2007
Vie sociale et traitements
Livres et revues
Livres et revues
L’usager au centre du travail social., Le travail social confronté aux nouveaux visages de la pauvreté et de l’exclusion, Décloisonnement et articulation du sanitaire et du social, Conseil supérieur du travail social
Éditions de l’École nationale de la santé publique.
Ces trois rapports de groupes de travail du Conseil supérieur du travail social viennent d’être publiés par les éditions de l’École nationale de la santé publique.
Les méthodologies et les formes de présentation sont semblables : à partir d’une question posée en quelques pages, un groupe de travail constitué de membres du csts est constitué. Il peut intégrer des « non-membres » experts, il peut rencontrer des personnes et des structures, procéder à des auditions… Cela conduit à ces « rapports » destinés au ministre chargé des Affaires sociales, président de ce conseil. On y trouve une réflexion sur la question posée, une définition de l’objet à travailler, une revue des travaux antérieurs, les comptes-rendus des rencontres et échanges du groupe, et des préconisations.
La rédaction est toujours claire, on n’est pas devant un patchwork d’écritures multiples mais bien devant la mise en forme « unique » d’une pensée collective.
Ces trois documents sont d’une grande richesse, qui devrait intéresser aussi bien les professionnels de terrain, les encadrants que les formateurs. Les concepts y sont cernés avec rigueur, les divers points de vue confrontés et discutés, et les préconisations particulièrement adaptées.
C’est ce dernier point qui reste cependant à discuter, non pas sur la forme ou le fond, mais sur l’usage qui en sera effectivement fait. Certes, ces préconisations, validées par l’instance experte qu’est le csts, sont adressées au ministre. Mais quand on connaît le triste devenir de nombre de rapports publics…
Le csts a totalement rempli son rôle d’instance de référence sur le social dans la conduite de ces travaux. Pour autant, sera-t-il écouté ?
FRANÇOIS CHOBEAUX
Supériorité de l’éthique, Paul Audi, Paris, Flammarion, 2007, 344 p.
J’aime beaucoup la philosophie de Paul Audi. J’avais eu l’occasion en 2005 de présenter son livre Créer dans un des numéros de Vie sociale.
Or ce livre sur l’éthique s’inscrit dans le prolongement de Créer. En effet, si Créer nous démontrait que le propre de l’homme, à travers son activité, est la création, celui-ci nous montre que le moteur de la création est en nous, et que chacun peut y puiser sa force, pour peu qu’il se connaisse, et que, se connaissant, il ne désespère pas de lui-même mais qu’au contraire, sachant ses limites, il soit en situation de les dépasser. Le fondement de l’éthique propre à chacun d’entre nous réside en effet dans le « vouloir-vivre », qui est un art que chacun peut développer, à sa manière. Car il n’y a pas une éthique universelle, mais des éthiques, et qu’il ne faut pas confondre avec la morale.
La morale est une norme qu’une société se donne pour que ceux qui la composent puissent trouver les moyens de vivre ensemble. Elle suppose un référentiel commun. « La signification morale d’une action ne saurait résider que dans le rapport aux autres ; ce n’est qu’à l’égard de ces autres qu’elle devient une valeur morale, et qu’elle peut donc être une action de justice ou de charité, ou le contraire des deux », citation de Schopenhauer dans Les deux problèmes fondamentaux de l’éthique (p. 29).
L’éthique est un rapport à soi. L’éthique s’intéresse à cette tournure qu’il nous plaît de donner à notre vie pour que nous puissions la vivre justement. Or, donner une tournure à sa vie, c’est d’une certaine manière lui donner un sens, le mot sens signifiant toutefois ici : direction, orientation, issue viable : « Le bien moral est le juste ; le bien éthique est le mieux-vivre, c’est-à-dire s’éprouver mieux soi-même, l’art et la manière de se comporter dans la vie » (p. 37).
Cela suppose un certain égoïsme – non défini comme un défaut (ce qui le mettrait dans le registre de la morale), mais comme l’instinct qui pousse l’être vivant à l’existence et au bien-être. Cet instinct s’incarne dans le « vouloir » et ce vouloir est lui-même limité par le pouvoir. Je veux ce que je peux, d’où l’importance de se mieux connaître, pour mieux exister. Est-ce à dire qu’il faut se contenter de l’équation de l’architecture du bonheur parue dans Le Monde du 26 octobre : estime de soi = succès/prétention ? Non, puisque dans cette équation la variable prétention est sujette à évolution. On peut à certains moments excéder ses propres limites pour avancer et conquérir de soi une plus grande estime. Mais nous ne saurions le faire d’une manière désordonnée, le désespoir risquerait alors de nous surprendre sans que nous soyons capable de rebondir sur lui pour repousser les limites de notre mieux-vivre. Car tout dépassement est douleur avant de devenir jouissance : « L’éthique est cette explication avec soi qui permet au moi de reconnaître puis de contenir dans ses limites propres la puissance de son “je peux” » (p. 121).
