Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724628896
190 pages

p. 139 à 155
doi: en cours

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Avis de recherches

no 70 2001/2

Les associations et la politique

Le centenaire de la grande loi sur les associations a été lancé par un colloque organisé par le Centre d’histoire sociale du 20e siècle (Paris I), le Centre de recherches historiques (Paris VIII), le Centre d’histoire de la France contemporaine (Paris X), sous la direction de Claire Andrieu, Gilles Le Beguec et Danièle Tartakowsky. Les 16 et 17 novembre, au Sénat, deux journées, très denses, ont permis de liquider des idées reçues, d’établir quelques certitudes et des interrogations fécondes.
Les travaux ont débuté par une réflexion sur la loi, son contexte et son sens. La vision d’un événement fondateur a été contestée. Le développement du mouvement associatif s’inscrit en effet dans la longue durée et constitue un phénomène européen antérieur à 1901. Sans remonter aux corporations ou aux chambrées chères à Maurice Agulhon, les vieilles associations comme la Ligue de l’enseignement et la Ligue des droits de l’homme datent du 19e siècle. Le tournant du siècle correspond donc à une phase de déploiement des associations et à une période de renforcement significatif des effectifs, mais pas à un commencement absolu. De plus, la loi de 1901 n’a pas été perçue par tous jusqu’à la première guerre mondiale comme un texte de liberté, comme les grandes lois sur la presse, l’instruction, les libertés syndicales, etc. Certes, elle marque une évolution importante. Grâce à l’amendement Groussier, elle a instauré un régime libéral rompant avec les projets restrictifs existant depuis plus de trente ans. La question de la liberté syndicale ayant été réglée et les associations mutualistes étant légalisées, la loi a concerné les associations restantes, dont les congrégations. Pour celles-ci, en ces temps de lutte anticléricale et d’affermissement de la République, elle a constitué un instrument répressif. Pour les autres, elle a entériné un état de fait pratiquement acquis. Antoine Prost a pu dire dans ses conclusions que la loi était un « non-événement ». On a souligné à cette étape l’importance des associations entrant dans le cadre de la loi de 1901, mais non déclarées. Un véritable continent associatif a existé qui semble avoir le plus souvent échappé aux historiens.
Trois niveaux principaux d’analyses ont été explorés ensuite : l’usage de la loi par les partis pour eux-mêmes, car ils n’ont pas tous la qualité d’association déclarée ; la constitution de réseaux associatifs par les partis pour leur propre usage ; les rapports entre les associations et la politique. Le plan des séances induisait un découpage chronologique qui, dans l’ensemble, a été validé : les premiers usages politiques de la loi jusqu’à la Grande Guerre, le temps des masses jusqu’aux années 1960, la période la plus contemporaine.
La Cinquième République semble avoir inauguré des changements dans le rapport entre l’État, la politique et le tissu associatif. Par une institutionnalisation d’une partie de ce dernier tout d’abord. Nombre d’associations ne sont que des extensions des administrations, fondées sur la recherche du contournement des règles des marchés publics ou d’autres besoins des collectivités locales. Par la crise et l’impuissance apparente des politiques ensuite qui, en contrecoup, ont valorisé l’engagement associatif. Mais ne connaît-on pas aujourd’hui une forme de crise des associations qui traduirait une crise de la sociabilité ?
D’autres interrogations ont été soulevées. Les associations, sous toutes leurs formes, constituent-elles un niveau infrapolitique qui mènerait progressivement, par paliers, vers le politique ? Constituent-elles un lieu privilégié d’engagement ou un lieu de rencontre entre catégories sociales diverses à l’initiative des couches moyennes ? Quelles fractions de la société sont concernées par les associations et susceptibles d’entrer dans un processus de politisation, même élémentaire ? Il semble que les exclus ne forment guère d’associations, tout au moins durables. Par ailleurs, l’accélération de la création d’associations correspond-elle à une démocratisation du recrutement ? Pierre Joxe a rappelé que naissaient environ 10 000 associations par an dans les années 1930, 20 000 au début des années 1970 et 70 000 aujourd’hui.
Gilles Morin

