2001
Vingtième siècle
Les idéologies de la « troisième voie » dans les années 1920
Le mouvement eurasiste russe
Marlène Laruelle
[*]
La pensée eurasiste, née dans les milieux émigrés russes en Occident dans les années 1920, constitue une version méconnue des idéologies de la révolution conservatrice ou des droites dites révolutionnaires. Elle partage avec ces mouvements une volonté « ni droite ni gauche », hésitant entre son admiration pour l’aventure révolutionnaire bolchevique et son attrait pour le fascisme. Elle marque sa différence du contexte occidental tout d’abord par son attirance pour une certaine judaïté mais également et surtout par son discours sur le « troisième continent » : si la Russie doit combiner communisme et fascisme, c’est parce qu’elle est, de par sa géographie et son histoire, un espace culturel médian empruntant plus à l’Asie turco-mongole nomade qu’au monde occidental. L’eurasisme illustre ainsi l’originalité de la pensée politique russe : elle est partie intégrante des débats et des modes occidentaux mais se double très souvent d’un discours culturaliste spécifique.
The Eurasist thought, which was born in Russian emigres circles in West in the twenties, constitutes an unknown version of the conservative revolution or of the so-called revolutionary rights ideologies. It shares with them a “nor right nor left” conception, hesitates between its admiration for the Bolshevik revolutionary adventure and its appeal for fascism. It first of all marks its difference with the Western context by its attraction for a certain judaity but also and especially by its discourse on the “third continent” : Russia must combine Communism and fascism because she is, by her geography and her history, a median cultural borrowing more to nomadic Turco-Mongolian Asia than to the Western world. Eurasism shows the originality of the Russian political thought : it takes part in Western discussions and intellectual fashions but is frequently coupled with a specific cultural discourse.
Comment penser le destin de la Russie, au lendemain de la Révolution de 1917, quand on récusait à la fois le retour à l’ancien régime et l’aventure bolchevique ? L’eurasisme fut la réponse d’une poignée d’intellectuels émigrés qui parièrent sur une originalité russe irréductible aux modèles occidentaux. Marlène Laruelle ouvre le dossier de ce courant mal connu, à mi-chemin entre révolution conservatrice et modernité des sciences humaines.
Les réflexions sur le totalitarisme sont nées d’une tentative de comparaison des régimes communiste, fasciste et nazi. L’étude des idéologies de la « troisième voie », aujourd’hui redécouvertes dans leur complexité et leurs contradictions, tend en revanche bien souvent à ignorer le cas russe où, depuis le 19
e siècle, les classiques références droite-gauche sont ambiguës, pour ne pas dire parfois dénuées de sens. Arrivée en Occident après la Révolution et la guerre civile, l’émigration russe de l’entre-deux-guerres foisonne pourtant de nombreux courants partisans de la « révolution conservatrice ». Les plus importants sont ceux du national-bolchevisme et surtout de l’eurasisme, que l’on peut définir comme faisant partie des « droites révolutionnaires »
[1].
Utopies conservatrices, nées d’une volonté de prendre en compte le fait révolutionnaire, les deux mouvements invitent à une « réaction révolutionnaire
[2] ». Mais si les références du national-bolchevisme sont occidentalistes, la théorie de la « troisième voie » de l’eurasisme prend sens en tant que version politique d’un discours identitaire sur la Russie : considérée comme Eur-Asie, elle serait en réalité un « troisième continent » empruntant moins à l’Europe qu’à l’Asie et défini par l’unité du monde russe orthodoxe avec le monde turcique
[3]. L’eurasisme constitue donc une version originale de la « révolution conservatrice » en ce qu’il se considère comme un courant non européen et qu’il s’exclut de toute problématique occidentale classique. La « troisième voie » n’est alors plus la solution d’une Europe coincée entre l’essor du communisme et « l’échec » du modèle occidental libéral, mais l’affirmation de l’irréductibilité culturelle de la Russie face à elle.
Cet article, dans la lignée d’une réhabilitation de l’histoire de la pensée, part de la volonté d’affirmer l’européanité de l’histoire des idées en Russie : il permettra ainsi de montrer à quel point les débats politiques russes sont ancrés dans des réflexions qui, si elles ont bien évidemment des caractéristiques nationales, appartiennent également à la pensée occidentale de l’époque, même lorsque ce lien est nié, comme c’est le cas dans l’eurasisme. Il se veut une ouverture sur la Russie, pour une histoire des courants politiques et intellectuels de l’entre-deux-guerres qui ignore trop souvent le cas politique russe et l’existence de modes géopolitiques nationales profondément ancrées et aujourd’hui redécouvertes.
Comme le national-bolchevisme, l’influence de l’eurasisme dans la constitution du nationalisme stalinien de la deuxième moitié des années 1930 reste à étudier. Nombre de dirigeants bolcheviques n’étaient en effet pas ignorants de ces réflexions nationales, voire nationalistes, sur le communisme et ce, grâce à l’intérêt porté à l’émigration par des personnalités comme Maxime Gorki. Si l’histoire de l’eurasisme est brève (une quinzaine d’années), elle n’en reste pas moins tumultueuse : le mouvement est déchiré entre « gauche » et « droite », entre appréciation du bolchevisme et rejet du marxisme, entre quasi-philosémitisme et orthodoxie militante mais définition fascisante de la société et culte de l’État. De tels paradoxes font alors de lui, plus encore que le national-bolchevisme, un exemple révélateur de la complexité des théories de la « troisième voie » : sentiment du déclin de l’Occident, sensibilité à la question sociale comme à la question nationale, volonté de totalité, hésitations entre communisme et fascisme.
◦ Les courants de la « troisième voie » au sein de l’émigration russe
L’exil russe, éminemment politique, reste profondément divisé et regorge de courants divers, toutes les opinions, à l’exception des communistes, y étant représentées : ultra-conservateurs, partisans d’une monarchie constitutionnelle, Cadets, libéraux, socialistes, anarchistes. Malgré quelques actes violents (suicides, terrorisme), l’activité de l’émigration s’exprime principalement en paroles, donnant naissance à une presse diversifiée et abondante et à une vie politique mouvementée. Seule l’arrivée du nazisme en Allemagne obligera à des prises de position politiques sans ambiguïté : soit l’alliance avec Hitler dans l’espoir qu’il renversera le régime communiste, soit la réconciliation avec l’Union Soviétique, qui elle-même saura jouer la carte du nationalisme traditionnel correspondant à l’imaginaire russe exilé
[4].
Dès le début des années 1920 apparaissent de nouveaux partis qui aggravent plus qu’ils ne résolvent les luttes idéologiques entre premiers exilés, monarchistes ou constitutionnalistes. Ces nouvelles idéologies se veulent conciliatrices, conscientes de la portée mondiale du nouvel État russe et attachées à un imaginaire national d’autant plus mythifié que définitivement perdu. La prise de conscience du non-retour en Russie et du maintien du régime bolchevique contribue grandement, chez des Russes pourtant « blancs », au développement de courants de pensée qui cherchent la réconciliation avec l’Union Soviétique. Cette dernière, en abandonnant l’idée d’une révolution mondiale après l’échec des révolutions allemande et hongroise et en choisissant la carte du « socialisme dans un seul pays », développe elle aussi un discours national sur les particularités de la Russie qui ne peut que plaire à certains milieux émigrés.
Le premier appel à composer avec le nouveau régime apparaît avant même la fin de la guerre civile, au sein d’un groupe d’émigrés russes berlinois dirigé par V.B. Stankevi,
Mir i Trud (Paix et travail), dont les publications cherchent à conserver l’unité culturelle des deux Russies. Après la défaite des Blancs, ce mouvement radicalise son attitude en appelant les Russes à rentrer dans leur patrie et ce, quel qu’en soit le régime. Les partisans du retour
(vozvraenstvo
[5]) se font par la suite plus nombreux et symbolisent la lente acceptation de l’état de fait du nouveau régime. Ils incarnent surtout une nouvelle génération de l’exil russe, sans passé politique dans la Russie prérévolutionnaire, sans échec personnel dans le Gouvernement provisoire et dont l’éveil politique se fait à travers l’exil. C’est par exemple le cas des
Mladorossy (Jeunes-Russes), constitués à Munich en 1923, et dont le slogan révélateur est « le tsar et les soviets ! ». Par leur nationalisme exacerbé, ils tendent la main à la Russie soviétique tout en continuant à combattre le communisme. S’ils se reconnaissent en la Révolution de 1917, ils souhaitent la doubler d’une politique ultra-nationaliste et associer bolchevisme et monarchisme.
