2001
Vingtième siècle
Document
Les chefs de l’armée française face au communisme au début des années 1930
Georges Vidal
[*]
Au début des années 1930, le parti communiste, quoique affaibli et isolé, est toujours considéré comme un danger par les chefs militaires français. Dans sa Note sur la défense de la région parisienne contre l’ennemi intérieur en temps de guerre, le général Voiriot fait de l’organisation d’une force spécialisée dans la lutte contre la subversion une priorité nationale. Le gouvernement, qui n’entend pas partager l’autorité en matière de sécurité, ne donne pas suite à ses propositions. Mais il est significatif que le maréchal Pétain, inspecteur de la Défense anti-aérienne du territoire, ait approuvé, sinon inspiré, la rédaction de ce texte.
In the early 1930s, although the Communist Party was weakened and isolated, French military officers still considered it a major danger. In his Memo on the Defense of the Paris Region Against the Interior Enemy in Wartime, General Voiriot makes the organization of a specialized force in the fight against subversion a national priority. But the government had no intention of relinquishing any authority in security matters and let the proposal drop. But it is worth noting that Marshall Pétain, inspector of the territority’s anti-air defense, approved, even if he was not the inspiration for, the writing of the text.
Le 22 avril 1927, à Constantine, le ministre de l’Intérieur Albert Sarraut s’exclame « Le communisme, voilà l’ennemi ! » Cette opinion est partagée par les autorités militaires. Georges Vidal a retrouvé aux archives du Service historique de l’armée de terre une note secrète de 1932 qui montre la surestimation du danger communiste par les responsables de la Défense nationale. Ce document reflète aussi l’influence du maréchal Pétain, alors préoccupé de poser au gouvernement la question du maintien de l’ordre en temps de guerre.
L’institution militaire a porté, durant tout l’entre-deux-guerres, une attention constante à la menace communiste et aux activités des militants révolutionnaires sur le territoire national. En particulier, les autorités militaires ont estimé que les risques d’insurrection communiste devaient être pris très au sérieux. L’appréciation de ce danger a commencé à prendre un tour systématique à la fin des années 1920, non sans divergences d’ailleurs entre les officiers d’état-major chargés de prévoir les ripostes possibles
[1]. Un seul document de caractère public a été, semble-t-il, consacré à cette question : il s’agit d’une série d’articles du général Niessel publiés en 1934 dans la
France militaire
[2]. Toutefois, une étude officielle, strictement interne, plus élaborée que celle du général Niessel, a été conservée au Service historique de l’armée de terre. Signée par le général Voiriot, chef d’état-major de la région militaire de Paris, elle est intitulée
Note sur la défense de la Région parisienne contre l’ennemi intérieur en temps de guerre. Elle peut être considérée comme la première définition par l’armée d’une véritable doctrine de lutte contre la subversion. Ce document de 60 pages, classé « secret », est présenté, en préambule, comme un simple « vade-mecum » en attendant une « étude plus complète … Un tel sujet devrait, en effet, être traité dans son seul cadre logique : celui de la France et de ses colonies, dont Paris n’est que la capitale »
[3].
L’exemplaire conservé au SHAT n’est pas daté, mais il est accompagné d’une lettre du général Prételat, commandant de la région militaire de Paris, datée de novembre 1932, et adressée au ministre de la Guerre, à cette date Joseph Paul-Boncour. Dans cette lettre, il est précisé que la note est envoyée au ministre à la demande du maréchal Pétain, inspecteur de la défense aérienne du territoire, au motif que « la collusion est possible dans l’agglomération parisienne entre l’émeute et des bombardements aériens, [de là] l’utilité d’un synchronisme entre la mise sur pied des organes destinés à lutter contre la révolution et de la Défense aérienne du territoire ».
