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VST - Vie sociale et traitements

2009/3 (n° 103)

  • Pages : 112
  • ISBN : 9782749211589
  • DOI : 10.3917/vst.103.0011
  • Éditeur : ERES


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Lieux de vie, lieux alternatifs, ils sont nés dans les années 1960 et 1970 à l’époque de la contestation de l’asile et des recherches d’une autre vie possible. Ils ont été rejoints par les appartements thérapeutiques, aujourd’hui par les maisons relais.

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Apprendre ou réapprendre à vivre ensemble dans une communauté à taille humaine, aux fonctionnements réfléchis et adaptés : une utopie, une alternative, des possibles à amplifier ?

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Au service Habitat de l’afaser, il est demandé régulièrement à l’équipe éducative de chaque foyer ou appartement de présenter un sujet qui lui tient à cœur. En ce qui concerne le foyer où j’interviens, nous avons décidé d’aborder le thème de « l’intimité en foyer », mais nous nous sommes assez vite rendu compte qu’il s’agissait d’un vaste sujet avec de nombreuses ramifications. De plus, une chose nous est aussi apparue évidente : c’est que nous ne pouvions pas en parler sans aborder la perception que nous avons de l’intimité en tant que personnes travaillant en foyer.

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Dans les relations que nous tissons au quotidien avec les résidants, force est de constater que la notion d’intimité est quelque chose de tout à fait singulier et complexe. Sa prise en compte dans la relation éducative est parfois difficile car elle apparaît souvent à des moments aléatoires, c’est-à-dire quand nous nous y attendons le moins. Quoi qu’il en soit, la reconnaissance de l’intimité de l’autre est d’abord liée à notre propre intimité. J’ai trouvé intéressant de regrouper dans mon intervention la somme des paroles, hypothèses et suggestions de l’équipe qui a participé à ce mini-groupe, afin d’obtenir un regard croisé des éducateurs.

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Une première partie reflétera donc quelques paroles diverses d’éducateurs à propos de notre intimité en ce lieu. Nous aborderons dans une deuxième partie la question de l’intimité des usagers en relation avec la loi 2002-2 du 2 janvier 2002 ainsi que par rapport au cadre de l’institution. La troisième partie présentera quelques situations d’intimité que nous vivons au foyer. Nous verrons enfin en conclusion ce dont dispose l’éducateur pour travailler et réfléchir à cette notion, et les questionnements de l’équipe, qui ont abouti à l’ébauche d’un outil.

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Dans notre groupe de réflexion, nous avons tout d’abord consulté les dictionnaires. Le Larousse et le Nouveau Petit Robert s’entendent pour donner la définition suivante : l’intimité serait ce qui est intérieur et profond ; privé, personnel et secret ; de l’ordre des relations étroites et familières (qui se passe entre amis). Cette série ayant pour corollaire une autre série de notions opposées : extérieur, surface ; public/impersonnel ; ennemis/déliaison.

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Et comme le dit Denis Marquet dans son texte « Le paradoxe de l’intimité » [2]  Nouvelles clés, revue en ligne, www. nouvellescles.... [2]  : « Ce mot désigne à la fois la plus grande ouverture à l’autre (être intime avec quelqu’un) et la plus grande fermeture (mon intimité). »

L’intimité des éducateurs travaillant au foyer

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Devant la porte du foyer :

  • « Je frappe à la porte (je ne me considère pas chez moi) : ce foyer n’est pas le mien » ;

  • « Je vais dire bonjour (c’est une première approche pour aborder les résidants), en même temps j’essaie de repérer instinctivement l’ambiance qui se dégage » ;

  • « Dès que j’arrive, j’investis les lieux, je me sens à l’aise. »

Dans ce foyer, nous disposons d’une pièce meublée, avec un bureau (collé à la fenêtre), une armoire et un lit. Cette pièce devient chambre d’éducateur la nuit. À propos de ce « bureau des éducateurs », voici ce que nous disons :

  • « Je m’enferme dans le bureau » ; « Ce lieu est encore investi par l’éducateur qui y a passé la nuit, il est rempli de lui, en fait, tant qu’il est là, j’ai l’impression d’être une intruse » ;

  • « Cet endroit n’est pas le mien, je n’ai aucune intimité dans ce lieu, car chaque éducateur l’utilise de manière différente » ;

