2001
Vingtième siècle
Le malaise des jeunes gaullistes en Mai 68
François Audigier
[*]
Créée en 1965, l’Union des Jeunes pour le Progrès rassemblait quelques milliers d’adhérents favorables à un gaullisme social souvent critique par rapport à l’UNR et au gouvernement pompidolien. Comptant surtout des étudiants, l’UJP ignora pourtant le malaise des nouvelles générations comme la crise des Universités et passa à côté de l’explosion de Mai. Après quelques initiatives maladroites, elle sombra dans un attentisme inquiet hormis quelques responsables et sections qui assurèrent une présence gaulliste minimale. Son sursaut fut tardif et coïncida avec celui du pouvoir. En fait, la crise de mai avait révélé les contradictions d’un mouvement partagé entre sa volonté de représenter la jeunesse et le respect de ses allégeances politiques, d’une organisation déchirée entre une minorité progressiste qui avait soutenu les étudiants révoltés au nom de la « Participation » et une minorité conservatrice qui voyait en Mai 68 une tentative insurrectionnelle à réprimer. Entre ces deux lectures radicales, la majorité des adhérents avaient balancé avant de se reconnaître dans la formule du Général : « La réforme oui, la chienlit non ».
Created in 1965, the Union of Youth for Progress brought together thousands of members in favor of a social Gaullism often critical of the UNR and the Pompidou administration. Even though it was composed mostly of students, the UJP was unaware of the new generations’ distress such as the university crisis and bypassed the May explosion altogether. Except for a few leaders and sections that provided a minimal Gaullist presence, it languished after making a few attempts. Its awakening was late and coincided with the political renewal. The May events revealed the contradictions of a movement split between a desire to represent the youth and respect of its political allegiances, of an organization torn between a progressive minority that had supported the revolting students in the name of participation, and a conservative minority that saw in May 1968 an attempt at insurrection and the need to conquer it. In between these two radical readings, most members had wavered before adhering to the General’s formula : “Reform yes, a mess, no.”
Pouvait-on être jeune et gaulliste en Mai 68 ? Situation à coup sûr ambivalente. Les cadets du gaullisme partageaient pour la plupart certaines revendications et aspirations générationnelles des contestataires ; mais si les plus progressistes d’entre eux n’étaient pas mécontents de mettre le « conservateur » Georges Pompidou dans l’embarras, aucun jeune gaulliste ne souhaitait renvoyer Charles de Gaulle à Colombey et détruire les fondements de la Cinquième République. Des divisions et ambiguïtés que révèlent les déchirements de l’UJP.
Rassemblant tous ceux qui parmi les nouvelles générations désiraient soutenir l’action du Général, l’Union des Jeunes pour le Progrès fut fondée en juin 1965
[1]. Tout en concurrençant sur le terrain cadet l’UEC communiste, l’UJP entendait incarner la troisième génération du gaullisme, après celle de la Résistance et du RPF, puis celle de la guerre d’Algérie et des premiers temps de la Cinquième République. Très attaché aux valeurs sociales du gaullisme au point de se faire parfois rappeler à l’ordre par un parti adulte globalement plus conservateur, le mouvement se définissait avant tout comme une école politique. Conçue dès ses débuts comme un vivier de futurs responsables et d’élus, la formation recrutait prioritairement ses rares adhérents (sans doute moins de 3 000 avant Mai 68) parmi les étudiants des IEP ou des facultés de Droit et refusait d’être considérée comme une simple organisation de colleurs d’affiches au service des aînés. On privilégiait ainsi la lecture des fondamentaux du gaullisme et la réflexion en commission à l’action militante sur le terrain. Dirigée depuis le printemps 1966 par les normaliens Michel Cazenave et Hervé Fischer, l’UJP se transforma rapidement en caisse de résonance des gaullistes de gauche René Capitant et Marcel Loichot avant d’entamer une virulente campagne de propagande en faveur de l’intéressement des travailleurs. Au printemps 1967, la formation cadette accentua encore ses critiques envers un Premier ministre taxé d’immobilisme. Le rapport de force était engagé et la rue de Lille réagit sévèrement en multipliant les pressions financières et politiques sur l’UJP. Finalement, cette dernière se repositionna à la rentrée 1967 sous la houlette de son premier président, Robert Grossmann. Ayant conclu une alliance tacite avec le Premier ministre lors des assises de Lille en novembre 1967, le nouveau responsable recentra l’organisation cadette vers un réformisme moins contestataire.
C’est dans ce nouveau cadre politique que fut organisé le 21 mars 1968 à la Mutualité un grand dîner-débat en l’honneur du Premier ministre. Prenant la parole pour encourager les cadets, l’orateur y prononça ces mots prophétiques : « Le véritable mouvement de jeunesse est celui où on s’engueule. Il faut que les jeunes apportent la remise en cause de tout et les hommes mûrs la remise en ordre »
[2]. Malgré cette mise en garde, les dirigeants du mouvement furent surpris en mai par une explosion contestataire qu’ils n’avaient su prévoir et encore moins éviter alors même que les militants de l’UJP faisaient figure de « sentinelles du pouvoir » en milieu étudiant. Ils subirent donc Mai 68, assistant aux émeutes en spectateurs dépassés. Si quelques initiatives ponctuelles étaient à noter ici et là, elles restèrent en général isolées et manquèrent trop d’ampleur et de cohérence pour prétendre à une quelconque efficacité. La majorité des militants UJP suivirent les événements avec une fascination passive. Tout en réprouvant cette « illusion lyrique dérisoire »
[3], certains ne pouvaient s’empêcher d’écouter les débats et d’assister aux manifestations. Robert Grossmann témoigne de l’ahurissement de militants UJP, témoins impuissants d’une agitation qui les envoûtait par sa phraséologie délirante et son rituel révolutionnaire. S’étant glissé incognito dans la Sorbonne occupée, il y découvrit un spectacle hors du commun : « Moi-même, me faufilant parmi les occupants, je déambulais dans cette Sorbonne hallucinante. Dans l’une des cours intérieures, une lunette astronomique et son rêveur invitaient à contempler le cosmos, à rechercher les astres évanouis et leur monde meilleur »
[4].