L’armement au début de la Cinquième République

Ce colloque des 20 et 21 novembre 2000 sur « Les questions d’armement au début de la Cinquième République (fin des années 1950 – fin des années 1960) » organisé par le Centre d’études d’histoire de la défense (CEHD) en collaboration avec le Comité pour l’histoire de l’armement (CHARME) et le Service historique de l’armée de terre (SHAT) s’inscrit dans la lignée des deux précédents consacrés aux questions d’armement au lendemain de la seconde guerre mondiale (juin 1995) et sous la Quatrième République (septembre 1997). Selon la formule éprouvée, des acteurs (essentiellement d’anciens ingénieurs de l’armement) et des chercheurs français, mais aussi américains et italiens, se sont penchés sur ces questions au début de la Cinquième République. La présidence active de l’ancien ministre des Armées (1960-1969), Pierre Messmer, en plaçant la période étudiée sous le signe de la rupture par rapport à la Quatrième République, a incontestablement constitué une stimulante entrée en matière.
À l’évidence pourtant, témoins et historiens ont fortement infirmé cette vision. Malgré les vicissitudes budgétaires, liées en partie à l’instabilité politique mais aussi au choix du développement de l’économie française, malgré le poids de la guerre d’Algérie qui grève les budgets destinés à la modernisation de l’armée française, la Quatrième République laisse un héritage important qui va servir les ambitions de la jeune Cinquième République : efforts en matériel terrestre (chars AMX 13 ou automitrailleuses EBR de Panhard), en matériel aéronautique (réalisations des firmes nationalisées ou privées, tel l’avionneur Marcel Dassault) ou encore recherches de l’Office national d’études et de recherches aéronautiques (ONERA) sur les missiles et les fusées (P. Varnoteaux et O. Huwart). Rappelons enfin que l’explosion de la première bombe nucléaire française a été décidée avant l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle : 1958 constitue donc une date moins importante que le lancement de Spoutnik en octobre 1957 et la prise de conscience du danger soviétique. En matière de commerce d’armement, le véritable changement s’opère moins sous la Cinquième République gaullienne, qu’à l’ère pompidolienne : sous les auspices de Michel Debré, le Livre blanc de 1972 sur la défense nationale marque la volonté de diversifier des exportations (jusque-là limitées essentiellement à l’aéronautique) et de les redéployer vers d’autres zones (notamment le Moyen-Orient), préparant ainsi la voie aux gros contrats d’armements de la période 1973-1986 (J.P. Hébert).
C’est donc bien plus dans l’affirmation de la volonté politique gaullienne qu’il faut chercher ce qui singularise les débuts de la Cinquième République : l’ensemble de la politique d’armement vise désormais à réaliser un système d’armes nucléaires, mis au service de l’indépendance nationale et adapté au contexte de guerre froide. Pour réussir, cette politique volontariste emprunte en politique étrangère la voie étroite entre une impossible autarcie, une coopération franco-européenne autour de certains projets aéronautiques (A. Hamel et M.D. Seiffert) – mais qui ne concerne pas le cœur de l’ambition gaullienne –, et enfin une coopération franco-américaine esquissée en début de période (1957-1962) qui se heurte à plusieurs reprises au refus des États-Unis. D’ailleurs, sur l’étude du jeu complexe et renouvelé d’amour/haine du couple franco-américain, différentes contributions (B. Faillès, L. Sebesta, Maurice Vaïsse) ont mis en lumière que l’administration américaine ne formait pas un bloc : les différents ambassadeurs à Paris, voire le Pentagone, s’opposent aux présidents Eisenhower et Kennedy qui campent, au nom de la doctrine officielle de non-prolifération, sur un refus strict d’aider la France à se doter de l’arme nucléaire. Combiné à la décision prise en 1965 de sortir de l’OTAN, cela complique l’accès des Français aux indispensables transferts technologiques transatlantiques (P. Mounier-Kuhn).
On mesure mieux les enjeux du pari gaullien alors que, dans le domaine militaire comme ailleurs, les États-Unis restent la référence obligée. Et l’un des mérites du colloque est d’analyser précisément comment s’est opérée la mobilisation de nouveaux moyens mis au service de cette ambition politique. Ainsi, l’innovation budgétaire que représentent les lois de programmations militaires (1960-1964 et 1965-1970) sert à financer essentiellement le cœur du programme nucléaire ; d’ailleurs, dans le budget global, par le choix des trois composantes de la force de frappe (chronologiquement avions Mirages IV, missiles du plateau d’Albion, sous-marins lance-engins), l’armée de terre fait un peu figure de « Cendrillon » (Pierre Messmer) par rapport à la marine et à l’air. En outre, seule la forte croissance économique de la France des années 1960 a permis de rendre supportable pour le budget l’important effort militaire (G. Vidal et C. Schmidt).
Sur le plan organisationnel, l’une des réformes les plus importantes est la création de la Délégation ministérielle pour l’armement (1961). Son étude (Dominique Pestre) peut nourrir la réflexion de tous ceux qui sont confrontés à l’analyse d’une prise de décision. Répondant à des motivations de long terme (souci permanent depuis le ministère de l’Armement de Raoul Dautry en 1939-1940), la mise en place de cette DMA butait notamment sur les oppositions des différentes directions techniques (et des corps d’ingénieurs correspondants) et sur la pratique de la Quatrième République du partage des secrétaires d’État (guerre, air et marine) entre des sensibilités politiques différentes. L’importance accordée par de Gaulle au programme « Engins balistiques » accélère la mise en place de la DMA, responsable désormais de l’élaboration et du suivi des programmes d’études, de recherches et de fabrications d’armement.
Sur le plan humain, la création de la DMA et la réforme des arsenaux (sujet non abordé) s’accompagnent également d’une refonte du corps des ingénieurs militaires (Anne Rassmussen). Cette réforme, aboutie en 1967, est rendue difficile par la force des esprits de corps parfois hérités de plusieurs siècles. L’une de ses originalités est la volonté de contrôler la « pantoufle » et d’organiser le système de navette des ingénieurs d’armement entre secteur public et privé pour y diffuser le respect des exigences des programmes de l’armement.
Au-delà des détails sur la gestation des diverses composantes du système d’armes, les anciens acteurs (Chevallier, Duval, Touffait…) ont fourni de précieuses indications sur le fonctionnement des nouvelles structures (Direction des applications militaires créée en 1958 au sein du CEA, Société d’études et de recherches sur les engins balistiques (SEREB), comité Cœlacanthe pour le programme du sous-marin Le Redoutable). Compléments indispensables aux archives écrites (dont certaines, d’après plusieurs intervenants, sont encore difficiles d’accès, voire fermées), ces différents témoignages sur « l’aventure de la Bombe » (cf. l’ouvrage publié en 1968 par l’un de ses promoteurs, le général Ailleret) laissent entrevoir la façon dont cette élite technicienne, jeune, consciente de sa valeur, choyée par le régime, envisageait son rôle dans l’appareil d’État républicain. Ils ne manqueront pas non plus de fournir aux historiens matière à réflexion sur l’émergence, dans la France gaullienne, sinon d’un « complexe militaro-industriel », du moins d’un « nouvel État industriel » (cf. l’essai de J.K. Galbraith consacré en 1967 au cas américain) dont les ambitions en matière industrielle s’épanouiront sous l’ère pompidolienne. Au-delà d’incontestable réussites, si l’on s’en tient aux objectifs fixés par le général de Gaulle, la politique d’armement de la jeune Cinquième République comporte également des limites que certains intervenants ont esquissées, comme la faible part des recherches consacrées au secteur d’avenir des circuits intégrés (A. Crémieux). Sur ces questions, comme sur celles des retombées civiles, les travaux ne font que commencer et les apports des historiens du monde économique pourrraient être féconds. Cela fait regretter d’autant plus vivement la récente disparition de l’une des chevilles ouvrières du CEHD, le professeur Chadeau, dont les lumières sur tous ces sujets vont incontestablement manquer. Retenons pour conclure l’appréciation de Maurice Vaïsse, pour qui la politique gaullienne d’armement correspond bien sur les plans technique, scientifique et industriel à une période fondatrice.
Jean-François Grevet

