Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724628896
190 pages

p. 19 à 30
doi: en cours

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no 70 2001/2

2001 Vingtième siècle

Une stratégie de l’IRA : la lutte en prison (1971-1981)

Tiphaine Granger  [*]
L’IRA provisoire mène une action de guérilla contre les forces britanniques basées en Irlande du Nord. Ce combat se poursuit jusqu’au sein des prisons. L’affrontement entre l’administration britannique et les Volontaires de l’IRA emprisonnés est permanent. Dès 1971, la politique d’incarcération se durcit. Le conflit interne s’amplifie progressivement pendant les années 1970, et atteint son paroxysme en 1981 avec la mise en place d’une grève de la faim qui s’étend sur sept mois, et au cours de laquelle dix prisonniers meurent. Cette lutte incessante n’est pas sans effet sur la population et les réactions de cette dernière influent parfois sur les décisions de l’un ou l’autre des adversaires. La prison, considérée comme un moyen de lutte par l’IRA, se révèle souvent efficace. The IRA has been leading a guerrilla war against the British forces based in Northern Ireland. This fight has also gone on inside the prisons. The confrontation between the British administration and the Volunteers of the IRA has been permanent. From 1971 politics of incarceration has hardened. The internal conflict has increased during the 70’s and has reached its height in 1981 with the starting of a hunger strike that lasted seven months and during which ten men died. This endless fight had consequences over the population, whose reactions had sometimes an influence on the adversaries’ decisions. The IRA has been considering the jails as a means of fight, which is most of the time very effective.
Il y a vingt ans, le 5 mai 1981, Bobby Sands mourait à la prison de Long Kesh après plus de deux mois de grève de la faim. Criminel justement condamné, selon le Premier ministre anglais, Margaret Thatcher, ce volontaire de l’IRA a ajouté son nom au martyrologe irlandais. La forme et l’issue de son combat ont illustré le poids de la mémoire dans la lutte engagée par les catholiques d’Irlande du Nord contre le pouvoir britannique, et sa logique sacrificielle. N’ont-ils pas signifié, aussi, l’échec d’une politique répressive qui, depuis dix ans, produisait des effets contraires à ses objectifs ?
L’incarcération est une donnée essentielle dans la compréhension du conflit en Irlande du Nord. Les établissements pénitentiaires sont un moyen de pression et de répression de la part des autorités britanniques et nord-irlandaises et les conditions de détention font l’objet d’affrontements constants entre l’organisation paramilitaire et les autorités. De 1971 à 1981, les incidents à propos de l’emprisonnement deviennent plus graves et plus fréquents. Tout au long de la période, les Britanniques, aidés par les protestants nord-irlandais, essaient de briser l’IRA ; d’une part, en utilisant l’emprisonnement abusif de façon intensive, d’autre part, en menant une politique de criminalisation et de discrédit de l’organisation. Le premier conflit survient avec l’introduction de l’internement administratif, relayé rapidement par le problème du statut politique, mais le paroxysme est atteint lors des grèves de la faim, menées en 1981 par des prisonniers de Long Kesh, près de Belfast. Ces moyens de répression deviennent pour l’IRA des outils fondamentaux de sa lutte.
 
