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Une expérience de relaxation-massage[1] [1] À la résidence de Sénart de Combs-la-Ville. ...suite
AuteurCatherine Jacquet du même auteur
Art-Thérapeute1 Créé en 1985, le foyer-résidence accueille cinquante et une personnes adultes en situation de handicap moteur avec des troubles associés, dont trois usagers en accueil temporaire.
2 Chaque résidant dispose d’un studio (chambre et cabinet de toilettes), d’équipements adaptés, de lieux de restauration conviviaux.
3 Les résidants font l’objet d’un accompagnement médical et éducatif le plus possible orienté sur des activités sociales externes.
4 Cette résidence s’intègre dans un dispositif regroupant un accueil de jour médicalisé, un accueil de jour non médicalisé, des appartements d’insertion, un accueil temporaire et un appartement d’expérimentation.
5 Ces différents services offrent aux résidants une possibilité d’expérimenter des modes de vie variés, dans le respect de leurs choix et de leurs capacités.
6 Je voudrais commencer par éclaircir le sens des mots « relaxation » et « massage ».
7 Voici la définition de la relaxation selon M. Sapir : « Nous définirons comme relaxation toute technique s’exerçant sur le tonus musculaire et visant à son relâchement. Il va de soi que toutes réagissent sur la personnalité dans sa totalité provoquant des positions affectives et libidinales. »
8 Le terme de relaxation est apparu en France vers les années 1950. Schultz, Alexander et De Ajuriaguerra sont les initiateurs de la relaxation. Ils ont donné naissance à quelques méthodes de relaxation qui portent d’ailleurs leurs noms aujourd’hui.
9 Les techniques de relaxation sont nombreuses et diverses. Certaines sont dynamiques (méthode Orlic), d’autres passives (méthode Soubiran) et d’autres encore activo-passives (méthode de Jacobson) À titre d’exemple, nous pouvons citer la relaxation de Jacobson qui se fonde sur le mouvement afin de pouvoir différencier l’état de contraction et l’état de décontraction. D’autres, comme la méthode de Schultz, se basent sur les sensations telles que la chaleur et la pesanteur afin de pouvoir réguler son tonus musculaire. Il existe encore bien d’autres méthodes de relaxation ; toutes offrent des approches différentes mais les buts recherchés sont quasiment toujours similaires.
10 Les indications de relaxation sont nombreuses du fait que celle-ci agit sur le tonus musculaire et sa régulation. Nous pouvons citer :
- syndrome d’instabilité psychomotrice ;
- difficulté de régulation émotionnelle (troubles caractériels…) ;
- maladies psychosomatiques (asthme, migraine…) ;
- instabilités motrices associées ou non à des mouvements involontaires ;
- instabilité posturale se traduisant par l’incapacité de se tenir immobile, difficulté de maintenir la position assise ;
- instabilité neurovégétative ;
- tics, bégaiements ;
- angoisse, onychophagie…
Toutefois, malgré ces indications, il convient d’être prudent. La relaxation ne doit pas seulement viser la diminution ou l’atténuation de ces symptômes. En effet, elle doit surtout s’adapter à la personne en fonction de sa disponibilité du jour, de son évolution et de ses caractéristiques propres. Il ne faut pas oublier non plus que la relaxation s’adresse au corps du sujet dans sa globalité dans le sens où le schéma corporel et l’image du corps de la personne sont fortement impliqués dans le temps de relaxation.
11 Le schéma corporel est évidemment sollicité puisque à chaque instant nous ressentons, nous recevons des sensations différentes susceptibles de remettre en cause, à tout moment, nos intentions d’agir. Ces sensations puis nos perceptions sont les initiatrices de nos mouvements et/ou de nos demandes.
