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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2001/1 (no 69)


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À la Libération, le mouvement associatif des déportés n’ignorait pas la lutte pour le « devoir de mémoire » et l’appel à la jeunesse qui s’organisa après 1954 sous son égide relevait tout à fait de ce terme. Mais tout a changé depuis la fin des années 1970, quand une mémoire de la Shoah prit son autonomie et fut inscrite à l’épicentre de ce « devoir ». Les médias ont ensuite vulgarisé l’expression, pour aboutir, aujourd’hui, à la « victimisation » d’un combat pour les valeurs qui avait, hier, marqué ce pays.

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L’expression « devoir de mémoire » appartient aujourd’hui en France au langage courant. Son utilisation se banalise dans les médias, les déclarations des hommes politiques, les discours des responsables religieux ou associatifs. Ses implications sont multiples et complexes. Elles touchent à la fois l’enseignement et la culture, la religion et l’histoire, la politique et l’économie, la psychanalyse et la morale. Le génocide arménien, le sort des poilus durant la première guerre mondiale suscitent un slogan qui, dans son acception première, s’applique avant tout au génocide juif et au système concentrationnaire nazi. La critique de cette injonction se focalise d’ailleurs sur ce point. Dès 1989 Alfred Grosser [1][1] Alfred Grosser, Le crime et la mémoire, Paris, Flammarion,..., puis Tzvetan Todorov [2][2] Tzvetan Todorov, Les abus de la mémoire, Paris, Arléa,..., Henry Rousso et Éric Conan [3][3] Henry Rousso, Éric Conan, Vichy, un passé qui ne passe..., ou enfin Georges Bensoussan [4][4] Georges Bensoussan, Auschwitz en héritage ? D’un bon... dénoncent vivement la place et l’usage de la mémoire de la Shoah dans la société française actuelle. Le « devoir de mémoire » est ainsi assimilé à une « nouvelle religion civique » [5][5] Georges Bensoussan, op. cit., p. 13., privilégiant l’émotion, sans véritable contenu, inefficace sur le plan politique.

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Aussi nous a-t-il semblé nécessaire de revenir sur l’origine du « devoir de mémoire », sur son sens comme sur sa légitimité historique. Car si de nombreux auteurs se sont penchés sur ses usages, analysant la présence de la Shoah dans notre quotidien [6][6] Outre les ouvrages précédemment cités, cf. Annette..., ils n’ont pas cherché à retracer l’émergence de cet impératif. Or une analyse des groupes sociaux dont la vocation est de préserver ce souvenir révèle à la fois la constance et les mutations du « devoir de mémoire ».

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Le devoir de mémoire est le titre français donné en 1995 à un ouvrage posthume de Primo Levi, reprenant un entretien accordé en 1983 à deux historiens italiens [7][7] Primo Levi, Le devoir de mémoire, entretien avec Anna.... Cette publication, comme la redécouverte de l’œuvre de cet auteur, popularise l’expression, dans le contexte du 50e anniversaire de la libération des camps. Or ce titre en forme de formule n’est pas de Primo Levi. Il a été choisi par l’éditeur parce qu’il est dans l’air du temps, détournant le contenu même d’un entretien où Primo Levi fait part de ses interrogations sur la postérité d’Auschwitz. Une émission de La Marche du siècle de juin 1993 lui est consacré ; Henri Rousso et Éric Conan évoquent à plusieurs reprises ce « devoir de mémoire » dans « La mémoire dans tous ses états », chapitre introductif de leur ouvrage commun [8][8] Henry Rousso, Éric Conan, op. cit., p. 13 et 15.. Déjà en 1986, Serge Barcellini évoquait « le devoir permanent de mémoire » [9][9] Intervenant dans le cadre d’un colloque organisé par.... Nous allons d’abord analyser comment la mémoire de la déportation a été portée depuis 1945 par des associations dont l’action constitue « l’élément moteur de la mémoire collective » [10][10] Robert Frank, « La mémoire empoisonnée » dans Jean-Pierre..., et les limites auxquelles elles se sont heurtées ; puis nous verrons comment l’appel à la jeunesse constitue une des bases actuelles du « devoir de mémoire ». Enfin, si celui-ci semble à l’évidence attaché à la Shoah, nous verrons que c’est au terme d’une profonde évolution des mentalités.

? L’arme du souvenir

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Les critiques actuelles formulées contre le « devoir de mémoire » laissent penser que l’obligation, morale et politique, de se souvenir de la Shoah, comme de la déportation en général, est récente. Il n’en est rien. Le mouvement déporté distingue dès sa création un double objectif : celui de se souvenir, c’est-à-dire le culte des morts, et la mémoire, un champ plus large qui touche à la fonction du souvenir dans la société. Les deux termes sont souvent interchangeables, en fait ils se complètent. Ainsi, la plupart des associations, fédérations ou amicales de camps, adoptent des statuts dans lesquels elles affirment leur volonté de secourir leurs adhérents les plus démunis, de défendre leurs droits matériels et moraux, mais aussi « d’honorer la mémoire des Français assassinés [au camp, ce qui est de l’ordre du souvenir, et] de maintenir présents, à l’esprit de tous les Français et Françaises, les actes de barbarie dont se sont rendus coupables les assassins nazis et leurs collaborateurs, d’empêcher par cette propagande et ce rayonnement le retour des conditions politiques et sociales qui ont permis l’instauration des régimes partisans de ces méthodes d’autorité [ce qui est de l’ordre de la mémoire] » [11][11] Statuts de l’Amicale de Mauthausen, 31 juillet 194.... Pour accomplir la première de ces missions, elles organisent, au fur et à mesure que les transports et le statut des camps l’autorisent, des pèlerinages permettant aux familles de se recueillir au plus près du lieu de décès de leurs proches [12][12] Les premiers pèlerinages partent de France pour Auschwitz.... Ces mouvements érigent également en France des monuments commémoratifs, supports indispensables aux rites du souvenir pratiqués par l’ensemble des associations patriotiques [13][13] Cf. Serge Barcellini, Annette Wieviorka, Passant, souviens-toi !....

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Mais la lutte contre l’oubli repose fondamentalement sur une conviction plus profonde. Le fait d’avoir survécu donne impérativement au rescapé des devoirs, le terme revient sans cesse, auxquels il ne peut se soustraire. À l’initiative des détenus les plus politisés, communistes majoritairement, des serments sont prononcés dès la libération de Buchenwald et de Mauthausen. Les déportés y jurent de poursuivre la lutte contre le fascisme et de préserver les liens de solidarité noués dans la clandestinité. Cette notion de serment dépasse les clivages politiques traditionnels et ne se rattache fréquemment à aucun événement précis. Elle relève avant tout du symbole. En 1953, un responsable départemental de l’une des principales organisations françaises écrit : « Qu’avons-nous promis à nos morts, à ces milliers de pauvres humains qui crevèrent sous nos yeux ? Car nous l’avons fait, n’est-ce pas, nous ne parlons pas de promesses à nos morts simplement pour enrichir un discours ou parvenir à des fins intéressées ? Qu’avons-nous promis ? Que le monde entier saurait ce que fut leur calvaire, que le monde entier reconnaîtrait en eux des martyrs et des héros, que nul ne toucherait à leur mémoire, que, nous, vivants, les familles des morts et les rescapés eux-mêmes auraient dans leur nation la première place » [14][14] Alabert, « Nous devons réagir », Le Déporté, 65, novembre 1953,....