Se développent ainsi différentes versions russes du principe de la « troisième voie », de la révolution conservatrice à l’allemande : réfutation du communisme comme des régimes parlementaires occidentaux, conjonction de propos fascisants avec une reconnaissance de l’aventure révolutionnaire soviétique, hésitations entre fascisme, monarchisme et socialisme. Outre l’eurasisme, le plus important de ces mouvements est le
Smenovexovstvo
[6]
(Changement de jalons) organisé par N.V. Ustrjalov (1891-1938), journaliste et professeur émigré en 1920 en Mandchourie (Kharbin). Le
Smenovexovstvo incarne la nouvelle lecture possible du régime soviétique, présentant la Révolution comme une force avant tout constructive. Il cherche à accentuer le nationalisme dont est porteur le bolchevisme, ce dernier devant être utilisé, instrumentalisé à des fins uniquement nationales. L’adhésion au régime soviétique est donc dictée par le patriotisme : le communisme n’est qu’un simple épisode dans l’histoire d’une Russie grande, indivisible et surtout éternelle
[7].
Avec l’instauration de la NEP, la Russie, pour Ustrjalov, vient d’entrer dans son Thermidor
[8]. Ce dernier épisode ne mène cependant pas à l’instauration d’un régime bourgeois et démocratique, mais à un régime autoritaire répondant aux spécificités russes et proche, dans son rejet du parlementarisme, du fascisme et du national-socialisme. Se crée ainsi le national-bolchevisme, qui conjuge à la reconnaissance du bolchevisme une idéologie quasi fasciste, le culte du surhomme, le vitalisme et l’exaltation de la puissance militaire. Les théories d’Ustrjalov influenceront grandement les eurasistes, en particulier Savickij et Suvinskij, qui correspondent avec lui jusqu’en Extrême-Orient
[9].
◦ Les fondements idéologiques de l’eurasisme
Le mouvement eurasiste est né du besoin psychologique de trouver une compensation face à une situation sans issue, intolérable aux yeux d’une élite jeune, cultivée et impatiente, qui refuse la décadence de la patrie, l’humiliation de la paix soviétique avec l’Allemagne et accuse l’Occident du développement historique difficile de la Russie. Il s’annonce comme une pensée complexe : il hérite, depuis les slavophiles, d’une longue série de réflexions de l’intelligentsia sur l’« altérité russe » et sur son rapport à l’Europe. Il mène à son terme l’école géographiste russe du « troisième continent » (Lamanskij, Dokuaev, etc.) et l’aspect millénariste et iconoclaste de l’asiatisme littéraire, du pammongolisme et du scythisme du début de siècle
[10]. Le mouvement reste cependant marqué avant tout par la violence émotionnelle et intellectuelle que représente Octobre 1917, par la catharsis mystique du discours soviétique des premières années, annonçant une forme de fin de l’histoire, un millénarisme modernisé et social
[11].
L’eurasisme se veut une explication globale du monde, une
Weltanschauung. Son principal fondement intellectuel est la dénonciation de l’« impérialisme épistémologique » de l’Occident : en appliquant ses propres concepts au reste du monde, l’Europe aliène la diversité des civilisations et établit un barème d’arriération politique et économique. Or l’Europe n’est pas un
état de développement que toutes les nations doivent atteindre mais un
mode de développement spécifique, que l’on ne peut reproduire. Si le prisme occidental, historiciste, fait de la Russie un pays retardé, les eurasistes proposent alors à cette dernière de désapprendre l’Occident, de se percevoir
géographiquement : l’histoire serait le mode d’expression identitaire de l’Europe, la géographie celui du monde russe. L’intérêt pour la géopolitique est donc inhérent à l’eurasisme : la géographie est une voie
scientifique de restauration
politique. Le mouvement se donne ainsi pour but de mettre fin à l’« hégémonie culturelle de l’Occident
[12] » en affirmant la supériorité de l’Orient. Cet orientalisme militant n’est pourtant que la couverture culturaliste d’une volonté de légitimation de l’Empire russe et de principes politiques autoritaires, voire totalitaires.
L’eurasisme ne peut donc se limiter à n’être qu’un courant intellectuel : il veut prendre une part active et volontariste au changement du monde. Ses fondateurs rejettent pourtant l’institutionnalisation et la politisation de l’idée eurasiste, qui n’est pas pour eux un simple programme politique mais une sensibilité, un ensemble de dogmes et surtout une philosophie. « Nous sommes des métaphysiciens en même temps que des ethnographes et des géographes. »
[13] Un ensemble complexe de principes existentiels et de démonstrations scientifiques constitue donc le noyau de l’enseignement eurasiste, perçu par ses partisans comme une foi. La référence religieuse est en effet présente dans toutes les définitions que l’eurasisme a données de lui-même : tout en s’opposant violemment au christianisme occidental et à la libre-pensée, il se veut proche des ordres catholiques comme les Jésuites ou de la franc-maçonnerie et se définit comme un ordre russe, une confrérie orientale
[14].
◦ Vie et mort du mouvement eurasiste
Le mouvement eurasiste a su unir autour de lui des intellectuels de haute qualité, aux intérêts et aux spécialisations diverses : le géographe et économiste P.N. Savickij (1895-1968), les linguistes N.S. Troubetzkoy (1890-1938) et Roman Jakobson
[15] (1896-1982), tous deux théoriciens de la phonologie et fondateurs du Cercle linguistique de Prague, le philosophe L.P. Karsavin (1882-1952), l’historicien G.V. Vernadsky (1887-1973), le critique esthétique P.P. Suvčinskij (1882-1985), le penseur religieux G.V. Florovskij (1893-1979), le philosophe du droit N.N. Alekseev (1879-1964), etc. De cette rencontre entre différentes sciences, différents regards sur le monde, va naître une idéologie qui se veut totale, englobante, disposant d’une logique interne reliant ces sciences entre elles autour d’un seul et même concept, celui d’« Eurasie ».
L’idéologie eurasiste ne peut ainsi être détachée des recherches scientifiques et de la contribution intellectuelle de ses auteurs à la vie de l’Europe occidentale : G.V. Vernadsky est devenu, après son départ pour Yale, le fondateur d’une importante école russo-américaine d’historiographie de la Russie antique et médiévale ; Suvčinskij fut l’archiviste et l’ami de Stravinski ; Florovskij reste l’un des grands penseurs du renouveau religieux russe du début du siècle ; Troubetzkoy et Jakobson demeurent des références majeures dans l’histoire de la linguistique contemporaine.
Le premier recueil eurasiste, d’allure avant-gardiste et volontairement provocateur, paraît à Sofia en 1921 et s’intitule Isxod k Vostoku, « exode » ou « issue » vers l’Est, vers l’Orient. Si ses auteurs jouent sur le double sens du mot russe isxod, signifiant aussi bien exode, sortie, qu’issue, solution, ils marquent également leur opposition à l’exode, au sens propre comme au figuré, de l’intelligentsia russe vers l’Occident. Le mouvement eurasiste occupe le devant de la scène politique et culturelle de l’émigration pendant toutes les années 1920. Il compte une centaine de membres, souvent assez jeunes, et déploie une activité intense : congrès politiques, tournées de conférence, séminaires hebdomadaires à Paris, Prague, Bruxelles et Belgrade, fondation de deux périodiques, d’un hebdomadaire et d’une revue littéraire prestigieuse, Versty, nombreuses publications des principaux partisans du mouvement, etc. Le succès est cependant de courte durée.
L’eurasisme a en effet longtemps hésité entre prendre la forme d’un parti politique ou rester un courant intellectuel diffusant dans des cercles de plus en plus larges. Extrêmement exigeant dans l’engagement, il voit se poser à lui le problème de l’élargissement à de nouveaux membres : faut-il être moins strict et s’ouvrir à ceux qui sont proches de lui tout en n’étant pas eurasistes ? Faut-il ne faire qu’un travail académique créatif, rester un cadre idéologique strictement eurasiste même en l’absence d’un public ? Faut-il se diversifier, se populariser au prix d’une perte de spécificité ? Comment comprendre la disparition du lectorat eurasiste dans les années 1930 ? Si la décennie 1920-1929 est dominée par des thèmes philosophiques, géographiques et historiques, les années 1930 marquent en effet une nouvelle atmosphère, plus politique au sein du mouvement. La nouvelle revue Evrazijskie tetradi (Les cahiers eurasistes), qui paraît entre 1934 et 1936, diverge des publications traditionnelles eurasistes centrées sur la « culturologie » puisqu’elle publie presque exclusivement des analyses politiques et économiques sur l’Union Soviétique ainsi que les résolutions, très « bolcheviques » dans leur approche, de l’Organisation eurasiste.
