VST - Vie sociale et traitements 2008/1
VST - Vie sociale et traitements
2008/1 (n° 97)
136 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749209104
DOI 10.3917/vst.097.0054
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Dossier : Habiter

Vous consultezDe la rue à la maison en passant par le lieu collectif de l’hôtel social

AuteursB. Fischmann du même auteur

M. Bézier du même auteur



C’est en référence à la maison de son enfance que l’on investit son habitation. La maison est un prolongement de soi et de notre réalité psychique. Pour pouvoir projeter hors de soi l’idée d’un espace, il faut avoir conscience d’un espace intérieur propre.

2 Développer l’estime de soi, être en lien avec soi-même et les autres, construire sa maison intérieure sont des conditions essentielles pour s’approprier un espace et en faire sa maison.

3 Alors comment faire quand tout est à inventer ?

4 La plupart des familles que nous recevons ici n’ont jamais eu de logement. Pour certaines d’entre elles, cette méconnaissance totale d’un logement se retrouve sur plusieurs générations qui n’ont connu que la précarité des hôtels ou du dépannage chez les uns et les autres. D’autres encore ont eu un logement totalement inadapté, délabré, vétuste, insalubre, exigu.

5 Derrière chacune des situations de précarité liées au logement, il y a une histoire singulière, jalonnée de ruptures et d’isolement, tant sur le plan économique que sur celui des liens familiaux.

6 C’est ce cumul de difficultés qui génère l’exclusion et qui entraîne tant d’autres difficultés :

  • la scolarité décousue, voire inexistante des enfants ;
  • l’impossibilité d’une recherche ou du maintien du travail ;
  • l’impossibilité de l’obtention ou du renouvellement d’une régularisation des papiers ;
  • des conditions de vie déplorables subies à l’hôtel, sans possibilité de cuisiner ; les relations souvent conflictuelles avec les marchands de sommeil ;
  • la peur liée au risque d’expulsion dans les squats, les hébergements amicaux ou familiaux, avec surpopulation entraînant des conflits et une quasi-obligation de quitter les lieux ;
  • les nuits dans des cages d’escalier, dans les voitures, dans des vide-ordures, des caves.

Avec la difficulté de faire le 115, parce que demeure malgré tout l’espoir de s’en sortir sans perdre sa dignité.

7 Lorsqu’une famille arrive, nous sommes heureux de pouvoir lui proposer un toit et des conditions de vie décentes, un lieu où elle va pouvoir se poser, réintégrer ses droits sociaux, prendre le temps de penser et organiser sa vie. Pour cela, nous avons privilégié l’implantation dans un quartier pavillonnaire calme.

8 Nous savons que l’arrivée dans l’institution est souvent précédée d’une longue période d’attente. Nous avons eu entre les mains un dossier constitué par une assistante sociale de secteur, relatant une histoire douloureuse, des conditions de vie extrêmement précaires, qui en se prolongeant ne font qu’amplifier les difficultés vécues.

9 Or, l’accueil dans une structure d’hébergement se fait généralement deux à trois ans après la constitution de ce dossier.

10 L’arrivée à l’hôtel social est une étape importante pour la famille, qui entrevoit la fin de l’errance.

11 Cependant, les premiers contacts sont difficiles tant est grande la lassitude de se raconter encore et encore au risque de sa pudeur, de son intimité et d’un sentiment de morcellement.

12 Conscients des bouleversements vécus par la famille, nous lui laisserons le temps de se poser, de se reposer, de faire connaissance avec le lieu et l’équipe avant d’élaborer ensemble les bases d’un accompagnement social. Ce temps est variable et les projets se définissent en fonction des besoins de chacun.

13 Accepter la vie en collectivité, c’est s’adapter à un mode de vie en groupe et au partage, pas toujours simple, des espaces communs.

14 La vie en collectivité, c’est une chambre pour toute la famille, parfois deux quand il y a des adolescents. Des voisins très proches qui claquent des portes, reçoivent des coups de fil alors que tout le monde dort, qui s’agitent, s’engueulent, n’honorent pas leur tour de ménage.

15 Ici, tout est fait pour que les familles se sentent comme chez elles. Mais le pari reste difficile de se créer un petit coin d’intimité sous le regard quasi permanent des travailleurs sociaux qui vont et viennent entre le rez-de-chaussée et leurs bureaux au dernier étage de la bâtisse.

16 Et quand la souffrance de l’un fait résonance avec la sienne, vient le temps de la difficile mise à distance. Tiraillé entre complicité et tension, désir de fusion et rejet massif, chacun doit alors apprendre à se recentrer avec l’aide de l’équipe sur son histoire, sa famille, son projet personnel.

17 À l’hôtel social, les familles créent l’ambiance au gré de leur histoire et de l’alchimie des humeurs de chacun.

18 Heureusement, le climat est assez souvent serein et le cadre de vie reste agréable. L’équipe présente veille à cette harmonie.

19 Cependant, de nombreuses familles se plaignent de la difficulté à exercer une autorité sur leurs propres enfants, difficulté de s’affirmer face à un groupe et de faire entendre ses propres règles. Elles ont alors le sentiment que leur enfant leur échappe, qu’elles n’ont plus la maîtrise de son éducation. Souvent vécu, comme un échec, l’arrivée en hébergement collectif fait parfois vaciller les adultes dans leurs fonctions parentales. Et cependant, le collectif reste aussi un lieu de protection, pour les femmes isolées, celles victimes de violence conjugale, les mères adolescentes très démunies face à l’éducation de leurs enfants.

20 Le groupe des familles accueillies et du personnel fait alors office de grande famille et il n’est pas rare de voir certaines mères régresser vers une crise d’adolescence qu’elles n’ont souvent pas vécue car elles ont été projetées trop tôt vers des responsabilités d’adulte.

21 Il en va autrement pour les enfants qui, trouvant très vite leurs repères dans les lieux, vont immédiatement tirer profit de la proposition qui leur est faite de se dégager des problèmes de leurs parents pour enfin s’occuper de leur vie d’enfant. Le groupe d’enfants leur offre ainsi l’opportunité d’échapper à un tête-à-tête pesant avec des parents en difficulté et de construire leur place en s’appuyant sur d’autres modèles d’identification. L’enfant devient sujet de son histoire.

22 C’est en amenant les familles à réfléchir sur leurs liens familiaux, à apaiser leurs conflits internes, que nous allons leur permettre d’imaginer progressivement un habitat comme une peau de protection, un lieu rassurant à l’égard de l’extérieur, et non pas un champ de bataille, de solitude et d’insécurité. Pour la plupart des familles accueillies, l’espace fait peur. C’est souvent en bloc, comme un seul corps, qu’elles ont fait face aux difficultés. Arrivées en hébergement, il faut du temps pour que chacun investisse son lit, sa chambre, accepte la séparation, la différenciation, sans risque d’y perdre son intégrité.

23 Seule une inscription dans le temps et un étayage global de l’équipe vont permettre la consolidation du sentiment de sécurité, sans lequel l’appréhension d’un logement autonome ne serait pas envisageable.

24 Permettre aux familles d’acquérir des bases solides, de se reconnaître entière, acteur de son existence, d’être capables de se projeter dans l’avenir, tout cela fait partie de nos objectifs de travail.

 

POUR CITER CET ARTICLE

B. Fischmann et M. Bézier « De la rue à la maison en passant par le lieu collectif de l'hôtel social », VST - Vie sociale et traitements 1/2008 (n° 97), p. 54-56.
URL :
www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2008-1-page-54.htm.
DOI : 10.3917/vst.097.0054.