â—¦ L’internement administratif
 
 
L’internement administratif ou internment without trial [1] est une mesure d’exception, créée dans les années 1920, qui permet aux forces de l’ordre d’arrêter et d’emprisonner toute personne suspectée de terrorisme. En 1922, l’Irlande du Nord doit faire face à des troubles dus à la partition de l’île. Le traité, rendant effective la séparation de l’île [2], a été signé le 6 décembre 1921. Depuis, ses partisans et ses adversaires s’opposent. Le gouvernement nord-irlandais décide alors, le 27 septembre 1922, de promulguer le Special Powers Act, donnant au ministre de l’Intérieur des pouvoirs exorbitants parmi lesquels l’internement sans procès. Le Special Powers Act est encore dans les esprits quand les troubles reprennent en 1968. En 1971, l’IRA refait surface [3]. Afin d’empêcher le développement de l’organisation et la reprise sérieuse de ses activités, Brian Faulkner, Premier ministre d’Irlande du Nord, réintroduit l’internement administratif le 9 août 1971 [4], avec l’autorisation du gouvernement britannique. Cette mesure lui permet d’ordonner la détention de prisonniers pour une durée indéterminée et en l’absence de tout chef d’accusation. Ce même jour, vers quatre heures du matin, des milliers de soldats britanniques [5] investissent les quartiers catholiques des grandes villes. Nombre de catholiques sont arrêtés, mais peu appartiennent à l’IRA. Certains avaient appris la veille « de source sûre, que l’internement était réintroduit » ; d’autres « avaient une “taupe” à des postes élevés qui les avait prévenus quarante-huit heures auparavant que l’internement arrivait » [6]. En une journée, 342 personnes sont arrêtées, toutes catholiques [7]. Quelques protestants le sont également par la suite, mais l’internement administratif ne leur est pas destiné puisqu’il a été instauré afin de les protéger contre le retour et la montée en puissance de l’IRA. Les protestants n’entendent pas partager un pouvoir qu’ils détiennent de façon absolue depuis la Partition.
Le but de l’opération est d’appréhender les membres de l’IRA et, en particulier, ses responsables. En fait, « la plupart de ceux qui [sont] arrêtés [sont] simplement des noms issus des fichiers périmés de la Branche spéciale de la RUC » [8]. Les forces de l’ordre incarcèrent le maximum de catholiques, espérant ainsi anéantir l’IRA, mais c’est un échec. Frank Steele, alors membre important du MI6 [9], admet, quelques années plus tard, que « l’internement [a] été un désastre » [10]. Le 13 août, l’IRA organise une conférence de presse et Joe Cahill, commandant de la Brigade de Belfast, annonce aux journalistes : « L’organisation [est] intacte et n’[a] pas été gravement affectée. Deux membres seulement [ont] été tués pendant l’opération [11]… la preuve que l’internement administratif a été un échec, c’est que je suis là… » [12]. Cette conférence a lieu au cœur de Belfast, quadrillée par les militaires à la recherche des membres importants de l’IRA, dont Joe Cahill. Pour le gouvernement nord-irlandais, l’humiliation publique s’ajoute à l’échec de l’opération militaire.
L’internement administratif dure quatre ans et demi. Le 5 décembre 1975, le gouvernement britannique annonce sa suppression et la libération des derniers prisonniers. Parmi ceux qui sont restés en prison pendant toute la période, certains étaient seulement coupables d’une possible appartenance à l’IRA, sans qu’aucune preuve en fût donnée. La loi sur l’internement n’est finalement supprimée que le 9 juillet 1980. Ce changement d’attitude est lié au fait que le nombre de prisonniers politiques en Ulster est trop élevé pour une démocratie européenne et que le gouvernement britannique veut éviter de devoir s’en justifier.
À l’origine, les personnes arrêtées étaient envoyées sur le Maidstone, un bateau-prison, mais, devant le nombre toujours croissant de détenus, un nouvel établissement a été ouvert le 19 septembre 1971 à une dizaine de kilomètres de Belfast, la prison de Long Kesh. Le camp d’internement de Long Kesh, appelé aussi Maze (« labyrinthe ») est situé dans la ville du même nom, près de Lisburn, dans le comté d’Antrim. Il accueille à son ouverture 219 prisonniers. Long Kesh est défini par deux républicains y ayant séjourné comme « un camp de baraques Nissen, avec barbelés, miradors et projecteurs » [13]. « Il s’agit d’un ancien terrain d’aviation désaffecté de la RAF datant de la seconde guerre mondiale et transformé en camp de concentration » [14].