L’eurasisme des années 1930 est sur la défensive du point de vue intellectuel mais également organisationnel. En 1926, a lieu à Prague le congrès des membres du comité de l’Organisation eurasiste, qui élit un politburo. La concrétisation d’un « parti » eurasiste, proche du modèle bolchevique au moins dans la terminologie employée, ne va cependant pas plus loin tant les désaccords sont irréductibles
[16]. Cette volonté d’une organisation stricte pose toujours plus de problèmes qu’elle n’en résout et les eurasistes s’enlisent dans des débats sur qui exclure, à qui refuser le titre d’eurasiste, dans quels termes le nuancer
[17]. En 1932, le mouvement connaît un sursaut, de courte durée, avec l’organisation d’un congrès où est réaffirmé le rôle primordial accordé à l’orthodoxie comme socle de l’organisation sociale de la nouvelle Russie.
Les réseaux de sociabilité qui faisaient le succès de l’eurasisme dans les années 1920 ont également presque disparu
[18] : les groupes eurasistes n’existent plus qu’à Paris et Prague, le groupe de Bruxelles prosoviétique s’est autonomisé, le « schisme de Clamart », qui n’a publié
Evrazija que pendant un an et demi, ne se réclame même plus de l’eurasisme. Le mouvement n’a pas non plus réussi à s’implanter en Allemagne : il n’a de liens qu’avec le groupe de Meller, qui le dérange pourtant profondément par ses propos raciaux. Les courants les plus proches de l’eurasisme originel restent ainsi des Russes : les partisans de Fedorov
[19], le groupe « Tretjaja Rossija » (La Troisième Russie), le national-maximalisme de
Širinskij-
Šixmatov et les exilés en Extrême-Orient réunis autour d’Ustrjalov et de son national-bolchevisme.
Coupé des milieux intellectuels d’où il avait pourtant émergé, le mouvement se retrouve avec pour seuls interlocuteurs des courants strictement politiques. Ce changement de cadre, d’environnement, lui est fatal : l’eurasisme avait « sens » en tant que courant intellectuel d’autant plus productif qu’informel. Il n’a plus réellement sa place dans le champ partisan, où la complexité de ses discours, ses nuances et ses contradictions profondes le désavantagent, qui plus est à l’heure des choix radicaux entre nazisme et communisme. En 1935, le mouvement est laminé et ne survit plus qu’à Prague, autour de Savickij, infatigable. La seconde guerre mondiale en signe la fin : mort de Troubetzkoy, retour en URSS des eurasistes marxistes, départs aux États-Unis de Jakobson et de Florovskij. Savickij reste isolé en Europe centrale. Seul Vernadsky continue, après 1945, à développer des thèses eurasistes, toutefois limitées au domaine historiographique (lien de la Russie médiévale avec la steppe, réhabilitation de l’Empire mongol dans l’histoire russe…). Ce mouvement, pourtant si fécond et actif, s’effondre donc au tournant de la décennie 1920-1930, non seulement par ses divisions internes mais aussi par le changement d’atmosphère politique : la montée du nazisme en Europe et la fin de la NEP en Union Soviétique obligent à une radicalisation aux conséquences négatives pour la complexité de la pensée eurasiste.
◦ L’eurasisme, entre « droite » et « gauche » et la naissance d’un eurasisme marxiste
Même dans les années 1920 l’eurasisme n’a pas réellement de plate-forme idéologique commune : il est une atmosphère, une conception du monde. La nécessaire prise de position sur l’expérience soviétique conduit alors à des dissensions au sein du mouvement. Si certains eurasistes comme Savickij et Troubetzkoy ne se rallient pas vraiment à l’URSS, le mouvement, de manière générale, reste ambigu sur le sujet et cherche longtemps un appui en Union Soviétique même
[20].
L’acceptation du régime soviétique accélère la scission du mouvement en deux branches : la praguoise, qui garde ses distances avec l’URSS (Savickij, Troubetzkoy, Alekseev) et la parisienne, proche du nouveau régime (Karsavin, Suvčinskij, Efron, Svjatopolk-Mirskij). Cette dernière édite en 1928-1929 l’hebdomadaire marxiste
Evrazija et une variante bruxelloise
Evraziec (1929-1934) qui se limite souvent à publier des articles tirés de la
Pravda. Dès 1924, le mouvement est infiltré par la GPU
[21]. Tous les eurasistes qui font le choix du retour en Union Soviétique, comme A. Durnyj et D.P. Svjatopolk-Mirskij, connaissent par la suite un destin tragique : bien accueillis à leur arrivée, placés à des postes littéraires de responsabilité, ils finissent en camps ou sont fusillés à la fin des années 1930 après la disparition de Maxime Gorki et de la protection qu’il leur apportait.
Ce schisme entre alliés et opposants à l’Union Soviétique au sein du mouvement eurasiste ne peut pourtant pas être présenté comme uniquement partisan. Il recoupe de manière plus générale deux tendances de l’eurasisme : l’une tournée vers des questions philosophiques et religieuses, l’autre vers des problèmes politiques d’actualité. Les « idéalistes » appellent à un eurasisme littéraire et essayiste, uniquement intellectuel, tandis que les « réalistes » prônent une activité plus organisationnelle et idéologique. Ce clivage sur la nature même du mouvement eurasiste recoupe les divisions politiques : les modérés se réfugient dans une carrière universitaire et scientifique, les radicaux se mettent au service de l’URSS. La nécessaire prise de position face à l’expérience soviétique n’a donc fait que révéler au grand jour les différentes conceptions du mouvement eurasiste sur lui-même : courant intellectuel ou parti politique ?
Dès son premier numéro du 24 novembre 1928, l’hebdomadaire Evrazija, édité à Clamart, près de Paris, définit clairement son objectif : lier les perspectives historiques eurasistes de la Russie à l’éveil d’une conscience politique marxiste. Officialisant le schisme politique au sein du mouvement, la revue est dirigée par Suvčinskij : de plus en plus proche de Maxime Gorki comme du national-bolchevisme d’Ustrjalov, il tente de ravir à Savickij sa position de leader du mouvement. Le poète Sergej Efron, mari de Marina Tsvetaeva, qui ne travaille pas encore pour les services secrets soviétiques, accepte des mécénats douteux (probablement de la Lubjanka) pour éditer Evrazija.
Très rapidement, en effet, la revue se dote du vocabulaire soviétique et se consacre aux nouvelles officielles autoglorifiantes d’Union Soviétique, principalement économiques (taux de réussite du plan) et organisationnelles (comptes rendus des différents soviets). Les articles de philosophie politique restent très dogmatiques et cherchent à rattacher tous les principes eurasistes au communisme : l’eurasisme doit répondre à la Révolution russe dont l’universalité est de réorganiser le social contre l’anarchie, de recréer l’ordre de la nature. Face à un tel ralliement, les critiques ne tardent pas de la part des pères fondateurs, Savickij, Troubetzkoy, Alekeseev, décontenancés par le nombre de personnalités eurasistes passant « à gauche »
[22]. Les polémiques s’enveniment :
Evrazija est condamnée pour son marxisme et son fedorovisme tandis qu’elle-même accuse la branche praguoise d’une pensée nationaliste et de droite, se limitant à une idéalisation stérile du passé russe et de l’orthodoxie.
Parallèlement à ses prises de position politiques à « gauche », le courant de Clamart a une conception différente de l’organisation du mouvement. Il appelle à la constitution d’un parti politique eurasiste, d’une structure très serrée sur le mode bolchevique et ne parlant qu’au nom de l’« eurasisme organisé ». L’eurasisme est en effet pour Evrazija une dénomination institutionnalisée, un titre attribué par un organe supérieur et non une sensibilité complexe que partagent des personnalités aux intérêts parfois contradictoires. Le courant de Clamart illustre ainsi les tensions internes à l’eurasisme portant sur sa propre définition : le mouvement n’a pas su choisir ce qu’il voulait être et ses hésitations entre parti politique et courant intellectuel, entre dogmatisme et communauté plus informelle ne pouvaient qu’entraîner schismes et dissensions.
◦ Mouvement « blanc » ou pro-soviétique ?
