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S'inscrire Alertes e-mail - VST - Vie sociale et traitements Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezFemmes victimes de violences extrêmes en Algérie[1] [1] Exposé introductif au colloque de clôture du projet anima :...
suite
AuteurRachid Aït Si Selmi du même auteur
Président de clef1
Je tiens tout d’abord à rendre hommage et à remercier la Commission européenne qui a permis l’existence du projet anima ouvert sur la ligne de crédit “Droits de l’homme” afin d’aider des femmes victimes de violences extrêmes en Algérie.
Permettez-moi de rappeler les étapes qui nous ont conduits jusqu’ici.
En ce qui me concerne, en tant que président de clef, j’ai souvent affirmé et répété que si je me suis investi dans cette action, c’est d’abord pour moi-même : les personnes aidées n’ont pas à s’estimer en dette à mon égard.
À l’époque de la décennie noire, je travaillais en tant que psychologue clinicien en psychiatrie et pédopsychiatrie au centre médico-psychologique de La Courneuve (Cité des 4000, Seine-Saint-Denis). J’avais affaire à des populations d’origine étrangère, majoritairement algériennes. Les nouvelles alarmantes venant d’Algérie faisaient violemment irruption dans leur existence et entraient en résonance avec d’autres difficultés liées à leur travail thérapeutique et à leur accompagnement social.
Mes collègues, amis et relations, inquiets et perplexes quant à l’Algérie, m’ont sollicité pour chercher des explications et un modèle d’intelligibilité devant ce qui leur apparaissait comme opaque par manque d’informations fiables.
Paradoxalement, de l’autre côté de la Méditerranée, je ne me sentais pas du tout à l’abri. Ces interpellations me mettaient dans une situation d’impuissance et d’incapacité à rendre compte de ce qui se passait.
En effet, durant la « décennie noire », avec sa cohorte de violences aveugles dirigées contre le peuple algérien et plus particulièrement contre les femmes, j’étais assailli par les nouvelles venant d’Algérie. J’ai alors souvent éprouvé des sentiments étranges où se mêlaient sidération, impuissance, révolte, assorties d’un profond malaise qui m’a souvent laissé sans voix et sans concepts pour penser la situation de facto. J’étais “impuissanté”, atteint dans ce qui est humain en nous : la capacité d’agir.
2 Participer et soutenir le projet anima m’a permis de retrouver, à mes yeux, ma qualité d’être humain car, Mesdames et Messieurs, qu’est-ce qu’un être humain si ce n’est un être capable d’agir ? d’agir sur son environnement, sur sa vie, sur les événements, fussent-ils tragiques, de savoir transformer les situations sans être obligé de les subir.
3 Ici me vient à l’esprit l’exemple de l’enfant auquel son médecin vient d’infliger une injection et qui, rentré à la maison, va faire une piqûre à son ours. Dans l’après-coup, il va redevenir actif et se rétablir psychiquement en élaborant le traumatisme subi. C’est dans cette dimension symbolique, entre autres, que l’être humain peut exister dans l’agir.
4 Maintenant, en si peu de temps, il me sera très difficile de rendre compte du travail accompli par les différents acteurs, de la richesse de leur réflexion, de leur créativité et de leur engagement. Je passerai la parole à chacun pour qu’il puisse témoigner de façon plus approfondie de son action.
5 Cependant, dans une tentative de compréhension, il m’apparaît nécessaire de dire en quelques mots ce que le projet anima m’a incité à remettre à l’ordre du jour, et pour cela je vais suivre un fil rouge : la dimension symbolique.
6 Cette notion condense et éclaire bien des aspects concernant l’humain en nous et c’est bien la problématique qui nous concerne ici. Eu égard à ma formation et à mon expérience, je vais adopter l’approche psychologique et situer mon intervention dans ce champ.