Au demeurant, l’histoire de l’UJP durant Mai 68 reste difficile à retracer, faute d’acteurs et de scénario. Dans le grand désordre du moment, il est même sans doute artificieux d’ordonner rétrospectivement un ensemble incohérent d’initiatives individuelles, qui semblent avoir été prises sur le coup de l’émotion et restèrent pour la plupart sans lendemain. Peut-on du reste parler d’une UJP, tant le mouvement s’était désuni et vidé de toute substance ? Suite à l’abandon de poste de nombreux responsables aînés et cadets dépassés qui avaient jugé préférable de prendre prudemment leur distance, les militants s’étaient retrouvés livrés à eux-mêmes sans consigne. Cette démission des élites et ce vide du pouvoir paralysèrent longtemps toute tentative sérieuse de réaction et de contre-manifestation. Sans compter que la coupure entre Paris et la province fut quasi totale pendant près d’un mois. Lorsque des cadres et des militants provinciaux décidèrent de réagir ponctuellement comme à Nantes, Caen, Grenoble, Aix ou Amiens, ils le firent en toute autonomie et avec leurs propres moyens sans que jamais une directive émanant de la capitale ne vienne coordonner ces initiatives isolées. Si le quarteron de responsables UJP restés en place boulevard Saint-Germain continua d’assurer une présence toute symbolique en diffusant dans la presse quelques communiqués, ces jeunes agissaient plus en leur nom propre qu’au nom d’un mouvement devenu fantomatique. Pendant un mois, l’UJP n’exista plus ou presque.
Ces réserves avancées, on distingue trois phases dans l’évolution de l’UJP pendant Mai 68. Passé la surprise des premiers jours d’émeute, la direction cadette s’efforça de réagir maladroitement par des mesures inappropriées à la gravité et à l’urgence de la situation (pétition contre la violence, lancement d’un sous-marin syndical, communiqués de presse, etc.). Devant l’échec de ces initiatives, l’aggravation de la crise et la démission des autorités, la formation sembla se résigner à partir de la troisième semaine et perdit tout dynamisme pour sombrer dans un attentisme inquiet. S’ensuivit une période de flottement qui se prolongea jusqu’au 29-30 mai. Abandonné par ses responsables qui, pour certains, avaient rejoint la province, le mouvement resta silencieux. Dans quelques sections pourtant des militants courageux assurèrent une présence gaulliste minimale en collant des affiches, en distribuant des tracts ou en s’opposant parfois physiquement aux gauchistes. Une détermination d’autant plus notable que la plupart des aînés avaient souvent baissé les bras face à la contestation hormis les équipes du SAC. Mais ces réactions isolées manquaient de portée et d’efficacité. Le sursaut de l’UJP ne se produisit que les 29-30 mai et coïncida avec celui plus général des gaullistes. Un réveil tardif marqué par le défilé monstre du 30 mai auquel les cadets participèrent activement même si leur présence manqua de visibilité.
Si la formation de la jeunesse gaulliste rata le rendez-vous de Mai 68 alors même que sa nature cadette aurait dû la rendre attentive au malaise des nouvelles générations et aux revendications étudiantes, c’est que l’explosion du Quartier latin avait pris le mouvement de Robert Grossmann au piège de ses propres contradictions. Comment pouvait-on affirmer représenter l’ensemble de la jeunesse française, se faire l’écho de ses revendications, parfois critiques envers la politique gouvernementale tout en restant lié au pouvoir et au parti en place, bref, défendre le maintien d’un ordre dont on dépendait ? En d’autres termes, pouvait-on être jeune et gaulliste en mai 1968 ? Ce grand écart semblait d’autant plus difficile à tenir pour l’UJP, que le mouvement était divisé lui-même en tendances antagonistes. L’explosion étudiante allait accentuer les clivages entre deux ailes minoritaires mais extrémistes de la formation : une minorité progressiste pour laquelle la crise constituait une « divine surprise » puisqu’elle affaiblissait le camp pompidolien et rendait possible la Participation ; une minorité conservatrice marquée à droite qui analysa Mai 68 comme une tentative insurrectionnelle à réprimer par la force.
Entre ces deux lectures radicales de la crise, beaucoup de militants et de responsables cadets balançaient. Jeunes eux-mêmes et souvent étudiants, ils se sentaient solidaires des contestataires sur bien des points. Ils comprenaient leur volonté de conquérir un statut d’interlocuteur respecté face au mépris généralisé de l’administration et d’une institution scolaire archaïque. Ils s’opposaient en revanche au déchaînement de la violence, qu’elle soit étudiante ou policière. Les voitures brûlées, les arbres abattus, les amphis dévastés étaient inacceptables comme l’étaient aussi les charges brutales des CRS et la morgue du pouvoir. Beaucoup étaient au fond favorables à une impossible solution de compromis. Un changement radical des structures socio-économiques et une réelle participation des citoyens à la vie politique, oui, mais par une révolution pacifique menée par le grand réformateur qu’était le Général…
La véritable fracture avec les étudiants révoltés portait en effet sur la légitimité de De Gaulle. Sa personne restait intouchable pour l’immense majorité des cadets. Au-delà de l’attachement filial pour l’homme du 18 juin, le décolonisateur de l’Algérie et le père de la Cinquième République, c’était le réformateur qu’on respectait. Se battre contre le conservatisme des notables et pour plus de justice sociale, pourquoi pas ? Cela correspondait même au programme politique de l’UJP. En revanche, remettre en cause l’autorité et la légitimité du président de la République paraissait impensable aux adhérents du mouvement de jeunesse. Ceux-ci se reconnaissaient au fond volontiers dans la formule du Général : « La réforme oui, la chienlit non. » C’est du reste dans la dernière semaine de mai lorsque la contestation changea de nature pour menacer le régime, les institutions et le pouvoir de De Gaulle, que beaucoup de cadets, même les plus réformistes qui avaient au début observé les barricades avec bienveillance, basculèrent dans le camp de l’ordre.