Si le collectif de la revue Evrazija s’inspire ouvertement de l’expérience bolchevique, le rapport à l’Union Soviétique du reste du mouvement n’en est pas moins ambigu. Le gouffre entre eurasisme et communisme est infranchissable principalement sur le plan religieux : le bolchevisme est considéré comme un mouvement destructif et iconoclaste alors que l’eurasisme se veut constructif et à fondement religieux. Le nouveau pouvoir dérange ainsi profondément par la doctrine matérialiste qui marque sa philosophie de l’histoire : pour les eurasistes, le bolchevisme est une religion de l’athéisme, la politique soviétique antireligieuse est inacceptable, le matérialisme marxiste nie l’existence autonome d’idées, principe sur lequel le mouvement fonde ses réflexions.
Peu d’eurasistes se rallient cependant ouvertement aux mouvements « blancs » : même les plus opposés à l’URSS comme Troubetzkoy et Savickij nuancent leur position originellement anticommuniste. Le mouvement eurasiste ne s’est en effet présenté comme « blanc » que dans ses tout premiers textes : dans les Balkans plus qu’à Prague ou Paris, certains, dont Savickij, sont encore proches de Denikin ou de Wrangel. Les eurasistes n’ont pourtant jamais été des partisans convaincus du retour en arrière et n’ont eu de cesse de dénoncer les mouvements monarchistes : pour être acceptée, la réaction doit être un dépassement positif de la révolution et non sa négation
[23]. « Jusqu’à présent, la contre-révolution émotionnelle n’a pas réussi à être une réaction consciente et volontariste. »
[24]
L’alliance avec le communisme est donc complexe. Elle se fait d’abord par la négative : union face à l’Occident, sympathie
par définition pour les cultures non européennes, condamnation
de principe de l’expérience européenne. Le bolchevisme veut faire du passé « table rase », l’eurasisme rejette lui aussi de l’histoire russe la période impériale des Romanov
[25]. « Tiers-mondisme » avant la lettre et rejet de l’Occident ne se construisent cependant pas, loin de là, sur les mêmes présupposés idéologiques. Si les eurasistes approuvent le discours anti-européen du communisme russe, ils récusent par exemple la différenciation faite entre bourgeois et prolétaires : pour eux, ces deux notions restent occidentalocentrés et mettent au cœur du problème le social alors que l’enjeu ne peut être que de nature nationale. Si la nouvelle culture soviétique est positive, son internationalisme est pour les eurasistes une illusion, la culture n’étant que l’expression d’une nation et de sa foi.
Le mouvement eurasiste s’est cependant toujours voulu très pragmatique envers l’Union Soviétique, n’hésitant pas à reconnaître les aspects qu’il partage avec ce régime. Il accepte ainsi le principe de la dépendance de la justice envers l’État, soutient la constitution d’un prolétariat russe, approuve les différents plans d’industrialisation accélérée du pays et le principe de la planification économique, pour lui nécessaire face au chaos naturel de l’activité humaine, et invite à une économie nationale autarcique. La fin du communisme de guerre et la période plus libérale de la NEP influent grandement sur cette attitude positive. L’eurasisme a pourtant réellement intériorisé et repris à son compte le leitmotiv soviétique de la justice sociale, n’hésitant pas à mettre en parallèle vérité religieuse et vérité sociale, incarnation de la double mission de la Russie
[26] : dans une tradition russe inaugurée par les slavophiles, les eurasistes prônent la similitude entre nouvelle construction sociale et renouveau du sentiment religieux
[27].
◦ Une appréhension eschatologique de la Révolution russe
En se reconnaissant comme postrévolutionnaire, l’eurasisme se veut un mouvement novateur et non réactionnaire au sein de l’émigration russe : 1917 est non seulement un fait accompli, accepté, mais une réalité qui fait sens pour toute réflexion sur la Russie : « L’interprétation de la Révolution russe est l’interprétation de l’histoire russe et vice versa : en expliquant le sens de la Révolution, nous expliquons le sens de l’histoire. »
[28] Il faut donc faire la paix avec la Révolution, ce qui suppose de la présenter comme un événement naturel et rédempteur : l’eurasisme conçoit 1917 comme un cataclysme sain, mettant fin à la dualité russe.
Les eurasistes donnent en effet un sens philosophique et culturel à l’événement. La Révolution incarne la contradiction historique dans laquelle a vécu la Russie depuis deux siècles : elle est le sommet de son européanisation et en même temps sa sortie du cadre de pensée occidental, l’autodissolution de la Russie impériale européenne. De là une attitude double, tant négative que positive : la Révolution constitue un phénomène européen puisque le marxisme est une idéologie occidentalocentrée née de la révolution industrielle, et un événement asiatique, symbole des retrouvailles de la Russie avec l’Orient et avec elle-même. Alors que le marxisme est rejeté, le bolchevisme est perçu comme éminemment national.
À l’image du national-bochevisme ou des Jeunes-Russes, l’eurasisme estime que le communisme est un mal transitoire mais nécessaire, offrant une ultime chance de survie à la Russie face à l’Europe : il va peu à peu évoluer et s’adapter au terreau sur lequel il vit, se nationaliser, se russifier. En faisant de la Russie une puissance mondiale, le gouvernement soviétique est reconnu dans son droit d’exprimer l’idée russe. Le besoin de décrypter positivement des événements douloureux crée ainsi une philosophie de la chute, une euphorie des ruines, un appel aux forces élémentaires. La pensée eurasiste prend une coloration faustienne : du mal viendra le bien, « en périssant, la Russie est ressuscitée spirituellement »
[29].
◦ Le communisme, un eurasisme en devenir
Les ambiguïtés de la pensée politique eurasiste découlent des hésitations du mouvement à se définir comme courant philosophique, scientifique ou politique. L’eurasisme ne peut en effet oublier son aspect programmatique, injonctif : « les eurasistes expliquent le monde les environnant et se donnent en même temps pour mission de le faire autre »
[30], référence à la célèbre formule de Marx. La philosophie politique de l’eurasisme ne peut donc rester sur le plan des idées, elle doit chercher à se réaliser : le communisme est alors appréhendé comme un eurasisme en devenir, une méthode appréciée de gestion des hommes et non une idéologie concurrente.
L’eurasisme adopte l’approche dialectique du marxisme et tourne à son avantage, au détriment du communisme, l’évolution par stades de l’humanité : la Russie irait ainsi « du capitalisme comme thèse et du communisme comme antithèse vers l’eurasisme en tant que synthèse
[31] ». L’Eurasie étant censée être un monde médian, l’eurasisme se veut également, sur le plan de la doctrine économique, un entre-deux, une troisième voie entre capitalisme et communisme, tout en avouant sa plus grande proximité avec le second, jugé « oriental » alors que le premier est assimilé à la culture occidentale. La proximité avec le communisme résiderait alors dans la pratique, l’organisation : il n’est pas une idéologie puisque, selon les eurasistes, ses postulats matérialistes l’empêchent d’avoir accès à l’essence des choses, à la nature des événements historiques
[32] : « Dans la réalité soviétique, le communisme joue le rôle non pas d’un idéal mais d’une méthode
[33]. » Le statut d’idéologie serait ainsi réservé à l’eurasisme, le communisme ne consistant qu’en un mode de gestion, vide de sens, ne demandant pas mieux que d’être investi de l’intérieur par l’eurasisme : pratique communiste totalitaire donc, mais idéal eurasiste. Il y aurait ainsi non plus concurrence mais complémentarité des deux principes.
L’eurasisme n’hésite d’ailleurs pas à envisager son avenir comme strictement politique : il espère, dans un futur plus ou moins proche, construire un État eurasien et, en cela, remplacer le PCUS. Différentes stratégies se révèlent possibles : en cas de démocratisation du pays, prendre la forme d’un parti qui se situera « non pas à droite mais à l’extrême gauche »
[34] du spectre politique, sinon investir de l’intérieur les structures existantes, les innerver des idées eurasistes et constituer alors la nouvelle élite dirigeante.
◦ La « judaïté eurasienne » : une exception au sein des courants de la troisième voie
Les propos de l’eurasisme sur le monde juif l’éloignent des habituels discours plus ou moins antisémites des partisans de la « révolution conservatrice ». La judaïté constitue même un élément important du discours eurasiste, discours presque philosémite malgré quelques ambiguïtés typiques de l’entre-deux-guerres comme d’une pensée chrétienne militante. Les opinions des eurasistes sont parfois peu claires, contradictoires et surtout personnelles, chacun exprimant un avis qui est rarement celui du groupe. Le mouvement a pourtant toujours nettement pris position contre tout racisme, critiquant l’antisémitisme grossier de la Russie prérévolutionnaire comme d’ailleurs d’une grande partie du mouvement blanc
[35], dénonçant les pogroms dont ont été victimes les Juifs de l’Empire ainsi que la montée du nazisme, cette « barbarisation de l’Europe »
[36].