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Le souvenir est une arme, une arme politique dans son essence même. En effet, dans les discours des dirigeants associatifs, tous résistants et le plus souvent militants politiques ou syndicaux, les déportés se veulent une élite. L’engagement dans la Résistance, sanctionné par les épreuves de la déportation, leur confère une expérience unique, indispensable dans leur esprit à la reconstruction de la société française autour des valeurs pour lesquelles ils ont combattu et qu’aujourd’hui encore ils incarnent [15][15] Le programme du Conseil national de la Résistance en.... Certains déportés vont plus loin : ils s’estiment les héritiers des combattants de la première guerre mondiale sur le plan de l’engagement patriotique comme du sacrifice physique, des soldats dont ils devront reprendre le flambeau le moment venu [16][16] Cf., notamment, Edmond Debeaumarché, Rapport moral.... Pourtant, le mouvement déporté ne formera jamais la caste supérieure du monde ancien combattant, ni l’élite dirigeante du pays, malgré quelques carrières individuelles, trop rares et néanmoins exemplaires [17][17] Il suffit de penser à Edmond Michelet, Marcel Paul,....

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Alors, « n’oublions jamais » [18][18] Titre du bulletin de l’Amicale de Neuengamme., mais quoi et pour quoi faire ? Deux préoccupations majeures émergent, permanentes et unanimes parmi les rescapés. D’une part, la lutte contre la renaissance du nazisme et plus généralement de l’extrême droite, disqualifiée après la défaite du Troisième Reich ; d’autre part, une vive attention portée au respect des Droits de l’homme et au maintien de la paix. L’abbé Noël Carlotti, un résistant gaulliste déporté à Neuengamme, l’exprime ainsi avec force et espérance en 1949 :

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« Nos souffrances passées, qui nous ont donné un sens aigu de l’aide fraternelle à apporter à nos semblables, devraient donner au monde son visage de demain, le rendre plus habitable, plus humain. Ah ! il nous reste une belle tâche à accomplir : réconcilier l’homme avec l’homme, réaliser le respect total de la personne humaine… Rescapés de camps de la mort lente, vous qui avez été victimes de l’orgueil nazi, de son régime policier, qui avez été comme des esclaves, soyez les champions de cette liberté dont vous avez été privés pendant des mois peut-être pendant des années » [19][19] Abbé Noël Carlotti, « À mes camarades déportés », N’oublions....

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Ces convictions communes ne sauraient masquer les prises de position et les engagements parfois divergents qu’elles suscitent. Dans le contexte de la guerre froide, la défense de la paix ou la dénonciation du régime ouest-allemand, par exemple, n’étaient pas neutres. Instrumentalisés par le Parti communiste français, ces thèmes font l’objet de campagnes d’opinion de la part de certains mouvements de déportés, « organisations de masse » du PCF [20][20] Dans les archives du PCF, les relevés de décisions.... Il est vrai que, ce faisant, ils agissent aussi dans le sens des convictions ou des craintes d’une frange importante de leurs adhérents. À l’autre extrémité de l’échiquier politique, d’autres associations ne peuvent se résoudre à dénoncer l’usage de la torture en Algérie par l’armée française, ou le font sans éclats [21][21] C’est le cas de la FNDIR-UNADIF et de l’Amicale de.... La défense des Droits de l’homme provoque donc des initiatives qui enfreignent la règle d’apolitisme qu’elles affichent aujourd’hui encore et qui doit leur permettre de rassembler le plus largement possible les rescapés. Ce souci se renforce au fil des années pour devenir la norme, à mesure que les conflits idéologiques s’atténuent ou disparaissent à partir des années 1960. Les associations se retrouvent alors dans un combat commun, sans doute moins politisé, plus consensuel en tout cas : la transmission de la mémoire, en particulier auprès des jeunes générations.

? L’appel à la jeunesse

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La déportation véhicule donc des valeurs très fortes que les animateurs du mouvement déporté vont chercher à faire rayonner au-delà de leurs associations. La jeunesse s’impose progressivement comme la cible principale de tous leurs efforts. En 1954, le Réseau du souvenir, une organisation nouvellement créée pour promouvoir la mémoire de la déportation à travers des réalisations dans les domaines historiques, spirituels et artistiques, édite une importante anthologie sur le système concentrationnaire [22][22] Né en 1952, le Réseau du souvenir est une initiative.... Ce livre doit servir d’abord à l’éducation des prochaines générations [23][23] Paul Arrighi, « Bilan du Président », Bulletin du Réseau.... Henri Michel, historien et secrétaire général du Réseau, s’efforce de le faire adopter par les institutions scolaires et universitaires. Selon lui, l’ouvrage témoigne la faiblesse de la civilisation si elle n’est pas portée par des idéaux moraux [24][24] Archives nationales, Archives du Réseau du souvenir,.... En 1954, et toujours à l’initiative du Réseau du souvenir, le Parlement adopte la loi instituant une journée nationale de la déportation. La reconnaissance de la nation à l’égard de toutes les victimes des camps nazis se manifeste par l’organisation de cérémonies officielles sur l’ensemble du territoire. Parallèlement aux commémorations, les directeurs des établissements scolaires sont régulièrement invités, à travers la tenue d’une causerie, à attirer l’attention de leurs élèves « sur la solidarité qui doit unir leur jeune génération aux héros et martyrs de la déportation » [25][25] Circulaire de l’Office national des anciens combattants....

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Dès la fin des années 1950, les associations s’inquiètent pourtant de l’ignorance qui entoure ce sujet et de la faible imprégnation du message civique qu’il porte : « Chaque jour davantage nous nous apercevons que la jeunesse ne sait rien de tout cela, que la tragédie de la déportation lui est plus lointaine que le sacre de Napoléon » [26][26] Odette Elina, « Rapport devant l’Assemblée générale.... La sortie en 1963 du film de Bertrand Blier Hitler, connais pas renforce un peu plus cette conviction et suscite une émotion largement partagée par toutes les organisations. Car les rapports avec la jeunesse ne sont guère sereins dans un premier temps. Bien souvent, c’est avec agacement et indignation, ou du moins avec appréhension, que les rescapés observent ses réactions. Le regard très critique du mouvement déporté sur la contestation étudiante de Mai 68 en témoigne [27][27] Olivier Lalieu, La déportation fragmentée., op. cit.,.... La période de la fin des années 1950 et du début des années 1960 ne tient nullement au hasard. La guerre d’Algérie occupe de ce point de vue une place singulière dans le débat sur la conscience politique d’une jeunesse reconnue comme un groupe social à part entière, débat qui dépasse les cercles de la Résistance et de la déportation. Alors que pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale les appelés du contingent se trouvent engagés dans des combats, la pratique de la torture ou la présence révélée par la presse d’anciens SS dans la Légion étrangère font craindre à certains une véritable perversion de la jeunesse, dans un contexte marqué par le renouveau européen des mouvements néonazis. Le Parti communiste français en particulier qui, rappelons-le, analyse le retour de De Gaulle au pouvoir en 1958 comme l’avènement d’une dictature, manifeste alors un intérêt tout particulier pour le travail parmi la jeunesse. Car celle-ci résiste plutôt bien à la menace de « la démagogie fasciste », selon le PCF. C’est pourquoi, « face à la bourgeoisie décadente, c’est à la jeunesse qu’il faut faire appel pour modifier le contenu du sentiment national dans un sens socialiste » [28][28] Archives du PCF, Relevé de décisions du Bureau politique,.... Dans des cercles plus larges, cette préoccupation se traduit notamment par l’organisation en février 1960 d’un colloque en Sorbonne réunissant enseignants et éducateurs à l’appel du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et pour la paix autour d’un double objet : « Examiner quelles influences contribuent à susciter, chez les enfants et adolescents, des réflexes et des idées racistes. Préciser les moyens pédagogiques propres à prémunir l’enfance et la jeunesse contre les tentations du racisme, à développer en elles l’esprit de tolérance, de fraternité humaine ».

