Monde de l’éducation, juillet-août 2007, « Une autre école »). C’est avec une grande satisfaction et beaucoup de curiosité que nous saluons la sortie d’un Fernand Deligny, Œuvres, aux éditions L’Arachnéen, somme établie et présentée par Sandra Alvarez de Toledo, avec des textes de Michel Chauvière, Annick Ohayon, Anne Querrien, Bertrand Ogilvie, Jean-François Chevrier, accompagné d’un ensemble d’illustrations qui conviennent bien au sujet traité, et notamment la notion de trace, si importante chez l’éducateur-poète.
Un ouvrage qui fait largement allusion aux expériences cinématographiques et graphiques, à la démarche d’écriture, à l’histoire de vie de ce chercheur des confins, depuis l’hôpital d’Armentières, l’expérience de La Grande Cordée, son travail dans les Cévennes auprès des enfants autistes dans la dernière période de sa vie.
On notera aussi avec intérêt la diversité des auteurs qui participent à cette « réhabilitation » : une historienne de l’art, un enseignant en psychologie, un psychanalyste et professeur de philosophie, un sociologue, un sociologue-urbaniste. Comme si l’impact de ses recherches n’appartenaient plus déjà à la seule éducation spécialisée, dépassait largement son angle habituel de vision et ses centres d’intérêt.
Le « retour » de Deligny, sa pensée obstinée et sa pratique décapante, à moins de dix ans de sa disparition en 1996, comme la sortie d’un autre ouvrage sur l’aventure des Cahiers de l’Aire, paru chez érès, prennent valeur de signe. Nous aurons sans aucun doute l’occasion d’évoquer ce que peut encore apporter aux chercheurs et praticiens d’aujourd’hui cette pensée puissamment originale à l’occasion de la sortie effective de l’ouvrage le 20 septembre.
JEAN-FRANÇOIS GOMEZ
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