Long Kesh devient la prison des internés, nationalistes et loyalistes. Cependant, si l’on compare les chiffres, les loyalistes sont presque inexistants dans le camp. « Au total, 1981 personnes ont été détenues entre août 1971 et décembre 1975. Seulement 107 étaient loyalistes » [15]. L’internement administratif étant destiné à briser la résurgence catholique, ces chiffres sont logiques. Ils sont conformes à la politique mise en place par le gouvernement nord-irlandais en 1971 et poursuivie par le gouvernement britannique. Après la suppression de l’internement, les membres d’organisations paramilitaires continuent d’être détenus à Long Kesh. Le nombre de prisonniers est si grand que de nouveaux bâtiments sont construits. Ce sont les Blocs H, dénommés ainsi à cause de leur forme. Ce sont « des casemates de béton … À l’intérieur, des cellules de deux mètres sur trois, … une fenêtre grillagée qui laisse filtrer fort peu de lumière … Jour et nuit une lampe au néon … reste allumée » [16]. Les Blocs H deviennent le quartier général des prisonniers républicains.
La lutte en prison peut se manifester de différentes façons : par des évasions, des grèves ou des émeutes. En octobre 1974, les prisonniers de Long Kesh se révoltent. « L’émeute du Maze a commencé non pas parmi les internés, mais parmi les prisonniers républicains condamnés » [17], information que confirme Gerry Adams, alors interné : « Nous entendîmes une explosion dans le bloc 13 de la section des condamnés. Nous sortîmes et, à l’autre bout du camp, nous vîmes un fin plumet de fumée noire s’élever dans le ciel. “Brûlez tout !” cria le OC [18] des condamnés à notre OC, de l’autre côté des barbelés. Nous mîmes le feu à tout ce qui nous tombait sous la main … Toutes les baraques flambaient » [19]. Les prisonniers « [mettent] le feu aux cabanes dans au moins neuf enceintes » [20]. En fait, ils brûlent « 18 des 21 enceintes et [détruisent] l’hôpital et d’autres bâtiments administratifs » [21]. Le Maze est presque entièrement détruit. Les dégâts s’élèvent à plus d’un million et demi de livres sterling entre Long Kesh et les deux autres prisons ayant suivi le mouvement. Les détenus sont répartis dans d’autres prisons le temps d’effectuer les réparations à Long Kesh, réputé pour être l’un des établissements pénitentiaires les mieux surveillés d’Europe. La répercussion médiatique de cet incendie discrédite encore un peu plus les Britanniques face à l’IRA. La résistance catholique se révèle plus importante qu’ils ne l’avaient prévu.
L’introduction de l’internement administratif a déclenché des réactions brutales. L’injustice de la mesure (seuls des catholiques sont arrêtés) et le fait qu’elle touche toutes les familles sans distinction la rendent très impopulaire dès le début. Les premières conséquences sont des affrontements entre la population et les forces de l’ordre. En deux jours, « les émeutes [font] quatorze morts » [22]. Au lieu de toucher l’IRA et de la briser dans son élan de reconstruction, la mesure atteint tous les catholiques et renforce leur sentiment d’insécurité face aux forces de l’ordre. Leur réaction est de se retourner vers l’IRA et de lui demander aide et protection.
Les républicains ne sont pas les seuls à réagir. Les catholiques modérés du SDLP [23] se joignent à eux, ainsi que tous les anti-unionistes. Ils décrètent la grève générale des loyers et des charges, grève largement suivie. L’inhumanité de l’internement administratif révolte l’ensemble de la population catholique concernée à différents degrés. Seuls les unionistes applaudissent sa remise en vigueur. Ils y participent même à leur façon en brûlant impunément des maisons catholiques, parfois sous les yeux des forces de l’ordre, et des centaines de personnes se retrouvent à la rue.
Les conséquences à long terme sont « un déluge de recrues, d’argent et d’armes » [24] pour l’IRA. L’adhésion de la population à la cause de l’IRA est totale, ce qui est loin d’être le but recherché par l’introduction de l’internement administratif. Certains quartiers, comme le Bogside, le principal quartier catholique de Derry, deviennent inaccessibles à toute personne étrangère. Frank Steele conclut que début 1972, « la base puissante établie par l’IRA au sein de la communauté nationaliste [est] non pas le résultat de l’intimidation, mais celui d’une suite d’erreurs et de mauvais calculs effectués par le gouvernement unioniste et les Britanniques » [25].
La mise en place de l’internement administratif secoue tant l’Irlande du Nord que le Parlement du Stormont (parlement nord-irlandais) est déchu et que la province passe sous l’administration directe (Direct Rule) de Londres le 24 mars 1972. Tous les ans, au mois d’août, des émeutes ont lieu. En 1972, les quartiers catholiques se réveillent au son « des sifflets et des couvercles de poubelles » [26]. L’agitation s’étend souvent sur une semaine et le bilan est généralement lourd. Après 1975, les catholiques manifestent chaque année à la date anniversaire du 9 août. L’internement administratif les a profondément marqués car n’importe qui pouvait être arrêté, à n’importe quel moment, sans motif réel, et se retrouver en prison pour des mois ou des années, sans possibilité de se défendre. Dans toutes les familles catholiques, un ou plusieurs membres ont été internés sans procès. Sa suppression est une victoire pour les républicains car le gouvernement reconnaît l’échec de sa politique. Néanmoins, une autre politique est déjà prête, celle de la « criminalisation » des prisonniers républicains.
 