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Le constat d’ignorance posé, reste à l’expliquer. Deux raisons majeures sont avancées par les associations. La première touche à l’institution scolaire. Jusqu’en 1962, la Résistance et la déportation ne sont pas enseignées, hormis dans le cadre de la causerie pour la journée de la déportation et d’une leçon dans le cours d’instruction civique de Seconde. Avec la réformée des programmes d’histoire, appliquée au cours de l’année 1962-1963, « l’étude de la seconde guerre mondiale et de ses conséquences » devient obligatoire pour les élèves de classe de Terminale [29][29] AN, Archives du Réseau du souvenir, 72AJ2158, Rapport.... Il faut pourtant attendre de nombreuses années avant que les manuels comme l’enseignement en lui-même intègrent véritablement la déportation et singulièrement la Shoah [30][30] Cf. CDJC, L’enseignement de la Shoah, Paris, 1982.. La seconde raison, liée en partie à la première, provient de l’ignorance, ou du refoulement, de cette génération entrée à l’âge adulte autour de 1945, celle justement en charge de la formation de la jeunesse à cette époque, qu’il s’agisse des parents ou des professeurs [31][31] Rapport d’Henri Michel au ministre de l’Éducation nationale,.... Les rescapés n’échappent d’ailleurs pas à cette remarque. Si l’activité des associations ou la publication de nombreux récits attestent la volonté évidente de témoigner de la part d’une frange importante des anciens déportés, il faut se garder des généralisations hâtives. Comme l’écrit Anise Postel-Vinay :

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« Pour pouvoir vivre, il fallait retrouver le sommeil, alors je crois que la plupart d’entre nous, je ne pense pas que ce soit le cas de tous, mais la plupart d’entre nous a éloigné le cauchemar. Nous avons pris une distance avec cette période, simplement pour pouvoir survivre » [32][32] Anise Postel-Vinay, dans FNDIRP, APHG, Journée d’étude....

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Pour répondre à ces insuffisances, les associations entreprennent de rédiger des textes destinés à informer la population et les plus jeunes en particulier, car « se souvenir, c’est aussi, et peut-être d’abord faire connaître » [33][33] Louise Alcan, « Rapport d’activité », Après Auschwitz,... ; faire connaître, c’est empêcher l’opinion de succomber à nouveau, par ignorance, à la démagogie xénophobe, raciste et antisémite [34][34] Sur ce point, le modèle d’éducation antifasciste dans.... La présence d’enseignants ou de chercheurs dans les rangs des associations contribue certainement à cette prise de conscience, qu’il s’agisse de Jean Manson [35][35] Jean Manson est interné résistant et président de l’association... à l’UNADIF, ou de Marie-José Chombart de Lauwe [36][36] Rescapée de Ravensbrück, Marie-José Chombart de Lauwe... et Jeanne Chevalier [37][37] Jeanne Chevalier fut arrêtée en novembre 1941 et déportée... à la FNDIRP. Cette dernière, principale organisation française en termes d’adhérents, est sur ce terrain la plus dynamique. La Déportation, son ouvrage de référence, couronné par l’Académie des sciences morales et politiques, sort en 1965. Jusqu’en 1990, plus de 100 000 exemplaires ont été vendus. Au public scolaire, la FNDIRP propose plus particulièrement depuis 1970 une brochure, L’impossible oubli, dont le tirage global dépasse 500 000 exemplaires [38][38] Ces chiffres sont tirés de Raymond Hallery, « Le relais »,... et une exposition de 30 panneaux, placée dans plus de 4 000 établissements [39][39] Maurice Cling, dans FNDIRP, APHG, Journée d’étude du....

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Parallèlement à cette politique de publication, la visite de témoins dans les classes devient le moyen le plus sûr d’aller à la rencontre des jeunes. La création par le ministère de l’Éducation nationale en 1961 du concours de la Résistance, à l’initiative de la Confédération des combattants volontaires de la Résistance, permet avec succès ce rapprochement en même temps qu’il l’institutionnalise et donc le légitime [40][40] En 1990, plus de 50 000 élèves devaient participer.... Le concours s’ouvre en 1972 à la déportation, par le choix des sujets et des associations membres des jurys nationaux et départementaux [41][41] La FNDIRP ne sera conviée qu’en 1983 à siéger au jury.... Au-delà de la formation des jeunes, c’est celle des enseignants que certains mouvements, comme la FNDIRP, l’Amicale d’Auschwitz et l’Amicale de Mauthausen, visent depuis plus d’une décennie, en partenariat notamment avec l’Association des professeurs d’histoire et de géographie. Ce travail, souvent fructueux, aboutit à l’organisation de colloques sur le témoignage oral [42][42] Cf. les actes du colloque tenu en 1990, Les échos de... et de voyages pèlerinages de plus en plus nombreux [43][43] L’Amicale de Mauthausen, avec l’APHG, invite en avril 1996,....