Malgré les nombreuses métaphores organiques de l’eurasisme, la biologie et la génétique ne sont pas admises dans son discours : la réalité reste celle, platonicienne et hégélienne, des idées ; la nation est religieuse et culturelle ; l’histoire de l’homme n’est pas celle d’une sanglante lutte entre forts et faibles pour la survie. Les approches raciales sont également à l’opposé de la théorie eurasiste d’une prééminence du milieu sur les origines
[37], théorie qui différencie ainsi nettement géopolitique et sens du terroir d’un côté, racialisme de l’autre.
La position de l’eurasisme envers le monde juif se révèle pourtant complexe et non dénuée de contradictions. Les Juifs sont critiqués pour leur cosmopolitisme parfois – parfois seulement – contraire aux intérêts nationaux. Ils sont peu appréciés pour avoir favorisé le socialisme en Europe centrale, la révolution bolchevique en Russie et pour avoir adopté un schéma d’État-nation à l’occidentale, le sionisme. Les Juifs sont en effet considérés comme appartenant à « l’Orient » et non à « l’Occident » et le mouvement a favorisé l’expression, dans ses publications, d’une judaïté eurasienne incarnée par Ja. A. Bromberg
[38]. Ce dernier tente de démontrer la proximité religieuse entre judaïsme et orthodoxie et le rôle historique important des Juifs en Eurasie, en particulier lors de la conversion au judaïsme du khaganat khazar turcique des 8
e-9
e siècles. Les eurasistes proposent donc aux Juifs de constituer l’une des nations de la future Fédération eurasienne et envisagent dans le long terme une sorte de fusion-assimilation qui conduirait à la création d’une Église orthodoxe nationale juive conjuguant les deux Textes Saints. Les Juifs participeraient ainsi de l’élection divine de l’Eurasie et confirmeraient la Russie dans sa mission mondiale.
L’eurasisme est donc nettement éloigné de tout antijudaïsme religieux comme de tout antisémitisme racial. Malgré l’importance qu’il attribue à la reconnaissance de l’élément juif en Russie-Eurasie, le mouvement n’en a pas moins une attitude ambiguë : la judaïté est appréciée uniquement en tant que caractéristique nationale. Elle n’est acceptée religieusement que lorsqu’elle sert le peuple russe, soit en le dotant du messianisme juif soit en dépossédant, par la conversion, les Juifs de leur spécificité religieuse.
◦ Organicisme et principes politiques de « l’idéocratie »
Si une telle appréhension de la « question juive » éloigne les eurasistes des courants fascisants, ils partagent cependant avec ces derniers nombre de conceptions politiques, sociales et idéologiques. L’eurasisme est ainsi un mouvement éminemment moderne. Il réfute nettement la monarchie
[39] et s’affirme pour une forme de république, non démocratique mais « démotique ». La question de la forme du gouvernement, façade du juridisme occidental, ne se pose d’ailleurs pas à ses yeux. La souveraineté de la nation est pensée comme organique, l’État est avant tout une entité spirituelle, correspondant au caractère de la nation. Le modèle occidental est donc à réfuter : le suffrage universel ne fait pas surgir l’essence nationale, c’est un jeu mécanique de partis utilisant des masses amorphes, une conception arithmétique du pouvoir par l’élection, l’illusion dangereuse de l’existence d’une opinion publique
[40]. Il faut au contraire, pour les eurasistes, un ordre organique de représentation des besoins, du savoir et des idées : même en Occident, par-delà les changements de gouvernement, il existe une constance de la nation et c’est cette essence qu’il faut formuler et mettre au pouvoir
[41]. Les buts de l’État national ne peuvent donc être formulés qu’une seule fois : comment l’essence de la collectivité pourrait-elle évoluer puisque le groupe est immuable, fruit des générations passées et futures et que son histoire est répétitive ?
L’eurasisme appelle donc à un étatisme extrême. « Dans la sphère définie par lui, tout pouvoir est absolu, sinon il ne serait pas pouvoir
[42]. » À cette absolutisation de l’État ne peut correspondre qu’une doctrine juridique moniste. L’État eurasien combine en effet loi juridique, morale et foi : il ne différencie pas les différents pouvoirs, ne donne pas d’autonomie à la justice, ne connaît pas de droit privé pouvant s’opposer à lui. La politique est pensée comme organique : elle est spontanée dans sa régulation, animée par un dynamisme interne, elle est libre et non artificielle, elle est singulière, expressive d’elle-même et totalisatrice de ses propres manifestations. Comme chez certains romantiques allemands dont les eurasistes reprennent la pensée, l’État est pensé comme la sphère idéale, le lieu théorique de la totalité, un tout englobant ne différenciant pas la société de lui-même. Il est l’indépassable milieu de l’homme
[43].
Le « démotisme » constitue alors pour les eurasistes le meilleur système politique de représentation de la nation. Les citoyens eurasiens ne doivent pas être de simples sujets du pouvoir, ils sont invités à s’investir dans la
res publica. Le mouvement appelle donc à la formation d’une société d’ordres d’un type nouveau, ne correspondant pas aux modèles féodal, démocratique ou théocratique mais aux spécificités russes
[44] et où les différences de classes seront transcendées : corporatisme professionnel, groupement d’« anciens », groupes fonctionnels selon les nationalités, les territoires, les unités religieuses, etc. Ces ordres pourront donner leur avis, transmettre leur vision partielle de l’organicité nationale tout en ne disposant d’aucun droit à la prise de décision, réservée à la seule classe dirigeante eurasienne.
Cette dernière, qui constituera le gouvernement du futur État eurasien, sera unie par une même communauté de croyance, celle du pouvoir de l’« idée », une idée bien évidemment nationale, révélatrice de l’essence du peuple. Tout le système politique doit donc être pensé en tant qu’idéocratie : « l’Idée » est le facteur structurant de l’État et de la vie en Eurasie. Le discours politique eurasiste mène ainsi à son terme les postulats philosophiques émis précédemment : l’État est une expression organique de la nation ; il englobe de manière totalitaire la société ; les individus ne prennent sens qu’au sein de quelque chose qui leur est supérieur et qui les hiérarchise ; le pouvoir n’appartient qu’à ceux qui maîtrisent l’historiosophie de l’Eurasie.
Alors que l’État démocratique serait sans conviction propre, puisque soumis à des partis prônant tous une vérité différente, « l’État idéocratique possède son propre système de convictions, son idée dirigeante et, en vertu de cela, il doit lui-même organiser activement et contrôler tous les aspects de la vie »
[45]. Il n’est donc pas un mode de gestion « a-idéologique » de la société mais l’incarnation d’une idée non soumise au choix des hommes. La définition est alors sans ambiguïté : l’État eurasien ne peut révéler sa structure unitaire profonde que par un régime politique absolu. Il existe donc un lien intrinsèque entre les conceptions philosophiques de l’eurasisme et ses attentes politiques, entre
totalité et
totalitarisme.
Cet organicisme touche tous les champs d’expression possibles de l’identité russe : les eurasistes invitent ainsi la Russie-Eurasie à développer une géopolitique consciente des « particularités géographiques » de son territoire et prônant une asiophilie culturelle et religieuse. L’État russe doit être la matérialisation, l’incarnation du territoire eurasien : autant ce dernier est massif, homogène et continental, autant l’État russe est autoritaire et autarcique. La parfaite « nature » géographique de l’Eurasie légitimerait ainsi l’élection divine de la Russie, sa conscience millénariste et son messianisme orthodoxe. La géopolitique n’est donc pas une mode à laquelle cède l’eurasisme mais l’une de ses matrices intellectuelles.
◦ Un rapport ambigu au fascisme
L’eurasisme participe pleinement au développement du lieu commun qu’est, dans l’entre-deux-guerres, le discours sur le naufrage de l’Occident et de la culture classique. L’Europe est pour lui dans l’impasse : le prouvent tant les déchirements intra-occidentaux de la première guerre mondiale que la Révolution d’Octobre qui en est l’enfant. Le mouvement se veut donc une critique sévère des démocraties occidentales : parlementarisme non représentatif, corruption, jeux politiciens, indécision, irréalité de l’opinion publique. Ce rejet de l’Europe sans pour autant adhérer pleinement au communisme amène l’eurasisme à s’interroger sur les autres courants politiques contestataires de l’Occident des années 1920. Il s’intéresse, par exemple, à un certain nombre de penseurs occidentaux, comme le comte Keyzerling, qui reprennent les théories philosophiques spenglériennes tout en proposant une approche beaucoup plus politique du « déclin de l’Occident ». Nombre des pages bibliographiques des publications eurasistes sont ainsi consacrées à des comptes rendus de lecture sur la mort lente de l’Europe, de ses intellectuels et, avec eux, de la culture antique, sur l’apparition de nouvelles forces telluriques, de masses ayant besoin d’être dirigées et disciplinées.