â—¦ Le retrait du statut politique
 
 
Le Special Category Status [27] est l’équivalent du statut de prisonnier de guerre au niveau international. Il s’agit d’accorder aux prisonniers un statut différent de celui des prisonniers de droit commun, de leur reconnaître le statut de combattant. L’IRA demande le statut politique car elle se considère non comme une organisation terroriste, mais comme un mouvement de libération nationale. Elle réclame donc les avantages inhérents à sa situation. Le statut politique revêt une importance particulière pour l’organisation, car il est une forme d’acceptation officielle de sa lutte et de sa cause. Il est l’une des principales revendications de l’IRA depuis sa création, qu’elle obtient toujours par le même moyen, la grève de la faim. La première a eu lieu en 1920 [28] et a beaucoup frappé les esprits. Terence MacSwiney, maire de Cork, a mené un jeûne de soixante-quatorze jours, au terme duquel il est mort [29]. À la fin des années 1940 [30], c’est Seán McCaughey, ancien chef d’état-major de l’IRA, qui meurt au bout de trente et un jours de grève de la faim, doublée les derniers jours d’une grève de la soif.
Ce statut apporte aux prisonniers de l’IRA des libertés importantes. Ils ont l’autorisation de porter leurs vêtements personnels, de se réunir pour discuter ou apprendre le gaélique [31], de choisir leurs lectures, d’écouter la radio et de ne pas participer au travail pénitentiaire. « Les gouvernements britanniques ont, selon les circonstances, accordé ou retiré le statut politique » [32]. L’un des leaders de l’IRA déclare en 1981 : « Demander la reconnaissance du statut politique s’intègre entièrement dans la guerre que nous menons, et l’on peut mesurer son importance au fait que Londres nous le refuse avec tant d’acharnement » [33]. L’IRA sait qu’elle peut l’obtenir puisque cela est déjà arrivé. Elle insiste donc pour l’obtenir à nouveau dès qu’il lui est retiré. Elle fait pression sur le gouvernement britannique pour l’obliger à reconnaître officiellement son existence. Au début des années 1970, les troubles s’accentuent en Irlande du Nord, en particulier à cause du retour sur le devant de la scène de l’IRA provisoire, qui multiplie les actions violentes (l’année 1972 détient le record de violence de tout le conflit). Le nombre de prisonniers est aussi en hausse. Les républicains décident de réclamer le rétablissement du statut politique.
À partir de 1971, les prisons sont constamment remplies. Les républicains conviennent d’agir au plus vite. « À la fin 1971, le conseil républicain du camp de Long Kesh [dresse] une liste des revendications essentielles qui constituent la base du statut politique » [34]. Cela concerne « des problèmes de vie quotidienne mais aussi des principes fondamentaux : les conditions de visite, la libre association des prisonniers, le droit à des activités sportives, à des aménagements éducatifs, des loisirs, la mise en place d’une bibliothèque » [35]. Et la liste n’est pas exhaustive. Avec le temps, les exigences se précisent ou touchent à des points plus particuliers. Souvent, la demande de statut politique s’accompagne d’une demande de meilleures conditions de détention [36].
Le statut politique apporte de grands avantages à l’IRA. Les prisonniers font souvent leur apprentissage politique en prison [37], mais le « principal avantage du statut de prisonnier politique – du statut de prisonnier de guerre… » [38], c’est la possibilité d’organisation interne. Les prisonniers établissent une hiérarchie et élisent démocratiquement leur chef, l’OC. Ils peuvent ainsi reproduire à l’intérieur des prisons le schéma de l’organisation, se soutenir les uns les autres et se tenir mutuellement au courant de ce qui se passe à l’extérieur.
C’est pour « arracher ces avantages » [39] que Billy McKee et 30 de ses compagnons de la prison de Crumlin Road à Belfast [40] entament une grève de la faim, au milieu du mois de mai 1972. William McKee est un ancien commandant de la brigade de Belfast de l’IRA, en prison depuis avril 1971. C’est lui qui mène la grève. Le 20 juin, il est hospitalisé « parce qu’il [s’est] beaucoup affaibli après 36 jours sans nourriture » [41]. William Whitelaw, secrétaire d’État à l’Irlande du Nord, craignant que la mort d’un prisonnier ne retourne l’opinion publique contre lui, accorde le Special Category Status, qui est en fait le statut politique mais présenté sous une autre appellation. Aussitôt, les Volontaires de l’IRA cessent leur grève. Les détenus républicains sont désormais des détenus politiques. L’IRA a utilisé la grève de la faim comme moyen de pression politique mais aussi médiatique. La crainte que la presse internationale se focalise sur l’Ulster et dénonce la politique menée par les Britanniques accélère la décision de donner le statut politique.
Le Special Category Status, instauré en juin 1972 par le gouvernement conservateur d’Edward Heath, est aboli le 1er mars 1976 par le gouvernement travailliste de James Callaghan [42]. Merlyn Rees, secrétaire d’État à l’Irlande du Nord, « [annonce] le 4 novembre 1975, que le statut de catégorie spéciale [sera] aboli, et que tous les condamnés pour crimes terroristes commis après le 1er mars 1976 [seront] considérés comme des criminels ordinaires. Il [repousse] aussi toute possibilité d’amnistie quelconque » [43]. Merlyn Rees a aussi aboli l’internement administratif le 5 décembre 1975. Il poursuit la politique britannique destinée à briser l’IRA. L’internement ayant échoué, les Britanniques changent d’angle d’attaque. Si l’IRA apprécie la décision concernant l’internement, il n’en va pas de même pour celle concernant le statut politique ; et elle le fait savoir dès septembre 1976.
 