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À la fin des années 1960, les relations du mouvement déporté avec la jeunesse s’apaisent. L’intérêt que les nouvelles générations manifestent pour la déportation se confirme et se renforce même, à la grande satisfaction des rescapés. Une nouvelle composante dans le rapport déporté-jeune se développe, sans qu’il soit possible de dater avec précision l’éclosion du phénomène : la transmission du flambeau du témoin. En 1980, le colonel Charles Arnould, président de l’Amicale de Dachau évoque ainsi cette recherche « d’héritiers spirituels [capables de recevoir] le flambeau de l’héritage légué par les martyrs de la Résistance et de la Déportation ». Ces héritiers, il les trouve « dans une jeunesse ardente et profondément attachée aux principes dont nous avons été et restons les défenseurs, dans cette jeunesse qui sait réagir contre les tentations dépravantes ou destructrices de la drogue, de la licence et de l’anarchie. À cette jeunesse de nous assister. Puis de nous succéder dans la croisade en faveur des droits de l’homme… » [44][44] Charles Arnould, « À vous les jeunes », Les anciens.... Poursuivre l’œuvre du mouvement déporté sous-entend deux idées : premièrement, ni les guerres ni les totalitarismes ni l’intolérance n’ont disparu ; deuxièmement, pour les déportés, « les forces déclinent et les possibilités de survie s’envolent » [45][45]  Ibid. . Car l’arrière-plan du débat sur le devenir du « devoir de mémoire » est fondamentalement dramatique. La notion de passage du flambeau survient quand le mouvement déporté prend conscience de sa lente mais irrémédiable dislocation par la mort de ses membres. Ce n’est pas tant la perte du souvenir des événements qui l’obsède [46][46] Sur ce point, l’historiographie des vingt dernières..., mais bien celle de l’idéologie qui s’en dégage. Le salut ne peut alors venir que des forces les plus pures et les plus vives de la nation : sa jeunesse. Celles et ceux qui sauront construire un monde meilleur et plus juste en s’inspirant des leçons de leurs aînés. Pourtant, ce n’est pas mépriser l’intention que de s’interroger sur la capacité réelle des nouvelles générations à poursuivre sur le long terme pareille entreprise et, qui plus est, à témoigner d’une expérience concentrationnaire qu’ils n’ont pas vécue [47][47] À propos des enfants cachés, cf. Annette Wieviorka,.... Le débat demeure alors que l’Histoire s’écrit.

? Déportés et victimes

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Affirmation d’une expérience unique et formatrice, actions militantes en dehors du cercle restreint des survivants : dans ces conditions, comment expliquer le silence qui semble entourer le génocide juif jusqu’aux années 1980 ?

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En premier lieu, il convient de revenir sur l’idée que le mouvement déporté aurait engendré une mémoire autonome de la Shoah. Ce ne fut pas le cas pour des raisons d’ordre numérique, structurel et idéologique. Sur le plan numérique, les rescapés en France du génocide sont extrêmement peu nombreux, environ 2 500 personnes noyées dans la masse des quelque 37 000 survivants du système concentrationnaire [48][48] Annette Wieviorka, Déportation et génocide. Entre la.... Ils sont donc faiblement représentés au sein du mouvement déporté et disposent de ce fait d’une influence réduite. Ils sont présents essentiellement à travers deux organisations – et l’on en vient à des considérations d’ordre structurel – toutes deux nées au printemps 1945 : l’Amicale d’Auschwitz et l’Association des anciens déportés juifs de France. La première entend regrouper tous les rescapés d’Auschwitz, sans distinction religieuse ou politique. Israélites français et militants communistes non juifs en forment les cadres dirigeants. Ils se retrouvent dans une vision déjudaïsée du camp d’Auschwitz qui perdure jusqu’à la guerre des Six Jours en 1967 [49][49] Olivier Lalieu, La déportation fragmentée…, op. cit.,.... Dans la seconde, en revanche, la judéité s’exprime pleinement. Ses responsables sont membres du Conseil représentatif des institutions juives de France ; ils organisent les commémorations annuelles de la rafle du Vel’d’Hiv’ et de l’ouverture en mai 1941, des premiers camps d’internement, ceux du Loiret. Toutefois, l’influence réelle de l’association ne dépasse guère les milieux populaires yiddish, issus de l’immigration d’avant guerre. Malgré ces différences, et il faut davantage parler de complémentarité, l’Amicale d’Auschwitz et l’Association des anciens déportés juifs de France s’affilient en 1945 à la FNDIRP. La FNDIRP, avec la FNDIR-UNADIF, entend en effet représenter dans la nation et auprès des pouvoirs publics l’ensemble des rescapés et des familles, quelle que soit l’origine de leur déportation ou de leur internement, hormis les droits communs. Il lui faut donc rassembler le plus grand nombre de survivants pour répondre pleinement à sa vocation de groupe de pression. Mais la légitimité de son action provient surtout du « capital moral » qu’elle incarne, autrement dit de l’importance des morts dont elle perpétue le souvenir. « Nous représentons 90 % de disparus, déclare en 1952 Edmond Debeaumarché, secrétaire général de l’UNADIF, ce qui est notre faiblesse, mais également doit être notre force pour discuter avec d’autres associations plus brillantes, car elles comptent un plus grand nombre de cotisants » [50][50] Edmond Debeaumarché, « Rapport moral du comité national.... Or ces disparus sont perçus et revendiqués comme un tout, sans distinction d’origine, tous victimes du nazisme, tous réunis et en fin de compte confondus dans la fumée des crématoires [51][51] En 1979, la FNDIRP rédige un message pour la journée.... Sur cette explication idéologique fondamentale, les références bien présentes dans les publications associatives aux persécutions contre les Juifs ou au terrible régime d’Auschwitz n’y changent finalement rien [52][52] En 1948, on peut lire ainsi dans Le Patriote résistant,....

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Un dernier obstacle vient encore s’ajouter à ceux évoqués précédemment. Il a trait cette fois au discours produit par les associations, et se retrouve totalement dans la teneur des propos exprimés dans le milieu scolaire. Les élites du mouvement déporté, ses animateurs sur les plans local et national, ne s’identifient pas aux victimes, mais aspirent au statut de combattant, au service des idéaux que nous avons déjà évoqués. Pour Charles Joineau, secrétaire général de la FNDIRP pendant trente ans, le témoignage des rescapés « doit aussi contribuer à témoigner des valeurs pour lesquelles nous avons combattu, nous avons souffert et tant des nôtres sont morts. En ce sens notre témoignage ne peut rester au niveau de la seule expression de la souffrance que nous avons connue » [53][53] Charles Joineau dans FNDIRP, APHG, Journée d’étude.... Or comment concevoir autrement que comme des victimes ces millions d’innocents gazés dans les centres de mise à mort, et dont le seul crime est d’être Juif ? Où est l’héroïsme donné en exemple dans tant de discours et de témoignages ? Le mouvement déporté ne peut ni accepter ni revendiquer en tant que telle la dimension de victime, parce qu’elle va à l’encontre de tous ses fondements.

? L’actualité du génocide juif

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L’évolution qui se dessine dans les années 1970 ne trouve pas son origine dans le mouvement déporté. À partir de la fin des années 1960, l’activisme de Beate et Serge Klarsfeld contribue à bouleverser la façon dont la société française perçoit le sort des Juifs durant la seconde guerre mondiale. Dans un premier temps, de la fin des années 1960 à la fin des années 1970, c’est Beate qui apparaît sur le devant de la scène. Allemande protestante, elle épouse en 1963 Serge Klarsfeld dont le père, juif d’origine roumaine, avait été gazé à Auschwitz en août 1944. Tout au long de la décennie 1970, Beate, épaulée par son mari, dénonce publiquement le passé nazi de dirigeants ouest-allemands [54][54] On se souvient de la gifle administrée par Beate Klarsfeld..., puis milite en RFA pour le jugement des principaux responsables allemands de la solution finale en France pour crimes contre l’humanité [55][55] Notamment Kurt Lischka, Herbert Hagen, Ernst Heinrichsohn,.... Avec le dépôt d’une plainte contre Jean Leguay en 1978, le combat des Klarsfeld entre dans une seconde phase mettant en scène Serge Klarsfeld. Il concerne cette fois la traduction devant les tribunaux français des hommes de Vichy, exécuteurs ou complices de la Shoah.