Et la tâche éthique pourrait bien consister à se sentir « responsable de soi devant soi-même » (p. 203).
Et c’est bien pourquoi l’éthique est plurielle. « Tandis que la personne morale déclare (selon les mots de Nietzsche) : “Bien pour tous, mal pour tous”, le sujet éthique proclame pour sa part : “Ceci est mon bien et mon mal”. C’est que dans le champ de l’éthique, le chemin n’existe pas, comme finit par le reconnaître Zarathoustra. Il y a mon chemin, et il y a aussi le vôtre. Et rien n’empêche que les deux cheminements coexistent sans se porter mutuellement préjudice. Tout est, répétons-le une question d’art de vivre » (p. 301).
Je reconnais volontiers que dans cet ouvrage tout n’est pas d’une lecture facile, mais si l’on sait dépasser les moments où le langage philosophique semble obscurcir le sens général du livre, on ressort de sa lecture avec des clefs de compréhension qui conduisent à une meilleure estime de soi, et à une meilleure capacité de son action (celle-ci devant être entendue comme une capacité de création). Je vous incite donc, futur lecteur, à ne pas vous décourager devant certains passages. On n’a pas besoin d’être docteur en philosophie pour se sentir concerné, voire revigoré, par cette lecture.
JACQUES LADSOUS
Mon corps et ses images, Désir, Juan David Nasio, Paris, Payot, 2007,18 €
« Chacun de nous, écrit l’auteur, se fait une image exagérée de son corps, soit par excès, soit par défaut, ou encore une idée fausse des ressentis internes », telle cette patiente appelée Marie qui avait atteint la limite de 38 kilos et qui voulait encore maigrir pour faire disparaître chez elle toute trace de féminité. Quel statut donner à ce corps qui garantit la continuité de notre existence, qui nous renseigne sur le monde, mais qui, en même temps, est l’objet de toutes les illusions ? Quelle importance lui donner dans le cadre de la maladie mentale et du soin, mais aussi dans notre simple vie quotidienne ?
J.D. Nasio réussit ici l’exploit d’écrire un livre parfaitement précis et technique pour répondre à ces questions trop souvent délaissées par les thérapeutes, et pas seulement les psychanalystes. Il avance de façon méthodique et progressive, avec le souci de se faire comprendre, donnant le sentiment au lecteur d’entendre la voix de l’auteur qui lui parlerait personnellement, qui tiendrait compte de ses résistances et de ses émotions à évoquer un tel sujet. Les psychomotriciens et tous les tenants des thérapies à médiation corporelle y trouveront leurs problématiques essentielles. Ils rencontreront une distinction lumineuse entre l’image du corps et le vieux concept de schéma corporel (p.170), le tout agrémenté de textes choisis et de croquis qui insisteront sur le sujet de façon pédagogique.