La guerre d’Algérie

« Vous aimez démystifier les lectures idéologiques de l’histoire… Vous ne croyez pas à la mémoire, toujours menacée d’être manipulée ». C’est à Charles-Robert Ageron que s’adressait ainsi Daniel Rivet dans l’introduction au colloque international qui s’est tenu en son honneur à la Sorbonne les 24, 25 et 26 novembre 2000, à l’initiative de l’IHTP, sous le titre « La guerre d’Algérie au miroir des décolonisations françaises » [1]. En même temps qu’un hommage rendu au commandeur et à sa manière de pratiquer la recherche historique, ce fut l’occasion pour une quarantaine d’historiens d’aborder sous des angles originaux l’histoire de la guerre d’Algérie. En cinq demi-journées, placées sous un thème distinct, même si le colloque ne se voulait pas et ne pouvait pas être exhaustif sur chacun des points mis en valeur, il s’est agi en quelque sorte de balayer un vaste espace : la société d’après-guerre dans laquelle le conflit a surgi, ses originalités politiques et militaires, ses résonances à l’étranger puis au sein de la métropole, enfin l’enjeu de son histoire.
Comment écrire l’histoire de la guerre d’Algérie ? L’objet de la dernière thématique a sans doute été le point fort du colloque, celui qui a d’une certaine manière donné le ton à l’ensemble des communications, au cours desquelles n’a cessé d’être évoqué le problème de la construction de l’histoire, sous la forme de la définition de l’objet du récit historique lui-même, la détermination des sources et des méthodes qui en permettent la construction, les enjeux humains et scientifiques enfin, c’est-à-dire les rapports entre mémoire et histoire et plus précisément la place de l’historien ou des historiens de cette douloureuse période. Certes, « l’histoire coloniale est trop grave et trop lourde d’enjeux de mémoires pour qu’on l’abandonne aux historiens qui croient à la mémoire autant qu’à l’histoire », comme le soulignait D. Rivet. Cependant, il faut bien dire que la diversité des archives officielles, mise en valeur par les deux interventions sur les sources, non encore exploitées et pas toujours classées, existant des deux côtés de la Méditerranée (A. Goudail, A. Badadja), ne saurait faire oublier la richesse mais en même temps la difficulté d’appréhension des documents écrits comme des témoignages a posteriori, évoqués notamment par R. Branche, qui a choisi de « laisser dire » les soldats qu’elle a interrogés afin de compléter ce qui n’était pas dit dans les archives, par D. Djerbal à propos du discours unitaire du nationalisme, par G. Mathias sur les anciens officiers des Sections administratives spécialisées. J.-P. Brunet surtout, à travers l’exemple des rapports entre la police et le FLN, a montré les nécessités pour l’historien de confronter les documents, afin d’en vérifier méthodiquement la véracité, sans considérer comme acquis des « bruits », fondés ou non, qui avaient pu courir sur le vif, des faits rapportés dans la presse ou même dans des rapports de police. Par ailleurs, les documents écrits à l’époque comme les témoignages oraux recueillis par la suite ne sauraient être complets si on n’accordait pas également leur place aux témoignages rédigés bien après les faits, tel celui d’A. Rossfelder, dont M. Vaïsse a souligné l’importance, en particulier concernant l’histoire du putsch et le regret exprimé par les civils de ne pas y avoir été mêlés alors même qu’ils avaient sous les yeux la non-détermination criante des acteurs.
Si B. Stora, présentant une étude de quarante parcours individuels de figures héroïques ou symboliques du nationalisme, a souligné l’importance de l’historien dans la reconstruction d’une identité éclatée, la communication de G. Pervillé, par son intitulé même, « L’histoire peut-elle réconcilier les mémoires antagonistes de la guerre d’Algérie ? », a peut-être été la plus marquante. Il a en effet défini la place de l’historien non comme celle d’un avocat des parties en cause, mais comme un arbitre devant s’installer dans une position d’extériorité pour mieux examiner les témoignages et documents. À ce titre, se demandant si l’échec final de 1962 ne serait pas, plutôt que celui de la colonisation elle-même, celui d’un inaboutissement (inachèvement) de la colonisation, il a notamment souligné la nécessité de cesser d’évoquer la période en termes de procès : d’une part, le fait que la responsabilité majeure de la France puisse surtout être celle de ne pas avoir entrepris à temps les modifications nécessaires et les intégrations, et donc l’incapacité des différentes républiques, relativise les responsabilités individuelles ; trente-huit ans après l’indépendance, d’autre part et surtout, les Algériens doivent assumer la responsabilité de leur destin sans renvoyer sans cesse à l’époque coloniale.
À partir de là, ce vaste colloque a été placé sous le signe de la diversité d’un événement protéiforme dans le temps et l’espace, diversité confirmée par la variété des approches thématiques : les résonances internationales – les rapports entre les nationalismes marocain et tunisien (Z. Ihaddaden, N. Delanoë), la réutilisation de l’arme psychologique, au Cameroun, où l’UPC fut battue en dépit de la totale inefficacité de l’action psychologique (M. Michel), la politique américaine et ses ambiguïtés jusqu’au raid de Sakiet (S. el-Mechat), ou encore les effets de l’immédiat après-guerre en Espagne où transita, sans difficulté d’adaptation, une grande partie de la population française d’Oranie (la population d’Alicante augmenta de 20 % en 1962) – et les résonances métropolitaines : l’engagement des intellectuels et, en particulier, de Sartre, la faiblesse des courants libertaires, l’impact des chansons, la présence du FLN à Paris et à Marseille, le poids considérable d’une guerre sur les finances publiques et pas seulement celles relatives aux dépenses militaires (D. Lefeuvre).
Ce colloque n’est-il cependant pas resté dans les limites et les formules traditionnelles ? S’il ne pouvait qu’être placé sous la direction du grand historien de la décolonisation, le « refus d’entrer dans les catégories du jugement établies une fois pour toutes », précepte qui lui est cher, a bien servi de règle d’application à plusieurs des interventions, et c’est ce qui constitue en quelque sorte les apports du colloque. Certaines « catégories de jugement » ont en effet été remises en question, parmi lesquelles celles qui concernent l’objet du récit, la révolution algérienne, mais aussi la société dans laquelle a surgi la guerre d’Algérie.
L’adhésion massive du peuple algérien n’est en effet pas toujours aussi spontanée qu’elle a pu être présentée, comme l’ont souligné G. Pervillé, en donnant pour preuves les sanglantes représailles de 1962, ou D. Berger, qui a rappelé les conditions violentes dans lesquelles le FLN s’est emparé du pouvoir. Cette « cascade d’événements » doit-elle être qualifiée de guerre ou de révolution ? Parler de « révolution avortée » serait sans doute plus exact : à sa tête se trouvaient des éléments bourgeois minoritaires séparés par un fossé culturel de la masse des Algériens, aucune idéologie commune ni analyse sérieuse de la société ne servaient de lien ; surtout, cette révolution n’a pas été achevée, la population ayant été mobilisée au moyen du passé, le peuple étant réduit à une abstration sans réalité concrète face à un pouvoir unique et clanique, l’année 1962 marquant en définitive la fin de toute possibilité de régime démocratique (D. Berger). Cette réflexion a été en quelque sorte confirmée par les historiens algériens présents. Au sein de « la » révolution algérienne, et en particulier du CRUA, les dysfonctionnements révélaient les particularismes que l’idéologie unificatrice éludait ou ne voulait pas voir, compétitions internes dont le résultat fut l’éparpillement en une sorte de tribalisme, qu’on retrouve par exemple sous la forme du projet élaboré par Krim en vue de renverser le rapport de force au sein du GPRA, du népotisme autour des personnalités les plus importantes (M. Harbi). Présenter le caractère exemplaire de la lutte des nationalistes algériens pour les autres mouvements de libération tend à faire oublier les crises successives dont elle fut le théâtre (T. Chenntouf) et les purges qui en furent le corollaire, d’où la difficulté éprouvée aujourd’hui lorsqu’il s’agit d’évoquer et de rencontrer les « acteurs », qui ont lutté pour une cause, pour laquelle ils ont dû ensuite éliminer leurs camarades (D. Djerbal). Ces dissensions se sont également manifestées entre la direction de la Fédération de France du FLN et les responsables parisiens qui décidèrent en 1961 la reprise des attentats individuels contre les policiers, gendarmes, soldats en permission, décision qui fut à l’origine de l’engrenage qui déboucha sur la répression violente (J.-P. Brunet).
L’Algérie au lendemain de la seconde guerre mondiale était-elle par ailleurs une société figée ? À cette question stimulante qui était le thème de la première demi-journée, les réponses furent mitigées, et c’est assurément ce qui en fait l’intérêt. Si pendant la guerre et « les années vichystes » les relations entre les deux communautés ont sans doute été le fruit de contradictions juridiques qui n’avaient jamais été résolues (Laure Blévis, qui évoquait les différentes étapes de la construction du droit colonial algérien, a notamment insisté sur la nécessité de rompre avec la vision monolithique d’un appareil juridique stabilisé) en dépit de plusieurs tentatives d’évolution, il s’est avéré que sur le plan économique l’Algérie était loin d’être sclérosée. À cet égard, D. Barjot et H. Bonin ont montré comment certaines entreprises françaises avaient profité de l’expérience dans les années 1950, tant sur le plan financier que sur le plan technique. Dans le contexte de l’exploitation du pétrole, des firmes anciennement établies ont redécouvert l’intérêt de l’Algérie, connaissant pour une partie d’entre elles une « expansion euphorique » (Société générale d’entreprises), en dépit des assassinats répétés sur les chantiers ; de même que Colas Algérie, dont le rôle est aujourd’hui méconnu, et qui eut entre 1958 et 1961 une activité accrue en raison de la construction de pistes militaires notamment. H. Bonin a montré quant à lui comment, « contrairement à ce qu’on a répandu », la Compagnie algérienne a tiré parti de l’ultime boom de l’économie algérienne-française, profitant avec sérénité comme une banque provinciale des années de paix 1944-1953, puis des plans de développement et du plan de Constantine qui stimulèrent les flux d’argent, les chantiers, le négoce ; si une crise a traversé cette banque, elle a cru jusqu’au bout qu’elle pourrait conserver un réseau et une activité en Algérie et elle a bien connu son ultime âge d’or dans l’immédiat après-guerre.
Le sentiment de la richesse du colloque laisse cependant échapper quelques regrets, peut-être dus justement au nombre des communications. Il peut paraître étonnant que dans ce « miroir des décolonisations » soient très peu apparus deux protagonistes principaux : la population locale, en dehors du grand colonat, des grandes entreprises et banques, et l’armée, en dehors des aspects méthodologiques, et surtout ses hommes. À cet égard, la communication de M. Vaïsse qui les a toutes deux évoquées a été un peu perdue au milieu d’une série d’interventions centrées surtout sur la révolution algérienne. Cherchant à déterminer la juste valeur du putsch, fait historique majeur, dans l’histoire de la guerre d’Algérie, il a souligné en particulier, à partir des mémoires récemment parus, la situation au sein des armées, prises de panique en même temps que globalement putschistes de cœur, et surtout placées dans une dialectique apparemment insoluble entre leurs divisions (parcellisation des attitudes et des options) et la volonté de cohésion unitaire qui devait prévaloir. C’est peut-être une des faiblesses du colloque que d’avoir négligé l’un des coins, et pas des moindres, du miroir.
Marie Dumont