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Certes, la dénonciation de l’impunité de criminels de guerre allemands ou français appartient traditionnellement au discours du mouvement déporté, mais l’action de Beate et Serge Klarsfeld est d’un autre ordre. Elle s’élabore d’abord largement en dehors des cercles de la déportation et de la Résistance, même si ponctuellement ils en reçoivent le soutien. Épaulés par une poignée d’anciens d’Auschwitz, les principaux acteurs, le couple Klarsfeld et un noyau de militants, adhérents pour certains de la LICRA, viennent pour beaucoup de cette seconde génération, celle des enfants nés avant ou pendant le conflit, des victimes peu présentes jusqu’alors dans les débats sur les séquelles de la guerre. Avec la création de l’association des Fils et Filles de déportés juifs de France en 1979, Klarsfeld réunit autour de lui une génération que le mouvement déporté dans son ensemble n’a jamais pu, malgré ses efforts, intégrer massivement dans ses rangs. Ce fait singulier comme l’engagement physique du couple et ses méthodes peu conventionnelles attirent l’attention des médias qui, à leur tour, jouent un rôle déterminant dans leur stratégie de mobilisation de l’opinion. Les Klarsfeld procèdent à des initiatives spectaculaires pour frapper les esprits, mais élaborent et divulguent aussi de solides dossiers d’accusation tirés des archives. Car Serge Klarsfeld est devenu avocat, il peut s’engager sur le terrain judiciaire en déposant plainte, alors que la loi française jusqu’en 1980 interdit aux associations de se porter partie civile.

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Parce que l’exigence de justice est aussi, peut-être surtout, une exigence de mémoire, Serge Klarsfeld et le groupe restreint qui l’entoure réalisent en 1978 Le mémorial de la déportation des Juifs de France où ils dressent la liste et la composition des convois partis de France. Tout à la fois travail historique, précisant le nombre des déportés et l’origine étrangère des deux tiers d’entre eux, il est aussi « un acte de piété et d’hommage » qui répond à l’impérieuse nécessité de préserver le nom des victimes s’effaçant progressivement des listes originales de déportation [56][56] Serge Klarsfeld, Le mémorial de la déportation des.... Pour la première fois, au-delà de formules convenues, il devient possible d’entrevoir la réalité crue du génocide : l’extermination de familles entières, des familles à qui Serge Klarsfeld restitue leur identité et donc leur existence dans l’esprit de chacun. « Le mémorial, écrit le philosophe Vladimir Jankélévitch, fait sortir de la nuit et de la nuée, en les appelant par leur nom les innombrables fantômes anonymes annihilés par leurs bourreaux. Nommer ces ombres pâles, c’est déjà les convoquer. » Cette œuvre connaît un écho considérable dans l’opinion publique comme chez les Juifs de France que Klarsfeld mobilise, notamment les plus jeunes. « Personnellement, je suis très impressionné par la présence des jeunes en permanence : enfants ou petits-enfants des victimes de l’Holocauste, fils et filles de « pieds-noirs » s’intégrant à la chaîne de solidarité juive, membres du Betar, de l’école Yavné, de l’UEJF [57][57] Union des étudiants juifs de France., de l’OJD [58][58] Organisation juive de défense., de la LICRA » souligne un observateur à l’issue d’une manifestation à Cologne en 1979 organisée par les Fils et Filles. « Ces jeunes ont aujourd’hui de 15 à 20 ans : ils en auront 40 à l’aube de l’an 2000 et raconteront à leurs enfants qu’ils ont assisté au procès des assassins de leurs propres grands-parents. Ils seront la mémoire collective du peuple juif… » [59][59] Charles Baron cité dans Serge Klarsfeld, Le procès....

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Les enfants occupent une place capitale dans l’esprit de Serge Klarsfeld. Il le rappellera en de nombreuses occasions, lors des procès Barbie et Papon, par exemple. Les victimes, ce sont les enfants assassinés, mais également ceux qui ont survécu au massacre et dont la souffrance demeure ignorée. C’est en leur nom qu’il réclame justice, pour faire condamner les bourreaux, comme pour faire prendre en compte par les pouvoirs publics la légitimité de revendications financières, mésestimées par la législation française relative aux victimes de guerre [60][60] Selon la loi française, le titre de déporté politique.... L’action de Serge Klarsfeld est pour beaucoup dans l’émergence en France durant les années 1980 et 1990 de la mémoire de la Shoah, une mémoire revendicative, qui tranche avec les discours et les pratiques du mouvement déporté. Il s’adresse aux gouvernants et aux historiens pour faire reconnaître le rôle de Vichy. Mais il permet plus largement à l’opinion publique de prendre conscience de la spécificité de la Shoah en lui apportant des références, des images simples et précises, comme celles des enfants de la maison d’Izieu. Avec l’association des Fils et Filles des déportés juifs de France, il insuffle aussi un dynamisme nouveau aux commémorations liées au souvenir du génocide, tout en reprenant les méthodes traditionnelles du mouvement déporté : le porte-drapeau, la couronne de fleurs, l’organisation de pèlerinages, la pose de plaques commémoratives.

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À la fin des années 1970, le génocide juif devient véritablement, pour la première fois depuis 1945, un thème d’actualité en lui-même et non plus une des facettes de la déportation. Dans la dynamique qui se met en place en France, Serge Klarsfeld joue certes un rôle de pivot, de pièce centrale, mais il ne constitue toutefois qu’un rouage dans un ensemble naissant plus vaste. Après deux années de refus, L’Express décide en octobre 1978 de publier l’interview de l’ancien commissaire aux questions juives de Vichy, Darquier de Pellepoix, par le journaliste Philippe Ganier-Raymond, en écho à l’ouverture du procès de Cologne impulsé par Klarsfeld. Quelques semaines plus tard, la presse présente les thèses de Robert Faurisson comme un nouveau développement des propos négationnistes de Darquier. Ces événements, auxquels il convient d’ajouter les attentats visant les Juifs de France, de la rue Copernic à la profanation du cimetière de Carpentras, tous fortement médiatisés, distinguent chacun un peu plus la communauté juive et la renvoie, dans la violence ou l’outrance, aux persécutions dont elle fut victime durant la seconde guerre mondiale [61][61] Georges Bensoussan relève à juste titre ce rôle de.... Cet « enchaînement diabolique » [62][62] Henry Rousso, Le syndrome de Vichy, op. cit., p. 1..., bientôt renforcé par les succès électoraux du Front national, alarme l’opinion qui trouve dans des œuvres de fiction une puissance évocatrice jusque-là rare ; le formidable impact du téléfilm Holocauste s’explique ainsi en France comme à l’étranger. À cet égard, l’exemple d’Israël est significatif. Alors que la série vient d’être diffusée, Yitzhak Arad, le président du comité directeur de Yad Vashem, constate qu’elle « ne provoquera pas une révolution dans la conscience du citoyen israélien, jeune ou adulte, sur le sujet de l’Holocauste. Mais elle parlera aux jeunes dans une langue que nous, par la littérature ou des films documentaires, ne sommes peut-être pas parvenus à leur parler » [63][63] Cité dans Regards. Cahiers du Centre communautaire.... Qu’on le regrette ou pas, c’est bien sur le terrain de l’émotion et non de la raison que le grand public appréhende la singularité de la Shoah [64][64] Henry Rousso, La hantise du passé, op. cit., p. 33.... Les médias, et singulièrement la télévision, contribuent alors à sortir la Shoah de la marginalité sociale, historique et politique dans laquelle la plaçaient le peu de rescapés susceptibles de la porter physiquement dans la nation. La télévision parvient à lui donner « une existence sociale et politique », donc « une efficacité politique » [65][65] Pour reprendre des expressions employées par Pierre..., en s’appuyant sur des personnalités de premier plan capables d’incarner l’événement, comme Serge Klarsfeld et Simone Veil. En outre, de Marek Halter à Alain Finkielkraut et Claude Lanzmann, la Shoah nourrit le débat intellectuel et accentue un peu plus sa présence dans l’espace culturel quotidien. Le poids des morts peut enfin renverser celui des vivants.