Le concept d’image du corps, nous rappelle l’auteur, a été introduit par le psychanalyste viennois Ferdinand Schilder en 1930. Puis s’illustrèrent Wallon, Charlotte Buhler, James Mark Baldwin, Françoise Dolto, Gisela Pankow, et bien sûr, Jacques Lacan. Pourtant, là où le livre est très pertinent, c’est dans son retour aux deux grandes théories qui ont repris le sujet et dont l’originalité est certaine : celle de Jacques Lacan et celle de Françoise Dolto. On voit même, au cours d’une rencontre historique, J.D. Nasio, qui a été un des élèves et proches de Dolto, reprendre le récit d’une certaine discussion entre celle qui était alors Françoise Marette et Jacques Lacan, ce dernier manifestant son grand intérêt pour l’histoire de la fameuse « poupée fleur » (p. 177-183). Mais il y a plus et mieux encore, une certaine façon d’intégrer la question du corps dans la thérapie, de se mettre à son écoute toutes affaires cessantes, d’en faire l’allié qui donne une voie royale à l’inconscient du patient, qui emprunte aussi celui du thérapeute. Cela se voit et même s’entend magistralement dans les deux histoires du « bébé qui veillait à sa mère » et de « la petite fille à la bouche-main », dans ce livre où l’on observe la clinique à l’Å“uvre dans quelques vignettes cliniques bien choisies. Comme l’a magnifiquement évoqué Levinas, opportunément cité dans le livre, le lieu de la rencontre avec l’altérité – on pourrait dire du « choc de la rencontre », ce qu’il appelle « l’épiphanie du visage » (p. 203-204) – prend le chemin du corps. Aussi bien, si Freud avait dit que « le moi existe en nous à l’état inconscient, préconscient et conscient », le mérite de cet ouvrage est d’insister sur une autre dimension introduite par Lacan – un Lacan sans doute plus inspiré par Levinas qu’on ne le dit généralement – qui ajoute : « Certes, le moi existe en nous, mais aussi hors de nous, dans le miroir et dans notre semblable, vibrant tant au dedans qu’au dehors. » À ce point qu’après avoir lu ce livre – lentement comme il se doit – et sans être psychanalyste, et même si Nasio ne cesse de parler en psychanalyste, on en sort avec une attention curieusement redoublée aux phénomènes décrits. Et l’on se prend à « comprendre » cette phrase de l’auteur, pourtant sibylline : « Mon moi est partout, même parmi les étoiles lorsque leur éclat me fascine et m’inspire dans le silence de la nuit » (p. 149).
JEAN-FRANÇOIS GOMEZ
Taire et transmettre, les histoires de vie au risque de l’impensable, Martine Lani-Bayle, Lyon, Chronique sociale, 2006, 190 p., 18 €
Cet ouvrage, adressé dans sa dédicace en « hommage à toutes les victimes de la folie des hommes », est illustré par une image du monument de Lodz (Pologne) érigé à la place d’un camp d’extermination pour enfants de 6 à 16 ans. Des silhouettes d’enfants y semblent désincarcérées, dociles et graciles, arrachées à la pierre, en enfilade. Signe de l’absence, signe de l’effroi que nous laisse encore aujourd’hui cette absence. Devant ce monument visité deux fois, l’auteur a entendu chuchoter à ses oreilles l’innommable
[1]. Dès lors, Martine Lani-Bayle se pose la question : « Que faire de ce qui ne veut pas, de ce qui ne peut pas être raconté – parce qu’échappant non seulement aux mots mais à toute présentation – et qui, pourtant, eut lieu ? » Cette question, c’est le sujet de son livre, qu’elle s’essaye d’approcher de biais d’abord, comme il se doit, à travers un ensemble de textes qui relèvent tantôt du récit de voyage, tantôt du compte rendu d’intervention, de l’album de photographie, du journal, tout cela relu dans l’après-coup. Sujet, qu’elle avait abordé déjà dans une partie de son
Å“uvre – c’était alors la psychologue clinicienne qui parlait, confrontée aux silences des histoires de vie d’enfants
[2], et non la professeure de sciences de l’éducation. Là, il s’agit de la mémoire collective et de ses butées. L’originalité de l’ouvrage, à première vue, pourrait passer inaperçue devant le ton léger d’un voyageur racontant ses impressions tissées d’anecdotes et d’images (et je dois dire qu’au début je m’y suis laissé prendre). De plus, un certain désordre apparent et voulu est accentué par le tassement du texte qui aurait mérité de « respirer » un peu plus, de laisser la place à des blancs, un peu plus d’espace, là où notre propre méditation et nos propres affects sont sollicités sans arrêt. Mais très vite à mesure de l’avancée de la lecture, cette impression s’estompe. Arrivé au terme, on comprend pourquoi l’auteur n’est pas rentré directement dans le vif du sujet. Comme dit Edgar Morin : « Le tragique de toute écriture (comme de toute lecture) est la tension entre son caractère inachevé et la nécessité d’y mettre un point final […] la méthode ne procède pas de l’expérience, mais émerge pendant celle-ci et se manifeste à la fin. »
C’est que pour aborder cette question, si peu présente habituellement dans la démarche des histoires de vie, laquelle fait l’objet d’un cycle universitaire que Martine Lani-Bayle anime à Nantes
[3], l’auteur nous propose rien moins qu’une série de déplacements répétés : va-et-vient entre notre espace national et celui du Japon, notamment de l’Ile d’Okinawa qui fut le théâtre de conflits sanglants pendant la Seconde Guerre mondiale, mais aussi vers la Pologne où naquit le courant des histoires de vie.