Cette lettre présente un double intérêt. La rédaction de cette note ne résulte pas de la seule initiative personnelle d’un officier supérieur de la région militaire de Paris. Son contenu a été au moins approuvé, et peut-être inspiré, par le maréchal Pétain. Celui-ci, même s’il a quitté la direction de l’armée depuis 1931, conserve une grande autorité morale et une influence majeure sur l’ensemble de l’institution militaire. Ensuite, ce texte montre l’importance décisive qui est accordée à la question du maintien de l’ordre en temps de guerre puisque le maréchal Pétain, par l’intermédiaire du général Prételat, fait savoir à l’autorité politique qu’il le considère comme étant de sa compétence dans le cadre du commandement qu’il exerce sur la Défense aérienne du territoire. Par conséquent, accordant une grande attention au risque d’insurrection communiste et considérant qu’il est le mieux à même d’y faire face, le maréchal Pétain a jugé nécessaire de faire parvenir cette note au ministre de la Guerre.
Ce document est organisé autour de six thèmes principaux, les premiers exposant la menace, les autres présentant la riposte à prévoir.
â—¦ La double nature du PCF
Derrière son apparence légale de parti politique, le parti communiste français est en fait un mouvement secret, organisé militairement, qui se prépare au déclenchement de l’insurrection. Il « puise sa force : – dans sa préparation minutieuse et dépourvue de tout scrupule, dans l’appropriation de son organisation à son but, dans le secret, la rapidité et la violence de ses opérations et, par la suite, dans la surprise de ses adversaires ; – dans la volonté supérieure de vaincre qui l’anime et qui, à l’inverse de celle de ses adversaires, va sans cesse en se développant au cours de la lutte, grâce à des succès ininterrompus ; – dans la connaissance de son terrain d’action… qui lui donne l’avantage de pouvoir agir de nuit
[4] ».
Pour le général Voiriot, le PCF représente un péril de nature militaire
[5] : « L’insurrection armée constitue bien un procédé de guerre complet, c’est-à-dire pouvant se suffire à lui-même, puisqu’elle possède la double faculté de conquérir et d’occuper
[6] ». De ce fait, elle peut être placée sur un plan supérieur à celui « de l’aviation de bombardement et de l’artillerie à très longue portée qui ne peuvent que détruire ». Les communistes veulent mener une « révolution militaire », « basée historiquement sur l’expérience de la Commune de Paris en 1871 et de la Révolution russe de 1917-1920 »
[7]. À la tradition révolutionnaire française – le prolétariat français étant par nature conduit au soulèvement contre l’ordre établi – s’ajoute donc la filiation avec la révolution soviétique, qui donne au mouvement insurrectionnel une dimension nouvelle, celle de la trahison.
L’insurrection, en effet, considérée comme « fort peu probable
[8] » en temps de paix, est annoncée comme quasi certaine en temps de guerre, d’une part, à cause de la collusion structurelle constatée depuis 1917 entre le bolchevisme et l’Allemagne, et, d’autre part, parce que la doctrine de guerre soviétique tend à articuler étroitement la « guerre des armées » et la « guerre révolutionnaire », en donnant la priorité à celle-ci. Les Soviétiques considèrent qu’« à la notion, aujourd’hui périmée, d’objectif stratégique doit se substituer celle de ligne de conduite stratégique, dont le choix est surtout fondé sur le degré de désagrégation sociale des États ennemis. D’où l’importance secondaire des conquêtes militaires et le rôle primordial des objectifs d’action révolutionnaires, des capitales d’abord, des autres grands centres de population ensuite, considérés jusqu’ici comme des objectifs auxiliaires
[9] ». De ce fait, les plans de guerre soviétiques exigent que les communistes, à l’échelle internationale et particulièrement en France, créent des « formations militaires camouflées », d’apparence légale, formant le noyau d’une armée révolutionnaire. En période de guerre, celle-ci s’attaquera « d’abord aux organes intérieurs de la défense nationale des États intéressés, puis, de concert avec les armées ennemies, à leurs propres armées, afin de mettre ces États à la merci de leurs adversaires
[10] ».
Au total, le PCF est défini comme le bras armé d’une puissance étrangère
[11], l’URSS, alliée de l’Allemagne. Son principal objectif est de mener une insurrection en France pour préparer ou aider l’invasion du pays mais aussi pour s’emparer du pouvoir.