? Le temps des témoins

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Formulé dans les années 1990, « le devoir de mémoire » répond à un processus, mettant en exergue la Shoah, commencé à la fin des années 1970 alors que, paradoxalement, son principe même anime le mouvement déporté depuis 1945. Le procès Barbie en 1987 révèle au grand public la notion de « devoir de mémoire », c’est-à-dire la légitimité, plusieurs années après les faits invoqués, d’en demander réparation et d’en tirer des leçons. La fonction du procès Barbie s’apparente de ce point de vue à celui du procès Eichmann en Israël. De plus, il sert de matrice aux procès ultérieurs conduits en France pour crimes contre l’humanité. Tout d’abord, il s’agit d’un procès dont la portée dépasse le champ judiciaire pour s’inscrire résolument dans le présent en devenant « un procès pédagogique », comme le déclare en 1983 le Premier ministre Pierre Mauroy. « Il faut que les Français n’oublient pas cette histoire qui est la leur. Il faut que les jeunes générations sachent ce qui a été alors vécu, pour être prêtes à toujours sauvegarder la dignité de leur patrie et plus encore la dignité de l’homme [66][66] Cité par Maurice Szafran, Simone Veil. Destin, Paris,.... » Du procès Barbie émergent aussi le visage et la voix des rescapés, devenus des témoins, comme le soulignent tous les observateurs à l’heure du verdict. Cette reconnaissance de la fonction sociale du « témoin » permet à beaucoup de ceux qui ont vécu dans un relatif mutisme depuis 1945 d’en sortir, alors que le sens de leurs souffrances se trouve contesté par les négationnistes et qu’ils atteignent la fin de leur existence [67][67] Annette Wieviorka, L’ère du témoin, op. cit., p. 1.... La France dispose donc d’une expérience majeure et probablement sous-estimée dans le travail de mémoire, depuis le Mémorial du martyr juif inconnu inauguré en 1953 et la journée nationale de la déportation instituée en 1954 jusqu’à la création en février 1982 de la Commission à l’information historique pour la paix, au sein du ministère des Anciens Combattants et victimes de guerre [68][68] Ce service, dont l’intitulé se modifia à plusieurs....

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Nous sommes toujours et plus que jamais dans « l’ère du témoin », pour reprendre une expression d’Annette Wieviorka, avec toutes les limites que comporte une représentation du passé construite autour de destins individuels, une représentation qui ne se confond pas avec l’Histoire. La période actuelle montre même le « devoir de mémoire » consacré internationalement sur le plan politique et culturel, rassemblant des dizaines de chefs d’État et de gouvernement lors de la conférence de Stockholm en janvier 2000. Toutefois, c’est un « devoir de mémoire » fondé sur la Shoah. En effet, la conférence de Stockholm se rattache avant tout aux efforts conduits par les organisations juives américaines depuis une trentaine d’années, dans le prolongement de l’aide aux Juifs soviétiques à l’affaire Waldheim. La polémique autour du « devoir de mémoire » traduit donc non seulement son passage de la sphère des victimes au pouvoir politique et à la société dans son ensemble, mais aussi son recentrage sur la Shoah. Elle se nourrit en outre du mélange des genres impliqué par l’expression elle-même : d’un côté, le culte des morts qui est de l’ordre du sacré et, de l’autre, les effets induits dans les domaines historiques, judiciaires, financiers et politiques.

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Alors qu’il est enfin reconnu, combien de ceux qui ont élaboré le « devoir de mémoire » sur le plan idéologique et l’ont défendu depuis 1945 vivent encore ? La vacuité reprochée par certains au « devoir de mémoire » pourrait être liée à la disparition physique d’hommes et de femmes dont la vie n’a été qu’une suite d’engagements et la déportation une étape autour de laquelle ils surent élaborer un discours politique. Dans une période marquée par la fin des idéologies dominantes, communiste et gaulliste en France, il n’est pas sûr que les derniers survivants et les représentants de la seconde génération soient à même de poursuivre sous cette forme ou de renouveler pareil effort doctrinal. L’enjeu présent réside par conséquent dans notre capacité à concilier une nécessaire innovation intellectuelle et, en même temps, le respect d’un héritage.

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?

Notes

[1]

Alfred Grosser, Le crime et la mémoire, Paris, Flammarion, 1991, 2e éd.

[2]

Tzvetan Todorov, Les abus de la mémoire, Paris, Arléa, 1998, 2e éd.

[3]

Henry Rousso, Éric Conan, Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, Fayard, 1994.

[4]

Georges Bensoussan, Auschwitz en héritage ? D’un bon usage de la mémoire, Paris, Éd. Mille et une nuits, 1998.

[5]

Georges Bensoussan, op. cit., p. 13.

[6]

Outre les ouvrages précédemment cités, cf. Annette Wieviorka, L’ère du témoin, Paris, Plon, 1998 ; Henry Rousso, Le syndrome de Vichy, Paris, Le Seuil, 1990, 2e éd. et La hantise du passé, Paris, Textuel, 1998, p. 12-47.

[7]

Primo Levi, Le devoir de mémoire, entretien avec Anna Bravo et Frederico Cereja, traduit de l’italien par Joël Gayraud, avec une introduction et une postface de Frederico Cereja, Paris, Éd. Mille et une nuits, 1995.

[8]

Henry Rousso, Éric Conan, op. cit., p. 13 et 15.

[9]

Intervenant dans le cadre d’un colloque organisé par la FNDIRP sur le procès de Nuremberg, Serge Barcellini est alors directeur de la Commission à l’information historique pour la paix au ministère des Anciens Combattants et victimes de guerre.

[10]

Robert Frank, « La mémoire empoisonnée » dans Jean-Pierre Azéma, François Bédarida (dir.), La France des années noires, Paris, Le Seuil, 1993, tome 2, p. 487. En sep-tembre 1945, la France comptait une multitude d’organisations accueillant les déportés politiques : 29 associations nationales, 107 associations départementales et 56 associations locales (Archives du PCF, Rapport de Maurice Lampe devant le Comité central, 1er septembre 1945). En fait, les associations les plus puissantes et les plus représentatives sont la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP) et la Fédération nationale des déportés et internés de la Résistance (FNDIR). En 1950, une scission au sein de la FNDIRP aboutit à la création de l’Union nationale des anciens déportés, internés et familles des disparus (UNADIF), dans laquelle la FNDIR s’intègre sans se fondre.