7 À cette étape de l’exposé introductif, il me semble important de revisiter et d’expliciter très brièvement cette notion de « symbolique » dans la mesure où les violences extrêmes infligées à des femmes mettent en pièces la dimension symbolique constitutive du sujet humain.
8 Je vous rappelle ici les deux lois fondamentales qui fondent l’humanité : la prohibition de l’inceste et l’interdit de meurtre. Paradoxalement, ce sont des interdits qui autorisent. Leur dimension « symboligène », au sens de Dolto, est très importante.
9 Contrairement à l’animal, l’être humain met de nombreuses années à grandir, à se développer et à se constituer comme Sujet. Il va advenir dans un univers symbolique et langagier qui lui préexiste, dont il va se servir pour dire à son tour, pour prendre la parole. Il est inscrit dans une filiation, il a un nom. Il s’inscrit dans un système de parenté fondé sur la prohibition de l’inceste. Cet interdit fondamental, loin de restreindre le sujet, lui ouvre la possibilité d’échanges : c’est la Loi symbolique. Il en va de même pour l’interdit de meurtre que j’aborderai plus loin.
10 Don et contre-don sont les échanges qui permettent au lien social d’exister. Le sujet va se déployer en lien avec les autres, dans la culture et l’universel où il va se situer et prendre la parole.
11 L’interdit, en tant qu’il est de l’ordre de la loi symbolique et qui oblige à l’échange, autorise le Désir.
12 Sur l’Olympe, Zeus, dans sa toute-puissance, s’ennuie. Pour éprouver des passions, il est obligé de se déguiser et de venir frayer avec les hommes afin de goûter aux délices du Désir.
13 Il en va de même pour Caligula qui, dans son pouvoir absolu et sans limites, dans sa folie meurtrière, va exiger qu’on le tue pour enfin être libéré par la mort.
14 Mais reprenons notre fil rouge.
15 Ces violences transgressent aussi un autre interdit radical, de l’ordre de la Loi : l’interdit de meurtre. Cet interdit est une loi fondatrice d’humanité ; elle enracine le sujet dans le langage. C’est un interdit qui ouvre à la parole et à l’échange, et qui prohibe le passage à l’acte, pour permettre au registre du langage d’avoir lieu.
16 Nous pourrions développer davantage ce registre symbolique et parler des autres dimensions qu’il implique :
- la notion de temporalité : condition universelle et nécessaire de toute connaissance ;
- la question de la mort et de la finitude : l’être humain effectue des rites funéraires afin qu’un travail de deuil puisse avoir lieu et que la vie gagne. Ainsi, nous gardons le souvenir des morts dans la parole et le monde symbolique.
Comme l’a dit Pierre Bourdieu citant un proverbe kabyle : « Citer, c’est ressusciter. » Antigone constitue un exemple éclairant de cette problématique du deuil, et de la séparation du monde des morts de celui des vivants.
17 Le corps habité par la parole n’est pas réductible à sa matérialité, il la transcende, les êtres humains étant toujours en lien les uns avec les autres.
18 Un autre aspect mérite d’être signalé au passage et met en exergue la dimension symbolique chez l’être humain : il concerne la nécessité de la présence d’un autre être humain pour devenir sujet à son tour. Cet « autre » est en position de toute-puissance : la mère, ou le personnage maternant, pense pour lui, parle pour lui, demande pour lui, s’identifie à ses besoins.
19 Dans sa prime enfance, le sujet n’a pas de Moi. Afin de se développer, il va s’étayer sur sa mère en position de moi auxiliaire. Dans un corps morcelé au départ, il aura un énorme travail à accomplir pour construire son image corporelle et constituer sa mère comme autre, distingué(e) de lui. Ainsi, très progressivement, il va s’affranchir de sa tutelle et accéder à son identité par un travail de séparation/individuation.