« Une fois la relaxation profonde atteinte, le corps devient le guide le plus sûr »
12 En Orient, la relaxation est considérée comme la condition de l’équilibre et de l’intégration corps-esprit.
13 Elle peut être une sorte de rêverie, un stratagème destiné à fuir l’existence, ou encore un moyen de passer le temps ou de faire comme s’il ne comptait pas. Or, une relaxation authentique est l’état de parfait équilibre. Quand nous nous détendons, nous nous ouvrons à de nouvelles sphères et dimensions sensorielles, ce qui nous permet d’amplifier les sensations et sentiments qui unissent corps et esprit. De cette manière, nous apprenons à générer et accumuler l’énergie, ainsi qu’à l’utiliser pour que corps et psychisme interagissent harmonieusement : pensées et sensations sont fluides car nous avons l’esprit clair et alerte, tandis que notre corps déborde d’énergie. Dans la vraie relaxation, le vécu n’est plus celui du moi, car nous devenons ce vécu, nos corps, psychisme et sens ne faisant plus qu’un. Grâce à la relaxation, nous acquérons une nouvelle manière d’être.
14 En ce qui concerne le massage, dès les temps les plus anciens, il a été pratiqué par la plupart des civilisations. Il semble que ce soit en Orient que les gestes techniques du massage ont été étudiés pour la première fois, en particulier dans la médecine traditionnelle chinoise. Les bases principales du massage actuel apparurent à la fin du xixe siècle.
15 Suffisamment doux, relaxant, le massage devient un toucher relationnel et apporte un contact naturel d’un être humain vers un autre. Il est dit : « Masser, c’est penser avec ses mains. » En massant, nous pouvons percevoir les tensions, les raideurs, les douleurs… Le massage tente d’apporter un peu de détente et de relaxation, de briser l’isolement d’un corps blessé, meurtri par un accident, par la maladie… Il devient une rencontre avec l’intimité de l’autre, un passage, un lien, un dialogue… La confiance s’installe peu à peu et l’échange est amélioré… Le massage peut se faire avec les mains, à pleine paume, sans retenue, ou du bout des doigts, par effleurements, par petites vibrations ou percussions… En fonction de ce contact, la personne peut ressentir toute l’attention qui lui est accordée. Elle va accepter ou non de livrer corps et esprit à ces mains qui peuvent découvrir des douleurs corporelles et dévoiler des souffrances psychologiques… Il n’existe pas de gestes stéréotypés, et le masseur adapte son savoir-faire, sa sensibilité, à ce corps qui souffre. En conséquence, le massage permet à chaque personne de renouer avec son corps, de rétablir une relation plus sereine, plus acceptable…
16 Le massage demande un investissement temporel, physique et émotionnel. À travers la peau, le corps plus ou moins tendu ou offert, ce contact à chaque fois unique permet de percevoir le rythme de la vie qui s’écoule dans ce corps « touché ». Ce massage est à la fois émouvant, troublant. Plus le corps est « abîmé », plus le masseur à l’impression de pénétrer l’intériorité de la personne, son moi profond. Le contact du corps « modifié-déformé » suscite le sens du respect, et renforce la valeur du « beau » en chacun.
17 Le massage aide à reconnaître les limites de son corps – corps tactile habité par une âme qui s’exprime à travers la chair.
« Le massage est l’art de communiquer dans le silence »
18 Nous avons tous besoin de gestes, de paroles, d’écriture ou de dessins pour pouvoir exprimer nos idées, nos pensées, nos sentiments. De la même façon, la réalité humaine a besoin de son corps physique pour pouvoir traduire, exprimer ce qui se passe au plus profond de son être, pour exprimer ses besoins, ses désirs, ses rêves, pour agir et s’épanouir, se réaliser…
19 Ainsi un esprit humain trouve sa raison d’être dans sa projection matérialisée qu’est son corps physique. Le corps a besoin d’être en activité, en mouvement pour se ressourcer, se valoriser, pour soutenir et donner du sens à la vie.
20 Lorsque la maladie, un accident, des troubles organiques et fonctionnels de naissance viennent altérer ces possibilités d’être, de se mouvoir, de communiquer, comment apporter un peu de mieux-être ?
21 Cet atelier de relaxation-massage est proposé à des personnes atteintes de handicaps moteurs. Pour sept d’entre elles, leur corps est intégré dans un fauteuil manuel ou électrique. Chaque déplacement est dépendant de la configuration de leur environnement. Pour toutes ces personnes, leur corps est dans un perpétuel dialogue exprimant souffrance, blocage, tensions et mal-être.