La Pologne comme le Japon sont des pays meurtris, chacun pour des raisons qui lui sont propres. On sait que Osaka, par exemple, fut le site historique des batailles du Pacifique où 110 000 soldats Japonais, 140 000 civils, 130 000 Américains périrent. Que 250 000 Polonais furent incorporés malgré eux par la Wehrmacht (p. 36). Ainsi, les juifs exterminés le furent par leur voisin de palier. Aujourd’hui, ils ne reposent même pas dans le même cimetière puisque l’auteur s’étonne à juste raison de voir des cimetières de juifs, et des cimetières de Polonais, ce qui montre qu’on peut difficilement être l’un et l’autre.
Trois déplacements successifs dans l’un et l’autre pays ont été accomplis par l’auteur avec ses équipes. On a affaire au récit de ces rencontres, à l’occasion de colloques universitaires qui ont été à leur tour l’occasion de cours, de fêtes, de spectacles, de moments d’échanges plus ou moins formels. Quelquefois, c’est la difficulté à s’entendre et à communiquer qui ressort, malgré les traducteurs plus ou moins compétents, malgré la bonne volonté, les efforts de chacun. En dépit de l’attitude chaleureuse des hôtes, et notamment les professeurs Olga Czerniawski pour la Pologne et Makoto Suemoto pour le Japon, les malentendus qui s’ensuivent montrent la singularité de ces deux pays, qui se trouvent être à une distance plus proche dans le temps de la Seconde Guerre mondiale et de ses « revenants » que peut l’être le nôtre.
D’abord la Pologne : « Un pays plat, nous dit l’auteur, vous accueillant d’un baise-main, avec partout des photos de pape derrière les vitres, de drapeaux devant » (p. 30). Pays qui n’a pas oublié la guerre et qui en porte encore les stigmates, malgré les constructions – d’ailleurs, on peut voir des croix gammées sur les murs de quelques immeubles. Pays qui cache sa tristesse derrière un visage riant. Une tristesse lente, profonde, qui reprend vite le dessus. « Les lieux ne perdent pas la mémoire aussi vite que les hommes », nous dit l’auteur (p. 36). À Varsovie, les rares magasins ferment à 15 heures et même le samedi après-midi.
Au Japon aussi, les meurtrissures sont encore présentes et visibles. Meurtrissure de la guerre, avec la présence, toujours, des Américains. Mais aussi le fameux tremblement de terre de Kobé qui, le 17 janvier 1995 à 5 h 46 du matin, démolit 180 000 constructions, tua 5 000 personnes et fit 35 000 blessés. Dans le pays du Soleil Levant, derrière la courtoisie habituelle, les malentendus sont encore légion, et le comportement de ses ressortissants fait penser à ces hôtels qui réservent toujours une chambre non traditionnelle aux touristes occidentaux et américains afin d’éviter le scandale des chaussures sur le tatami (chez eux, on se déchausse souvent, et on se met en kimono à l’intérieur de l’hôtel). Timides dans les relations privées, ils peuvent se libérer et s’exprimer avec moins de retenue dans les instances publiques où ils se déchaînent parfois – inversion curieuse de la pudeur et de la timidité.
Quant à la Pologne, paradoxalement, c’est le pays le plus proche, pourtant il reste énigmatique, dissimulant quelque chose d’impénétrable.
Le travail sur les histoires de vie dans les deux pays montrera, à travers des rencontres et croisements intéressants mais souvent difficiles, que les Français partent de l’individualité pour rencontrer le collectif alors que les Japonais font radicalement le contraire. Les Aza-Shi, au Japon, histoires de vie collectives à dominante descriptive, et qui concernent des villages entiers (un peu plus qu’un quartier, un peu moins qu’un village), renvoient à une volonté forcenée, irréductible, de sauvegarder le passé, de sauver la mémoire pour les générations futures. L’expérience de ces Aza-Shi, qui disposent de subventions importantes et qui ne font pas l’objet de publications – on pense à un projet de soutien intergénérationnel quasiment thérapeutique dans un pays qui n’a que très peu recours à la psychologie clinique ou aux psychothérapies, sauf « comportementalistes » –, reste exemplaire. Chez les Polonais, c’est assez différent : on réagit à un passé troublé par des commémorations, des fêtes, des fleurs (les professeurs sont fort mal payés mais en sont recouverts) et des chants. Il existe une tradition du récit et de l’écriture de soi, mais la mémoire est encore lourde.