â—¦ Un redoutable dispositif paramilitaire
L’enjeu essentiel que constitue la région parisienne est précisément défini : « le maintien de l’ordre dans l’agglomération parisienne constitue l’une des conditions premières de la bonne conduite de la guerre
[12] ». Or le PCF y est particulièrement menaçant. Dans l’ensemble, les conditions objectives sont considérées comme particulièrement favorables aux projets insurrectionnels attribués aux communistes : « Dans sa situation actuelle, la région parisienne constitue un ensemble éminemment favorable à la révolution. L’agglomération parisienne en particulier offre à l’insurrection des facilités que Paris n’a jamais connues jusqu’ici
[13] », tant du point de vue spatial et sociologique que sur le plan de l’organisation.
L’urbanisation, s’étant densifiée, a abouti à ce que « les casernes et les bâtiments gouvernementaux sont de plus en plus noyés dans des constructions en gratte-ciel »
[14], ce qui les rend beaucoup plus difficiles à défendre. Cette évolution est évidemment défavorable pour les forces répressives dans la conduite des combats de rue. Ensuite est décrite une situation de double encerclement. Dans l’agglomération de Paris, les zones d’influence communiste sont celles occupées par « la classe ouvrière plutôt campée qu’installée, mélangée à des déracinés de toutes origines – étrangers, gens de couleur… L’agglomération parisienne présente ainsi une répartition sociale donnant à la révolution l’avantage d’un véritable encerclement apriorique des organes du pouvoir »
[15].
La situation est jugée dangereuse à l’échelle de la région parisienne tout entière, du fait de la présence, au nord de la Seine, de quelques centres industriels comme Melun ou Montereau. Dans l’ensemble, la classe ouvrière est intrinsèquement considérée comme « une classe dangereuse » pour la Défense nationale, d’autant plus que le parti communiste y est solidement implanté et organisé. Le général Voiriot estime qu’il possède un potentiel de mobilisation d’environ « 260 000 insurgés véritables »
[16], ce qui représente une force considérable, surtout par comparaison avec la période précédant la Commune : « Il convient de remarquer combien cette organisation laisse, loin derrière elle, les quelques Clubs que le gouvernement du 4 septembre 1870 s’était refusé à fermer dans Paris et dont six mois d’activité suffirent à préparer la Commune de 1871 ».
Le PCF est donc considéré comme disposant en France d’une véritable armée secrète, déjà en place, parfaitement organisée, constituant une mécanique bien agencée et prête à déclencher l’insurrection pour la prise du pouvoir quand l’ordre lui en sera donné. Pour le général, cette échéance est proche car « le travail de préparation de l’insurrection en est maintenant arrivé à son étape finale »
[17].
L’insurrection est donc perçue comme un problème de défense nationale en temps de guerre car elle doit se dérouler selon les caractéristiques d’une opération militaire planifiée qui résultera, « soit de l’imminence de la guerre, soit de l’annonce d’un événement militaire malheureux, soit de la prolongation de la guerre ». Sa période d’exécution doit comprendre deux étapes.
La première est marquée par le développement des grèves, des manifestations mais aussi par « les premières collisions armées ». Les chefs militaires de l’insurrection arrivent alors de l’étranger pour arrêter le contenu définitif des différents plans
[18].
La seconde est celle de l’insurrection proprement dite. Commencent d’abord des « opérations de couverture » dans Paris mais aussi dans les autres grandes villes : actions terroristes, prise de contrôle des gares, des postes, etc. Puis commence la guerre de rue avec une extension aux campagnes proches « sous la forme d’une guerre de partisans
[19] », pour permettre la prise de contrôle de la capitale et des grandes villes. Une fois cet objectif atteint, les opérations sont développées en rase campagne pour prendre finalement la forme d’une véritable
« guerre des armées ». En donnant la priorité au mouvement, elle doit permettre d’arriver à faire la jonction avec l’armée d’invasion afin d’aboutir à une victoire totale. De par ses caractéristiques, l’insurrection et ses suites exigent nécessairement une riposte de type exclusivement militaire.