â—¦ Une explosion étudiante imprévue
À l’image de leurs aînés de l’UD V
e, les cadets de l’UJP ne semblent pas avoir vraiment pressenti l’importance du malaise étudiant. Alors que la plupart des adhérents fréquentaient l’Université et en connaissaient les problèmes structuraux, alors que beaucoup de responsables militaient ou occupaient des postes de direction dans les syndicats étudiants, très peu perçurent les signes avant-coureurs de l’explosion
[5].
Mouvement de jeunesse officiel du parti au pouvoir, l’UJP se trouvait en fait mal placée pour percevoir et analyser le malaise des nouvelles générations. Même si les cadets entendaient préserver une certaine liberté critique à l’égard du gouvernement et se revendiquaient d’un gaullisme réformiste, ils n’en continuaient pas moins de soutenir l’action de Georges Pompidou surtout depuis le retour de Robert Grossmann aux commandes. La figure de De Gaulle leur paraissait d’autant plus incontestable, que le Général, outre son glorieux passé de résistant, semblait animé à leurs yeux d’une grande sensibilité sociale. Fort de son autorité, il imposerait bientôt la Participation à des notables conservateurs responsables de toutes les pesanteurs. Comment la jeunesse aurait-elle pu contester ce visionnaire qui partageait ses aspirations et lui garantissait le progrès dans l’ordre ? Pour beaucoup de cadets gaullistes, gênés de voir une fraction de leur génération se transformer en « chienlit », l’explosion de Mai 68 et la remise en cause personnelle du Général restaient donc incompréhensibles.
Au niveau des fédérations départementales, la réalité semble toutefois plus nuancée. Certains cadets percevaient bien le malaise étudiant pour en souffrir eux-mêmes et se plaignaient comme d’autres des pesanteurs de la société pompidolienne. Les règles archaïques qui régentaient, par exemple, le monde universitaire étaient souvent dénoncées. Beaucoup de jeunes gaullistes approuvèrent, dès décembre 1967, le mouvement étudiant qui réclamait la liberté de visite dans les cités universitaires. Mais tous les adhérents ne participaient pas à ce concert critique. La sensibilité ou l’indifférence au malaise étudiant recoupait de manière logique le positionnement politique des cadets gaullistes (les différences de statuts, d’âges et de conditions de vie jouaient aussi). Les plus progressistes étaient les plus attentifs aux critiques contre l’archaïsme de la société française. D’autres, en revanche, plus proches du pouvoir, plus attachés à la personne de Georges Pompidou, au gaullisme plus instinctif, moins engagés aussi dans la vie étudiante, paraissent avoir été plus sourds à cette agitation.
Au sein de l’UJP, certains pressentirent la montée de la contestation spécifiquement étudiante. Responsable des questions étudiantes au sein du nouveau bureau de 1968 et recevant, à ce titre, des rapports réguliers de ses délégués sur la situation générale dans les universités, Jacques Trussant était bien placé pour détecter les premiers signes d’une agitation naissante. Préoccupé par les troubles que connaissait la faculté de Nanterre depuis mars, il fit passer en avril deux communiqués dans la presse nationale qui dénonçaient la « politisation de l’UNEF » et critiquaient les agissements de « groupuscules d’agitateurs » après la suspension des cours à la faculté des Lettres
[6]. Aux yeux du dirigeant UJP, les responsables de ces bouleversements étaient les trotskistes lambertistes du CLER, bien implantés sur le campus nanterrois et qui avaient, selon lui, infiltré l’UNEF locale. Une analyse réductrice qui se doublait d’une sous-estimation du malaise spécifiquement étudiant. Pour Jacques Trussant en effet, le mouvement de protestation universitaire ne constituait pas le problème le plus urgent ; l’essentiel restait l’agitation des CAL dans les lycées. Selon l’organisation gaulliste, les CAL exploitaient l’absence de véritables possibilités d’information politique pour infiltrer les établissements secondaires. Manière habile de faire pression sur l’UD V
e en lui démontrant le bien-fondé de la proposition de l’UJP concernant l’abaissement de la majorité civique à 19 ans… Quelques responsables nationaux de l’UJP, inquiets de possibles risques de dérapage après les premières échauffourées nanterroises, s’étaient bien rendus chez Michel Debré et Alain Peyrefitte, mais les deux ministres les avaient poliment éconduits en leur assurant que la situation ne présentait aucun danger
[7]. Au demeurant, le BN ne souhaitait pas s’engager trop ouvertement au côté du pouvoir sur la question controversée de la réforme de l’Université, les insuffisances de la politique gouvernementale en matière éducative, les pesanteurs du système universitaire étaient trop flagrantes pour soutenir aveuglément le ministre concerné. Une certaine sympathie générationnelle, une solidarité étudiante inexprimée, jouaient aussi. Comment condamner
a priori les revendications des jeunes révoltés nanterrois alors que ceux-ci dénonçaient tout haut ce que beaucoup de responsables UJP critiquaient tout bas sur un mode moins radical : le refus du pouvoir de prendre en compte le poids croissant de la jeunesse dans la société française et d’adapter cette dernière aux exigences d’autonomie et de liberté des nouvelles générations ? Aussi, soucieux de se démarquer d’un gouvernement trop rigide sur la question étudiante et certain que sa présence n’était pas nécessaire à Paris où les autorités ignoraient les mises en garde de l’UJP, Robert Grossmann se détourna-t-il du problème nanterrois.