â—¦ Les grèves de l’hygiène
 
 
L’abolition du statut politique entraîne des situations illogiques. En effet, tout condamné avant le 1er mars 1976 garde son statut politique. Mais tout condamné après cette date pour un crime identique ne bénéficie pas de ce statut. De même, la mesure n’est pas rétroactive. Le coupable d’un crime commis avant le 1er mars, arrêté avant cette date, mais jugé après, relève du droit commun. Des prisonniers se côtoient en ayant des statuts différents et donc des conditions de détention et des droits différents.
Le 10 septembre 1976, Roy Mason remplace Merlyn Rees comme secrétaire d’État à l’Irlande du Nord. Le 14, Kieran Nugent est condamné à trois ans de prison. Premier prisonnier de l’IRA à s’être vu refuser le statut politique, il refuse de porter l’uniforme carcéral dès son arrivée à Long Kesh le 15. Il aurait déclaré que les gardiens devraient le lui clouer sur le dos [44]. Gerry Adams explique, dans son autobiographie, que « l’attitude républicaine est parfaitement exprimée dans cette chanson de Francie Brolly : « Je ne porterai pas l’uniforme des condamnés / Et n’exécuterai pas, docilement, ma sentence / Pour que l’Angleterre puisse / Du combat de l’Irlande / Faire huit cents ans de simple criminalité » [45]. La reconnaissance en tant que combattants de la liberté est importante pour les Volontaires de l’IRA. Tenter de leur retirer ce statut ne fait que les inciter à se battre davantage, plus fort et plus longtemps. Leur volonté grandit avec la politique des Britanniques, qui cherchent à les discréditer et à les marginaliser. L’IRA tire profit des failles de cette politique et s’en sert contre les Britanniques.
Kieran Nugent lance le mouvement de la « blanket protest » [46]. Les prisonniers refusent de porter l’uniforme et restent nus dans leurs cellules jusqu’à l’hiver, où une couverture leur est fournie. C’est tout ce dont ils disposent, hormis une chaise (le lit est retiré de la cellule durant le jour). La grève de la couverture est particulièrement observée dans les Blocs H3 et H5 de Long Kesh. Elle prend son essor rapidement. « Dès 1978, il y [a] presque 300 prisonniers « non conformes », refusant de porter l’uniforme carcéral » [47].
Cependant, la grève de la couverture, malgré son ampleur, ne donne aucun résultat. Les détenus n’obtiennent pas le statut politique et la situation se détériore encore. C’est bientôt l’escalade d’un entêtement réciproque. Personne ne veut céder, ni les détenus ni les gardiens et encore moins le gouvernement britannique. Les affrontements entre gardiens et prisonniers augmentent. Ces derniers sont soumis à de mauvais traitements : coups, fouilles à corps, brimades. En mars 1978, les détenus entament une nouvelle grève conjointement à celle de la couverture, la grève de l’hygiène, souvent appelée dirty protest, mais que les Provos préfèrent désigner par le terme de no-wash protest [48]. On conçoit difficilement comment on a pu atteindre un tel degré « mais tous les prisonniers sont d’accord sur le fait que cela résulte de la brutalité des gardiens de prison » [49]. À l’attitude des prisonniers, le personnel pénitentiaire répond par des punitions et des sanctions de plus en plus dures. Le droit de visite est refusé car il sous-entend le port de l’uniforme et la plupart du temps, les détenus n’ont droit qu’à une douche hebdomadaire. L’hygiène devient une source de conflit. « Après une tentative pour faire passer des substances explosives dans un tube de dentifrice, les détenus se [voient] refuser ce produit » [50]. De même, « en mars 1977, il leur [est] interdit de se raser » [51]. Certains détenus dénoncent cette méthode de « punitions collectives » [52]. Kieran Nugent et trois autres grévistes portent d’ailleurs le cas devant la Commission européenne des droits de l’homme, qui reconnaît « l’inflexibilité » [53] du gouvernement britannique. Les détenus restent enfermés dans leurs cellules et ne vont même plus aux toilettes. Sur ce sujet, les avis diffèrent : les prisonniers républicains reprochent aux gardiens de les brutaliser, de leur refuser l’accès aux toilettes ; tandis que les gardiens affirment que les détenus s’infligent eux-mêmes cette situation. Ne pouvant plus vider leurs pots de chambre, les prisonniers lancent leurs excréments sur les murs de leurs cellules. Roy Mason déclare alors que ce « sont les détenus qui ont créé les conditions dans lesquelles ils vivent » [54], ce qui revient à dire que ce sont les prisonniers qui ont pris la décision de salir leurs cellules et que, la raison important peu en fait, le gouvernement britannique n’a pas à changer sa politique. Celle-ci consiste à montrer que les prisonniers républicains sont dangereux, mais surtout à nier que l’IRA est un mouvement de libération nationale, comme elle le revendique. Pour les Britanniques, il s’agit de terroristes qu’il faut empêcher de nuire. Le problème est que les terroristes protestants continuent pendant ce temps de terrifier les catholiques et de les chasser de leurs maisons. Ces derniers se retrouvent alors tous dans des quartiers excentrés, reclus et accusés de surcroît de créer les troubles en Ulster.
Malgré l’ampleur du mouvement, peu d’informations paraissent dans la presse française. Le Monde, par exemple, ne fait aucune allusion à cette grève en 1976 et 1977. Le travail de propagande britannique est bon : l’oubli des prisonniers et la négation des problèmes qu’ils posent sont patents sur le plan médiatique ; or si la presse ignore les problèmes, c’est qu’ils n’existent pas. Le premier article concernant le mouvement date du 3 août 1978, après la visite du primat d’Irlande à Long Kesh [55]. « Depuis plusieurs mois, les prisonniers de Maze observent une “grève de l’hygiène” [56], écrit le journaliste. La grève dure en fait depuis presque deux ans. La presse française s’intéresse un peu plus au mouvement de protestation, et plusieurs articles paraissent sur le sujet avant la fin de l’année 1978. Parallèlement, l’IRA provisoire poursuit ses activités militaires et les nombreux attentats qui ont lieu marquent plus l’opinion publique. Long Kesh est enfin mis en avant et efface quelque peu les actions d’éclat de l’IRA. Dès lors, la propagande républicaine et la propagande britannique s’affrontent. « Il aura fallu la grève de la faim pour que le monde entier connaisse enfin le sort de ces emmurés vivants » [57].
En effet, dès 1978, les blanket men [58] envisagent une grève de la faim. Les familles s’organisent en un comité de soutien et essaient de trouver une solution pour éviter cette grève. Ensemble, ils décident de mener leur lutte autour de cinq revendications : le droit de porter des vêtements personnels, l’exemption du travail carcéral, le droit d’association avec les autres prisonniers, le droit de recevoir plus de lettres et de visites, et le rétablissement intégral des remises de peine [59]. Devant le statu quo britannique, une grève de la faim est annoncée par un communiqué le 10 octobre 1980 et entamée par 7 grévistes [60] le 27 octobre. La décision est prise par « les 466 prisonniers engagés dans la grève de l’hygiène » [61]. Le 3 décembre, 3 femmes de la prison d’Armagh se joignent à eux. Le 16 décembre, ils sont 40 grévistes (dont 37 au Maze). Le 18, ils annoncent la fin des grèves après avoir obtenu la promesse des Britanniques de satisfaire leurs revendications. La situation semble s’arranger. Les Britanniques paraissent prêts à faire des concessions et à revoir leur politique concernant l’IRA. La suite des événements prouve le contraire.
 