Dans ces conditions, l’armée apparaît comme le seul outil de la contre-révolution. Car l’insurrection communiste « constitue un problème de guerre [qui] ne peut être résolu que par l’armée, aidée des autres forces de répression : gendarmerie, police, etc… Il serait, de plus, dangereux de considérer une telle répression comme rentrant dans les missions à confier à la police. De par sa nature et son organisation, celle-ci est, à l’encontre de l’armée, bien plus faite pour protéger que pour réprimer
[20] ». Par conséquent, l’écrasement du communisme doit être reconnu comme une des missions de l’armée et non comme relevant des compétences du pouvoir civil en matière de répression.
Le cadre juridique de l’action contre-révolutionnaire devra être, dès le début, l’état de siège et, dans les zones où la répression sera effectivement menée, « l’état de guerre complétera l’état de siège
[21] ». Mais cette législation est considérée comme insuffisante ; le gouvernement doit décider de mesures complémentaires, en premier lieu la désignation d’une autorité militaire compétente pour préparer, organiser et diriger la lutte contre « l’ennemi intérieur ». Il est ainsi proposé d’instaurer une « unité de commandement … et d’action qui permettent, en particulier, de prendre à temps toutes les dispositions préventives nécessaires ». Plus précisément, le général Voiriot propose que ce soit la Défense anti-aérienne du territoire qui dirige les forces de la contre-révolution. Ce rattachement de « l’organisation spéciale » à la DAT qui est placée en 1932 sous l’autorité du maréchal Pétain, est justifié par la probabilité de « la collusion de l’insurrection et de l’aviation ennemie ». Cet argument est conforme aux conceptions du Maréchal qui accorde une grande importance au rôle de l’aviation de bombardement en cas de guerre, et plus particulièrement en cas « d’attaque brusquée » des Allemands. La volonté explicite du maréchal Pétain d’assurer la direction du maintien de l’ordre et de la contre-révolution en temps de guerre, implique que lui soient attribuées des compétences particulières en ce domaine dès le temps de paix.
En particulier, cet élargissement des compétences de la DAT doit permettre d’élaborer « un véritable plan de guerre contre-révolutionnaire de la région parisienne
[22] » qui comprendrait la reconnaissance
de facto des pleins pouvoirs accordés à l’armée pour l’exécution du « plan d’opération [car] comme pour la guerre des armées, l’autorité militaire dès qu’elle a reçu la mission de briser l’insurrection … doit, dans le cadre du plan préétabli, rester libre et responsable du choix des moyens d’exécution »
[23]. Sa marge de manœuvre doit rester très large, sans contestation possible : « Les donneurs de conseils seront donc impitoyablement évincés… d’autant plus que la répression sera d’une inflexible dureté ». La question du commandement étant réglée, est ensuite abordé le problème des forces à employer.
â—¦ Une organisation spécifique
Il faut créer une organisation militaire spécialisée dans la contre-révolution sur « le théâtre d’opération parisien ». Pour disposer de troupes suffisamment nombreuses, sûres, compétentes et dotées d’une grande puissance de feu, deux principes fondamentaux doivent être suivis : en premier lieu, la spécialisation des forces : « Un organisme spécial, indépendant des armées » doit être mis en place « dès le temps de paix… »
[24] Il importe aussi d’assurer la rapidité d’emploi : cet organisme doit être localisé en permanence « sur place », c’est-à-dire sur son théâtre d’intervention et il doit être entièrement « motorisé »
[25].
C’est en fonction de ces deux principes que les moyens considérés comme nécessaires doivent être définis. Sur ce point, une distinction est faite entre l’agglomération de Paris et le reste de la région parisienne.