â—¦ Des initiatives nationales désordonnées et inefficaces (7-18 mai)
Le bureau de l’UJP mit un certain temps pour sortir de son aveuglement et réaliser que la contestation étudiante s’aggravait. Le 7 mai, à l’initiative du SAC, seule structure gaulliste encore opérationnelle en ces moments troublés, la direction cadette lança un
Appel national contre la violence. La pétition, dont le texte était paru dans
La Nation et
Le Figaro
[8], circula dans toutes les facultés parisiennes puis dans la plupart des sections UJP de France. Au bout de quelques jours, les responsables UJP affirmèrent avoir recueilli plusieurs milliers de signatures. Ce résultat, assez médiocre pour ce type d’initiative, en disait long sur les effectifs réels, le faible niveau de militantisme et la désorganisation de la formation. L’initiative manquait de toute façon d’intérêt politique. Comprenant qu’il fallait lutter avec les gauchistes sur leur propre terrain et réinvestir ce syndicalisme étudiant matrice de toutes les crises universitaires, réalisant que l’UNEF de Jacques Sauvageot dominée par les ESU et infiltrée par les trotskistes et maoïstes ne permettait plus aux étudiants de la majorité gouvernementale de défendre leurs positions, l’UJP décida dans la deuxième semaine de mai de lancer son propre syndicat. Le Front des étudiants pour la rénovation de l’Université (FERU) entendait « créer des conditions favorables à la construction des formes nouvelles d’enseignement »
[9]. En clair, le syndicat proposait de mettre fin à la contestation et à l’anarchie en défendant une des aspirations des étudiants : la mise en place de commissions paritaires étudiants-professeurs-administration dans chaque établissement et au niveau national. Si cette initiative s’inspirait de la participation défendue par l’UJP, son objectif réel consistait surtout à circonscrire l’agitation au seul débat universitaire. On évitait ainsi que les revendications ne débordent ce cadre particulier pour dériver vers une remise en cause plus générale de la société et du régime. C’était sous-estimer l’ampleur de la crise et se tromper sur la nature exacte de la contestation. Par ailleurs, dans le climat de violence verbale et parfois physique qui régnait alors dans les universités françaises, peu de militants gaullistes souhaitèrent prendre le risque d’implanter le FERU et d’en assurer la propagande à visage découvert. Aussi, ce syndicat « jaune », officiellement indépendant mais en fait sous-marin de l’UJP avec lequel il partageait la même adresse et les mêmes locaux, se révéla vite un nouvel échec.
Délaissant ce type d’action propre aux organisations vraiment militantes, l’UJP revint plus sagement aux communiqués de presse. Ce mode d’action présentait l’avantage de toucher un vaste public sans mobiliser pour autant un grand nombre d’adhérents, ce que la désorganisation générale et la peur collective rendaient de toute façon impossible. Le 8 mai 1968, Robert Grossmann transmit à l’AFP le texte d’un discours publié le lendemain dans Le Figaro et Combat. Le BN recourait également à la radio pour affirmer une présence symbolique et faire croire à l’opinion que l’UJP gardait de l’influence. Certaines stations reproduisirent les communiqués de l’UJP lors de leurs bulletins d’information (comme Europe 1 le 10 mai et France-Inter le 12 mai) ou interviewèrent des responsables cadets (comme Dominique Gallet et Michel Grimard qui passèrent sur RMC respectivement les 11 et 25 mai). Alors même que la direction de l’UJP désertait les barricades et que les militants de base restaient dans leur grande majorité plutôt discrets, le mouvement donnait assez habilement l’impression d’exister en occupant les médias plutôt que la rue et en exprimant sur les ondes et dans les pages des journaux des positions mesurées et raisonnables où l’exigence d’un retour à l’ordre voisinait toujours avec l’appel au dialogue.
Ces communiqués et articles comme les nombreux tracts et affiches que l’UJP diffusa durant le mois de mai
[10], les témoignages d’anciens responsables cadets, montrent que le mouvement de jeunesse gaulliste se scinda en trois courants proposant chacun une lecture particulière de la crise étudiante. Une tendance minoritaire, représentant la droite de l’UJP, ne voyait dans ce mouvement de contestation que la tentative insurrectionnelle d’une minorité « gauchiste » que le pouvoir devait mater par une action répressive. Cette position défendue par le tandem Joël Gali-Papa - Pierre Pasqua
[11] était soutenue par quelques responsables du SAC comme Jacques Godfrain ainsi que par des responsables étudiants gaullistes très marqués à droite comme Suzanne Marton et ses amis de la Fédération des étudiants de Paris. Liés pour certains à Jacques Foccart, ils jouèrent un rôle important dans la défense des locaux du mouvement au 5 de la rue de Solférino, dans le lancement des CDR puis dans l’organisation de la gigantesque contre-manifestation du 30 mai sur les Champs-Élysées. Jean-Pierre Duclos, qui n’appartenait pas pour autant à cette frange droitiste, témoigne de cette période « héroïque »
[12]. Effectuant alors son service militaire auprès du général commandant la place de Paris, il se vit officieusement chargé en mai des relations entre le QG et la rue de Lille… Devant la dégradation de la situation, le jeune gaulliste décida de rejoindre avec Paul Benyamine et Joël Gali-Papa le siège de l’UD V
e. Là, dormant à même le sol pendant deux semaines, il protégea avec d’autres jeunes de l’UJP et des militants du SAC, les locaux d’un parti transformé en bunker. Sur ordre de ses supérieurs, Jean-Pierre Duclos partit un jour avec Joël Gali-Papa en repérage incognito à la Sorbonne pour étudier les conditions pratiques de son évacuation par les forces de l’ordre. Ces éléments « droitistes » qui avaient le verbe haut et le coup de poing facile, ne formaient en temps ordinaire qu’une part infime de l’UJP. Mais devant la démission d’une grande partie des cadres et la désorganisation générale, cette petite équipe décidée et qui disposait du soutien logistique du SAC joua durant le mois de mai un rôle sans commune mesure avec son importance numérique réelle. Elle fut sans doute ainsi à l’origine de certains tracts UJP au ton virulent et manichéen qui détonnaient par rapport aux communiqués officiels très nuancés d’une direction cadette toujours soucieuse de critiquer les inutiles brutalités policières. Deux tracts (signés de l’UJP avec l’adresse et le téléphone de l’organisation, non datés mais distribués sans doute entre le 7 et le 18 mai) témoignent de l’influence de cette aile radicale proche du SAC. Le premier visait le PSU et mettait en garde les « travailleurs et étudiants » contre la « majorité pourrie » des partis minoritaires de la gauche et de l’extrême gauche, « la guerre civile » et la « dictature militaire ». Le second jouait de l’irritation des étudiants, interdits d’examens, et évoquait « les récupérateurs moscovites » et les « piquets de grève trotsko-fascistes »
[13].