20 Pour compléter le tableau, l’enfant constitue, dans le même mouvement, son identité.
21 Ce long détour m’a paru important, car il permet de rappeler et de situer l’être humain dans sa complexité, et surtout dans sa singularité. Si nous présentons tous des caractéristiques communes, chacun de nous est une personne unique avec une histoire personnelle et une expérience qui ne ressemble à aucune autre. L’être humain est à penser au singulier, bien qu’il soit toujours en lien avec les autres. Nous nous entourons aussi de valeurs de référence qui nous servent de certitudes pour nous arrimer à l’existence : ce sont des certitudes d’être.
22 C’est au regard de ces différents repères qu’il me semble important de situer la violence extrême dirigée contre l’autre, les autres – et plus particulièrement l’autre qui est femme. Cette transgression précipite le sujet dans le chaos, le désarroi et la souffrance. La personne victime a mis de nombreuses années à construire son Moi, y compris ses symptômes (au sens psychanalytique de ce terme), et ce cataclysme menace de l’anéantir. C’est tout cet équilibre que la violence extrême vient balayer d’un seul coup.
23 Le Moi, au sens freudien, instance de compromis, résulte de nos identifications successives. C’est une instance essentiellement narcissique, qui représente l’intérêt de toutes les composantes du psychisme. Le Moi est en contact avec la réalité dont la perception peut être parfois déformée par les symptômes.
24 Dans les violences extrêmes, c’est cette instance-là du sujet qui vole totalement en éclats, le miroir identitaire est brisé, l’équilibre est complètement rompu.
25 Cette violence – qui fait intrusion dans l’intimité du sujet – réduit à néant tous les repères et rien ne peut aider le sujet à se servir des ressources de gestion des émotions habituellement disponibles, par le trop d’angoisse que cela génère.
26 Comme dit Michèle Barrus : « Le trauma déchire le maillage symbolique, le tissage langagier capable de retenir la pulsion. Le trauma est une violence subie, il consiste en une effraction de l’unité subjective psychosomatique du sujet. » Elle ajoute : « L’extérieur s’engouffre dans l’interne, fracassant les frontières entre dedans et dehors, violant l’étanchéité du Moi, détruisant l’équilibre du sujet et le livrant au désordre et à la souffrance. »
27 Dans l’idée de trauma, il y a l’idée d’une effraction, d’une lésion extrême. Les pulsions se déchaînent, les réactions du sujet sont désordonnées : repli sur soi, attaque, fuite, autodestruction.
28 Le Moi ne se défend plus par des conduites organisées et adaptées. Débordé, il laisse l’angoisse s’amplifier et la panique s’installer.
29 Le trauma étant effraction de l’intime, l’intimité est battue en brèche, la blessure toujours béante et le trauma toujours présent, actuel et agissant. Le sujet saccagé par le trauma ne peut plus donner sens à ce qui lui arrive, ne peut plus arrimer sa parole à la dimension symbolique.
30 J’ai insisté sur l’importance de la parole, indispensable pour que la personne exprime sa souffrance. Devant le sentiment de honte qu’elle éprouve, souvent la personne se tait, en relation avec la réprobation sociale et le rejet, réel ou supposé, de son groupe d’appartenance. Le silence et le déni sont alors de mise.
31 Devant les violences extrêmes, de nombreux auteurs ont noté cet autre paradoxe qui se traduit par une inversion des rôles : la victime éprouve de la culpabilité.
32 Comme l’a expérimenté et écrit Bruno Bettelheim, un lien s’instaure souvent entre victime et bourreau.
33 Le fait que l’autre, le bourreau, ait droit de vie et de mort sur la victime acquiert une importance émotionnelle considérable vécue par chacun. Des sentiments ambivalents, d’attachement et de crainte, renvoient aux relations précoces de l’enfant.
34 Comme je l’ai dit plus haut, sommé de répondre aux questions soulevées par la décennie noire, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à d’autres événements où la violence extrême s’est déchaînée. L’exemple de la Shoah m’est venu à l’esprit, même si ce n’est pas exactement la même chose, la Shoah ayant été planifiée par un régime fasciste nazi dans une société développée. De mon point de vue, il ne s’agit pas de reprendre à mon compte l’idéologie de la hiérarchie victimaire, mais d’insister sur l’horreur de la violence quelle qu’elle soit.