22 Après la mise en place de la détente par la relaxation, le toucher du corps permet à la personne d’être considérée dans toute sa dimension.
23 La personne en situation de handicap a une relation très douloureuse avec son corps et en a très souvent une image négative, dévalorisée. Par ce temps accordé et ce contact physique doux et bienveillant, le massage donne au corps des sensations d’unité et de globalité. Il propose une autre rencontre avec ce corps déformé par le handicap. Le massage offre quelques instants de trêve, de détente, de plaisir. Le corps accède ainsi à d’autres sensations, à un autre regard sur lui-même. La personne prenant conscience de ce bien-être possible ouvre une nouvelle relation avec son corps.
24 Pour ces personnes en manque d’amour, le massage peut être assimilé au souvenir de la caresse maternelle et protectrice, il peut rappeler des instants de la petite enfance et l’union étroite avec la mère. Ce geste simple affirme notre présence sensible, attentive auprès de la personne. Ici, il s’agit davantage de savoir sentir, de savoir être avec elle.
25 Le toucher a le pouvoir de rassurer, de réconforter et d’apporter ces gestes chaleureux répondant au besoin d’amour de tout être.
26 Par ces expériences douces et apaisantes, apportant un bénéfice corporel et mental, ces personnes apprennent peu à peu à vivre différemment dans leur corps. La confiance qui s’installe libère la parole et améliore notre relation et notre compréhension.
27 Ces personnes se sont toutes inscrites volontairement dans cette activité pour laquelle aucun critère de « sélection » n’a été posé.
28 Nous sommes deux adultes – art-thérapeute et psychomotricienne – avec ces huit personnes, pour animer ce temps de deux heures trente. Il est essentiel de nous adapter à chaque personne, chacune d’elles investissant ce temps de relaxation-massage de manière différente.
29 La relaxation propose de découvrir son espace intérieur. La découverte d’une profondeur physique et émotionnelle. Aller au-dedans de soi…
30 Le confort est apporté par la mise au sol. L’occlusion des yeux augmente le potentiel de perception. L’écoute est affinée car moins parasitée par les influences extérieures. La découverte du dedans de soi commence par une écoute des sensations périphériques du corps en relaxation : appui, poids, température… Habiter son corps en volume et en densité se fait au travers d’étapes que chacun franchit à son rythme. Chaque personne découvre une expérience de calme, de disponibilité pour soi, de repos, qui l’amène souvent à s’endormir.
31 Ce repos, cet endormissement est réalisé dans une dimension, une atmosphère toute particulière.
32 La vie en collectivité génère des obligations relatives à une bonne organisation des soins quotidiens et thérapeutiques. Ainsi, le lever est effectué avant le réveil naturel de la personne et la nuit peut être perturbée.
33 C’est pourquoi ces moments permettent de déposer sa fatigue, ses tensions, ses émotions et de vivre simplement ce qui vient avec plaisir. Cela peut éveiller des comportements initiateurs de confiance en soi et de maîtrise de ses émotions.
34 Chaque personne prend connaissance d’un nouveau monde, de nouvelles sensations. De nouvelles aspirations, de nouveaux espoirs s’ouvrent à elle !
35 Le corps d’une personne en situation de handicap est perçu essentiellement dans le champ du soin et de la limitation ! Ici, nous ouvrons les portes de sensations agréables, d’une beauté intérieure qui se révèle, d’un sourire qui illumine le regard, le visage.
36 Ici, nous explorons le repos de l’esprit, le relâchement du jugement de soi, la mise à distance du regard de l’autre. Tout est calme, tranquille, sans effort, sans douleurs… Tous sont amenés à vivre cette expérience paradoxale qu’est l’abandon, le lâcher prise de son corps, afin de mettre en éveil tous ses sens. Ainsi, le bien-être apporté révèle la vraie beauté de chacun.