Pierre Pasqua et Joël Gali-Papa jouèrent du reste un rôle de premier plan dans le lancement des CDR. Les deux jeunes hommes se connaissaient bien depuis une préparation militaire commune au régiment parachutiste de Pau. Ils partageaient une même passion pour l’action et une même attirance trouble pour les milieux d’extrême droite
[14]. Aussi, dès que Charles Pasqua créa les CDR et confia à son fils le soin de les animer, Joël Gali-Papa lui apporta son soutien. Une centaine de jeunes militants de l’UJP du Val-de-Marne (jeunes ouvriers pour la plupart) devinrent les premiers adhérents de la nouvelle organisation gaulliste. Pierre Pasqua, Joël Gali-Papa et leurs jeunes troupes s’occupaient avant tout de l’intendance. Ils parvinrent ainsi en une seule journée à ravitailler en essence tous les ministères que la désorganisation de la capitale avaient mis à sec. Une mission si éprouvante que dans la nuit du 9 au 10 mai, les deux responsables s’endormirent une vingtaine de minutes dans leur voiture arrêtée à un feu rouge… Mais la petite bande ne rechignait pas à prêter aussi main-forte lors de missions plus « délicates ». Quand la nuit suivante les CRS et les gardes mobiles prirent d’assaut une soixantaine de barricades dans le secteur de la place Edmond-Rostand, les jeunes de Joël Gali-Papa assistèrent (avec les équipes du SAC) les forces de l’ordre de manière officieuse mais efficace. À partir de minuit, devant le climat insurrectionnel et la crainte de certains responsables gaullistes de voir le Palais de l’Élysée investi par les émeutiers, Charles Pasqua se résolut à armer les membres du SAC présents rue de Solférino, tandis que les jeunes de Joël Gali-Papa, casqués et armés de barres de fer, tenaient le quartier. L’ordre de marcher sur les jardins de l’Élysée n’arriva finalement jamais et la tension retomba quelque peu
[15].
Cette collusion entre l’UJP et le SAC durant le mois de mai ne concerna pas seulement la capitale. Si on en trouve trace à Nantes
[16], le cas grenoblois reste le plus intéressant. Alain Carignon, leader isérois de l’UJP, entretenait depuis quelque temps déjà des relations suivies avec Mathieu Mattei, responsable local du SAC et accessoirement « juge de paix » du milieu grenoblois
[17]. Tenancier d’un bar très spécial au Fontanil, cet homme avait servi de chauffeur à Georges Pompidou lorsque ce dernier était venu en mars 1967 affronter Pierre Mendès France en Isère à l’occasion d’un débat public. Malgré ses relations douteuses avec la pègre, Alain Carignon n’hésita pas à utiliser les services de Mathieu Mattei et du SAC pour organiser des descentes violentes contre les gauchistes sur le campus universitaire de Saint-Martin-d’Hères. À la suite de ces incidents qui entachèrent la réputation de l’UJP grenobloise (surtout après que Mathieu Mattei eut été abattu dans des conditions mystérieuses au cours de la campagne électorale de juin), certains responsables cadets, choqués, démissionnèrent, comme José-Louis Fralon et Fabrice Elie (respectivement vice-président et chargé de la formation des jeunes). Faute de militants disponibles et motivés, certains responsables de l’UJP avaient dû faire appel aux services de l’extrême droite. Des contacts d’autant plus faciles à établir que ces jeunes de bords opposés fréquentaient souvent les mêmes établissements (facultés de Droit, IEP, etc.) et se connaissaient donc assez bien. Luttant contre les mêmes adversaires marxistes, partageant les mêmes vicissitudes du militantisme, ils se respectaient en général même s’ils ne partageaient pas les mêmes valeurs. Devant le danger « gauchiste », certains jeunes d’extr
Êe droite oublièrent pour un temps le passif de l’Algérie française pour soutenir par endroits les cadets gaullistes.
Un deuxième courant encore plus minoritaire rassemblait la gauche de l’UJP. Il s’agissait de quelques militants UJP favorables aux émeutiers au point de rejoindre les barricades
[18]. Ces éléments provenaient de la frange la plus progressiste de l’organisation. Refusant la collusion du gaullisme avec la droite conservatrice, ils participèrent activement à Mai 68, espérant que le renversement du Premier ministre permettrait au Général d’imposer la Participation aux notables gaullistes. Étudiants pour la plupart, ils se solidarisaient enfin avec le mouvement de contestation. À Nantes, par exemple, Pierre Bévillon, militant UJP local très marqué par les idées progressistes de René Capitant et Marcel Loichot, passa dans le camp des émeutiers
[19]. Le jeune gaulliste avait assisté en février-mars 1968 devant le rectorat à une manifestation étudiante qui avait dégénéré lorsque les forces de l’ordre s’étaient engagées dans une répression sévère. Scandalisé par un pouvoir qui avait ordonné aux CRS de matraquer des étudiants pacifiques, Pierre Bévillon avait progressivement glissé vers l’extrême gauche, informant ses amis de son choix au cours d’une réunion de section houleuse. Mai 68 avait offert à ce militant déjà très marqué politiquement, l’occasion de radicaliser son engagement. Son cas n’était pas isolé. Les adhérents de l’UJP qui franchirent le pas en mai étaient souvent des gaullistes de gauche en rupture de ban, qui allaient jusqu’au bout de leur logique de contestation.