[11]

Statuts de l’Amicale de Mauthausen, 31 juillet 1947.

[12]

Les premiers pèlerinages partent de France pour Auschwitz et Flossenburg en 1947, pour Mauthausen en 1948, pour Neuengamme en 1949 et pour Buchenwald en 1950. Sur la question des pèlerinages après la guerre de 1914-1918, cf. George L. Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, traduit de l’anglais par Edith Magyar, préface de Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Hachette Littératures, 1999, p. 173-177.

[13]

Cf. Serge Barcellini, Annette Wieviorka, Passant, souviens-toi ! Les lieux du souvenir de la seconde guerre mondiale en France, Paris, Plon, 1995.

[14]

Alabert, « Nous devons réagir », Le Déporté, 65, novembre 1953, p. 1.

[15]

Le programme du Conseil national de la Résistance en demeure une référence majeure.

[16]

Cf., notamment, Edmond Debeaumarché, Rapport moral au congrès UNADIF du 5 juin 1953, dans Le Déporté, 60-61, juin-juillet 1953, p. 4, et F.-H. Manhès, « Nous continuons… », Buchenwald, avril-mai-juin 1947, p. 1.

[17]

Il suffit de penser à Edmond Michelet, Marcel Paul, Christian Pineau, Simone Veil.

[18]

Titre du bulletin de l’Amicale de Neuengamme.

[19]

Abbé Noël Carlotti, « À mes camarades déportés », N’oublions jamais, 14, avril 1949, p. 1.

[20]

Dans les archives du PCF, les relevés de décisions du secrétariat du Bureau politique et du Bureau politique mentionnent à de très nombreuses reprises, surtout entre 1945 et le début des années 1960, les liens unissant le parti à la FNDIRP et dans une moindre mesure à l’Amicale d’Auschwitz. La direction du parti valide ainsi la composition des instances de la Fédération et ses orientations. La demande en janvier 1951 du PCF de faire organiser par la FNDIRP une manifestation à Paris contre la venue de généraux allemands est exceptionnelle. Le plus souvent, les consignes du parti, liées à ses préoccupations du moment (lutte contre le réarmement allemand, campagne pour la paix…) sont d’ordre plus général.

[21]

C’est le cas de la FNDIR-UNADIF et de l’Amicale de Dachau. Pour cette dernière, cf. Olivier Lalieu, La déportation fragmentée. Les anciens déportés parlent de politique, Paris, La Boutique de l’histoire éditions, 1994, p. 155-159. Cet ouvrage est tiré de notre mémoire de maîtrise. L’étude de nouvelles sources confirme et développe largement les informations qu’il présente.

[22]

Né en 1952, le Réseau du souvenir est une initiative d’Annette Christian-Lazard, dont le mari est mort à Ausch-witz en juillet 1943, et de l’avocat Paul Arrighi, rescapé de Mauthausen, tous deux déçus par l’action des grandes fédérations dans le domaine du souvenir. Le Réseau se trouve à l’origine d’œuvres artistiques comme la cantate Le château de feu de Darius Milhaud, d’expositions à Rennes et à Auxerre ou du Mémorial de la déportation sur l’Île de la Cité à Paris, inauguré en 1962.

[23]

Paul Arrighi, « Bilan du Président », Bulletin du Réseau du souvenir, 2, décembre 1954, p. 1.

[24]

Archives nationales, Archives du Réseau du souvenir, 72AJ2159. Cette préoccupation se retrouve dans le documentaire Nuit et Brouillard, réalisé en 1955 par Alain Resnais, dont Henri Michel est le principal initiateur.

[25]

Circulaire de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre à ses services départementaux, publiée dans Le Déporté, 177, avril 1963, p. 2.

[26]

Odette Elina, « Rapport devant l’Assemblée générale du 13 mai 1962 », Après Auschwitz, 101, juin-juillet 1962, p. 3.

[27]

Olivier Lalieu, La déportation fragmentée., op. cit., p. 179-185.

[28]

Archives du PCF, Relevé de décisions du Bureau politique, 4 décembre 1956, p. 1.

[29]

AN, Archives du Réseau du souvenir, 72AJ2158, Rapport d’Henri Michel au ministre de l’Éducation nationale, 1962, p. 4.

[30]

Cf. CDJC, L’enseignement de la Shoah, Paris, 1982.

[31]

Rapport d’Henri Michel au ministre de l’Éducation nationale, cité, p. 4.

[32]

Anise Postel-Vinay, dans FNDIRP, APHG, Journée d’étude du témoignage oral des déportés et internés dans les établissements scolaires, 1992, p. 39.

[33]

Louise Alcan, « Rapport d’activité », Après Auschwitz, 165, novembre 1973-janvier 1974, p. 2.

[34]

Sur ce point, le modèle d’éducation antifasciste dans les démocraties populaires et notamment en République démocratique allemande ne peut qu’influencer la FNDIRP et les amicales de camps, indépendamment des sympathies idéologiques.

[35]

Jean Manson est interné résistant et président de l’association départementale de l’Ardèche. Professeur de lettres, il est l’auteur d’une brochure éditée en 1965 par l’UNADIF, De la Résistance à la déportation. La même année, l’UNADIF publiait une étude intitulée Le système concentrationnaire nazi de Georges Wellers, alors vice-président de cette fédération.

[36]

Rescapée de Ravensbrück, Marie-José Chombart de Lauwe est psycho-sociologue, spécialiste de l’enfance et de l’adolescence, maître de recherches au CNRS. Elle milite également dans les rangs de l’Association des anciennes internées et déportées de la Résistance et de l’Amicale de Ravensbrück. Elle est aujourd’hui présidente de la Fondation pour la mémoire de la déportation.

[37]

Jeanne Chevalier fut arrêtée en novembre 1941 et déportée suivant la procédure « NN ». Elle est professeur de collège, membre du jury départemental de la Seine du concours de la Résistance et de la déportation, et l’une des principales animatrices de la Commission d’histoire de la FNDIRP avec Marie-Elisa Cohen et Roger Arnould.

[38]

Ces chiffres sont tirés de Raymond Hallery, « Le relais », Le Patriote résistant, 596, juin 1989, p. 3.

[39]

Maurice Cling, dans FNDIRP, APHG, Journée d’étude du témoignage oral…, cité, p. 24.

[40]

En 1990, plus de 50 000 élèves devaient participer au concours (dans FNDIRP, APHG, Journée d’étude du témoignage oral…, cité p. 13).

[41]

La FNDIRP ne sera conviée qu’en 1983 à siéger au jury national.

[42]

Cf. les actes du colloque tenu en 1990, Les échos de la mémoire. Tabous et enseignements de la seconde guerre mondiale, Paris, Le Monde Éditions, 1991 et FNDIRP, APHG, Journée d’étude du témoignage oral…, cité.