  • « C’est un lieu professionnel, mais parfois j’y trouve les affaires personnelles des autres » ;

  • « C’est un espace professionnel à intimité réduite. »

L’intimité des résidants par rapport au cadre de la loi

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La loi 2002 s’articule autour de quatre grands axes, dont celui qui nous intéresse : le renforcement des droits des usagers, notamment l’article 7. Plusieurs points méritent d’être rappelés concernant les personnes :

  • le respect de leur dignité, de leur vie privée, de leur intimité et de leur sécurité ;

  • leur libre choix entre les prestations adaptées qui sont offertes aussi bien au domicile qu’en établissement, sauf décision judiciaire ;

  • l’existence d’une prise en charge et d’un accompagnement individuel de qualité favorisant leur développement, leur autonomie et leur insertion, et respectant leur consentement éclairé ou celui de leur représentant ;

  • la confidentialité des informations les concernant ;

  • l’accès à toute information ou tout document relatif à leur prise en charge, sauf dispositions législatives contraires ;

  • une information sur leurs droits fondamentaux et les protections particulières, légales et contractuelles dont elles bénéficient ;

  • la participation directe, ou avec l’aide de leur représentant légal, à la conception et à la mise en œuvre du projet d’accueil et d’accompagnement qui les concerne ;

  • le droit à une vie de famille.

La Charte des droits et libertés de la personne accueillie, qui porte sur « les principes éthiques et déontologiques », ne doit pas non plus être oubliée. Son article 12, « Respect de la dignité de la personne et de son intimité », précise que le respect de la dignité et de l’intégrité de la personne est garanti, et que le droit à l’intimité doit être préservé hors la nécessité exclusive et objective de la réalisation de la prise en charge ou de l’accompagnement.

L’intimité des résidants par rapport au cadre et à l’organisation de l’institution

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Le service Habitat regroupe des foyers dont l’un des objectifs est d’assurer la meilleure insertion sociale des personnes qui vivent en leur sein. Conformément au règlement de fonctionnement, « les foyers sont les lieux de vie des résidants, et les chambres sont considérées comme des lieux privés, mais le mode d’organisation communautaire des foyers entraîne le fait qu’elles ne sont pas fermées à clef » ; ce qui se justifie aussi pour des raisons de sécurité.

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Le foyer est donc un lieu censé abriter l’intimité des personnes, mais en même temps les personnes qui sont amenées à y vivre ont un degré de liberté de choix qui est limité. En effet, la plupart d’entre elles, bien qu’elles puissent avoir le projet de vivre en foyer, n’en choisissent pas le lieu (région, ville ou quartier). D’autres critères interfèrent, bien souvent d’ordre économique ou d’agrément ; ainsi, lorsqu’il y a une place libre dans un foyer et devant l’insuffisance de solutions, leur choix se résumera soit à accepter, soit à refuser. La difficulté sera alors d’accompagner les personnes pour qu’elles s’approprient les lieux, afin qu’elles aient un vrai projet de vie. Les résidants n’ont ensuite pas plus le choix des personnes avec qui ils vont vivre et partager les parties communes. Enfin, ils n’ont pratiquement aucun poids au niveau du choix de l’interaction avec les membres de l’équipe éducative, dont le travail est réparti selon des critères organisationnels et non pas sur des bases de sympathie ou selon des affinités personnelles naturelles.

Quelques situations d’intimité à l’intérieur de ce cadre. Rôle de l’éducateur dans l’espace intime

La toilette

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Il est nécessaire d’aider certains résidants à prendre soin d’eux-mêmes.

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E souffre d’une hémiplégie ainsi que d’un surpoids qui la handicapent pour pouvoir laver certaines parties de son corps. Nous sommes donc amenés à l’aider à se laver. Ce temps est également une occasion privilégiée pour avoir de grands échanges avec elle. Elle est très sensible à la façon dont se déroule sa toilette, et ce moment où nous la touchons est sûrement essentiel pour elle, en dehors du confort de la propreté, car ce sont aussi des instants de tendresse dont elle semble avoir le plus grand besoin.

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B présente un déficit intellectuel assorti d’une déficience visuelle, elle n’a besoin de notre présence que de manière ponctuelle pour la guider, l’encourager, et l’aider à choisir des vêtements adéquats. Avec elle, la difficulté consiste à ne pas trop anticiper sur ce qu’elle peut faire toute seule, et à ne pas être trop intrusif.