37 La relaxation et le massage sont souvent associés aux pratiques de bien-être pour des personnes stressées ou en quête d’une plus belle image de leur corps. Différentes formes de massage sont ainsi proposées, pour modeler le corps, afin d’en améliorer la silhouette, pour lui apporter plus de tonus et stimuler ses capacités physiques et énergétiques. Cependant, le massage relaxant convient à tout le monde et on peut constater la nécessité pour chacun de renouer un contact attentif avec son corps, retrouvant respect et soin quotidien.
38 Les ateliers de relaxation-massage ont débuté au foyer-résidence de Combs-la-Ville en septembre 2006.
39 L’équipe d’animation, la direction, les résidants étaient tous favorables à la décision de créer cette activité en dehors du foyer, offrant l’occasion de sortir du lieu de vie quotidien. Cependant, la salle du gymnase était contiguë à une salle occupée par des lycéens pratiquant la danse ou le football en salle. Par ailleurs, le temps nécessaire à la préparation et à l’installation dans les véhicules, à l’aller comme au retour, nous obligeait à restreindre de façon conséquente l’atelier. Nous nous sommes résolus à rester au foyer. Ces premières semaines nous ont permis de faire connaissance, de nous « apprivoiser », de faire face à nos limites et à nos peurs réciproques. Nous avions besoin de nous connaître davantage pour faire marche ensemble, pour « donner et recevoir », pour accéder à un peu plus de confiance, de lâcher-prise qu’induit un atelier de relaxation-massage.
40 Ces ateliers hebdomadaires se déroulent de 10 h à 12 h 30. Cet horaire me permet d’envisager la pratique de détente et d’éveil corporel, d’étirements, d’exercices de respiration et de massage. Il est prévu que cet atelier s’interrompt mi-mars, pour laisser place à un atelier de danse.
41 Pour ces premiers ateliers, chaque personne est restée dans son fauteuil et Sylvianne est installée sur un banc avec nous. Elle a 41 ans, un handicap de naissance. Elle se limite beaucoup par rapport à ses possibilités.
42 L’enthousiasme a contribué activement au bénéfice de ce temps partagé. L’écoute de la musique a favorisé un état de détente, d’apaisement pour tous, même pour les quelques personnes qui nous avaient précisé ne pas aimer ou craindre ces séances de relaxation et ne pas souhaiter être massées.
43 Nous avons constaté déjà le besoin de repos, d’endormissement des participants.
44 Pendant ce mois de septembre, c’est notre relation humaine, affective, qui s’est construite. Ainsi, ce temps a été un réel atout pour aborder ce retour de l’atelier au sein du foyer.
45 Le 3 octobre 2006, nous avons rendez-vous dans la « grande salle ». Elle sert de lieu d’activité mais aussi d’espace pour les repas, les fêtes ou réunions. Francis nous prévient de l’absence de deux participantes. Nous allons donc « construire » notre atelier dans cet espace en nous installant sur sa partie gauche où un rideau en velours ocre favorise son « intimité ». Nous installons d’autres rideaux sur les fenêtres et une grille comme paravent. Nous commençons à prendre nos repères. Cette première séance, ici, est toute particulière, car nous restons dans un espace de passage du personnel de cuisine et de ménage. Nous devons créer un « espace-temps » spécifique au ressourcement et au mieux-être dans un environnement reconnu par chacun. Nous sommes tous prêts à commencer cette belle expérience.
46 Nous commençons par « libérer » le corps des ceintures, sangles, tablettes et autres outils nécessaires à la sécurité et au bien-être de la personne. Nous poursuivons par quelques exercices de respiration, de mobilisation corporelle, de visualisation de différentes parties du corps, suivis par l’écoute d’une musique de relaxation. Puis nous massons chaque personne après son assentiment, sur les parties accessibles comme la nuque, les épaules et le haut du dos. Nous allons vers chaque personne, leur offrant ainsi deux massages.
47 Claudine a 48 ans et se démotive rapidement. Elle a fort besoin de communication alors qu’elle peut à peine parler, ce qui accentue son fond dépressif. Ce jour-là, elle est très active, elle cherche à imiter le mieux possible. Elle baille largement ce qui la fait rire. Elle semble moins recroquevillée que la semaine précédente. Elle accepte nos massages avec un grand sourire, mais reste « fermée » au début. Ensuite, elle se déraidit et présente son dos en exprimant combien elle a mal !