Les 35 heures en débat : le temps des sociologues et des juristes

Pour des historiens, habitués à considérer que leur discipline est celle de la science des hommes dans le temps, il est réconfortant qu’un colloque pluridisciplinaire sur les 35 heures, organisé par l’Association française de science politique à l’IEP, les 19 et 20 octobre, reconnaisse que la longue durée est indispensable pour comprendre les faits sociaux, et rappelle qu’avant de devenir le grand combat symbolique du mouvement ouvrier, la limitation du temps de travail a relevé du souci hygiéniste des vieux légitimistes. L’année 1841, en effet, avec le vote de la première loi limitant le temps de travail des enfants de plus de 8 ans, inaugura un siècle de combats pour la journée de 8 heures et les congés payés qui, votés par le Front populaire, acquirent un poids symbolique inégalé dans la mémoire sociale du pays.
Aujourd’hui encore, même si c’est de façon différente, le temps du travail reste un excellent indicateur pour évaluer la symbolique des sociétés postindustrielles et prendre la mesure de la diversité de leurs choix socio-économiques : ainsi de la Grande-Bretagne et des États-Unis qui, en pleine expansion, sont encore les seuls pays occidentaux où la déréglementation a, ces dernières années, servi l’allongement du temps de travail ; à l’inverse de la Suède qui, pays de vieille social-démocratie, a choisi de reculer l’âge de la retraite de façon à allonger les congés parentaux et multiplier les congés de formation. Les Pays-Bas occupent une place intermédiaire puisque là, la flexibilité généralisée du temps partiel a été la réponse au chômage issue de la dernière crise. Enfin, il y a la France qui cultive aussi sa spécificité puisque les lois sur la durée du travail qui s’y succèdent depuis vingt ans ont été détournées de leurs objectifs pour impulser une évolution juridique de grande ampleur : de la loi Séguin aux deux lois Aubry, en passant par celle, intermédiaire, de Gilles de Robien, l’orientation juridique a évolué de l’idée de partage du travail à celle de négociation à relancer entre partenaires sociaux. Mais, née de la faiblesse numérique des syndicats français, cette obligation va engendrer d’autres questions, tant sur le niveau de la négociation à tenir – interprofessionnel, par branche ou par entreprise – que sur le faible écho d’accords signés de façon ponctuelle, par des élus professionnels mandatés à cette seule fin, dans des entreprises dépourvues de section syndicale permanente.
Comme si l’ampleur et la complexité des questions soulevées n’était pas suffisante, le colloque a consacré sa deuxième journée à l’évolution juridique de la notion de loi avec, en France, l’apparition du concept de « loi dérogatoire » et, en Europe, la consécration du principe de subsidiarité qui, présent dans le traité de Maastricht, permet de donner force obligatoire à des accords négociés et signés entre partenaires sociaux : ainsi a-t-on vu le Conseil constitutionnel déclarer que des accords signés selon les termes de la loi Aubry I restaient valides, même si les termes de la loi Aubry II étaient en contradiction avec eux ! Et, sur ce point, la dynamique du colloque a très heureusement donné sa place à un débat contradictoire qui se focalisa sur les lieux d’initiative et de garantie de l’action publique. Nul ne s’étonnera de voir que la pratique nouvelle d’accords négociés, même consacrée par une décision récente de la plus haute juridiction constitutionnelle du pays, a été contestée par les représentants de la CGT qui, au nom des prérogatives traditionnelles de la puissance publique et d’un État, garant de « l’ordre public social » mis en place depuis la Libération, plaidaient pour la suprématie de la loi, expression démocratique de la volonté générale. Deux conceptions de la démocratie étaient donc en débat : la démocratie sociale du contrat négocié et la démocratie politique du vote et de la loi.
Arrivés à ce point, sociologues et juristes sont à nouveau tombés d’accord pour dire que seule la prise en compte de l’Histoire pouvait expliquer le poids prépondérant de l’État français dans ce que les Anglo-Saxons appellent les industrial relations, selon une expression qui n’a pas vraiment d’équivalent en France compte tenu du prestige de l’idée de révolution. Mais faute d’historiens spécialisés dans l’histoire culturelle de la gestion du temps, le débat ne pouvait aller plus loin ; de même que faute d’économistes, la question du coût financier dans les petites entreprises n’a guère été évoquée. Ce qui donne la mesure du déplacement des interrogations depuis le colloque de la Fondation nationale des sciences politiques sur le gouvernement Blum dont la contestation économique de la loi des 40 heures par Jean-Marcel Jeanneney avait été un moment crucial.
Ce colloque sur « l’action publique négociée » avait décidé de se poser d’autres questions ou plutôt d’utiliser le débat sur les 35 heures pour ausculter l’évolution sociale de la France depuis vingt ans. Puisque l’idée de « politiques publiques » est une des rares à avoir été préservée de la dévaluation générale de la politique, comment valoriser cette ressource ? Et, pour expliquer ce succès, y a-t-il une part à faire au contrat signé entre partenaires sociaux, qu’il s’agisse des syndicats ou des collectivités territoriales ? Quel équilibre faut-il établir entre le contrat librement négocié et l’artificialité de l’incitation financière publique ? Enfin, où réside la meilleure validation juridique : dans le pouvoir d’État qui a vécu ses beaux jours de la Libération aux premières années de la Cinquième République ou dans la spontanéité coutumière d’une société longtemps tenue en laisse pour des raisons historiques qui ne sont plus que résiduelles ? Autant de questions pour les historiens, invités à participer à un débat où l’organisation de la mémoire tient peut-être une des clés de l’évolution future de la société française du prochain siècle. Les actes paraîtront en 2001 chez L’Harmattan : Guy Groux, L’Action publique négociée. Approches à partir des « 35 heures ».
Odile Rudelle