Plus que les militants de l’UJP, ce furent d’ailleurs les jeunes de l’entourage de Jacques Dauer qui jouèrent ici le premier rôle. Un jour de la première semaine de mai, les jeunes du Front du Progrès investirent par surprise une permanence de l’UD V
e, au 21 de la rue Cujas dans le V
e arrondissement de Paris. Comme les locaux donnaient sur la rue par deux vitrines, Jacques Dauer colla sur la première la photo de De Gaulle et sur l’autre, celle de Fidel Castro, ajoutant en bas de cette dernière l’inscription : « De Gaulle est un rebelle comme moi ! »…
[20]. Une autre photographie d’André Malraux ornait la porte d’entrée. Le responsable des jeunes du Front du Progrès, Nicolas Martin, y tint la permanence de ces « gaullo-gauchistes », rassemblés dans un éphémère Comité de la démocratie combattante. Chaque soir d’émeute, les portraits disparaissaient et se voyaient remplacés par des croix rouges ! Ces locaux devenaient momentanément un dispensaire où des soins sommaires étaient donnés aux blessés des barricades. On leur distillait surtout la « bonne parole gaulliste » doublée de considérations antipompidoliennes bien senties. Un des actes les plus symboliques de ces gaullistes de gauche extrémistes consista à hisser sur le fronton de l’IEP un drapeau rouge…
[21]. Durant tout le mois de mai, la petite équipe reçut le soutien officiel
via la presse nationale de certains anciens leaders de l’UJP, Hervé Fischer et Michel Cazenave
[22] notamment.
La lecture de la crise étudiante que proposaient ces jeunes gaullistes de gauche ne manquait pas d’originalité. Selon eux, ce mouvement de contestation n’était pas orchestré en sous-main par l’extrême gauche, ni tourné contre le gaullisme et son premier représentant. Cette véritable révolution trouvait son origine dans le malaise ressenti par la jeunesse devant les mirages d’une société moderne, où la recherche du confort matériel tenait lieu d’idéal exclusif. Certains prolongeaient cette analyse en recourant aux schémas marcusiens pour expliquer le soulèvement étudiant. Pour Hervé Fischer, les ouvriers, soumis au matraquage publicitaire et n’aspirant plus qu’au bien-être matériel, avaient perdu toute conscience de classe. Domestiqué par la société de consommation, le prolétariat ne pouvait plus constituer l’avant-garde de la révolution. Les étudiants, en revanche, plus ouverts sur les idéologies de lutte et rendus revendicatifs par des conditions de vie et de travail déplorables, deviendraient les nouveaux révolutionnaires de demain. Attachés à la liberté critique et adversaires de tous les conformismes, ils éviteraient par ailleurs les pesanteurs bureaucratiques du modèle communiste
[23]. La révolution n’était donc pas incompatible avec le gaullisme. Les deux mouvements se rejoignaient tout au contraire puisque de Gaulle avait voulu casser la logique de classe avec la Participation. Ainsi, comme Mao (qui constituait avec Castro, Ho Chi Minh, Che Guevara, les références très éclectiques de cette « nouvelle gauche » des années 1960), le Général allait s’appuyer sur les étudiants pour briser les carcans sclérosés des partis politiques et bouleverser des structures socio-économiques dépassées.
Sans aller jusqu’à cautionner des discours aussi extrémistes, certains UJP « accompagnèrent » au début le mouvement de Mai 68 de leur active bienveillance. Pierre Charon, par exemple, alors jeune adhérent de l’UJP XIV
e et encore lycéen, fut un des leaders du CAL de son arrondissement et prit la tête de la manifestation des élèves du lycée Lavoisier au début du mois de mai. Il se rendit avec ses jeunes amis gaullistes sur le boulevard Denfert-Rochereau crier des slogans hostiles au ministre de l’Éducation… Rite initiatique de l’adolescence où l’on s’affirme en défiant l’autorité ? Défoulement ludique de potaches bizutant les institutions ? Si la contestation de l’ordre établi et la générosité naïve de certains slogans libertaires avaient pu séduire Pierre Charon, son engagement semblait en fait peu politisé. Le goût de l’action, une curiosité un peu voyeuriste devant ce spectacle fascinant que constituait l’embrasement du Quartier latin, la solidarité avec les copains, la contestation juvénile de l’autorité, représentaient des facteurs plus déterminants pour expliquer le comportement du cadet gaulliste : « Ce n’était pas incompatible d’être élu des CAL et responsable UJP. On se réunissait et on protestait contre le ministère de l’Éducation nationale. Tout cela fait partie de la jeunesse. Là, il y a la jeunesse qui joue, la nuit, on allait à la Sorbonne, voir ce qui se passait »
[24].