48 Il serait vraiment intéressant de la mettre allongée au sol, sur un tapis, car dans son fauteuil, sa tête est dans le vide, en arrière, conduisant à une position globale et permanente assez inconfortable.
49 Lors de la verbalisation, elle nous fera comprendre, par l’expression de son visage, ses gestes et quelques mots expulsés, le bienfait de cette séance.
50 Nous cherchons à améliorer notre petit coin « relaxation ». J’apporte une lampe de sel qui permet de diffuser des huiles essentielles que j’installe au centre de notre cercle. Nous avons passé commande de tapis, de couvertures et de coussins. En attendant, nous privilégions la préparation corporelle par des mouvements simples qui permettent d’accorder un temps à chaque grande partie de notre corps. Je ressens la nécessité de prendre le temps d’aborder ce corps, d’oser porter notre regard intérieur sur lui.
51 Francis, tétraplégique, se trouve en fauteuil électrique et se plaint souvent du cou (nous pensons qu’un coussin améliorera son installation). Cependant, cela ne gêne pas son endormissement qui l’amène à ronfler… assez fort. Le groupe en est gêné, lui moins… Élise, elle, vient de Madagascar et manifestera son embarras lorsqu’elle aussi ronflera à d’autres occasions. Nous la rassurerons, car le groupe s’habitue à toutes les situations imprévues qui surviennent tout au long de ces ateliers.
52 Je joins à toutes ces propositions des exercices de voix. Ils sont très appréciés. Nous jouons avec les voyelles. Elles nous font voyager du périnée, base de notre bassin, le long de notre colonne vertébrale, en passant par les grandes zones et fonctions de notre tronc, puis par la gorge, le visage. Ce parcours sonore et sensoriel s’achève par le sommet et centre de notre tête. Nous mettons notre main sur chaque partie du corps concerné afin de mieux en percevoir les vibrations, d’en saisir l’origine et d’en exprimer la puissance. Avec Émilie, la psychomotricienne, nous serons présentes pour les personnes qui ne peuvent le faire seules.
53 Caroline a 46 ans, elle baille beaucoup et en rit, mais pendant toutes ces séances, elle ne peut se reposer vraiment. Ses bras restent tendus en forme de V et son corps alterne tensions et relâchement sans en saisir la source. Ses yeux ne se ferment pas. Seul le moment du massage nous conforte sur le bénéfice qu’elle puise dans ces ateliers.
54 La lampe de sel apporte une lumière, une atmosphère apaisantes et son diffuseur d’huiles essentielles nous incite à évoquer en particulier le sens de l’odorat et la respiration. Nous sentons les différentes huiles que nous avons à disposition – l’eucalyptus, le romarin, la lavande, le gingembre… – et évoquons leurs propriétés thérapeutiques. Cette discussion montre les diversités de sensibilité et d’appréciation et enrichit la connaissance de chacun. Nous approfondissons notre échange sur le thème de la respiration.
55 Christine continue d’arriver en retard. Le petit déjeuner lui prend trop de temps. Dès son installation, elle recherche le contact visuel avec Émilie ou moi. Elle participe, mais réagit promptement à nos demandes de silence. Elle a beaucoup de difficultés à trouver le calme, à s’apaiser, faisant des signes de la main pour nous dire que c’est très bien… pendant presque toute la séance ! Elle a sans cesse besoin de notre attention. Elle a subi un traumatisme crânien, et par ces répétitions épuise le groupe.
56 Je poursuis les séances par des relaxations guidées. Nous accueillons les demandes de massage plus spécifique – pieds, visage, bras, dos… – rendues possibles par l’évolution de notre relation de confiance. Nous restons toujours vigilantes à le vivre dans l’attention, le respect et l’écoute de la personne.