Le dernier chapitre du livre, qui résume l’enseignement d’une recherche, l’épilogue, suivi d’un glossaire qui permet de retourner aux concepts forts (mémoire, Scordattura ou discordance, secret, sens, silence, etc.), contiennent l’enseignement et la transmission issus de cette expérience. Il s’agit, à mon avis, des vingt pages les plus fortes du livre. Les questions du témoignage oral, des signes, des traces, de l’écriture, de la mémoire et de l’oubli s’y entrelacent.
Pour les tenants des histoires de vie comme méthode de sociologie compréhensive, ce livre, dont la lecture demande parfois un certain effort (et cela même si l’écriture en est lisible et accessible), est indispensable, tant par ses détours et ses biais que par la somme des points théoriques, techniques, éthiques qu’il révèle.
S’agissant des histoires de vie, on a critiqué quelquefois ce courant pour son simplisme supposé. « Simples » les histoires de vie ? Sûrement pas, et l’auteur nous le montre suffisamment. On voit bien que la mémoire des enfants sur laquelle l’auteur a travaillé dans ses livres précédents rejoint la mémoire des hommes et même des peuples, combien l’homo narrans (Bernard Victorri) demeure, par quels détours interminables il doit passer pour se comprendre et s’entendre lui-même. On nous montre aussi à quel point la littérature, dont il est question dans nombre de pages, sait dévoiler « la pire part d’ombre, celle que seuls les écrivains pour une part ont osé aborder » (p. 151). Aujourd’hui, c’est contre « la tyrannie de la transparence » (p. 143) qu’il faudrait lutter, car pour survivre (et non pas sous-vivre), « il faudrait autant se souvenir qu’oublier » (p. 156). Une façon de réhabiliter le roman et l’autofiction comme témoignages indispensables d’un réel sauvage et indiscipliné. Car comme l’écrit superbement l’auteur, sans doute pris dans un hiver polonais : « Sous la neige – comme un manteau de mémoire rendue immaculée mais plombée – celle-ci ainsi capturée deviendrait peut-être acceptable, mais pour lors, elle brille tant au soleil qu’elle éblouit et aveugle, interdisant par là même de la regarder sous la chape endormie et glacée, figée, comme morte » (p.116).
JEAN-FRANÇOIS GOMEZ
À bâtons rompus, Poèmes, 1965-2005, Joseph Rouzel, Nîmes, Champ social éditions, 2007, 102 p., 10 €
Un ami respectable vous demande de dire sur un livre. Au vu de la connaissance qu’on a de l’auteur, on a le désir de fréquenter le poète. On répond oui, puis on prend le livre. On va vers la fin. On revient. On se met le titre en bouche : À bâtons rompus. Comme on fait toujours pour un livre essentiel, on le met en attente. Arrive le moment d’écrire. Alors là, on tremble un peu. Devant une Å“uvre de vérité, il ne s’agit pas de faire le malin, mais plutôt de la lire en apprenti.
Ce livre est un parcours. Joseph Rouzel enchevêtre les époques. On apprécie que l’homme, dans son effort de vie, en quarante ans de poésie, ne prenne pas de haut le jeune homme des années 1960. Accessoirement, une vie n’étant pas un chemin linéaire, ce choix permet d’en saisir la permanence. Pour un homme de bonne volonté, chaque expérience aide l’exercice du métier d’homme. Ici le poète artisan est celui qui prend la main pour chacun. Pour commencer, on est invité à investir la fonction du scribe. L’auteur étant aussi, notamment dans cette revue, un formateur en travail social et un psychanalyste reconnu, on mentionnera les réflexions de Jean Oury à ce sujet que le numéro 4 de Culture et société vient de nous remettre en mémoire.