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J a un lourd passé de sdf, la propreté n’est pas sa priorité ; toutefois, avec beaucoup de tact, d’écoute et de parole, nous parvenons parfois à obtenir qu’il se lave environ tous les quinze jours. Peut-être, comme l’indique un éducateur, a-t-il besoin de son odeur pour se protéger. Ce résidant nous pose la question de la limite de notre intervention, et de savoir où situer le niveau d’exigence, entre le respect de l’intime et la carence ou la négligence de soins à lui apporter. Comment trouver la juste place ?

L’accompagnement

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Certains moments de la vie sont autant de temps d’accompagnement et de rencontre intime.

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G nous a confié sa joie et nous a fait partager l’émotion d’avoir renoué avec sa famille après plus de trente ans – ce qui n’a pu se faire qu’avec beaucoup de tact et de préparation, pour l’inviter à refaire connaissance avec ses frères et sœurs dans la réalité de ce qu’ils sont devenus.

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J vient de perdre sa sœur, un éducateur l’a accompagné au funérarium. Ce résidant a su nous exprimer toute sa peine et sa rancœur, il nous a invités à accompagner le nécessaire processus de deuil. Ce partage de sa souffrance est un instant privilégié où, bien qu’impuissants, nous pouvons écouter.

Les confidences

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Ce sont autant de moments particuliers qui invitent l’éducateur à être le témoin discret d’un savoir que la personne vient déposer en toute confiance. Certaines de ces confidences peuvent être douloureuses – je me souviens de ce résidant venant déposer son mal-être, ses souvenirs d’enfant non désiré, délaissé et battu. Elles peuvent être impromptues. C’est par exemple D qui vient, comme une marionnette, faire un tour devant le bureau de l’éducateur, qui lâche des phrases difficiles et disparaît sans attendre de réponse.

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Quelquefois, ces révélations nous amènent à indiquer à la personne un autre lieu, un autre espace où nous l’invitons à déposer sa parole, avec son thérapeute notamment. Cette réorientation doit se faire avec délicatesse, et au bon moment, afin de ne pas induire chez le résidant un sentiment de rejet.

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Ainsi, j’ai souvenir de cette jeune femme venant déposer en pleine réunion d’information sur la sexualité, devant toute l’assemblée des résidants et des éducateurs, un viol subi, avec force détails, comme si elle parlait d’une autre ou de quelque chose qui ne la touchait absolument pas.

Les chambres des résidants

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Dans ce foyer, chaque résidant dispose d’une chambre. Elles sont investies de manières différentes et pour la plupart décorées avec des objets personnels. Chacun a pu choisir récemment son mobilier dans un catalogue spécialisé dans la fourniture d’équipements ininflammables.

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La chambre est donc, je le répète, un espace individuel et ce qui se passe à l’intérieur appartient au domaine privé de l’individu. À nous de veiller à ce qu’une personne dont la fragilité psychique est reconnue ne s’y enferme pas pour se replier sur elle-même et aggraver ainsi son état mental.

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De même, leur entretien incombe aux résidants, avec l’aide ou non d’un éducateur. Mais il y a un moment où il faut bien agir pour des raisons d’hygiène ; ne pas le faire serait de la négligence, ce qui est aussi une forme de violence faite à la personne, la difficulté étant pour nous d’intervenir sans que cela soit intrusif.

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Au sujet de la chambre individuelle, Perla Serfaty-Garzon [3]  Chez soi. Les territoires de l’intime, Paris, Armand... [3] rappelle que : « Le collectif prime sur l’individuel, aplanissant toutes les différences et jusqu’à la satisfaction des besoins les plus simples : “Monsieur le docteur, je désire pouvoir me coucher pour faire ma sieste”, demande cette dame, qui tous les après-midi s’endort dans son fauteuil roulant. “Non, car la nuit, vous ne dormirez pas et cela gênera vos voisines”, répond le médecin, pour qui peu importe qu’elle s’assoupisse dans une position inconfortable. »

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Voilà les situations auxquelles nous essayons d’être attentifs. Au foyer, nous n’empêchons pas les résidants d’aller dans leur chambre quand ils le souhaitent, mais nous mentirions si nous ne disions pas qu’à d’autres moments nous aussi nous privilégions le collectif, parfois au détriment de l’individuel.