57 C’est Dominique, 60 ans, ne disant plus que quelques mots suite à un accident cérébral, qui nous exprime son bonheur d’être massée. D’une façon rituelle, elle demande sa couverture jaune et s’installe dans son fauteuil pour y fermer les yeux. Elle bouge peu et garde son bras valide à découvert (sur lequel se trouve sa montre). Elle est inquiète d’être à l’heure pour le déjeuner. Elle attend le massage, qui est un réel instant de joie, de plaisir corporel et d’abandon. Elle regarde de temps en temps les autres… Que pense-t-elle ? Cela gêne d’ailleurs Caroline ou encore Claudine, qui gardent fréquemment les yeux ouverts. Dominique sera la seule à ne pas souhaiter s’allonger. Elle termine chaque atelier en disant que c’était très bien et envoie un baiser par un signe de la main.
58 Enfin, les couvertures, les coussins, les tapis tant attendus sont là… et avec mon inquiétude ! Comment effectuer la mise au sol de chacune des personnes ?
59 Nous demandons à Corinne, ergothérapeute, d’être présente pour cette première installation ; elle nous donnera un document qui rappelle les différentes consignes pour chaque personne.
60 Nous utilisons un lève-personne muni d’une sangle et je suis très impressionnée par la manipulation spécifique à adapter pour chacun. Pour protéger le dos de Katy, nous devrons prendre sa grande sangle. Elle me confiera plus tard qu’elle pense n’avoir jamais été à terre.
61 Nous allons vers une nouvelle étape de notre atelier. Notre relation corporelle se fait encore plus proche et nous allons apprendre à mieux développer notre communication.
62 Pendant ce « passage », le moindre geste devient un signe, un message à écouter. Notre attention, notre vigilance est tout autant d’ordre émotionnel et psychique, que tournée vers ce moment intense d’un corps à corps indispensable à cette mise au sol. Nous veillerons à respecter l’intégrité de la personne dans sa mobilisation du fauteuil au sol, d’en prendre grand soin afin de ne pas la gêner, la blesser…
63 Cette première fois, je suis vraiment inquiète et me demande si cela est de mon ressort…
64 Francis est le seul homme de cet atelier et reste dans son fauteuil qui permet une position allongée. Cela est une « aubaine » parce que sa stature nous mettrait en grande difficulté et favoriserait également un contact plus intime avec lui. Comment l’aborderions-nous ?
65 Enseignant par ailleurs les arts martiaux internes, je propose ce jour-là une écoute guidée qui s’appelle la « méditation du sourire intérieur en Qi-gong ». Elle met en relation les éléments, les organes et les émotions. Elle s’inspire des grands principes de la médecine traditionnelle chinoise. Par une relaxation préalable et une respiration calme, cette méditation a non seulement un effet sur le système nerveux central mais également sur le système neurovégétatif qui commande la physiologie des organes et influence ainsi la psychophysiologie de la personne. Elle contribue à stimuler son processus d’autoguérison et à améliorer son estime de soi. Katy apprécie tout particulièrement cette proposition car elle se sent enveloppée par la voix. Cela l’aide à rester présente, détendue, son corps s’apaise et surtout sa bouche relâche son rictus. Ses yeux accèdent à l’immobilité, le calme prend place doucement…
66 Katy a une barre métallique dans le dos pour soutenir sa colonne vertébrale et son bassin n’est plus dans l’axe vertical. Pour chaque transfert au sol, nous utilisons sa sangle qui l’enveloppe entièrement du bassin jusqu’à la tête. Elle est très participative et nous accompagne dans cette installation. Katy communique avec joie et nous demande souvent si elle ne nous dérange pas… Elle peut verbaliser sa préoccupation d’être dépendante. Nous la rassurons. Nous prenons en compte ce « souci de l’autre » que nous portent ces personnes. Nous exprimons à chaque atelier notre joie de les retrouver et de partager ce temps d’une grande qualité avec elles.
67 Nous sommes, tout au long de ces ateliers, émerveillées des modifications, de l’ouverture, du relâchement corporels de chacune des personnes. Cela se construit et s’exprime pas à pas et de façon spécifique. Nous continuons d’apprendre à respecter le rythme de chacun, en étant incitatrices et disponibles au changement. Christine acceptera enfin d’enlever ses chaussures et de s’installer confortablement sur le côté pour s’abandonner au massage de son dos qui la fait souffrir. Émilie lui détend la nuque et le cuir chevelu pour l’engager à relâcher ses pensées. Elle est de moins en moins perturbatrice mais nous devons l’aider à améliorer sa ponctualité.