Pour une histoire de l’environnement

L’histoire est fille du présent et ses interrogations naissent des préoccupations d’aujourd’hui. Ce précepte des fondateurs des Annales trouve une nouvelle application avec la tenue, au mois de mai 2000, à Clermont-Ferrand, des premières rencontres internationales pour une histoire de l’environnement consacrées à la pollution et à la lutte contre la pollution urbaine en Europe aux 19e et 20e siècles. Les raisons de se réjouir de cette initiative réussie ne manquent pas. Tous ceux qui enseignent ou ont enseigné dans des universités provinciales de taille moyenne savent le poids de l’isolement, des contraintes financières et les inconvénients de la polyvalence. On ne peut donc que saluer le tour de force de notre collègue Geneviève Massard-Guilbaud qui a réussi, avec l’aide de Christoph Bernhardt (Berlin), à retenir, trois jours durant, à Clermont-Ferrand, pas moins de trente orateurs, présidents de séance et discutants représentant neuf pays différents, de la Belgique au Japon en passant par les plus attendus : Allemagne, Royaume-Uni, Italie. Preuve est faite que, loin de Paris et à condition d’avoir beaucoup de courage et le soutien d’une équipe – le Centre d’histoire espaces et cultures, dirigé par B. Dompnier, auquel il faut aussi rendre hommage – l’on peut faire émerger un réseau international de recherche sur un thème neuf. Loin d’être, comme c’est trop souvent le cas, les faire-valoir de leurs collègues français, les chercheurs européens ont joué un rôle majeur, et pas seulement linguistiquement. En effet, les historiens français comme leurs collègues des autres pays méditerranéens se sont jusqu’ici peu intéressés aux problèmes des nuisances et des pollutions au contraire de ce qui se passe depuis plus ou moins longtemps dans les pays anglo-saxons, en Allemagne et en Suisse. Aussi, ces rencontres ont-elles été l’occasion d’offrir aux jeunes chercheurs français lancés sur ce terrain une tribune et un public attentif et de faire apercevoir à tous l’ampleur du champ ainsi ouvert. À côté du thème central de la gestion des établissements industriels insalubres, incommodes ou dangereux, émergent d’autres sujets variés qui vont de la protection des sites naturels à la gestion de la circulation automobile, en passant par l’aménagement des parcs urbains et l’explosion précoce du jardinage. Savait-on avant Tomomi Hotaka de Tokyo qu’en Allemagne les importations de fleurs coupées ou en pot ont plus que triplé entre 1890 et 1910 ?
Loin d’être anecdotiques et marginales, comme certains se plaisent à le dire, ces questions jouent depuis longtemps un rôle essentiel dans la gestion des villes. Contrairement à ce que l’on croit, le souci pour l’environnement n’a attendu ni l’industrie lourde ni les écologistes pour se manifester.
Comme le montre très bien Patrick Fournier (Clermont-Ferrand), le Moyen Âge assimile le sale à l’impur et l’eau claire à la purification. Rendre la ville propre, c’est la rapprocher de la cité céleste et manifester symboliquement la pureté morale de ses habitants. Sous d’autres formes, cette dimension morale de la lutte contre la nuisance n’a pas disparu. Aussi fantasmatiques qu’elles puissent être, les angoisses focalisées sur les eaux stagnantes, les fumées et, plus récemment, sur la circulation automobile (Elfi Bendikat de Berlin) et la mort des forêts (le Waldsterben des années 1980 évoqué par Franz Brüggemeier de Fribourg-en-Brisgau) jouent un rôle moteur dans les politiques d’aménagement des villes. Confrontées aux plaintes des habitants et, depuis peu, à la contestation de mouvements organisés, les autorités municipales optent pour des compromis changeants entre les exigences croissantes de l’industrie et les revendications de calme et de salubrité portées par les résidants. Elles privilégient depuis les origines la ségrégation comme modus vivendi, tentant de réserver des zones à l’industrie et des couloirs à la circulation automobile. Suivant les législations (plus précocement contraignantes en Allemagne avec l’article 23 de la Gewerbeordnung de 1869) et les intérêts localement dominants, les villes optent pour maintenir une ambiance résidentielle ou attirer les industries comme le montre la comparaison des cas de Darmstadt et de Mannheim étudiés par Dieter Schott (Leicester). Pourtant, c’est bien autour des problèmes d’environnement qu’émergent des politiques d’aménagement urbain.
Outre cette mise en évidence du rôle des représentations portées par des groupes sociaux différents, les journées n’ont pas fait l’impasse sur une approche intelligemment technique de l’histoire de l’environnement. Avec Sabine Barles (Paris), on voit toutes les possibilités offertes par la reconstitution possible des précipitations, des infiltrations et de l’évaporation pour établir une histoire totale de l’environnement qui prenne aussi en compte les connaissances scientifiques, les groupes qui les élaborent et les diffusent. Il y a là un précieux laboratoire pour étudier in vivo comment l’expertise et l’expert ont pris dans la gestion de notre société la place qu’ils occupent aujourd’hui.
Cela n’exclut en aucune façon la promotion d’autres modes de régulation sociale. Plusieurs intervenants ont montré comment le thème de la défense de l’environnement était l’occasion de nouvelles formes de rassemblement et d’action parfois surprenantes. Le récent mouvement antiroutier anglais (Prendiville de Poitiers) a donné lieu à des rapprochements étonnants entre écologistes radicaux, notables conservateurs et gauche ouvrière pendant qu’au pied du Kaiserstuhl, des femmes plutôt conservatrices prennent la tête de la contestation antinucléaire au nom de la défense des familles et de la santé et au grand dam des féministes patentées (Jens I. Engels de Fribourg-en-Brisgau). De son côté, Marie Bolton (Clermont-Ferrand) montre excellemment comment se constitue, dans la baie de San Francisco entre 1970 et la fin des années 1980, contre les industries pétrochimiques, une coalition hétéroclite qui rassemble un mouvement de classes moyennes urbaines défendant le confort de leur résidence et des syndicalistes de l’industrie pétrolière. Le rapprochement est d’autant plus inattendu qu’il concerne deux groupes qui pendant longtemps se sont méprisés et ignorés : les syndicalistes exaltant une culture de la virilité qui met un point d’honneur à mépriser le risque et à refuser toute mesure de protection, les écologistes traitant volontiers cette attitude d’étroite et de démodée.
On le voit, ainsi conçue, l’histoire de l’environnement n’a rien d’une mode superficielle. Elle est au contraire un des lieux où peut se renouveler notre approche de la ville et des sociétés urbaines en mêlant histoire sociale et histoire politique, histoire de la santé et histoire des villes que certains voudraient, pour des raisons médiocres, maintenir séparées. C’est autour du même principe du renversement des cloisons artificielles, et largement animée par les organisateurs des rencontres de Clermont, que s’est tenue en août-septembre 2000 à Berlin une session de la société européenne d’histoire des villes consacrée aux catastrophes urbaines. Avec la publication prochaine des actes de ces journées (aux Presses universitaires de Clermont) et la programmation de nouvelles rencontres à Leicester en 2002, il s’agit bien des débuts d’une entreprise durable.
Olivier Faure

Langue(s) et constitution(s)