En conclusion

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Ainsi, au foyer, nous partageons de nombreux moments intimes avec les résidants. Certains nous placent face à notre conscience, notre morale, notre éthique personnelles ; toutefois, nous disposons d’outils tels que les réunions institutionnelles, notamment celle de l’analyse des pratiques, animées par un intervenant extérieur (psychiatre psychanalyste) – sans oublier que nous faisons partie d’une équipe. À nous de nous saisir de ces moyens qui peuvent nous aider à réfléchir, analyser, affiner et élargir notre perception, ainsi qu’à prendre du recul sous les regards croisés des autres professionnels.

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En tant qu’éducateur et bien que sachant que la sexualité fait partie des besoins des individus, nous pouvons parfois être démunis, voire choqués par certaines attitudes. C’est ce qui nous a amenés à formuler en équipe les questions suivantes :

  • comment respecter l’expression d’une sexualité qui demeure du ressort de l’intime ?

  • quelle représentation avons-nous de la sexualité de la personne handicapée ?

  • de quelle sexualité parle-t-on ? pour qui ?

  • quelles sont les limites de l’intimité dans un lieu collectif ?

  • quels sont les repères juridiques concernant les comportements répréhensibles, la responsabilité de l’établissement d’accueil, les moyens de protection ? Ce sont des éléments à considérer au regard des droits des usagers. À partir de quand juge-t-on qu’il y a abus par exemple ?

  • quel peut être le travail d’un éducateur concernant l’accompagnement de la personne handicapée dans la réalisation de sa sexualité ? Comment évoquer les questions autour de la sexualité avec les résidants, par quels médiateurs, dans quels espaces ? Qu’est-ce qui fait partie de l’intimité, des droits et des limites de la société, du foyer ? Comment faire avec sa propre subjectivité concernant la sexualité d’un autre, handicapé de surplus ?

  • comment aborder ces questions quand les familles nous interpellent ?

  • que faire de l’intrusion au regard de la « scène sexuelle » en rapport à une normalité sociale ?

  • comment aborder ces questions en équipe ?

Certains de ces questionnements ont fait l’objet d’une formation-information par un intervenant extérieur (médecin psychiatre), pour l’ensemble des personnels éducatifs, sous une forme thématique, durant laquelle différentes situations rencontrées sur le terrain ont pu être évoquées. Les divers aspects – médical, juridique, psychologique et relationnel – ainsi abordés ont permis l’ébauche d’un outil institutionnel servant à faire face à chaque problématique et fixant des repères généraux. Cette intervention s’ajoute à la réflexion existant tout au long de la vie institutionnelle.

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Enfin, pour terminer ce recueil de paroles collectives et individuelles sur l’intimité, et bien que le sujet soit loin d’être clos, nous avons fait le constat qu’en tant qu’éducateurs, nous étions confrontés à un savoir-être autant qu’à un savoir-faire. Je conclurai par cette phrase de Bernard Matray [4]  La présence et le respect. Éthique du soin et de l’accompagnement,... [4]  : « Dans toute relation, le respect, parce qu’il garantit à l’autre un espace d’existence personnelle où il puisse exercer sa liberté, est la condition de sa présence. Seul, il ouvre une porte sur l’intimité et la réciprocité de l’échange. »

Notes

[1]

Ce texte a été publié dans le n° 12-2007 des Cahiers de l’afaser.

[2]

Nouvelles clés, revue en ligne, www. nouvellescles. com

[3]

Chez soi. Les territoires de l’intime, Paris, Armand Colin, 2003.

[4]

La présence et le respect. Éthique du soin et de l’accompagnement, Paris, Desclée de Brouwer, 2004.

Plan de l'article

  1. L’intimité des éducateurs travaillant au foyer
  2. L’intimité des résidants par rapport au cadre de la loi
  3. L’intimité des résidants par rapport au cadre et à l’organisation de l’institution
  4. Quelques situations d’intimité à l’intérieur de ce cadre. Rôle de l’éducateur dans l’espace intime
    1. La toilette
    2. L’accompagnement
    3. Les confidences
    4. Les chambres des résidants
  5. En conclusion

Pour citer cet article

Daugé Annick, « D'une intimité à l'autre », VST - Vie sociale et traitements 3/ 2009 (n° 103), p. 11-17
URL : www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2009-3-page-11.htm.
DOI : 10.3917/vst.103.0011


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