Dans l’agglomération parisienne, le niveau des effectifs à employer est estimé à environ 28 000 hommes, essentiellement des troupes d’infanterie, soit 12 régiments qui seront dotés massivement d’armements modernes, très diversifiés, destinés à appuyer les fantassins. Sont ainsi énumérés, pour l’essentiel
[26], un bataillon de chars et des engins de transports blindés ; une compagnie de projecteurs ; un groupe d’artillerie tractée, équipé de canons de 75 mm et de 15 mm ; une demi-escadrille d’avions (observation, bombardement, estafette) ; enfin, des lance-flammes et des gaz suffocants.
Dans le reste de la région parisienne, les moyens prévus sont nettement plus modestes : environ 12 000 hommes, soit 5 régiments renforcés par une compagnie de projecteurs, une batterie de 75 et une de 155, un escadron de cyclistes et une demi-compagnie de transport d’autos blindées.
Est aussi soigneusement précisée l’origine des unités employées dans l’agglomération, car « les opérations de contre-révolution exigent des troupes sûres »
[27]. Pour cette raison, le contingent « trop impressionnable »
[28] doit être exclu au profit des troupes de « service à long terme », c’est-à-dire des troupes de métier, complétées par les forces de police. Leur liste est ainsi établie
[29] : la Garde républicaine mobile de la Région de Paris (3 300 hommes) ; la Garde républicaine de Paris (2 800 hommes) ; la Légion de Gendarmerie de Paris (1 300 hommes) ; le régiment de sapeurs-pompiers (1 800 hommes) ; enfin, la police municipale de Paris et la police suburbaine de la Seine (1 500 hommes). De même, « les chars, les avions et les AMC, uniquement conduits par des officiers ou gradés choisis, rentrent, de ce fait même, dans cette catégorie »
[30] des troupes professionnelles.
L’ensemble de ces unités devant être regroupées en 12 régiments d’infanterie, les effectifs nécessaires seront atteints par la démultiplication de l’effectif normal. Pour cela, le réservoir à exploiter se situe hors de l’armée proprement dite. Les membres de la préparation militaire et les officiers retraités peuvent être intégrés aux unités, mais il s’agit surtout de faire « appel à des éléments ayant l’amour de la patrie pour premier idéal », c’est-à-dire aux « associations patriotiques d’anciens militaires »
[31], expression qui désigne certainement des associations d’anciens combattants politiquement sûrs et militairement expérimentés. Afin de marquer très nettement la spécificité de l’ensemble de ces troupes, il faudra les vêtir d’une tenue particulière : « Casque et gandoura de spahi, de couleur gris muraille pour l’agglomération ; gris campagne pour le reste de la région parisienne ».
Au total, la description de l’outil militaire à forger pour mener à bien la contre-révolution se caractérise par l’ampleur quantitative et surtout qualitative des moyens prévus. Par ailleurs, non seulement une véritable opération de guerre est envisagée au sein même de la capitale, mais de plus, l’organisation des troupes de contre-insurrection montre que le concept de « guerre intérieure » comporte implicitement une dimension caractéristique de la guerre civile puisqu’elle prévoit d’intégrer majoritairement par amalgame, quels que soient les cas de figures envisagés, des membres de la société civile aux troupes de combat. L’emploi de celles-ci, tel qu’il est prévu, exprime lui aussi nettement cette dimension.
â—¦ Une stratégie d’offensive préventive
Comme la conduite générale de la guerre doit combiner les nécessités de la guerre intérieure et de la guerre extérieure, l’objectif du commandement est d’éviter absolument d’être conduit par l’ennemi à devoir livrer bataille simultanément sur le front intérieur et sur le front extérieur. De ce fait, le déclenchement préventif de la répression doit être décidé dès le début de la mobilisation générale. Agir ainsi présente aussi l’avantage évident de faire l’économie du choc frontal avec les forces insurrectionnelles puisque « au problème délicat du rétablissement de l’ordre, on sera ainsi en mesure de substituer celui plus aisé, du maintien de l’ordre »
[32].
Cette stratégie vise d’abord à « désorganiser l’insurrection avant qu’elle ne soit devenue une réalité »
[33] puis, à la « localiser… l’encercler ensuite et la briser enfin »
[34]. Afin d’obtenir un effet de surprise qui permette à la contre-révolution de prendre la révolution de vitesse, l’exécution de l’offensive préventive doit commencer avant même que la guerre n’ait débuté. Pour obtenir le succès, ces mesures doivent être préparées minutieusement et longtemps à l’avance dans le cadre du « plan d’opération ».