Les langues nationales ou régionales ont-elles avantage à s’abriter sous une protection juridique ? La protection constitutionnelle, votée par la France de 1992 avant de ratifier le traité de Maastricht, et renforcée ensuite par la loi du 4 août 1994, a-t-elle été bénéfique ou est-elle un poids opposé au génie d’une langue affrontée à la nécessaire mondialisation des entreprises françaises, au point d’obliger le Conseil d’État à faire preuve de souplesse ? La France a-t-elle un problème de minorités, comparable à celui de l’Europe de l’Est, comme le pense un Conseil de l’Europe qui vient de recenser les 75 langues locales à protéger sur le territoire d’une République qui compte nombre de dialectes outre-mer ? Et si le Conseil constitutionnel décide que la Charte des langues est contraire à la Constitution française, dit-il le droit ou fait-il œuvre de « césaro-papisme » en un temps où les langues locales seraient « en état de nécessité » ? Voilà les questions que, les 7 et 8 décembre 2000, la faculté de droit et de science politique de Rennes, à l’initiative d’Anne-Marie Le Pourhiet, a posé, en faisant la différence entre langues officielles et langues co-officielles, langues minoritaires et langues régionales, sachant que de multiples parlers locaux échapperont à ce recensement juridique.
Sitôt que l’on a recours au comparatisme, la complexité saute aux yeux en Europe, de part et d’autre de l’Atlantique et bien évidemment au-delà de la Méditerranée, dans cette Afrique où la langue du colonisateur est souvent le recours de la compréhension interne et de l’accès à la modernité. Ce qui, a contrario, fait une fois de plus ressortir l’exception d’une France, longtemps bénéficiaire de cette lingua franca, successivement langue de justice et d’accès aux tribunaux royaux, langue de l’absolutisme et de la diplomatie, langue des Lumières et de l’affranchissement jusqu’à ce qu’aujourd’hui elle devienne celle d’une francophonie écartelée entre l’offensive de jadis et la défensive d’une fin de siècle où l’imperium de l’anglais s’impose. Jusque dans cette Communauté européenne devenue Union, dont le premier traité avait été rédigé en français, dont le secrétariat du Comité juridique est encore confié à un membre du Conseil d’État, mais où le vrai travail de conception et de délibération se fait depuis 1972 en trois langues – français, anglais et allemand – et fort heureusement dès lors qu’on apprend que le multilinguisme égalitaire officiel oblige l’Union à consacrer de 40 à 60 % du budget des différentes institutions aux charges de traduction et d’interprètes simultanés.
Le colloque a pris soin de distinguer les langues officielles des langues minoritaires. Les premières sont traitées sur un pied d’égalité : la Belgique est trilingue, le Canada bilingue, la Suisse quadrilingue depuis que le romanche a été reconnu et l’Espagne multilingue. Dans le cas de langues officielles, le problème est de savoir si le principe est personnel – chacun a le droit de parler et de se faire comprendre des services publics dans sa langue maternelle – ou territorial comme en Belgique où la vénérable et antique Université de Louvain a été obligée de déménager vingt-cinq kilomètres au-delà de la frontière linguistique – hommes, laboratoires et bibliothèques compris – afin de continuer à pouvoir travailler et enseigner en français, comme elle le faisait depuis cinq siècles. Les langues minoritaires n’ont pas les mêmes exigences : elles peuvent être protégées par les constitutions – comme c’est le cas dans les pays d’Europe de l’Est où la stabilisation des groupes linguistiques a été une des conditions de leur entrée au Conseil de l’Europe, et est regardée par les candidats comme le prix à payer pour leur entrée dans l’Union. Ailleurs, les langues minoritaires peuvent s’installer dans le silence de la constitution comme aux États-Unis, pays du patchwork linguistique, où l’anglais a longtemps aidé au melting pot, jusqu’au déséquilibre provoqué par le poids des hispaniques, eux-mêmes divisés en Portoricains, citoyens américains parlant espagnols chez eux, réfugiés politiques cubains, riches et bien intégrés, et réfugiés économiques mexicains, pauvres et mal intégrés qui, dans un premier temps, avaient demandé un enseignement bilingue. Or ce sont les mêmes qui, à l’expérience, ont fait le succès de la proposition 227 de Californie qui a aboli cette forme de ségrégation, au motif qu’elle freinait la promotion sociale de leurs enfants. Observation qui a opportunément rejoint celle du coût, humain et financier, engendré par l’obligation d’un enseignement bilingue organisé pour un million et demi d’enfants hispaniques.
À la fin de deux journées, le débat est revenu en France dont étaient absents les Corses aussi bien que les représentants de banlieues où l’arabe est devenu la seconde langue parlée. La question de principe fut donc posée par les militants d’une langue bretonne, mise à mal « depuis cinq siècles », alors que l’histoire montre que, rédigée contre le seul latin, l’ordonnance de Villers-Cotterêts ignore les langues locales. La soif d’unité sera exprimée par la Révolution et les écrits de l’abbé Grégoire, relayés par les instructions d’une Troisième République dont on sait maintenant qu’elle fut plus respectueuse du terrain qu’on ne l’a dit il y a trente ans. Quant au présent où fut dénoncée la discrimination dont serait l’objet l’enseignement bilingue du breton puisque, à la différence de l’Alsace où 12 élèves suffisent à ouvrir une classe, il en faudrait 25 pour la Bretagne, la réponse fut donnée par le doyen Favoreu en sa double qualité d’universitaire, héritier des hussards noirs, et de juge à la Cour constitutionnelle de Bosnie. Habitué à parler béarnais avec son père, instituteur, il savait d’expérience les limites des parlers issus des communautés rurales de jadis, dès lors qu’un niveau d’excellence professionnelle était requis. Ce qui l’amenait à insister sur la nécessité de faire la différence entre le domaine facultatif, respectueux de la liberté et de l’initiative des personnes, et le domaine obligatoire risquant de donner corps à une préférence ethnique dont les ravages n’ont pas fini de peser sur l’ex-Yougoslavie.
Odile Rudelle