â—¦ Les grèves de la faim de 1981
 
 
Les grèves de la faim de 1980 finissent sur un malentendu. Le gouvernement britannique fait savoir qu’un document « détaillant les divers points d’un accord » [62] est envoyé aux prisonniers. Seán McKenna est alors dans le coma. Pensant avoir gagné, les grévistes décident de cesser leur protestation. Cependant, le document n’accorde pas grand-chose, si ce n’est le droit de porter des vêtements de type civil [63]. Le gouvernement britannique a donc donné l’impression de céder pour faire cesser la grève. Les républicains comprennent rapidement qu’ils ont été abusés et des rumeurs à propos d’une seconde grève de la faim commencent à circuler. Dès le début de l’année 1981, les détenus comprennent que le gouvernement britannique ne veut rien leur octroyer. Bobby Sands, devenu OC lors des grèves de 1980, rencontre plusieurs fois le gouverneur de la prison pour essayer de faire appliquer ne serait-ce que la revendication sur les vêtements. Devant son échec, une seconde grève de la faim est envisagée et « cette fois, il n’y [aura] aucun compromis. Sands [décide] de la mener » [64]. Comme beaucoup de prisonniers, Bobby Sands [65] veut entamer cette grève et la mener jusqu’au bout. Il y a alors plus de quatre ans que la lutte est engagée au Maze.
À l’extérieur de la prison, la situation est différente. Le Conseil de l’armée de l’IRA et le Sinn Féin sont opposés à une seconde grève de la faim [66]. Ils le font savoir aux prisonniers par les comms [67]. Les prisonniers affirment leur détermination par retour de message. Gerry Adams avait rencontré Bobby Sands à Long Kesh et ils étaient devenus amis. Ils échangent des comms à propos de cette grève. Gerry Adams écrit : « Bobby, nous sommes tactiquement, stratégiquement, physiquement et moralement opposés à une grève de la faim » [68]. Les prisonniers se défendent. « Le Conseil de l’armée ne [peut] pas aller à l’encontre de ses prisonniers » [69]. Il donne donc son autorisation. La crainte du Conseil de l’armée est que les grévistes n’aillent pas jusqu’au bout et qu’ils discréditent ainsi l’organisation entière aux yeux de l’opinion.
Vient ensuite le choix des grévistes. « La désignation des grévistes [doit] en effet être soumise à l’approbation du Conseil de l’armée » [70]. Bobby Sands soutient la candidature de Raymond McCreesh alors que le Conseil de l’armée craint qu’il ne fléchisse à cause de ses convictions religieuses profondes et d’une intervention de l’Église qui pourrait le faire changer d’avis. Il est néanmoins accepté.
Afin de représenter au maximum la population, les grévistes sont originaires des différentes parties du pays : Bobby Sands est natif de Belfast, Francis Hughes du comté de Derry, Raymond McCreesh du comté de South-Armagh et Pasty O’Hara de Derry. Ce dernier appartient à l’INLA [71] (Irish National Liberation Army), organisation paramilitaire catholique. Le plus significatif dans cette mise en place de la grève, c’est que le mouvement républicain entier est mobilisé. C’est Gerry Adams, vice-président du Sinn Féin, qui discute avec Bobby Sands et qui est chargé des relations entre les grévistes et l’extérieur. Les deux branches, politique et militaire, sont impliquées dans cette grève. Pour frapper le plus fort possible – surtout sur le plan médiatique –, les grévistes choisissent une nouvelle tactique. La grève est échelonnée dans le temps et non collective comme celle de 1980. Le 5 février, les détenus publient un communiqué annonçant la grève pour le 1er mars suivant. Le choix de cette date est symbolique, et rappelle l’abolition, cinq ans auparavant, du statut politique pour lequel ils se battent. Le 1er mars 1981, Bobby Sands entame sa grève de la faim.
Les prisonniers suivent la tactique prévue. Le 15 mars, Francis Hughes rejoint Bobby Sands et le 22, c’est au tour de Raymond McCreesh et Patsy O’Hara. Pourtant, un événement vient changer les données. Le député à Westminster de la circonscription de Fermanagh-South Tyrone, Frank Maguire, meurt subitement. Une élection partielle est donc organisée pour le remplacer. Le Sinn Féin décide de présenter Bobby Sands. Les autres candidats non protestants, Bernadette MacAliskey [72] et Noël Maguire (le frère du député décédé), se désistent à son profit. En effet, dans cette circonscription, les nationalistes sont légèrement majoritaires. Pour éviter une dispersion des votes, les catholiques ne doivent présenter qu’un seul candidat, sinon la victoire revient aux unionistes. « Le 9 avril, Bobby Sands [est] élu député au Parlement de Westminster avec 30 492 voix [73]. Sa victoire [vient] dénoncer le mensonge selon lequel les grévistes de la faim – et par extension le mouvement républicain tout entier – ne [bénéficient] d’aucun soutien populaire » [74]. On imagine aisément la satisfaction des républicains, de même que la stupéfaction et l’inquiétude des Britanniques.
Margaret Thatcher, Premier ministre depuis mai 1979, n’apporte aucun changement à sa politique. En 1980, lors des précédentes grèves de la faim, elle avait déclaré : « Il ne peut y avoir de justification politique pour un meurtre ou tout autre crime. Le gouvernement ne concédera jamais le statut politique aux grévistes de la faim ou à tout autre condamné pour délits criminels dans la province » [75]. Sa position est restée la même malgré les différents mouvements de protestation.
L’élection contrarie les députés britanniques et unionistes et beaucoup réclament la démission de Bobby Sands ou l’annulation du scrutin. Ce à quoi Bobby Sands répond : « Pourquoi voudrais-je démissionner alors qu’il ne me reste plus que deux semaines à vivre ? » [76]. Bobby Sands a gagné son siège de député depuis sa prison. Il l’a emporté avec 51 % des voix. C’est une grande victoire pour les républicains, qui espèrent toujours un changement. C’est en revanche une défaite humiliante pour Margaret Thatcher et son gouvernement car Bobby Sands devient un collègue, un membre du Parlement, l’un des leurs. À partir de là, le gouvernement britannique voit se retourner contre lui sa propre politique. Au lieu d’être des criminels aux yeux de tous, les républicains accèdent à la légalité. Ils fournissent en même temps la preuve irréfutable du poids de l’IRA au sein de la population, sans avoir recours à la violence ou à la force.
Bobby Sands reçoit les derniers sacrements le 17 avril. Il décède dans la nuit du 5 mai. Le jour même Margaret Thatcher prononce un discours : « M. Sands est un criminel condamné. Il a choisi de prendre sa propre vie, choix que son organisation ne laisse à aucune de ses victimes » [77]. Cependant, elle n’a pas prévu l’impact qu’aurait la grève sur la population. L’IRA appelle « à une journée de deuil national pour les obsèques de Bobby Sands » [78]. C’est à cette occasion que beaucoup prennent conscience du soutien dont bénéficient les grévistes. « 50 000 personnes, peut-être davantage, ont suivi, le jeudi 7 mai, les obsèques de Bobby Sands, à Belfast » [79]. Selon Gerry Adams, « 100 000 personnes suivirent le cortège funéraire » [80]. Quel que soit le chiffre exact, l’enterrement de Bobby Sands est la plus grande manifestation populaire depuis longtemps en Irlande du Nord. Il avait déclaré que « dans toute lutte de guérilla, l’arme la plus puissante des guérilleros est la bienveillance du peuple » [81]. En Ulster, le soutien de la population a augmenté progressivement, parallèlement à l’évolution de la politique britannique, et il n’a pas faibli. En 1981, la population soutient l’organisation comme jamais auparavant. L’IRA est même obligée de refuser des demandes d’engagement, tant elles sont nombreuses.