35 Devant ces massacres, la raison, le langage, le symbolique sont inaptes à rendre compte de telles pratiques et plus particulièrement pour les Algériens musulmans, croyants, frères dans l’islam, armés de la « foi du charbonnier » et confrontés à des massacres perpétrés au nom d’Allah.
36 On ne finit pas de parler de tous ces massacres, car la répétition et la pulsion de mort y sont à l’œuvre, sans dimension symbolique pour venir à la rescousse et les penser.
37 Avec les violences extrêmes, l’autre est ravalé au rang de chose, il est réifié et destitué de sa position subjective.
38 Tout au long du déroulement du projet anima, et à partir des échanges que nous avons eus avec les différents intervenants, nous avons pu relever quelques points caractéristiques susceptibles de rendre compte de ces pratiques.
39 Je laisserai à chacun le soin d’expliciter plus avant ce qu’il a accompli.
40 Chacun, à sa mesure, a engagé son désir dans cette action avec compétence et professionnalisme. La démarche adoptée est pragmatique, centrée sur le travail avec la personne dans sa singularité, et sur celle-ci, dans le respect de cette personne et de ses symptômes.
41 Il est important de rappeler avec insistance que ces femmes n’ont aucune dette à notre égard, ce projet ayant été financé.
42 Ce travail a été accompli avec un souci clinique évident, au cas par cas, et dans une attitude ouverte.
43 Les problèmes rencontrés ont été analysés et réfléchis en équipe institutionnelle : accès aux soins, accès aux droits, aide juridique, insertion sociale ou professionnelle, aide aux enfants et surtout tentative de situer les responsabilités respectives, etc.
44 La réflexion sur les pratiques, où sont explicités les outils d’analyse, la supervision et la formation, s’est avérée, là plus qu’ailleurs, comme une nécessité technique absolue afin de prendre en compte la diversité des situations rencontrées.
45 Tout au long de ce travail, la préoccupation des intervenants aura été d’écouter les personnes dans leur singularité, et non pas uniquement au niveau du vécu commun de violences extrêmes subies et des traumatismes qui en découlent.
46 D’écouter sans a priori, sans jugement, dans une approche à la fois bienveillante et distanciée.
47 Les mettre en position de choisir est apparu comme une approche essentielle. Chacun, avec sa créativité propre, avec l’aide de l’équipe, se devait de créer des espaces de possibles dont la personne pourrait se saisir ou non.
48 Écouter, évaluer, accompagner, en fonction de la problématique de chacun, a obligé chaque intervenant à une créativité originale inégalée et adaptée aux pratiques locales.
49 Dans un contexte de passion, les différentes équipes ont dû rester vigilantes et s’appuyer sur une éthique où le respect de la personne fait loi.
50 Comme dit Françoise Drogoul, de Médecins du monde : « Si les victimes ont besoin d’aide, elles ont aussi besoin de justice. La justice apparaît comme une condition nécessaire à la réparation des traumatismes. » Cette reconnaissance sociale peut contribuer, de façon substantielle, à reprendre pied dans la vie.
Notes
[ 1] Exposé introductif au colloque de clôture du projet anima : « Le rôle de la société civile dans la prise en charge des femmes victimes de violences extrêmes », Alger, le 23 mars 2006. Ce colloque a été interdit, ce jour-là. Il n’a été prononcé que le 30 novembre 2006 à la fondation privée, Friedrich Ebert.
POUR CITER CET ARTICLE
Rachid Aït Si Selmi « Femmes victimes de violences extrêmes en Algérie », VST - Vie sociale et traitements 4/2007 (n° 96), p. 119-124.
URL : www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2007-4-page-119.htm.
DOI : 10.3917/vst.096.0119.