Cette stratégie devra être appliquée selon un processus en trois temps. Dès la proclamation de l’état de siège s’effectue la mobilisation des forces de répression. On procède ensuite à la mise en place du dispositif spatial des forces contre-révolutionnaires. Dans l’agglomération, celui-ci comprend deux ensembles : un système purement défensif, statique, tenu essentiellement par les forces de police, qui comprend « un îlot central, véritable citadelle de l’agglomération parisienne, situé à l’intérieur de Paris, renfermant les ministères de guerre [guerre, marine et air], l’Hôtel de Ville, la Banque de France, le Central des PTT, de la DAT, le poste de TSF de la Tour Eiffel, la prison du Cherche-Midi … avec en son milieu, un réduit comprenant les Invalides et l’École militaire, à la fois siège du commandement, de ses réserves et de l’ultime défense »
[35]. Ensuite, il faut prévoir « un îlot annexe » correspondant à la place militaire de Vincennes, auquel s’ajoutent les forts et ouvrages des première et deuxième lignes, ainsi que les établissements militaires bénéficiant de bonnes possibilités de défense. Enfin, un « couloir de circulation » doit être maintenu pour permettre les relations de « l’îlot central » avec l’extérieur par Versailles.
Le second ensemble se compose de forces mobiles constituées à partir des troupes non affectées au système défensif. Ces forces mobiles doivent être scindées en deux. Un groupe principal, baptisé « masse de manœuvre », basé dans « l’îlot central » ou dans le couloir de circulation, est destiné à mener des « actions offensives » ; « un groupement de forces mobiles », moins important, basé à Vincennes, « assurant les relations avec l’extérieur et le plus longtemps possible avec l’îlot central ».
Le reste de la région parisienne comprend aussi la combinaison d’un système défensif et d’une force mobile. Le système défensif consiste en « l’installation, sous la protection des forts de première ligne, d’un dispositif de fermeture extérieur de l’agglomération parisienne » qui permet de verrouiller toutes les communications entre Paris et la province
[36] ; les forces mobiles opèrent en s’appuyant sur les différentes garnisons et établissements militaires de la région. À partir de cette disposition spatiale, les opérations proprement dites peuvent êtres déclenchées pour entamer la troisième étape de la stratégie de contre-insurrection.
À l’abri du dispositif préalablement mis en place, les mesures préventives peuvent être exécutées. Elles doivent être réalisées en moins de quarante-huit heures selon une subdivision en deux catégories. Les mesures de caractère policier comprennent pour l’essentiel « la saisie des meneurs et agitateurs connus, et leur regroupement à l’extérieur comme otages, l’expulsion des étrangers et des coloniaux indésirables…, l’interdiction des publications et des réunions de nature à exciter ou à entretenir le désordre, l’invitation à la population d’avoir à quitter l’agglomération parisienne, le centre de Paris, en particulier »
[37]. Par conséquent, le développement de l’offensive préventive implique que les civils soient évacués de la capitale. Cette mesure confirme que Paris doit être considéré comme un champ de bataille à part entière.
Sont définies d’autre part un certain nombre de mesures d’ordre militaire, en particulier « la mise en place d’un service de renseignement » à l’échelle de la région parisienne, la militarisation, mais sans armement, des administrations et services publics, « la mise en état de défense des établissements militaires défendables…, le transfert en province des jeunes soldats et des indésirables des corps de l’agglomération parisienne », l’évacuation des « organes militaires (et même gouvernementaux) qui ne sont pas nécessaires au fonctionnement du Gouvernement de guerre…, l’organisation de l’appareil judiciaire militaire et d’une juridiction spéciale rapide … dont l’élément avancé fonctionnera à la prison du Cherche-Midi »
[38].