La réaction de la population britannique est inverse. En effet, l’IRA ne cesse pas ses opérations militaires durant l’affrontement carcéral. Elle poursuit notamment sa campagne d’attaques contre des gardiens de prison, et, après le décès de Bobby Sands, lance une série d’attentats visant l’armée et le RUC. En mai et juin 1981, les crimes se multiplient. L’opinion britannique perçoit donc les grévistes comme des membres à part entière et des représentants d’un mouvement armé extrêmement actif et non comme des martyrs. Pour toucher l’opinion britannique, il suffisait à l’IRA de « proclamer un cessez-le-feu unilatéral au moins pour la durée de la grève » [82], acte qu’elle n’a pas jugé utile. Pourtant, si l’opinion s’était sentie concernée, elle aurait pu faire pression sur le gouvernement de Margaret Thatcher, et ainsi aider la cause républicaine.
Au lieu de cela, d’autres grévistes meurent : Francis Hughes le 12 mai, Raymond McCreesh et Patsy O’Hara le 21. Chaque gréviste décédé est remplacé par un autre. Ainsi, Joe McDonnell remplace Bobby Sands, tandis que Brendan MacLaughlin, Kieran Doherty et Kevin Lynch prennent respectivement la place de Hughes, McCreesh et O’Hara. Il en est ainsi jusqu’à la fin de la grève dont le but est de s’installer dans la durée.
L’élection de Bobby Sands sert d’exemple. Le 11 juin, des élections anticipées sont annoncées à Dublin, pour lesquelles 9 détenus, dont les 4 grévistes, se présentent [83]. Kieran Doherty et Paddy Agnew sont élus tandis que Joe McDonnell manque son siège de 300 voix. Les républicains se félicitent, mais le gouvernement britannique ne cède toujours pas. Les 4 grévistes meurent entre le 8 juillet et le 2 août, et sont aussitôt remplacés. Beaucoup se demandent alors si la grève va durer encore longtemps. Le gouvernement britannique reste indifférent aux revendications républicaines, comme aux interventions extérieures, officielles ou non.
Le bilan est lourd : dix hommes meurent au cours de cette bataille. Ensuite, les grévistes arrêtent les uns après les autres, sous la pression des familles, qui, lorsqu’ils sombrent dans l’inconscience, décident pour eux et demandent qu’une aide médicale leur soit procurée. Le premier à arrêter est Paddy Quinn. Sa mère fait intervenir l’équipe médicale le 1er août. « Pour la première fois, une famille [s’entremet] dans la décision du gréviste » [84]. D’autres familles auraient aimé intervenir avant, mais elles ont respecté la volonté de leurs fils [85]. Le 21 août, la famille de Pat McGeown intervient à son tour, suivie les 5 et 6 septembre par les familles de Matt Devlin et de Laurence McKeown. Liam MacCloskey de l’INLA arrête le 27 septembre à la demande de sa famille.
Le 3 octobre, le mouvement prend officiellement fin. Il reste 6 grévistes, ayant jeûné entre douze et cinquante-quatre jours. Les familles cèdent donc les premières, entraînant la fin de la grève. Pour les républicains, c’est une demi-victoire car même s’ils s’inclinent, ils prouvent leur détermination et leur force de caractère. De plus, ils réussissent à intéresser la presse internationale qui couvre l’événement. Les Britanniques sont, quant à eux, persuadés d’avoir vaincu l’IRA en ne capitulant pas. Les grèves de la faim de 1981 ont de nombreuses répercussions. Par exemple, à la fin du mois de juin 1981, le Parlement britannique fait adopter la « loi Sands », « qui interdit aux républicains détenus de se porter candidats à Westminster » [86]. On remarque que la loi ne s’applique pas à tous les détenus, mais seulement aux républicains. La population réagit également. Ainsi, cette personne devant le Maze après la mort de Bobby Sands, qui murmure, à côté d’un journaliste : « On peut employer les mots qu’on veut, mais il suffirait de permettre à un prisonnier de porter ses propres vêtements… Peut-on laisser un homme mourir pour cela ? » [87]. L’intransigeance de Margaret Thatcher a profondément choqué la population et permis à l’IRA d’ériger Bobby Sands en martyr. La grève de 1981 touche aussi les journaux en Angleterre. L’élection de Bobby Sands à Westminster est perçue comme un « dé-sastre politique majeur » [88] par le Daily Telegraph. Le Sunday Express s’en prend aux électeurs en déclarant « Puisse Dieu leur pardonner leur hypocrisie » [89]. Après les grèves, d’autres élections ont lieu. Le Sinn Féin présente des candidats et Gerry Adams est élu au Parlement britannique pour la circonscription de Belfast-Ouest en 1983. Il n’aurait sans doute pas eu autant de succès sans le sacrifice des grévistes. Le fait que 10 hommes soient morts en l’espace de sept mois sans que le gouvernement britannique ait fait un geste pour améliorer la situation a amené certaines personnes à réfléchir sur la question nord-irlandaise et à considérer les revendications républicaines sous un autre angle.
L’IRA est très présente en prison, autant par le nombre de détenus que par l’intensité de ses actions. Elle se bat continuellement contre les mesures britanniques. Les moyens de répression à la disposition des gardiens de prison sont relativement nombreux. Cependant, l’IRA dispose de moyens de pression et la lutte est parfois longue et douloureuse, comme entre 1976 et 1981. Pendant six ans, les détenus se sont battus pour obtenir le statut politique, pour prouver que le gouvernement britannique menait une politique partiale et brutale, uniquement dirigée contre une catégorie de la population, en l’occurrence les catholiques. Le 6 octobre 1981, James Prior, secrétaire d’État à l’Irlande du Nord, fait une déclaration dans laquelle il accorde aux prisonniers le droit de porter leurs vêtements personnels et promet le rétablissement des remises de peine. Il satisfait ainsi en une déclaration de quelques pages deux des cinq revendications des grévistes de 1980 et 1981, trois jours seulement après l’arrêt officiel de la grève.
Le combat de l’IRA dans les prisons est un combat permanent car les politiques de répression des gouvernements nord-irlandais puis britannique sont dirigées en particulier contre ces lieux. Les autorités ont voulu faire de l’IRA une organisation criminelle, relevant du droit commun. L’IRA mène sa contre-attaque depuis un lieu où elle aurait dû être neutralisée, où ses membres n’étaient pas censés pouvoir se défendre. Le gouvernement britannique a totalement échoué, non seulement parce qu’il n’a pas atteint les buts qu’il s’était fixés, mais aussi parce que sa politique s’est retournée contre lui et que l’IRA a pris plus d’importance que jamais auparavant, à la fois sur le plan médiatique et sur le terrain politique. L’IRA a su s’attirer la sympathie de la population toujours plus nombreuse à la soutenir. Les grèves de la faim de 1981 représentent un tournant dans l’action de l’IRA et du mouvement républicain tout entier qui ont désormais une base légale reconnue.
â–¡
 