68 Sylvianne prépare seule son tapis près de la grille à l’extrémité gauche et s’installe avec sa couverture. Elle accepte de se tourner vers nous ou de dormir sur le dos. Elle s’intègre mieux dans le groupe et nous sourit, satisfaite de ce moment. Elle va plus rapidement dans la relaxation profonde et profite le plus longtemps possible de la position allongée. Elle nous parle de son projet de soins dentaires pour « pouvoir sourire ». Nous sommes très touchées pour elle.
69 J’adapte mes propositions à l’évolution qui se réalise sous nos yeux et je saisis l’importance de ce moment de paix, de répit qui se joue à cet instant. Grâce à cet espace, nous sommes de tout cœur dans l’offrande et notre récompense est la demande pressante que l’atelier ne s’arrête pas en mars. Avec grand bonheur, nous sommes entendus et l’aventure se poursuivra…
70 Les signes d’amélioration pour Francis sont plus subtils. Mais c’est lui qui, avant notre arrivée, commence à préparer notre espace. Parfois, il partage son anxiété, mais reste suffisamment discret et sympathique avec le groupe. Il apprécie l’ambiance de l’atelier et le massage chaleu- reux qui lui permet de nous quitter paisible.
71 Katy et Caroline nous ont fait la demande d’être installées sur le ventre, position qu’elles adoptent pour s’endormir. Très souvent, je mesure la précaution à prendre dans nos manipulations, autant pour préserver la personne que nous-mêmes. Il y a un réel effort physique et des positions à adopter afin de ne pas trop contraindre notre dos, nos membres. Nous nous complétons parfaitement avec Émilie, il est indispensable d’être à deux. Cette dernière demande induit d’être encore plus soucieuses du respect de nos corps à tous. Katy et Caroline nous aident autant que possible, mais c’est un corps lourd de tension, de raideur que nous retournons. Elles s’installent, en toute confiance, pour trouver davantage de repos et ainsi peuvent s’endormir pour la première fois. Elles bénéficient d’un massage global de tout leur corps avec une balle « hérisson », que propose Émilie. Elles expriment fréquemment leur grande satisfaction de venir à l’atelier. Nous observons leur visage détendu et l’expression de joie qui s’en dégage.
72 Nous sommes dans une relation spécifique avec chacun, et notre communication (verbale et non verbale) est présente pendant toute la séance. L’installation au sol et la remise en fauteuil ne nous permettent pas de nous retrouver pour un temps d’échange tous ensemble. Nous le constatons, mais n’est-ce pas la possibilité de préserver ce moment intime pour soi, tel un précieux cadeau reçu par chacun ? Fin juin, nous garderons la dernière matinée pour partager notre ressenti de cette expérience et poursuivrons par un repas commun. La cohésion du groupe est un support essentiel à la qualité de notre travail.
73 Il s’est installé une sorte de complicité avec Dominique et nous avons convenu qu’elle quitterait l’atelier plus tôt afin de satisfaire ses rituels de préparation du déjeuner. Nous voulions être plus fermes mais c’était au risque de l’arrêt de son activité. Elle peut maintenant ne plus guetter sa montre ; elle ne va toujours pas au sol mais son sourire nous accompagne. Elle profite tout particulièrement du massage. Elle verbalise que ce moment lui a fait du bien. La communication confiante semble bien établie.
74 Une seule fois, Élise n’arrivera pas à se détendre vraiment, même après le massage. Elle se gêne lorsqu’elle ronfle et craint de gêner les autres. Sa tête bouge « toute seule », dit-elle. Habituellement, nous l’installons sur le côté droit qu’elle ne quitte pas, un coussin entre ses genoux, les chaussures enlevées. Nous la couvrons chaudement, elle en ressent rapidement un bien-être qui la conduit à l’apaisement, puis, souvent, à l’endormissement.