Sur les pas de Jaurès

Le colloque organisé à Castres les 20 et 21 octobre 2000 par le Centre national et musée Jean Jaurès et la Société d’études jaurésiennes s’est attelé à une recherche complexe. Son titre : Sur les pas de Jaurès. La France de 1900, assez général, n’était pourtant guère explicite. En fait, son initiateur, Rémy Cazals, professeur à l’université de Toulouse-Le Mirail, historien des mouvements sociaux du début du siècle, passionné par la recherche de nouveaux types de documents historiographiques (affiches, bannières syndicales, cartes postales…), souhaitait confronter la perception de la France autour de 1900, telle qu’elle se dégageait par exemple des articles et discours de Jean Jaurès, missionnaire du socialisme et du dreyfusisme en constant déplacement, et l’iconographie conservée des mêmes lieux, notamment par les soins de la carte postale. Pari tenable ? L’hypothèse de départ, optimiste, se fondait sur la remarque souvent émise par Maurice Agulhon que la carte postale du début de siècle offrait une image infiniment plus variée des paysages et de la société que celle d’aujourd’hui. Les paysages industriels et citadins, les faits sociaux comme des grèves ou des manifestations pouvaient ainsi être représentés alors que la standardisation contemporaine, fille des exigences de la rentabilité et des contraintes réglementaires, conduit à privilégier des couchers de soleil et des scènes bucoliques ou sublimes, qui souhaitent toutes échapper à la mise en perspective historique.
Les difficultés demeuraient cependant fortes, puisque le lien entre la documentation iconographique réunie et les analyses jaurésiennes pouvait paraître fortuit ou forcé, qu’il n’était pas assuré que la carte postale était suffisante pour renouveler l’approche historique de la période et que l’objectif proclamé, « un panorama de la France vers 1900 [entre 1895 et 1905], avec ses constantes et ses différences régionales » pouvait sembler trop large. C’est d’ailleurs à l’inventaire critique de ces difficultés que s’attacha Madeleine Rebérioux dans son exposé liminaire. Pourtant, les deux journées ont permis d’utiles avancées, dans l’atmosphère de « gaieté républicaine » que recommandait Jaurès et que savent maintenir et vivifier les équipes municipales, muséales et intellectuelles de Castres. Elles ont d’abord permis de suivre Jaurès et, à ce titre, utilement enrichi la connaissance des moyens par lesquels celui-ci construisit son autorité sur la France socialiste et dreyfusarde ainsi que la perception des obstacles rencontrés pour y parvenir.
Jaurès se déplaçait constamment, il voyageait en train, lisait beaucoup, parlait, écrivait ses articles de presse, il conduisait des défilés, rencontrait des militants, notables ou non, d’autres personnes aussi sans doute. Il pouvait prendre conscience de situations qu’il n’imaginait pas auparavant, comme en 1903 à Armentières et dans la vallée de la Lys, mais il trouvait aussi le temps de visiter les musées. Il découvrait une France en pleine mutation. Les interventions ont surtout dessiné les modifications du paysage urbain qu’il fut à même de découvrir : à Lyon et dans son agglomération (Catherine Moulin), à Saint-Étienne (Claude Cherrier), à Nantes (Catherine Bertho) et à Rennes, au moment du second procès Dreyfus (André Hélard), comme dans les petites villes du Jura et de la Franche-Comté, telles Saint-Claude ou Oyonnax (Jean-Marc Olivier). Ces changements étaient liés à des modifications économiques et sociales, à des évolutions politiques et culturelles auxquelles Jaurès était confronté. Les voyait-il ? Comment ? Le débat n’est pas tranché. Nous percevons bien certains enjeux politiques, par exemple à Saint-Étienne. Nous sommes documentés sur sa vie à Rennes, en août-septembre 1900, mais André Hélard a bien montré que nous pouvions nous interroger sur sa vision d’une ville profondément bouleversée par l’événement, « parisianisée » pendant quelques semaines, et pour laquelle les nombreuses descriptions parues dans la presse permettent de mesurer le poids des représentations et des figures convenues du récit descriptif. Quelques communications permirent des coupes transversales, avec la forte présence militaire des casernes et des défilés (François Robichon), les nombreuses constructions scolaires (Jean-François Chanet), les musées, en pleine expansion (Chantal Georgel), situés dans leurs relations avec l’amateur éclairé qui servait de fil conducteur au colloque. Le monde de l’usine et de l’industrie devait d’autant moins être négligé que les rapports de Jaurès avec les grèves et les syndicats évoluèrent fortement pendant ces années de bouleversements économiques, sociaux et politiques. Jean-Marc Rabier présenta le cas passionnant, et original, de l’industrie lainière à Fourmies, haut lieu de la geste ouvrière, sur lequel Jaurès a écrit mais qu’il n’eut jamais l’occasion de connaître de visu. Serge Zeyons analysa la représentation des travailleurs à la sortie des usines, tandis que Rémy Cazals montrait les images des conflits sociaux : les cartes postales de grèves, photographies et caricatures, vues du côté des militants ou de la troupe. Il s’interrogea sur les significations de ses représentations et leurs utilisations pour marquer la prise de possession de l’image de la cité par chaque camp.
Les campagnes, et, bien davantage, le chaleureux Midi apparurent dans l’intervention de Rémy Pech, axée sur le vignoble languedocien que Jaurès savait décrire dans ses articles avec précision et affection. Néanmoins, la France aperçue privilégiait la « province » dans sa dimension urbaine. Même au Languedoc, elle trouvait son aboutissement à Béziers, où fut proclamée l’unité socialiste au printemps 1905. Elle différait même quelque peu de celle qu’aujourd’hui souhaite donner à voir la route touristique Jaurès, inaugurée en 2000 et présentée par Alain Boscus, co-organisateur du colloque et directeur du Centre-musée de Castres. Il fallait donc bien aborder le cas de Paris, que Jaurès quittait souvent, mais pour y revenir… foyer de la lutte et de la vie parlementaire ou culturelle. C’était retrouver les perspectives jadis dessinées par un numéro du Mouvement social (« Paris/ Province 1900 », juillet-septembre 1992) qu’avait dirigé Madeleine Rebérioux, reprises avec d’autant plus de passion que les relations entre « parisiens » et « provinciaux » constituent un objet d’histoire aux affects parfois prégnants pour les chercheurs chargés de le traiter, qu’ils vivent ou enseignent à Paris ou « en région ». La communication d’Annie Fourcaut sur la banlieue présenta une réalité urbaine dont l’émergence s’affirma aux contemporains dans les années 1890, mais où la présence de Jaurès demeura épisodique. Même l’incontournable meeting du Pré-Saint-Gervais releva plus du débordement des faubourgs parisiens, en raison de la nécessité d’un lieu pour cette manifestation qui fût hors des limites communales, que de la découverte ou de la conquête d’un nouveau territoire. Le Paris de Jaurès resta donc à traiter même si des lieux parisiens de « mémoire jaurésienne » furent évoqués aussi bien dans la communication de Gilles Candar sur les congrès socialistes que dans celle de Nicole Le Pottier-Prévost sur le 14 juillet.
Le colloque ne s’est pas limité à l’enrichissement de l’historiographie jaurésienne, déjà bien balisée par divers colloques et publications depuis une quarantaine d’années. Il a permis d’intéressants échanges, fondés sur une mise à l’épreuve pratique, à l’instar d’une vaste séance de séminaire, sur le statut de l’image et du document. Les spécialistes présents rappelèrent les divers types de possibilités techniques selon les lieux et les moments. Ainsi, les représentations de congrès, suivant les techniques en cause, donnent à lire des histoires opposées. La lecture spécifique de l’image et son autonomie par rapport au discours textuel ne sont plus à découvrir, mais il n’est pas si fréquent que la question soit traitée dans la pratique, documents à l’appui, sur un sujet assez vaste, par une douzaine de chercheurs différents, historiens « classiques » ou « de l’art », sociologues ou littéraires, universitaires ou spécialistes de techniques spécifiques. La publication, prévue en 2002, de ces deux journées d’étude devrait permettre de vérifier la pertinence de cette approche et la possibilité de la réitérer pour d’autres sujets.
Gilles Candar

Un siècle de scoutisme

Le métier d’historien prend parfois les allures de celui d’arpenteur ; en permanence, il mesure la distance qui sépare le discours de la réalité… dans l’épaisseur du temps. Lieu commun ? Il concerne la recherche historique sur le scoutisme à deux titres. D’abord parce que la très grande majorité des chercheurs sont issus de mouvements qui se réfèrent à Baden Powell. Ensuite parce que certains de ces mouvements ne sont pas reconnus par l’OMMS [2]. Or l’historien ne saurait se satisfaire de l’étude des mouvements « orthodoxes » ou « labellisés », il ne sert ni l’institution ni les organisations qui se sont édifiées en marge de celle-ci.
Le colloque « Scoutisme en Europe dans un siècle en mutation » [3] a rassemblé à Montpellier, du 21 au 23 septembre, des intervenants et auditeurs venus d’une dizaine de pays. Dans l’esprit des organisateurs, il s’agissait de franchir une nouvelle étape, après le colloque organisé en novembre 1993 à Chantilly sur le thème « Quels types de chrétiennes et de chrétiens a formés le scoutisme en France ? » [4]. Depuis trois ans, le travail en profondeur de mises en relation et d’informations sur les recherches universitaires concernant l’histoire du scoutisme assumé par de jeunes chercheurs, stimulés par Lionel Christien et Jean-Jacques Gauthé, a placé la France en pointe dans ce domaine [5]. La création, en mai 2000, de l’association « 1907 », Réseau de recherches interdisciplinaires sur le scouting et les mouvements de jeunesse, et l’ouverture de son site Internet [6] viennent de lui donner un nouvel élan.
La confrontation d’expériences européennes a mis en évidence l’appartenance du scoutisme à une culture et son intégration dans une conception du monde, en amont de la prétention à l’universalité d’une pédagogie, du pragmatisme de son fondateur et de l’appel à la fraternité internationale. Le scoutisme n’est pas neutre : même s’il se refuse à juger des systèmes, c’est un acteur engagé. Dans l’entre-deux-guerres, il ne reconnaît pas les mouvements de jeunesse fascistes italiens, il soutient le scoutisme espagnol clandestin dans le premier franquisme, mais organise l’un de ses jamboree dans la Hongrie du régent Horthy. Après la seconde guerre mondiale, il se range résolument dans le camp occidental : aucun mouvement de jeunesse des pays communistes ne sera accueilli lors des grands rassemblements internationaux.
Cette implication politique illustre, a contrario, une étonnante capacité du scoutisme à s’acclimater dans des milieux différents. La loyauté envers le pays, deuxième article de la Loi scoute, connaît bien des déclinaisons, il favorise une « naturalisation » du mouvement et des engagements politiques forts, que ce soit en France occupée, dans les colonies ou dans la Palestine sous mandat britannique. La diversité dans l’espace, qui se dévoile, par exemple, dans les moments de rencontres franco-allemandes, s’accompagne d’une variation dans le rythme des transformations : réaction par rapport à la sécularisation, dont les formes sont beaucoup plus radicales en Italie qu’en France ; adaptation par rapport au changement des mœurs, qui n’est pas identique chez les Guides de France et chez les Girl-guides en Grande-Bretagne.
Baden Powell, on le sait, n’était pas favorable à la participation des jeunes filles aux activités de scouting. Elles s’imposent à lui, avec succès, en 1909. Elles offrent au mouvement une richesse essentielle et le scoutisme féminin devient un élément déterminant de la promotion des femmes. Il assure la formation de générations de jeunes filles et leur participation à la vie de la Cité, prolongeant leurs fonctions culturelles, héritées, de femmes et de mères. Le scoutisme féminin est cependant, depuis une trentaine d’années, gêné par des contradictions. Tantôt, il défend la complémentarité intrinsèque de la femme et de l’homme et donc la diversité des formes éducatives, tantôt il aspire à une « nouvelle anthropologie » qui permettrait de dépasser la perception de différence entre l’homme et la femme.
Ouvert à toutes les formes d’expression spirituelle, le scoutisme a surmonté les préventions, parfois virulentes, des religions instituées pour devenir ensuite victime d’une appropriation par celles-ci. L’exemple de l’Église catholique illustre le passage des attaques de la hiérarchie (en France contrairement à la Belgique, à Rome sous Benoît XV) à la « récupération ». Cette attitude se rencontre aussi au sein d’Églises protestantes ou dans l’islam. Trois options sont alors possibles : faire du mouvement un espace de proposition spirituelle, où la diversité confessionnelle est vécue ; un lieu de transmission d’une foi déterminée ; un outil de préparation de militants pour défendre une cause, un idéal, une mystique.
Dominique Avon