[43]

L’Amicale de Mauthausen, avec l’APHG, invite en avril 1996, 140 professeurs à visiter le camp, encadrés par des rescapés.

[44]

Charles Arnould, « À vous les jeunes », Les anciens de Dachau, 398, janvier-mars 1980, p. 1.

[45]

Ibid.

[46]

Sur ce point, l’historiographie des vingt dernières années constitue un progrès apprécié.

[47]

À propos des enfants cachés, cf. Annette Wieviorka, L’ère du témoin, op. cit., p. 185.

[48]

Annette Wieviorka, Déportation et génocide. Entre la mémoire et l’oubli, Paris, Plon, 1992, p. 21.

[49]

Olivier Lalieu, La déportation fragmentée…, op. cit., p. 59-68.

[50]

Edmond Debeaumarché, « Rapport moral du comité national UNADIF 7 novembre 1952 », Le Déporté, 53-54, novembre-décembre 1952, p. 3.

[51]

En 1979, la FNDIRP rédige un message pour la journée nationale de la déportation dans lequel elle affirme : « La victoire des Alliés révélait au monde la monstrueuse extermination, par le froid, la faim, la torture, le travail forcé et dans les chambres à gaz, dont furent victimes 10 millions d’hommes, de femmes et d’enfants » (Le Patriote résistant, 474, avril 1979, p. 3).

[52]

En 1948, on peut lire ainsi dans Le Patriote résistant, l’organe de la FNDIRP, un article relatif aux conditions de vie des Juifs dans les camps de personnes déplacées : « Les horreurs qu’ils ont subies dans les camps d’extermination d’Hitler ont été suffisamment précisées et répandues assez largement pour que nous n’ayons plus à nous y attarder. Chaque vie qui a échappé aux bourreaux tient du miracle, chaque âme qui n’a pas sombré dans le gouffre de démence tient de la grâce » (Le Patriote résistant, 52, 1er mai 1948, p. 6). De nombreux autres articles abordent la question du génocide, tant dans Le Patriote résistant que dans Le Déporté, l’organe de la FNDIR-UNADIF, à l’occasion notamment du procès Eichmann en 1961 et de la diffusion du téléfilm Holocauste en 1978.

[53]

Charles Joineau dans FNDIRP, APHG, Journée d’étude du témoignage oral…, cité, p. 35.

[54]

On se souvient de la gifle administrée par Beate Klarsfeld en 1968 au chancelier Kiesinger et de la campagne menée à partir de 1970 contre la nomination du député Achenbach au sein de la Commission européenne.

[55]

Notamment Kurt Lischka, Herbert Hagen, Ernst Heinrichsohn, jugés tous trois en 1979 à Cologne, et Klaus Barbie retrouvé par les Klarsfeld au Pérou en 1971.

[56]

Serge Klarsfeld, Le mémorial de la déportation des Juifs en France, Paris, 1978.

[57]

Union des étudiants juifs de France.

[58]

Organisation juive de défense.

[59]

Charles Baron cité dans Serge Klarsfeld, Le procès de Cologne, Paris, FFDJF, 1980.

[60]

Selon la loi française, le titre de déporté politique n’entraîne pas automatiquement le versement d’une pension. Celle-ci n’est en effet réservée qu’aux nationaux : un enfant de nationalité française dont les parents, morts à Auschwitz, sont déportés de France mais possèdent une nationalité étrangère, ne touche pas de pension d’orphelin car les victimes directes, celles qui ouvrent le droit à réparation, ne sont pas françaises. Des accords internationaux autorisent toutefois des dérogations, dont l’application semble avoir été pour le moins lacunaire. Parce que Français, ces enfants ne peuvent bénéficier des pensions versées par la République fédérale allemande.

[61]

Georges Bensoussan relève à juste titre ce rôle de la peur : « Avec le retour identitaire et la construction de l’histoire de la Shoah, tout se passe, dans les esprits, comme si nous n’allions plus vers la lumière (1789), mais vers le chaos et la peur » (Auschwitz en héritage ?…, op. cit., p. 53).

[62]

Henry Rousso, Le syndrome de Vichy, op. cit., p. 155-196.

[63]

Cité dans Regards. Cahiers du Centre communautaire laïc juif, Bruxelles, novembre 1978, p. 10.

[64]

Henry Rousso, La hantise du passé, op. cit., p. 33-34.

[65]

Pour reprendre des expressions employées par Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Raisons d’agir éditions, 1996, p. 20 et 57.

[66]

Cité par Maurice Szafran, Simone Veil. Destin, Paris, Flammarion, 1994, p. 264.

[67]

Annette Wieviorka, L’ère du témoin, op. cit., p. 174.

[68]

Ce service, dont l’intitulé se modifia à plusieurs reprises pour devenir jusqu’en 1999 Délégation à la mémoire et à l’information historique, doit son existence à Serge Barcellini, professeur d’histoire et membre en 1981 du cabinet de Jean Laurain, ministre de l’époque. Prenant conscience de la marginalité politique du monde ancien combattant, il suggère de créer une nouvelle structure en ajoutant aux cérémonies et aux nécropoles « ce qui est nouveau, intergénérationnel et pédagogique, ce qu’on appelle la mémoire. C’est-à-dire qu’on passe du souvenir à la mémoire ». Le service, dont l’importance ne cesse de croître, hormis entre 1986 et 1988, a « une ambition globale » : réunir les différentes cultures émanant du mouvement combattant, ce qu’elle ne parvient pas à faire avec la mémoire de la Shoah qui se développe en dehors (entretien avec l’auteur, 18 avril 2000).

[*]

Doctorant à l’École des Hautes Études en sciences sociales, Olivier Lalieu achève une thèse sur l’histoire du mouvement ancien déporté, sous la direction d’Annette Wieviorka.

Résumé

Français

L’expression « devoir de mémoire », si courue aujourd’hui, s’est affichée dès après la Libération dans le mouvement associatif des déportés. L’appel à la jeunesse (concours de la Résistance, interventions dans les établissements scolaires) que celui-ci s’organisa après 1954 relevait tout à fait de ce terme. Mais tout a changé depuis la fin des années 1970, quand une mémoire de la Shoah a pris son autonomie, en particulier sous l’action de Beate et Serge Klarsfeld, et a été inscrite à l’épicentre de ce « devoir ». Les médias ont vulgarisé l’expression, jusqu’à aboutir à l’élaboration d’une sorte de religion civique d’hommage aux victimes qui tente d’orchestrer le culte des valeurs résistantes.

English

The Invention of the “Duty of Memory” The expression “duty of memory”, so common today, was seen following the Liberation among the groups of the deported. The appeal to the youth (competition of the Resistance, visits in schools) that was organized after 1954 was a good example of this term. But everything changed since the late 1970s when a memory of the Shoah became an autonomous element, in particular through the action of Beate and Serge Klarsfeld, and was engraved at the epicenter of this “duty”. The media popularized the expression leading to a kind of civic religion of homage to the victims that has attempted to orchestrate the cult of resistance values.

Plan de l'article

  1. ? L’arme du souvenir
  2. ? L’appel à la jeunesse
  3. ? Déportés et victimes
  4. ? L’actualité du génocide juif
  5. ? Le temps des témoins

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