75 Nous apprécions l’attention et l’intérêt accordés par les autres professionnels du foyer résidentiel qui sont amenés à traverser la grande salle. Ce respect et cette reconnaissance sont fondamentaux et contribuent à cette sensation harmonieuse d’intégration dans la vie du foyer.
76 L’évolution la plus spectaculaire se fait au travers du chemin partagé avec Claudine. Elle est très présente et souriante pour nous accueillir le matin. Elle a hâte de s’installer au sol et nous aide avec joie pour la mise de la sangle. Nous pouvons peu à peu lui enlever ses chaussures. Elle ferme de plus en plus rapidement les yeux, son corps trouve son confort sur le côté droit et les mains ne sont plus coincées entre ses cuisses, elle sourit de plaisir. Son visage devient doux, tranquille et agréable. Elle semble être très bien. Elle apprécie de mieux en mieux nos massages mais peut également exprimer si elle ne veut pas en recevoir. Elle fait de réels efforts pour parler et des sons « incontrôlés » sortent de sa gorge. Nous les accompagnons avec des regards souriants et compréhensifs. Nous sommes témoins de toute cette alliance qui s’installe entre nous. Son regard m’interpelle lorsque je suis auprès d’une autre personne. Que pense-t-elle ? Même son corps s’est laissé apprivoiser, aimer…
77 À chaque personne que nous accueillons dans ce groupe, le toucher apporte de la réassurance. Il stimule l’acquisition de sa propre identité, de sa propre image et du respect de soi.
78 Le corps est au centre de notre atelier. L’activité se construit à partir du corps de chacun. Les personnes évoluent en s’intéressant à leur corps, en se concentrant sur celui-ci et en essayant de l’écouter à chaque instant.
79 Cet atelier est aussi un lieu pour confier ses angoisses corporelles. Chaque personne peut exprimer ses peurs, ses appréhensions et ses douleurs, tant physiques que psychiques.
80 Ainsi, le rapport au corps dans cette activité peut prendre plusieurs formes : le corps vécu, ressenti…, mais aussi parlé. Nous les écoutons avec toute l’attention que cela nécessite.
81 En effet, tous, avec leurs possibilités, arrivent maintenant à exprimer des envies comme être « massé » et à quel endroit, modifier leur positionnement au sol…
82 Ces demandes sont les témoins d’une confiance grandissante. Nous pouvons penser que ces personnes se considèrent comme des sujets à part entière avec des avis, des choix et des préférences.
83 Le respect de soi et celui des autres sont des facteurs favorisant la cohésion du groupe. Les personnes se respectent : elles n’oublient pas le jour de l’activité et sont toujours à l’heure (à l’exception de Christine qui met trop de temps pour déjeuner). Elles préviennent toujours le groupe de leurs absences.
84 Pour finir, nous observons qu’une même relaxation engendre des comportements différents chez chacun de nous. Ceux-ci varient également selon les jours et selon notre disponibilité. Nous réagissons tous avec notre corps, avec notre vécu corporel, avec notre histoire affective ; et tout cela fait de chacun de nous un être humain unique. Il est important que chacun prenne ce dont il a envie et ce dont il a besoin pendant la séance de relaxation pour continuer à se construire, à s’affirmer, à s’ouvrir, à s’épanouir…
85 L’essentiel, dans cet atelier, est aussi de prendre du plaisir en s’offrant du temps pour soi…
86 … Et d’ouvrir les yeux vers un nouveau monde, vers un autre soi, vers un corps « bien-fait » !
87 Les prénoms cités ci-dessus ont été changés.
Notes
[ 1] À la résidence de Sénart de Combs-la-Ville.
PLAN DE L'ARTICLE
- « Une fois la relaxation profonde atteinte, le corps devient le guide le plus sûr »
- « Le massage est l’art de communiquer dans le silence »
POUR CITER CET ARTICLE
Catherine Jacquet « Mon corps ?... un nouveau monde ! », VST - Vie sociale et traitements 4/2007 (n° 96), p. 35-44.
URL : www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2007-4-page-35.htm.
DOI : 10.3917/vst.096.0035.