La présence du jeune militant gaulliste Michel Hau dans la Sorbonne occupée relève encore d’autres motifs. Après avoir passé l’écrit de l’agrégation d’histoire en pleine émeute et protégé par des gardes mobiles, l’ancien responsable des questions économiques au sein des instances nationales de l’UJP en 1966, décida de profiter du répit qui le séparait de l’oral pour se balader dans Paris. Ses errances l’amenèrent sur les barricades du Quartier latin puis à la Sorbonne toute proche. Là, constatant que « ces idiots n’étaient même pas capables de protéger la bibliothèque Lavisse »
[25], Michel Hau proposa son aide au service d’ordre de l’université. Son objectif principal était d’empêcher les émeutiers d’uriner dans le grand escalier C qui menait à la bibliothèque. Une interdiction d’autant plus difficile à faire respecter que les toilettes n’étaient plus entretenues et se trouvaient dans un état abominable. Comme s’en souvient encore avec précision l’intéressé, « les gaz activaient toutes sortes de sécrétions »… Afin de le doter de l’autorité nécessaire à son importante mission, on confia à Michel Hau (bombardé « délégué étudiant ») un badge et un bâton. Ainsi armé, il patrouilla régulièrement dans les couloirs de la Sorbonne, y compris durant la nuit du 24 au 25 mai qui vit de véritables scènes d’émeutes à Paris (456 blessés et 795 arrestations).
Mais la plupart des adhérents UJP étaient désorientés et attentistes. Désarçonnés par une crise imprévue qui démentait leur grille de lecture et soulignait au fond implicitement les insuffisances de la société gaulliste, les cadets hésitaient. Ils balançaient entre une solidarité passive avec des étudiants dont ils faisaient partie et dont ils pouvaient comprendre sinon partager certaines aspirations, et la fidélité à un régime que l’agitation du Quartier latin faisait vaciller. Robert Grossmann résume la situation par cette formule : « Instinctivement, on comprenait les manifestants, politiquement, on refusait le désordre »
[26]. Un désarroi renforcé par une désorganisation générale rendant difficile toute communication et concertation entre les dirigeants UJP. La démission apparente et croissante des leaders du parti comme des membres du gouvernement devant l’émeute n’arrangeait rien. Plus encore que leurs aînés, les jeunes allaient souffrir de l’incompétence puis de la quasi-disparition de toute autorité.
Les communiqués officiels émanant du BN révèlent ce malaise de la direction cadette. L’UJP fit parvenir trois textes à l’AFP durant la période considérée les 8, 10 et 12 mai
[27]. Alors que la pétition contre la violence du 7 mai appelait de manière manichéenne à lutter contre « l’anti-démocratie » et « l’anti-liberté », ces trois communiqués offraient de la crise étudiante une analyse plus nuancée. Après avoir condamné les « explications unitaires et simplistes », « exploitées par les habituels politiciens en quête de raison d’être », on y affirmait que le malaise était celui de toute une génération souffrant « d’une trop fragile intégration dans la société ». Les étudiants apparaissaient donc comme les porte-parole d’une contestation plus générale. Leurs revendications étaient d’ailleurs en partie légitimes dans la mesure où l’Université française n’était plus « adaptée aux exigences d’un humanisme social » et que l’enseignement qui y était pratiqué péchait par son « paternalisme » ou « ses arrière-pensées politiques ». Il fallait « rendre confiance aux jeunes » en « leur enlevant l’angoisse d’un avenir incertain aux débouchés compromis ». Le deuxième communiqué semblait encore plus favorable aux étudiants, puisqu’on y critiquait le maintien des forces de l’ordre au Quartier latin et la fermeture de la Sorbonne. Mais, on réaffirmait dans le même temps la confiance de l’UJP dans le gouvernement et l’action du Premier ministre.
À défaut d’être cohérente, la démarche ne manquait pas d’un certain courage politique. Par un discours consensuel, l’UJP s’efforçait de rester neutre et de garder ainsi le contact avec les deux bords. On reconnaissait d’un côté le bien-fondé des revendications étudiantes en se démarquant de l’aile conservatrice de l’UD Ve qui ne voyait dans l’agitation qu’un complot gauchiste à réprimer d’urgence. On soutenait de l’autre la volonté de concertation et de dialogue constructif du gouvernement pompidolien. En se plaçant au centre des débats, l’UJP espérait jouer le rôle d’arbitre et se rendre indispensable aux deux parties. Soucieux d’inscrire dans les faits cette volonté de dialogue, le bureau de l’UJP rencontra le 8 mai Jacques Foccart. Ce dernier souhaitait surtout se renseigner sur la portée, les motifs et les meneurs de l’agitation étudiante en interrogeant des jeunes gaullistes qui vivaient la crise de l’intérieur. Au cours d’un déjeuner au restaurant Le Solférino, les responsables cadets firent part au conseiller élyséen de leur malaise, puis demandèrent à être entendus par le président de la République. Dans l’après-midi du vendredi 10 mai, les jeunes de l’UJP furent de nouveau reçus par le conseiller élyséen, peut-être pour préparer l’entrevue présidentielle, plus sûrement pour informer en temps réel et in vivo Jacques Foccart des derniers développements d’une crise étudiante qui s’aggravait.
Tout à la fois jeune, gaulliste et réformiste, il est vrai que l’UJP disposait a priori de tous les atouts pour jouer les bons offices et négocier la paix entre les étudiants contestataires et les autorités. Mais cette position d’entre-deux était difficile à tenir. Elle réclamait des qualités d’équilibriste et surtout de stratège que ne possédaient pas forcément les dirigeants cadets. Elle supposait aussi d’être reconnue comme partenaire crédible par les deux parties. Or ni les étudiants révoltés d’un côté (dont la plupart ignoraient jusqu’à l’existence de l’UJP ou qui dans le cas contraire classaient la formation à droite et la percevaient comme « le valet du régime ») ni l’UD Ve et le Premier ministre de l’autre – bien placés pour connaître les limites de l’organisation – ne voyaient en l’UJP un partenaire valable. Du reste dans l’agitation générale, personne ne dut vraiment se poser la question… L’UJP, qui ne représentait en temps ordinaire pas grand-chose et en mai 1968 quasiment plus rien, offrait des services imaginaires à des interlocuteurs qui n’existaient pas !