Alain Savary

Éclairer la personnalité d’un homme qui incarna la singularité et la liberté en politique, appréhender les convictions intimes qui guidèrent son action et déterminèrent la gestion méthodique de ses responsabilités, telles furent les problématiques communes aux nombreux témoignages et interventions, lors du colloque organisé les 15 et 16 juin derniers en Sorbonne, à l’initiative de la Fondation nationale des sciences politiques, du Centre d’histoire de l’Europe du vingtième siècle et de l’Institut national de la recherche pédagogique. Les intervenants ont, dans un premier temps, évoqué la carrière politique d’Alain Savary, remarquable par sa richesse et son étendue en raison d’un engagement précoce. Maryvonne Prévot a d’abord rappelé le parcours du Français libre et du commissaire de la République attaché à la liberté, de celui qui fut le représentant de Saint-Pierre-et-Miquelon à la Chambre des députés (1951-1959), après avoir rallié ce territoire à la France libre (1941) et y avoir exercé les fonctions de gouverneur (1941-1943). Reconnu Compagnon de la Libération par le général de Gaulle, Alain Savary choisit de s’engager par ailleurs en politique en rejoignant la SFIO.
Les intervenants se sont ensuite attachés à brosser le portrait d’un homme au tempérament singulier. En revenant sur les positions de ce « gaullo-socialiste », européen convaincu, rapporteur du traité de Rome mais anticédiste, Robert Frank a trouvé en A. Savary une illustration des évolutions de la gauche non communiste à l’égard de l’Europe. Gilles Morin et Maryvonne Prévot ont analysé, à leur tour, les relations de l’homme à l’égard du socialisme, itinéraire atypique qui l’a conduit, avant 1969, à une forme de marginalisation, en raison de ses désaccords ou de son opposition avec la majorité du parti. Pierre Serne s’est à cet égard appliqué à montrer qu’en dépit de la mise en minorité du premier secrétaire du Parti socialiste au congrès d’Épinay en 1971, les progrès des négociations pour le futur programme commun marquèrent en réalité le succès politique d’Alain Savary. Au niveau local, l’homme a bien été « parachuté », mais réussit, à quelques réserves près, à se faire accepter par les élus locaux et les électeurs qui en firent un député de Haute-Garonne (1973-1981) (Rémy Pech), ce qui le conduisit à la présidence de la Région Midi-Pyrénées mais l’éloigna du Capitole (1977) (Jacqueline Roca).
Son expérience dans le domaine des affaires coloniales a permis à A. Savary, ancien major de la section diplomatique de Sciences Po, de devenir ministre. Signalé d’abord par son rôle reconnu de négociateur endurant et clairvoyant pendant la guerre d’Indochine (Jacques Dalloz), son intérêt pour la question coloniale s’est aiguisé au contact des dossiers concernant les protectorats nord-africains (Serge Berstein, d’après les travaux de David Machula et de Maryvonne Prévot) et à l’occasion de la guerre d’Algérie (Omar Carlier). Dans le cas de la Tunisie et du Maroc, l’échec de ses efforts pour concilier indépendance et interdépendance ne doit pas faire oublier le rôle de décolonisateur libéral qu’il a joué dans les protectorats français d’Afrique du Nord. Si la guerre d’Algérie a contribué à sa démission du gouvernement, elle lui a inspiré cependant des propositions originales pour fonder un nouvel islam maghrébin. Minoritaire au sein de son parti et dans l’opinion, la politique qu’il mena en Afrique du Nord n’en a pas moins constitué un gage pour l’avenir.
Les interventions consacrées au ministre de l’Éducation nationale ont insisté sur sa méthode, mélange de concertation et d’écoute, révélant parfois une certaine lenteur, plus que sur ses projets. Les orateurs ont attribué l’échec du « SPULEN » (service public unifié et laïc de l’Éducation nationale) au déphasage entre les positions de la rue de Grenelle et l’opinion publique, plus qu’à l’inimitié, pourtant réelle, du président de la République à l’égard de son ministre (Antoine Prost). Le regard des acteurs sur ce dossier (Marie-Thérèse Frank et Pierre Mignaval) retint l’usage abusif d’un temps devenu trop dispendieux pour le maintien du consensus, cher à Alain Savary. Mais cet échec ne doit pas occulter la loi d’orientation pour l’Enseignement supérieur, élaborée selon la même méthode consensuelle, cherchant à convaincre plutôt qu’à séduire (Françoise Lepagnot et Danièle Bernard), ni faire oublier les projets éducatifs – ZEP, projets d’établissement, rénovation des collèges (Claude Pair) – à mettre au crédit d’une action ministérielle soucieuse de concilier démocratisation et laïcité (Philippe Savoie).
Homme courageux, opiniâtre, intègre et libre, tels furent les qualificatifs qui revinrent le plus souvent au cours de ce colloque, confirmant ainsi le témoignage de Jean-Paul Costa, ancien directeur de cabinet du ministre, décrivant un homme plus technicien que politique, allergique aux moyens modernes de communication, mais qui, soucieux de tenir ensemble les deux sources de la morale et de l’éthique – la responsabilité et la conviction – fit, selon le mot de René Rémond, « honneur à la politique ».
Christophe Bellon
 
NOTES
 
[1] Les actes du colloque ont été publiés simultanément : La guerre d’Algérie au miroir des décolonisations françaises. Actes du colloque en l’honneur de Charles-Robert Ageron, Société française d’histoire d’outre-mer, novembre 2000.
[2] Organisation mondiale du mouvement scout.
[3] Actes à paraître à l’automne 2001.
[4] Actes réunis par Gérard Cholvy et Marie-Thérèse Cheroutre sous le titre, Le scoutisme. Quel type d’hommes ? Quel type de femmes ? Quel type de chrétiens ?, Paris, Le Cerf, 1994.
[5] Dix numéros du BLIGIRUHS (Bulletin de liaison informel du groupe informel de recherches universitaires sur l’histoire des scoutismes) ont paru entre avril 1997 et mai 2000.
[6] http:// histoire. du. scoutisme. freeservers. com.
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Les actes du colloque ont été publiés simultanément : La gu...
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Organisation mondiale du mouvement scout. Suite de la note...
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Actes à paraître à l’automne 2001. Suite de la note...
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Actes réunis par Gérard Cholvy et Marie-Thérèse Cheroutre s...
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Dix numéros du BLIGIRUHS (Bulletin de liaison informel du g...
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