Mais puisqu’on lit le poète, on ne peut que s’arrêter sur ce choix fondateur. Le scribe qui nous est proposé est celui de la Haute-Égypte. Rappelons-nous. C’est une des plus hautes fonctions. Elle peut être royale. Pharaon peut quitter son costume d’apparat pour enfiler le pagne qui caractérise la modeste tenue des scribes. En fait, Joseph Rouzel nous installe dans le projet orgueilleux du poète. Le scribe, nous dit le poète par la voix de Rimbaud, « est un chargé d’humanité, des animaux même ». Le poète veut être le scribe de son poème qui doit être le poème, car il habite le « silence noir, bruissant de la parole des autres ». C’est d’abord une position d’attente. « Assis éveillé. Même dans le sommeil, éveillé. » Cette attente n’est pas une attitude molle, mais « une inépuisable flèche tendue par l’arc du désir ». Une position de solitude : « J’entends la voix qui berce le paysage intérieur. » Mais pour que le scribe inscrive, pour que le poème advienne, il faut être non seulement un homme parmi les hommes, mais être avec eux parmi les hommes qui marchent : « Des gens d’ailleurs qui ont laissé ici traces et gésines, vieux habits et bâtisses d’être. Des gens qui vont leurs chemins. Et nous le nôtre. »
Alors viendra le temps du lapidaire. Pour le poète, le diamant à travailler est tranchant, « c’est par la souffrance qu’il fait son entrée au monde » et sa « sale besogne » est en conscience : « Ce que je ramène dans mon sac, c’est une énigme, une petite pierre brillante de tous ses feux, un mystère, une faille, une césure, un rien. » Il faut voisiner avec l’atroce, puisque « l’atroce a partie liée avec la mort et l’indicible ». Attention lecteurs, ce n’est pas une position nihiliste ni une position désespérée, mais bien la fonction d’exigence du poète qui est à l’Å“uvre. Pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, le lapidaire se permet une injonction : « Tiens- toi au bord de l’horizon, en partance, toujours ; La vie t’a soulevé dans sa marée ; la noce danse aux portes du temple. »
C’est une injonction qui fait penser à celles de René Char et qui est l’occasion de noter ici combien les grands inserts, du poète Rouzel, sont présentés, non pas en dévotion de disciple, ou pire pour se mettre en valeur, mais en exergue, au milieu, ou bien en commentaires poétiques, comme les rencontres nécessaires dans un chemin de vérité. Ce chemin de vérité, le scribe et le lapidaire le continueront pour une renaissance. Pour renaître, le poète n’a qu’un outil, l’écriture. Mais il doit la réinventer, c’est le sang du poète : « Pour échapper à l’autodestruction qui le ferait s’inscrire à même le corps, à fleur de peau, les affres de la mort, le poète, dans un déplacement qui n’en finit pas de faire couler l’encre au lieu du sang, invente l’écriture. »
Partout, ce livre nous dit qu’à chaque instant il est l’heure de vivre. Il y a même un art de vivre nous dit le poète. Auparavant, on est remonté vers le père, on a gardé les traces et non les preuves d’amour, on a séparé, ce n’est pas négligeable, savoir et connaissance, et on a constaté que « la vie ne se donne qu’en désespérant en nous ce qui la voudrait capturer pour notre propre compte ». Nous avons sorti cette sentence car elle est exemplaire de la démarche du poète. Chacun peut la méditer comme il l’entend. Pour l’heure, nous la prenons comme la façon éminemment vive, qu’il nous propose, de désespérer le désespoir.
Tout le livre est à cette hauteur, de cette force. En nous révélant sa vérité, seule façon pour le poète de dire la vérité, c’est l’autre en lui que Joseph Rouzel cherche. C’est une exigence. C’est une fraternité. On l’a indiqué plus haut, le poète ne renie pas le jeune homme qu’il a été. On a aimé qu’il lui donne le mot de la fin. Ce qu’il fait en chanson dans un envoi titré « La voix, la voie » : « J’entends une voix qui dit : “Couche-moi sur le papier”… Je me tiens à la frontière entre elle et le monde, entre le dedans et le dehors. »
Voilà un livre-atelier d’écriture qui contient son poids d’authenticité. On peut le mettre sur sa bibliothèque, le laisser nous guetter du coin de l’Å“il. On peut le mettre dans sa poche, car le poème du scribe peut être un compagnon de route. Dans tous les cas, c’est un livre de garde autant qu’un livre, j’allais dire un lieu, à vivre.
ANDRÉ PRODHOMME
[1]
« Pour eux, a-t-elle insisté, l’horreur ne s’est pas arrêté à leur exécution. Autour, rôdait une population affamée, dont la survie a tenu à un fil suspendu de ces jeunes existences », p 112.
[2]
L’enfant et son histoire, vers une clinique narrative, Toulouse, érès,1999 ;
Enfants déchirés, enfants déchirants, Éditions universitaires, 1983.
[3]
Diplôme universitaire de l’université de Nantes sur les
Histoires de vie en formation, cursus de deux ans suivi d’un mémoire.