NOTES
 
[1] Internement sans procès.
[2] Le sud de l’île, formé de 26 comtés, devient territoire autonome et membre du Commonwealth, tandis que le nord qui comprend les 6 comtés du nord-est, les plus riches et les plus industrialisés de l’île, reste au sein du Royaume-Uni.
[3] Fin décembre 1969, le mouvement a connu une scission. L’IRA provisoire et l’IRA officielle ont alors émergé. La première, les Provos, continue la lutte armée et se réclame de l’IRA de 1916, socialiste et indépendantiste. La seconde veut orienter la lutte vers la politique et plus particulièrement vers une tendance marxiste.
[4] L’internement a été réintroduit chaque fois que le gouvernement voulait neutraliser l’IRA. Sa dernière utilisation remonte à la campagne de l’IRA de 1956 à 1962.
[5] 3 000 selon Peter Taylor dans Provos, Londres, Bloomsbury, 1997, p. 93.
[6] Ibid., p. 92 et p. 148.
[7] Ils sont 2 357 après six mois. Cf. Agnès Maillot, IRA, Caen, Presses universitaires de Caen, 1996, p. 95-96.
[8] Peter Taylor, Provos, op. cit., p. 93.
[9] Services secrets britanniques.
[10] Peter Taylor, Provos, op. cit., p. 129.
[11] Gerry Adams, Notre jour viendra, autobiographie, Paris, Flammarion, 1996, p. 160.
[12] Le Figaro, 13 août 1971.
[13] Gerry Adams, Notre jour viendra…, op. cit., p. 188.
[14] Roger Faligot, Nous avons tué Mountbatten, l’IRA parle, Paris, Picollec (coll. « Dossiers »), 1981, p. 122.
[15] Peter Taylor, Provos, op. cit., p. 361, note 2.
[16] Roger Faligot, Nous avons tué Mountbatten…, op. cit., p. 138.
[17] The Guardian, 17 octobre 1974.
[18] Officier de commandement.
[19] Gerry Adams, Notre jour viendra…, op. cit., p. 227.
[20] The Times, 16 octobre 1974.
[21] The Times, 4 novembre 1974.
[22] Le Monde, 11 août 1971, p. 1.
[23] Social-Democratic and Labour Party, fondé en 1970, dont le représentant principal est aujourd’hui John Hume, prix Nobel de la paix en 1998.
[24] Frank Steele dans Peter Taylor, Provos, op. cit., p. 130.
[25] Ibid.
[26] Le Monde, 10 août 1972, p. 6.
[27] Statut de catégorie spéciale.
[28] En septembre 1917, 84 prisonniers républicains ont mené une grève de la faim pour l’obtenir. Le leader de l’Irish Republican Brotherhood (IRB), Thomas Ashe, en est mort. Cependant, l’IRA n’était pas encore officiellement créée. La grève de 1920 est la première de l’IRA en tant qu’organisation ayant une réelle identité.
[29] Aucun des ouvrages consultés ne dit s’il a obtenu satisfaction ou non.
[30] En mai 1946, selon Jean Guiffan, La question d’Irlande, Bruxelles, Complexe (coll. « Questions au xx e siècle »), 1989, p. 138 ; en 1947, selon Agnès Maillot, IRA, op. cit., p. 147.
[31] C’est en prison que Bobby Sands l’a appris.
[32] Gerry Adams, Irlande libre, Rennes/Spézet, éditions Apogée/ Coop Breizh, 1996, p. 66.
[33] Roger Faligot, Nous avons tué Mountbatten…, op. cit., p. 120.
[34] Ibid., p. 121.
[35] Ibid., p. 121-122.
[36] C’est déjà le cas lors de la grève de la faim de Seán McCaughey à la fin des années 1940.
[37] Le meilleur exemple reste celui de Gerry Adams qui a découvert la politique et son importance lors de ses séjours à Long Kesh.
[38] Roger Faligot, Nous avons tué Mountbatten…, op. cit., p. 123.
[39] Ibid., p. 122.
[40] Dans The Sunday Independent du 4 juin 1972, il apparaît que 40 internés de Long Kesh ont rejoint le mouvement pour une sympathy protest (manifestation de solidarité), p. 3.
[41] The Times, 21 juin 1972, p. 1.
[42] On dénombrait alors environ 1400 détenus.
[43] Peter Taylor, Provos, op. cit., p. 196.
[44] L’événement est rapporté par Gerry Adams dans Notre jour viendra…, op. cit., p. 253 ; et par un chef de l’IRA en 1981 dans Roger Faligot, Nous avons tué Mountbatten…, op. cit., p. 139.
[45] Gerry Adams, Notre jour viendra…, op. cit., p. 253.
[46] « Grève de la couverture. »
[47] Peter Taylor, Provos, op. cit., p. 271.
[48] Dirty signifie sale et no-wash signifie pas de toilette. Le second terme sous-entend un acte volontaire. Le sens n’est pas le même : si c’est volontaire, cela s’apparente à un combat, à une lutte.
[49] Peter Taylor, Provos, op. cit., p. 220.
[50] Agnès Maillot, IRA, op. cit., p. 152-153.
[51] Ibid., p. 153.
[52] Hunger strike, H-Blocks, Long Kesh, Northern Ireland, 27 October 1980-… ?, tract publié par Lawyers and Priests for A Humanitarian Alternative, Dungannon, 1980, p. 6.
[53] Rapport de mai 1980, Strasbourg, ibid., p. 1.
[54] Le Monde, 3 août 1978, p. 4.
[55] Il ressort du camp horrifié et ne comprend pas comment le gouvernement peut laisser des hommes vivre dans l’état dans lequel se trouve chaque cellule de gréviste.
[56] Le Monde, 3 août 1978, p. 4.
[57] Roger Faligot, Nous avons tué Mountbatten…, op. cit., p. 143-144.
[58] « Hommes à la couverture ».
[59] Elles ont été supprimées pour briser la grève républicaine.
[60] Le chiffre 7 est choisi en référence aux 7 signataires de la Déclaration d’Indépendance de 1916. Les 7 grévistes sont : Leo Green, Brendan Hughes, John J. Nixon, Raymond McCartney, Thomas McFeeley, Thomas McKearney et Seán McKenna. Tous font déjà la grève de l’hygiène et de la couverture.
[61] Roger Faligot, Nous avons tué Mountbatten…, op. cit., p. 146.
[62] Gerry Adams, Irlande libre, op. cit., p. 270.
[63] Les vêtements ne sont pas personnels. Ils doivent être fournis par l’administration pénitentiaire.
[64] Peter Taylor, Provos, op. cit., p. 237.
[65] Bobby Sands s’est engagé dans l’IRA en 1972 à l’âge de 18 ans. Entre 1972 et 1981, il n’a passé qu’un an environ en liberté. Il connaît donc bien le système carcéral et il est respecté au sein du mouvement républicain pour son intelligence et son engagement dans la cause catholique.
[66] Ils étaient déjà opposés à la première en 1980.
[67] Les comms sont des messages échangés entre les prisonniers et leurs familles et amis. Écrits sur du papier à cigarette ou du papier hygiénique, ils servent à transmettre des informations.
[68] Gerry Adams, Notre jour viendra…, op. cit., p. 272.
[69] Peter Taylor, Provos, op. cit., p. 237.
[70] Agnès Maillot, IRA, op. cit., p. 163.
[71] Déjà représentée par John Nixon lors de la première grève.
[72] Anciennement Bernadette Devlin.
[73] Son adversaire direct, l’unioniste Harry West en a obtenu 29 046.
[74] Gerry Adams, Irlande libre, op. cit., p. 76.
[75] Peter Taylor, Provos, op. cit., p. 233.
[76] The Sunday Independent, 12 avril 1981, p. 3.
[77] Agnès Maillot, IRA, op. cit., p. 171.
[78] Le Monde, 8 mai 1981, p. 6.
[79] Le Nouvel Observateur, 12 mai 1981, p. 57.
[80] Gerry Adams, Irlande libre, op. cit., p. 79.
[81] John M. Feehan, Bobby Sands and the Tragedy of Northern Ireland, New York, The Permanent Press, 1985, p. 81.
[82] Christian Mellon, « Irlande du Nord : bilan d’une grève », Projet, 160, décembre 1981, p. 1 253.
[83] Brendan MacLaughlin a abandonné le 27 mai à cause d’un ulcère perforé. Il a été remplacé par Martin Hurson.
[84] Agnès Maillot, IRA, op. cit., p. 179.
[85] Bobby Sands, par exemple, avait demandé à sa famille de n’intervenir à aucun moment et quel que soit son état.
[86] Gerry Adams, op. cit., p. 80.
[87] Le Nouvel Observateur, 5 mai 1981, p. 43.
[88] Le Monde, 12-13 avril 1981, p. 4.
[89] Agnès Maillot, IRA, op. cit., p. 169.
[*] Tiphaine Granger prépare une thèse de doctorat en histoire contemporaine sur l’IRA provisoire de 1969 à 1994. Elle a publié un article dans la revue Guerres mondiales et conflits contemporains. Lauréate d’une bourse Lavoisier à Oxford pour l’année universitaire 1999-2000, elle poursuit actuellement ses recherches en France et à Belfast.
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3 000 selon Peter Taylor dans Provos, Londres, Bloomsbury, ...
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Ibid., p. 92 et p. 148. Suite de la note...
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Ils sont 2 357 après six mois. Cf. Agnès Maillot, IRA, Caen...
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Peter Taylor, Provos, op. cit., p. 93. Suite de la note...
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