En cas d’échec des mesures préventives, il faudra faire face au déclenchement de « l’insurrection brusquée ». Devra alors être appliqué dans toute sa rigueur le « Plan d’opération » dans le cadre de l’état de guerre sur le « théâtre d’opération de la région parisienne ». Sur ce point, la note du général Voiriot ne traite qu’assez brièvement des aspects tactiques de la « guerre intérieure ». Ils peuvent être regroupés autour des principes suivants
[39] : les actions engagées doivent être considérées comme des opérations de guerre à part entière qui « seront menées avec la plus grande énergie » ; la mobilité des forces et la maîtrise des moyens modernes de combat, en particulier de communication ; la concentration des forces avec la « défense absolue d’éparpiller les troupes » ; la souplesse d’adaptation à la guerre en milieu urbain, en particulier ne jamais oublier qu’« on ne tient la rue que quand on tient les toits » ; la sûreté des troupes du fait du risque de tentatives de fraternisation organisées par l’ennemi : « les troupes ne doivent sortir de leurs cantonnements que pour faire usage de leurs armes ».
Bonne illustration de la psychose de guerre si vive en 1932, la note du général Voiriot, par son contenu, présente un intérêt qui dépasse cette seule dimension conjoncturelle. Elle reflète aussi quelques aspects des conceptions d’un groupe dirigeant de l’armée durant l’entre-deux-guerres. Au point de vue militaire, la volonté d’adapter l’armée française aux mutations du monde et à l’évolution de la guerre moderne a conduit à considérer que l’existence d’un front intérieur serait une des réalités fondamentales des conflits futurs. Sur le plan politique et idéologique, la lutte contre le communisme révèle une certaine perception de la réalité sociale du pays : l’hostilité traditionnelle à la classe ouvrière, suspectée a priori de mettre en péril l’intérêt national, n’a d’égale que la conviction d’une incapacité chronique du régime politique en place à faire vraiment face à la subversion.
Il apparaît également que le maréchal Pétain, très attentif à l’évolution de la situation politique intérieure, a souhaité très tôt qu’une lutte radicale fût menée contre le communisme et que la direction de cette véritable guerre intérieure lui fût pleinement confiée, accompagnée de moyens matériels et de pouvoirs considérables. Ce souci est réapparu huit ans plus tard, puisque l’un de ses arguments en faveur de l’armistice en juin 1940 fut le risque maximum d’une prise du pouvoir par les communistes à l’occasion de la débâcle.
Rétrospectivement, la lecture de cette note frappe par la disproportion très nette entre, d’une part, la gravité du danger qu’elle dénonce et les moyens contestables qu’elle recommande d’employer, et, d’autre part, l’état de crise du communisme en France qui se trouve à cette époque affaibli, marginalisé et sans volonté réelle de menées insurrectionnelles. Cet écart considérable entre la réalité de la menace et la riposte envisagée ne fait que préfigurer les illusions semblables qui ont réapparu à plusieurs reprises avec les mêmes caractéristiques jusque dans la période de la guerre froide
[40].
A contrario, la non-prise en compte par le pouvoir politique de l’essentiel des propositions contenues dans la note du général Voiriot traduit la volonté du pouvoir politique de conserver la plénitude de son autorité et de ses prérogatives dans le domaine du maintien de l’ordre et de la lutte contre la subversion. De façon plus générale, cette attitude gouvernementale peut être considérée comme le symptôme d’un enracinement de la démocratie républicaine dans la France de l’entre-deux-guerres.
â–¡
[1]
Si l’on en croit les informations apparemment de bonne source, publiées dans : « Paris en cas d’émeute. Le Plan Z »,
Revue des vivants, 9, septembre 1928, p. 423-426.
[2]
Général Niessel, « Stratégie et tactiques socialistes de l’insurrection armée »,
La France militaire, 16 mai 1934, p. 1 ; « La riposte à l’insurrection armée »,
ibid., 30 mai 1934, p. 1 ; « La riposte à l’insurrrection armée »,
ibid., 2 juin 1934, p. 1 ; « Emploi des voitures blindées et des trains blindés dans les troubles de Vienne »,
ibid., 17 et 18 juin 1934, p. 1.