Le fascisme italien intrigue alors profondément. Il est critiqué dans ses erreurs « pratiques » (divinisation du peuple italien et nationalisme) mais non dans son principe : le fascisme ne serait qu’une réalisation grossière de l’idéocratie qui demanderait à être retravaillée. Il constitue pour les eurasistes « la tentative la plus sérieuse pour dépasser la crise culturelle et politique sans sortir du cadre du capitalisme plurinational »
[46]. Dans de nombreux textes transparaît la conscience d’une proximité entre fascisme et eurasisme dans la nature des questions posées et des solutions proposées : étatisme, mouvement de masse, parti unique, classe dirigeante, nouvelle organisation sociale corporatiste, organicisme. Le discours eurasiste montre alors combien, dans les années 1920, le jeune fascisme italien était perçu comme révolutionnaire et social avant d’être « de droite ». « Malgré de profondes différences, on peut trouver au fascisme bon nombre de correspondances essentielles avec le bolchevisme russe
[47]. »
À la différence du fascisme, le nazisme apparaît peu dans les publications du mouvement, qui est déjà à l’agonie lors de la prise de pouvoir d’Hitler. Les derniers textes eurasistes, ouvertement ralliés à l’Union Soviétique, le mentionnent pourtant plusieurs fois : il intéresse pour ses questions, voire ses réponses à la fois sociales et nationales mais est nettement condamné pour son discours pangermaniste et aryen qui s’oppose à la Russie
[48].
Les eurasistes ont parfois été accusés par leurs opposants d’avoir une pensée raciale. Il serait plus juste de parler de leurs conceptions organicistes : les peuples, les cultures et les territoires sont dotés d’une réalité presque humaine, reconnus comme des entités vivantes, voire pensantes, sujets actifs du processus historique. Cet organicisme, en particulier dans le cadre d’un discours politique sur l’expression de la volonté nationale, sur les liens organiques censés exister entre élites, masses populaires et État, rappelle en effet la pensée fasciste. Les eurasistes ne tiennent cependant aucun discours racial, ne conçoivent pas les cultures comme hiérarchisées en « supérieures » ou « inférieures », ne croient pas en des différences génétiques pertinentes entre les hommes ou entre les nations. Les peuples ne sont pas des entités biologiques mais culturelles, religieuses, territoriales ; le métissage est gage d’universalisme ; l’histoire est la réalisation d’idées et non un sombre combat entre peuples pour la survie. Le déterminisme géographique ou biologique des pensées fascisantes n’est donc pas celui, plus subtil, de l’eurasisme, centré sur des « tendances » communes, une téléologie partagée par les différents peuples d’un même espace.
◦ La généalogie complexe des courants russes
L’eurasisme joue ainsi des contradictions. Il conjugue des emprunts théoriques tant aux penseurs du siècle dernier qu’aux nouveautés intellectuelles nées de la première guerre mondiale. Son naturalisme théologique, inspiré de la Naturphilosophie romantique, est appréhendé à travers le prisme des courants de pensée fascisants de l’entre-deux-guerres. Son mode de pensée culturaliste n’emprunte pas uniquement à Spengler mais également au Volkgeist herderien. Son histoire cyclique, répétitive, est tempérée par une réinterprétation de la philosophie hégélienne et se conjugue alors avec la dialectique, l’idée d’une fin de l’histoire marquée par le règne des idées. Sa mise à égalité du national et du religieux est venue du romantisme, son opposition entre apparence extérieure et essence est tirée du néoplatonisme. Sa virulente critique de l’Europe et son culte iconoclaste de l’Asie, propres au début de siècle, ne vont pas non plus sans une croyance très ancrée en la prééminence du christianisme, seul créateur d’historicité. Son relativisme culturel apparemment absolu se double d’un messianisme orthodoxe plus traditionnel, d’une volonté d’universalité face aux mondes non européens. Son culte de l’irrationalité, de la métaphysique et du vitalisme bergsonien est également nuancé par une admiration restée très « dixneuviémiste » pour le modèle des sciences naturelles. Ses hésitations entre métaphysique et scientisme poursuivent quant à elles la tentative romantique de ne pas dissocier la science de la religion, le savoir du « sens ».
La complexité et la multiplicité de tels référents intellectuels invitaient donc l’eurasisme à une conception « médiane » du monde, cherchant à jouer sur plusieurs héritages. Comme les autres courants de la « troisième voie », il conjugue traditionalisme, nationalisme et modernité scientiste ; comme Henri de Man (1885-1953) il vide le marxisme de son contenu matérialiste et le remplace par différentes formes de volontarisme et de vitalisme ; comme les courants soréliens il cherche à promouvoir un certain socialisme tout en prônant la nation et non la classe comme moteur révolutionnaire de l’histoire et en cultivant l’irrationalité et l’intuition. Le culte de la force brute et de la guerre y est cependant absent : pour l’eurasisme, la supériorité ne peut être que culturelle et religieuse.
Cette position médiane de l’eurasisme fait aujourd’hui de lui une référence récurrente chez de nombreux nostalgiques de l’Union Soviétique : réactualisé, il offre une version nationale russe aux nouvelles réflexions occidentales sur la « révolution conservatrice » et la prétendue pertinence des concepts de « civilisation » ou « d’aires culturelles » afin d’expliquer le monde de l’après-bipolarité. Les néo-eurasistes ne cessent en effet de multiplier les références tant à la « nouvelle droite » d’Alain de Benoist pour certains (Alexandr Dugin) qu’à Samuel Huntington pour d’autres (Alexandr Panarin). Ils suscitent alors bien des interrogations en présupposant l’incommensurabilité des cultures et leur conflictualité virtuelle, en prônant un relativisme culturel extrême. Cette volonté d’une « révolution conservatrice » balayant l’appareil présidentiel occidentaliste de Boris Eltsine poursuit le mythe eurasiste du « troisième continent » : elle appelle la Russie à s’orientaliser, à prendre comme modèle non un Occident démocratique perçu comme « décadent » et arrogant mais une Asie-Pacifique autoritaire jugée en plein essor.
Depuis le 19
e siècle, l’histoire intellectuelle de la Russie se distingue par la convergence entre une droite néoslavophile, ressuscitant l’idéal mystique d’une régénération chrétienne par la Russie, et une pensée de gauche, développant, en termes religieux, l’idéal laïc d’une Russie révolutionnaire, annonciatrice du socialisme. L’eurasisme hérite ainsi de l’ambiguïté d’un discours marqué par le religieux et le national mais sensible à la question sociale. Son extrémisme, son maximalisme, peuvent s’interpréter comme un fondamentalisme à la fois de « gauche » et de « droite », comme l’a remarqué le philosophe Nicolas Berdiaev (1874-1948) dans l’un de ses grands textes sur l’eurasisme
[49].
À la différence de la mouvance française et italienne de la révolution conservatrice, majoritairement d’origine socialiste, l’eurasisme est plutôt allé en sens contraire, de la « droite » vers la « gauche ». En désaccord avec l’athéisme du régime, il pose un regard malgré tout positif sur l’Union Soviétique : il voit dans la Révolution la réalisation du destin oriental de la Russie, appelée à rejeter la culture européenne et sa variante économique, le capitalisme. Il retrouve dans le marxisme sa volonté de conjuguer théorie et pratique et reconnaît dans le bolchevisme la méthode totalitaire correspondant à ses idéaux. Aucun eurasiste ne sera ainsi tenté par le choix du nazisme face à celui du communisme
[50].
L’eurasisme emprunte sur le plan philosophique au romantisme tout en étant, sur le plan politique, proche de la modernité du fascisme italien et du totalitarisme soviétique. Il est littéralement imprégné de pensée allemande (bien que celle-ci soit officiellement rejetée en tant que « romano-germanique »), que ce soit celle du 19e siècle comme celle du début du 20e. Bien qu’il se soit pensé comme réellement novateur et produit purement national, né de la seule expérience russe, il est partie prenante de l’histoire des idées en Europe. De la Naturphilosophie aux révolutions conservatrices, il est la rencontre du passé impérial russe renversé par la Révolution avec la crise occidentale de l’entre-deux-guerres.
