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S'inscrire Alertes e-mail - VST - Vie sociale et traitements Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezÊtre éducateur aujourd’hui
AuteurJacques Ladsous du même auteur
ÉducateurVoilà plusieurs semaines que je suis appelé dans certains centres de formation pour redéfinir l’éducateur aujourd’hui. C’est vrai que le contexte dans lequel sont appelés à travailler mes jeunes (ou moins jeunes) collègues n’est plus celui dans lequel j’ai fait mes débuts et conduit la suite de mon travail. Et tout en étant parfois un peu irrité de cette demande, je comprends qu’elle puisse exister, et je m’efforce d’y répondre le mieux possible.
2 Irrité, parce que je crois que lorsqu’on définit avec netteté le mot « éducation », on s’aperçoit que cette fonction est de tous les siècles, existant depuis la nuit des temps d’une manière invariable. Je l’ai écrit bien souvent éduquer (e-ducere), c’est conduire quelqu’un au-delà de lui-même, c’est-à-dire au-delà de l’image qu’il donne et qu’il se donne pour l’aider à se dépasser, à se développer, à conduire le projet de vie qu’il porte en lui, tant qu’il reste vivant, même si ce projet est parfois enfoui au fin fond de lui-même tendant à faire croire qu’il n’existe plus. Mais Jean-Paul Sartre nous a bien fait connaître que l’être humain qui n’a plus de projet est un être mort, et c’est bien peut-être parce que certains jeunes, adultes, personnes âgées ne trouvent plus dans le monde contemporain les valeurs et les intérêts qui leur permettent d’exister qu’ils se suicident. Terrible responsabilité que la nôtre qui avons laissé dépérir les sources de vie.
3 Si l’éducateur se donne pour mission d’aider ceux qu’il rencontre à exister, à se développer, à réaliser certaines opérations, il doit d’abord chercher avec eux les éléments positifs et dynamisants sur lesquels ils pourront s’appuyer, pour se connaître et se faire reconnaître. L’éducateur se trouve donc toujours dans une posture de partage – ce qu’illustre bien le terme merveilleux d’accompagnement, même si certains textes tendent à le banaliser.
4 Partager, ce n’est pas être indifférent, ce n’est pas conduire à une normalisation, c’est donner de soi pour que l’autre, à son tour, donne de lui-même (et nous savons bien que ce retour nous fait parfois longtemps attendre). Partager, c’est être le plus possible soi-même dans son rapport à l’autre, ce n’est pas jouer à faire semblant, c’est s’engager. C’est pourquoi j’ai toujours préféré parler de profession que de métier, car dans la racine du mot « profession », il y a comme un engagement, une promesse. Partager, c’est regarder l’autre au-delà de ce qu’il laisse apparaître pour qu’à son tour, il sente que nous ne sommes pas drapés dans un statut d’adulte sérieux, raisonnable, bien élevé, en le laissant au bord de son chemin.
5 J’aime beaucoup ce mot de Levinas qui nous déclare dans une certaine mesure responsables de ceux que nous rencontrons. Et que faisons-nous d’autre que de rencontrer, même si ces rencontres sont parfois, sinon souvent, moins fortuites que forcées ? Rencontrer, c’est découvrir, c’est se découvrir et découvrir l’autre, sans idées préconçues. La civilisation urbaine a détruit ces rencontres fortuites qui étaient le signe d’une reconnaissance, et d’une bienveillance. Quand je vois marcher tous ces gens côte à côte dans les couloirs du métro, je comprends bien que le nombre nous empêche de faire un signe à chacun, mais dans les allées de mon immeuble, je salue tous ceux que je rencontre, ceux que je connais comme ceux que je ne connais pas, qui sont parfois surpris mais me rendent généralement mon salut.
6 Éduquer, c’est donc se sentir capable de gérer l’inattendu, cet attendu de la rencontre qui demande perpétuellement de faire connaissance et reconnaissance. Et c’est sans doute pour cela que je n’ai jamais senti ma profession pesante, puisqu’elle nous met en face de situations toujours nouvelles, et que la répétition ne peut nous être d’aucun secours, ni convenir à ceux qui nous sont adressés. Personnaliser l’action éducative, c’est tenir compte de la personne, et nous savons que la personne ce n’est pas seulement l’individu, mais aussi le milieu dont elle est issue, les milieux auxquels elle appartient et s’identifie.
7 Et c’est là que je comprends l’interrogation qu’on me pose. Car si l’acte éducatif nécessite toujours la même posture, la même démarche, les milieux qui sont ceux de nos usagers ont évolué. Les valeurs fondamentales qui circulent dans la société d’aujourd’hui ne sont pas forcément celles dans lesquelles nous avons été élevés nous-mêmes. Et comprendre ce que cette évolution produit en nous est essentiel pour donner du sens à notre action. Vous voyez pourquoi je n’ai jamais été enthousiasmé par les guides, les vade-mecum qui donnent l’illusion d’une bonne pratique, qui donnent l’illusion d’une action passe-partout, alors que chaque être humain a sa clef, et que cette clef nous devons nous appliquer à la trouver. Car nous ne serons jamais les défenseurs, ni les représentants des normes sociales, nous essaierons de comprendre comment se situent nos « usagers » par rapport à elles, et comment nous nous situons nous-mêmes par rapport à cette attitude. C’est alors que tout comme eux, nous évoluons et nous nous découvrons des talents nouveaux. J’ai souvent appris aux jeunes à chanter (je dis chanter et non beugler), je me mets à leur école pour apprendre à « rapper ». Mais il y aura la même rigueur dans la construction d’un rap que dans la qualité du chant que j’exigeais d’eux. Il y a des gens qui partent très loin pour découvrir : bravo ! Mais si l’on a un tant soit peu de curiosité, de sens de l’observation, d’intérêt pour ceux qui nous entourent, la découverte permanente est là, à notre portée, pleine de richesse et de savoirs nouveaux.
8 Alors, c’est sans doute cela « être éducateur aujourd’hui ».
C’est être éducateur en sachant repérer, comprendre et tenir compte des réalités concrètes de cet aujourd’hui dans lequel nous sommes inscrits.
POUR CITER CET ARTICLE
Jacques Ladsous « Être éducateur aujourd'hui », VST - Vie sociale et traitements 2/2010 (n° 106), p. 5-6.
URL : www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2010-2-page-5.htm.
DOI : 10.3917/vst.106.0005.