[3]
SHAT 9N366, Maintien de l’ordre. Général Voiriot,
Note sur la défense de la Région parisienne contre l’ennemi intérieur en temps de guerre, s.d., p. 1.
[4]
Ibid., p. 21.
[5]
L’Internationale communiste revendique ouvertement cette dimension militaire du projet insurrectionnel. Cet aspect a d’ailleurs été précisé dans l’ouvrage
L’Insurrection armée écrit collectivement par un groupe comprenant des officiers de l’Armée rouge et publié en France par les éditions du PCF. On trouve dans cet ouvrage des citations de Marx ou de Lénine telles que :
« L’insurrection armée est la forme la plus haute de la lutte politique du prolétariat » ou
« l’insurrection est un art tout comme la guerre », dans A. Neuberg,
L’insurrection armée, Paris, Bureau d’éditions, 1931. Pour une présentation de cet ouvrage devenu célèbre, cf. Frédéric Monier
, L’apparition du complot communiste en France (1920-1932), thèse, Paris X-Nanterre, 1995, p. 535-539 ; Frédéric Monier,
Le complot dans la République, Paris, La Découverte, 1998, p. 236-241. Stéphane Courtois, Jean-Louis Panné, « Le Komintern à l’action », dans Stéphane Courtois (dir.),
Le Livre noir du communisme, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 311, note 2. Le général Voiriot a d’ailleurs largement eu recours au contenu de cet ouvrage pour rédiger sa note. Par contre, il ne cite pas A. Losovsky,
La grève est un combat. Essai d’application de la science miliaire à la stratégie des grèves, Courbevoie, Petite Bibliothèque de l’ISR, 1931 [publié par la CGTU].
[6]
Général Voiriot,
Note sur la défense de la Région parisienne…, cité, p. 30.
[7]
Ibid., p. 22.
[8]
Ibid., p. 24.
[9]
Ibid., p. 6.
[11]
Ce point de vue n’a évidemment rien d’original ; on le trouve longuement développé dans une abondante littérature anticommuniste de l’époque ; parmi les ouvrages ayant eu le plus de succès, cf. M. Laporte,
Espions rouges, les dessous de l’espionnage soviétique en France, Paris, Librairie de la Revue française, 1929 ; M. Laporte,
Les mystères du Kremlin (dans les coulisses de la IIIe Internationale et du parti français), Paris, Renaissance moderne, 1928. Moins connu, général A. Héroys, Léon Thévenin,
L’Armée rouge et la guerre sociale, Paris, Librairie académique, Perrin, 1931.
[12]
Général Voiriot,
Note sur la défense de la Région parisienne…, cité, p. 27.
[26]
Ibid., p. 57-58.
[28]
Cette expression sous-entend surtout que ces troupes ne sont pas sûres sur le plan politique, puisque cet aspect a été développé précédemment par le général Voiriot.
[29]
Général Voiriot,
Note sur la défense de la Région parisienne…, cité, p. 39.
[30]
Ibid., p. 39, note 2.
[36]
Ibid., une note de la p. 59 indique, avec le souci de la référence historique, qu’en 1871, ce verrouillage des communications fut
« assuré de St Denis à Vincennes par l’armée allemande et sur le reste du front par des troupes de l’armée de Versailles ».
[39]
Ibid., p. 57-58.
[40]
Marie-Catherine et Paul Villatoux, « La menace de subversion communiste dans les forces armées (1949-1950) »,
Revue historique des armées, 2, 1999, p. 105-113.
[*]
Agrégé d’histoire, professeur au lycée Joffre, attaché à l’UMR 5609 du CNRS (États, sociétés, idéologies, défense) à l’université Paul Valéry-Montpellier III, Georges Vidal
prépare sous la direction de Jules Maurin une thèse de doctorat sur « Le ralliement à la Défense nationale : le Parti communiste français face à la question militaire et aux risques de guerre à l’époque du Front populaire (1934-1939) ».