L’eurasisme se révèle ainsi un courant original au sein de la mouvance de la révolution conservatrice : il partage en effet les multiples postulats politiques des droites révolutionnaires occidentales tout en proposant une idéologie dite « non européenne » à la Russie. Preuve s’il en est de l’européanité de l’histoire intellectuelle russe et ce, même chez les plus brillants défenseurs de l’irréductible spécificité nationale. Les intellectuels russes pensent en effet le politique dans les cadres idéologiques proposés par l’Occident mais doublent ces derniers d’un discours identitaire ne pouvant s’empêcher d’affirmer une certaine originalité culturelle.
Si l’eurasisme ne doit plus être pensé uniquement dans le cadre russe mais doit être rattaché à des courants qui lui sont contemporains et qui partagent les mêmes préoccupations, il est également temps que l’histoire des idées politiques et géopolitques en Europe au 20e siècle s’enrichisse d’une réflexion russe qui ne se limite pas à la vulgate marxiste-léniniste en vigueur pendant soixante-dix ans.
□
[1]
Cf., par exemple, Zeev Sternhell,
Les droites révolutionnaires en France (1885-1914), Paris, Le Seuil, 1997, ou l’analyse de René Rémond dans son histoire des droites en France.
[2]
P.P. Suvčinskij, « Inobytie russkoj religioznosti » [La nature autre de la religiosité russe],
Evrazijskij vremennik III, 1923, p. 105.
[3]
Pour plus de détails, cf. Marlène Laruelle,
L’idéologie eurasiste russe ou comment penser l’Empire, Paris, L’Harmattan, 1999.
[4]
Sur l’émigration russe, cf. Nikita Struve,
Soixante-dix ans d’émigration russe (1919-1989), Paris, Fayard, 1996 ; Marina Gorboff,
La Russie fantôme, Lausanne, L’Âge d’homme, 1995.
[5]
Le mouvement du prince Dmitrij Svjatopolk-Mirskij permet par exemple à environ dix mille Russes de rentrer en URSS, principalement entre 1921 et 1925.
[6]
Qui tire son nom d’un recueil,
Smena vex (Changement de jalons), publié à Prague en 1921 par des intellectuels de la droite modérée ayant quitté depuis peu la Russie et qui fait ouvertement référence au précédent de
Vexi (Jalons), véritable manifeste contre l’idéologie de l’intelligentsia radicale publié en 1909.
[7]
Sur ce mouvement, cf. Hilde Hardeman,
Coming to Terms with the Soviet Regime. The « Changing Signposts » Movement among Russian Emigrés in the Early 1920s, Northern Illinois University Press, 1994 ; Mikhaïl Agursky,
Ideologija nacional-bol’ševizma, Paris, YMCA-Press, 1980 ; John Stephan,
Russkie fašisty.
Tragedija i farš v èmigracii 1925-1945, Moscou, Slovo, 1992.
[8]
Cf. Tamara Kondratievan,
Jacobins et Bolcheviks, Paris, Payot, 1989.
[9]
Sur Suvčinskij, cf. Dmitri Shlapentokh, V. « Eurasianism. Past and Present »,
Communist and Post-Communist Studies, 30 (2), 1997, p. 129-151.
[10]
Pour une brève généalogie du mouvement eurasiste, cf. Georges Nivat, « Du pammongolisme au mouvement eurasien. Histoire d’un thème millénaire »,
Cahiers du monde russe et soviétique, Paris, EPHE-Sorbonne, 1966, p. 460-478.
[11]
« Oui, la révolution n’est pas un acte créé par des mains humaines…, il est réellement le jugement, non seulement de l’histoire, mais le Jugement divin » dans Georges Florovskij,
Na putjax. Utverždenie Evrazijcev, Prague, Evrazijskoe knigoizdatel’stvo, 1922, p. 289.
[12]
Georges Vernadsky, « Mongol’skoe igo v russkoj istorii » (Le joug mongol dans l’histoire russe),
Evrazijskaja xronika V, 1927, p. 155.
[13]
P.N. Savickij, « Poddanstvo idei « (La citoyenneté de l’idée),
Evrazijskij vremennik III, 1923, p. 7.
[14]
« Par notre esprit, nous sommes le premier type d’ordre russe… Nous sommes appelés à construire la Russie-Eurasie d’après les préceptes des starets, en donnant à ce testament un nouveau contenu historique », N.N. Alekseev, « Evrazijcy i gosudarstvo » (Les eurasistes et l’État),
Rossija meždu Evropoj i Aziej : evrazijskij soblazn, Moscou, Nauka, 1993, p. 165.
[15]
Les contributions de Roman Jakobson à l’eurasisme sont peu connues. Il a notamment publié la brochure
K xarakteristike Evrazijskogo jazykogo sojuza (Pour une caractérisation de l’union linguistique eurasienne), en 1931, dans laquelle il développe l’idée que les langues eurasiennes (tant slaves que turco-mongoles), bien que d’origines diverses, partage un certain nombre de « tendances communes ». Ces dernières apparaissent linguistiquement (la corrélation de mouillure et l’absence de polytonie) mais auraient également une valeur philosophique pour les peuples locuteurs.
[16]
Karsavin, pourtant consacré philosophe du mouvement après le départ de Bicilli puis celui de Florovskij, refuse d’être membre du comité de l’Organisation eurasiste et dénonce l’institutionnalisation du mouvement.
[17]
Par exemple, appeler le schisme de Clamart les « eurasistes socialistes » et les autres « eurasistes originaux » ou « eurasistes idéocrates ». Cette résolution n’est pourtant pas adoptée : tant que le mouvement eurasiste n’est pas devenu un parti politique, le comité se refuse à régler les questions de terminologie. Cf.
Evrazijskie tetradi, 4, 1935.
[19]
N.F. Fedorov (1828-1903) est particulièrement apprécié des eurasistes marxistes : dans son livre
Filosofija obščego dela, il aurait, selon eux, tiré les conséquences sociales de la tradition orthodoxe russe, révélant ainsi aux eurasistes leur propre philosophie, celle du « cosmisme russe ».
[20]
Le gouvernement soviétique ne prête pourtant pas une attention soutenue à ce mouvement qui se démarque si nettement du reste de l’émigration, il l’infiltre tout au plus et se sert des liens avec les eurasistes praguois pour accuser diverses personnalités soviétiques (« l’affaire des slavistes »). L’eurasisme suscite pourtant un certain intérêt chez des personnalités soviétiques comme l’écrivain B. Pil’njak sans pour autant convaincre. Seul A. Durnyj a quelque peu contribué à la diffusion de l’eurasisme, surtout des travaux de Troubetzkoy, chez quelques intellectuels russes par des articles implicitement eurasistes dans l’
Encyclopédie soviétique. Il faut donc récuser l’existence d’un soi-disant « mouvement eurasiste de l’intérieur », organisé et plus ou moins clandestin, au nom duquel les eurasistes prétendent parler, présentant même leur
Deklaracija 1927 g. (Déclaration de 1927) comme élaborée à Moscou par des eurasistes soviétiques.
[21]
Face aux infiltrations soviétiques, un tract signé par Savickij, Alekseev et xeidze exclut le couple Klepinin, ainsi que Kondratieff et Perfilieff des organisations eurasistes. Cf. Peter Huber, Daniel Kunzi, « Paris dans les années trente : sur Serge Efron et quelques agents du NKVD »,
Cahiers du monde russe et soviétique, 32 (2), 1991, p. 285-310.
[22]
Dans une petite brochure, Savickij, Alekseev et Il’in dénoncent l’hebdomadaire comme non eurasiste et se refusent à polémiquer avec lui sur des questions de fond. Savickij n’y écrit plus. Pour
Evrazija, très méprisante, cette réaction n’est que « la maladie infantile des conceptions eurasistes », comme l’étaient les textes critiques de Florovskij lorsqu’il quitta le mouvement en 1923. Le prince Troubetzkoy, quant à lui, décide de se retirer de toutes les organisations eurasistes et explique son choix dans une lettre publique du 31 décembre 1928.
[23]
Cf. N.S. Troubetzkoy, « Na
šotvet » (Notre réponse), dans
Istorija, kul’tura, jazyk, Moscou, Progress, 1995, p. 339-348.
[24]
P.P. Suvčinskij, « K preodoleniju revoljucii » (Pour un dépassement de la révolution),
Evrazijskij vremennik III, 1923, p. 38.
[25]
« L’eurasisme s’accorde avec le bolchevisme dans le refus non seulement de telles ou telles formes politiques mais également dans le refus de la culture qui a existé en Russie immédiatement avant la Révolution et qui continue d’exister dans l’Occident romano-germanique, ainsi que dans la nécessité d’une réforme de fond de cette culture. L’eurasisme s’accorde avec le bolchevisme dans son appel à une libération des peuples d’Asie et d’Afrique, esclavagisés par les puissances coloniales. » N.S. Troubetzkoy, « My i drugie » (Nous et les autres),
Rossija meždu Evropoj i Aziej, op. cit., p. 85.
[26]
« La Russie-Eurasie révèle sa vocation universelle dans le dévoilement au monde de la vérité divine et de la vérité sociale … L’eurasisme est l’expression de relations organiques et constructives au monde. Il donne à chaque phénomène sa place dans un travail général fondateur et créateur. » Introduction à
Evrazijskij sbornik VI, 1929, p. 1.
[27]
Les slavophiles voulaient penser le renouveau de la Russie par le biais d’une nouvelle organisation du social (que ce soit le
mir ou les Soviets). Les eurasistes tendent ainsi à dépasser leur opposition à la politique athéiste de l’Union Soviétique en liant de manière intrinsèque, voire en assimilant social et religieux : si la « personnalité symphonique » nationale exprime le caractère divin de son peuple, les modalités d’organisation du social sont également symboles du haut degré de spiritualité du peuple russe.
[28]
« Evrazijstvo. Opyt sistematičeskogo izlo
ženija » (Eurasisme. Essai d’analyse systématique),
Puti Evrazii. Russkaja intelligencija i sud’by Rossii, Moscou, Russkaja kniga, 1992, p. 388.
[29]
P.P. Suvčinskij, « K preodoleniju revoljucii »,
Evrazijskij vremennik III, 1923, p. 33.
[30]
P.N. Savickij, « Evrazijstvo kak istoričeskij zamysel » (L’eurasisme comme dessein historique),
Kontinent Evrazija, op. cit., p. 98.
[31]
Evrazijstvo i kommunizm (Eurasisme et communisme), s.e., s.d., p. 4.
[32]
« L’attitude de l’eurasisme envers chaque problème de la Révolution et de la construction soviétique se définit par le fait que la compréhension eurasienne est plus large que la communiste et qu’en même temps elle se trouve dans la logique intérieure du processus même de révolution. Ainsi l’eurasisme a la possibilité de définir ce type concret de nouvelle culture, dont le chemin difficile est avant tout déterminé par le communisme comme méthode », Editorial « Evrazijskaja industrializacija » (L’industrialisation eurasienne),
Evrazija, 26, 18 mai 1929, p. 2.
[34]
N.N. Alekseev, « Evrazijcy i gosudarstvo »,
Rossija meždu Evropoj i Aziej, op. cit., p. 167.
[35]
La revue
Evrazija a également dénoncé l’antisémitisme de l’exil russe (boycottage des magasins juifs de Clamart) et le présente comme le symbole de la déchéance de la petite bourgeoisie russe. Cf., en particulier, 30, 29 juin 1929.
[36]
Evrazijskie tetradi, 4, 1935, p. 16.
[37]
Ainsi, en 1937, au Cercle linguistique de Prague, Troubetzkoy tient une conférence sur « le problème indo-européen » : il y soutient la thèse qu’il n’a jamais existé de langue indo-européenne une et que cette famille linguistique s’est formée par convergence, influence mutuelle. Cette théorie est fortement marquée par sa volonté de réfuter l’origine raciale de la famille indo-européenne telle que la présentaient les nazis. Cf. N.S. Troubetzkoy « Pensées sur le problème indo-européen » dans N.S. Troubetzkoy,
L’Europe et l’humanité. Écrits linguistiques et para-linguistiques, trad. Patrick Sériot, Liège, Mardaga, 1996, p. 211-230.
[38]
Cf. par exemple, Ja. A. Bromberg,
Rossija, Zapad i evrejstvo. Opyt peresmotra evrejskogo voprosa (La Russie, l’Occident et la judaïté. Essai de révision de la question juive), Prague, Izdanie Evrazijcev, 1931.
[39]
C’est ainsi qu’Alekseev, dans son article « Xristianstvo i ideja monarxii » (« Le christianisme et l’idée de monarchie »,
Russkij narod i gosudarstvo, Moscou, AGRAF, 1998, p. 48-67), récuse l’idée que le christianisme appelle, comme régime politique, la monarchie. Il cherche à démontrer que le pouvoir russe traditionnel a eu des références religieuses multiples (le despotisme asiatique, le paganisme). L’orthodoxie se révélerait donc compatible avec le régime idéocratique républicain de l’eurasisme.
[40]
« Nous considérons que le peuple ou la nation n’est pas un quelconque choix hasardeux de citoyens se satisfaisant des conditions du suffrage universel mais l’ensemble des générations historiques, passées, présentes et à venir, dessinant l’unité, accomplie par l’État, de la culture. » N.N. Alekseev, « Evrazijcy i gosudarstvo »,
Rossija meždu Evropoj i Aziej, op. cit., p. 169.
[41]
« Il faut chercher de nouvelles formes d’étaticité russe dans le principe d’une autocratie populaire, [qui est] la meilleure façon d’unir la souveraineté de la nation avec le pouvoir du peuple. C’est uniquement en unissant ces deux principes dans leur état même qu’on créera un pouvoir fort et organique », P.P. Suvčinskij, « Monarxija ili silnaja vlast ? » (Monarchie ou pouvoir fort ?),
Evrazijskaja xronika IX, 1927, p. 24.
[42]
L.P. Karsavin, « Osnovy politiki » (Les fondements de la politique),
Rossija meždu Evropoj i Aziej, op. cit., p. 194.
[43]
Cf. Judith Schlanger,
Les métaphores de l’organisme, Paris, L’Harmattan, 1995.
[44]
« Nous voulons … remplacer l’ordre artificiel et anarchique d’une représentation des individus et des partis par un ordre organique de représentation des besoins, des savoirs et des idées. C’est pourquoi nous n’avons pas besoin de partis politiques comme ils sont nécessaires à la démocratie de type occidental. » N.N. Alekseev, « Evrazijstvo i gosudarstvo »,
Rossija meždu Evropoj i Aziej, op. cit., p. 169.
[45]
N.S. Troubetzkoy. « Ob idee-pravitel’nice ideokratičeskogo gosudarstva » (De l’idée dirigeante de l’État idéocratique),
L’Europe et l’humanité. Écrits linguistiques et paralinguistiques, trad. Patrick Sériot, Liège, Mardaga, 1996, p. 203.
[46]
Éditorial « K ocenke sovremennosti » (Pour une évaluation du monde contemporain),
Evrazija, 35, 7 septembre 1929, p. 3.
[47]
« Političeskie očerki sovremennoj Italii » (Essais politiques sur l’Italie contemporaine),
Evrazija, 13, 16 février 1929, p. 7.
[48]
Cf. A.P. Antipov, « Novye puti Germanii » (Les nouveaux chemins de l’Allemagne),
Novaja èpoxa, Ideokratija. Politika. Ekonomija. Obzory, Narva, Izdanie Evrazijcev, 1993, p. 35-43.
[49]
. N. Berdiaev, « Evrazijcy » (Les eurasistes),
Put’, Paris, 1925, 1.
[50]
Tous ont cependant payé cher soit leur ralliement à l’Union Soviétique (ceux rentrés en Russie soviétique comme le prince Svjatopolk-Mirskij ont péri lors des grandes purges de la fin des années 1930), soit leur rejet des deux totalitarismes : Petr N. Savickij, resté en Tchécoslovaquie, a connu les camps staliniens de 1945 à 1956 puis les prisons de la Tchécoslovaquie communiste ; le philosophe L.P. Karsavin, professeur à Kaunas, a été arrêté lors de l’arrivée des Soviétiques dans les Pays baltes et a disparu dans les camps des années 1950 ; quant au prince N.S. Troubetzkoy, après les pressions nazies sur l’université de Vienne où il enseigne, il est décédé en 1938 d’un arrêt cardiaque à l’âge de 48 ans, peu après une perquisition de la Gestapo dans son appartement.
[*]
Marlène Laruelle
termine actuellement une thèse de doctorat sur « Histoire du mythe aryen en Russie. L’Asie dans le discours des intellectuels conservateurs russes (1870-1910) » à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Elle est l’auteur de L’idéologie eurasiste russe ou comment penser l’Empire,
Paris, L’Harmattan, 1999.