Au sein de cette majorité de militants UJP subissant passivement Mai 68, déchirés entre une certaine sympathie pour les revendications étudiantes et le rejet de la violence gauchiste, tous ne réagirent pas de la même façon. Mesurant leur impuissance face à une crise qui les dépassait, gênés par le spectacle de la répression, beaucoup d’adhérents de l’UJP abandonnèrent la partie et se réfugièrent dans un attentisme inquiet. Certains responsables rejoignirent leur province, à l’image de Robert Grossmann lui-même qui quitta le 20 mai le Quartier latin où il résidait rue Bonaparte pour regagner son Alsace natale
[28]. Après avoir évité par deux fois et de justesse le matraquage des forces de l’ordre qui dans l’agitation tapaient sur tout ce qui semblait âgé de moins de 30 ans, le président de l’UJP, exposé par sa fonction même à la violence des émeutiers et lassé par cette agitation incontrôlable, prit ses distances.
D’autres, moins nombreux, restèrent dans la capitale et tentèrent de jouer un rôle actif dans le déroulement des événements. Ce fut notamment le cas de Jean-Paul Fasseau et de Michel Grimard qui après le 10 mai représentèrent à eux seuls le bureau de l’UJP. Véritable ruche quelques semaines auparavant, le 81 de la rue de Lille avait perdu presque tous ses anciens locataires… Il est vrai que la situation générale présentait des dangers évidents. Le 29 mai, un attentat endommagea peu avant 6 h 30 du matin les locaux de l’UJP
[29]. L’explosion visait sans doute le siège de
La Nation qui se trouvait au rez-de-chaussée, mais les bureaux de l’UJP qui se situaient au premier étage de l’immeuble furent également touchés par l’ascenseur, projeté en feu… Le 5 de la rue de Solférino, tout à côté, avait également subi un début d’incendie la même semaine.
â—¦ Le grand flottement (18-30 mai)
Devant l’aggravation de la crise, le comité national de l’UJP se réunit en séance extraordinaire le samedi 18 mai. En raison de la désorganisation générale et de la peur suscitée par une atmosphère parisienne de plus en plus insurrectionnelle, bien peu de membres du bureau se déplacèrent et les délégués régionaux furent encore moins nombreux à « monter » dans la capitale. La réunion prit dès lors un tour artificiel. L’UJP ne semblait plus qu’une structure virtuelle dont les organes fonctionnaient à vide. Alors que ce comité national devait relancer l’organisation, son échec sanctionna au contraire le désarroi d’une direction dépassée.
Ce comité vit surtout la montée en puissance au sein du mouvement d’un courant assez marqué à gauche et représenté par des responsables comme Dominique Gallet et à un moindre titre Michel Grimard. Tout en condamnant la violence des émeutiers et en réaffirmant leur attachement au régime gaulliste, ces cadets prenaient leur distance face à un gouvernement jugé trop répressif. Ils n’hésitaient pas à cautionner certaines revendications des contestataires sans rejoindre pour autant les gaullo-gauchistes dans leur extrémisme radical. Aux yeux de ces chevaliers de la Participation, les événements de mai validaient leur analyse et renforçaient leur position. En fragilisant les conservateurs de la rue de Lille, en discréditant Georges Pompidou et en soulignant la nécessité urgente de réformes, l’explosion étudiante permettrait enfin au Général d’imposer ses projets en matière de justice sociale. Pour ces progressistes, la déclaration du président de la République le 24 mai annonçant un référendum sur la Participation constitua d’ailleurs un éphémère jour de gloire. Ce courant ne formait encore qu’une cohorte informelle, mais en l’absence d’autres responsables, il tenait la maison et imposait ses vues à des militants déboussolés. Une subtile redistribution des cartes s’opérait au sein de la direction de l’UJP à la faveur de la crise.
Cette division des responsables cadets acheva de paralyser une direction de l’UJP déjà vacillante. Du 19 au 29 mai, aucune initiative émanant du BN ne fut signalée. L’organisation de jeunesse gaulliste n’était plus vraiment dirigée, à l’image d’une UD V
e devenue fantomatique. Dans le grand flottement qui en résulta, certaines sections provinciales se distinguèrent toutefois. À Saint-Quentin par exemple, le responsable UJP local, Vincent Savelli, anima la résistance gaulliste avec sa cinquantaine d’adhérents. Étudiant en histoire-géographie à la faculté d’Amiens, il avait commencé par contrecarrer la propagande adverse sur le campus au début du mois de mai en multipliant les distributions de tracts, les collages d’affiches et l’organisation de débats. Puis, rapidement submergé par la « subversion gaucho-communiste », il se replia sur Saint-Quentin après l’arrêt des cours à Amiens. Sa ville natale, paralysée par une grève générale, lui parut « presque en vacances »
[30]. Élu vice-président du CDR local, il fut de tous les combats contre des communistes assez actifs dans ce département. Les militants de l’UJP et les jeunes des CDR réunis n’étaient pas en reste, qui provoquaient les piquets de grève devant les usines et les lycées, marquaient les rues du sigle CDR et arrachaient les banderoles des manifestants. Ils recevaient en retour des boulons, des coups et voyaient parfois leurs voitures embouties. Les jeunes gaullistes nantais résistèrent aussi dans la mesure de leurs faibles moyens
[31]. Après avoir observé passivement les contestataires et pensé un temps que tout rentrerait dans l’ordre, les responsables UJP locaux Patrick Guiol, Henri Gillet et Jean-Pierre Bazin décidèrent finalement d’intervenir. L’élément déclencheur fut la grande manifestation du 13 mai qui à Nantes avait dégénéré. À l’évidence, la contestation changeait de nature et d’objectif. Parti d’une banale revendication d’étudiants exigeant comme à Nanterre plus de liberté dans la cité universitaire Launay-Violette, le mouvement virait à l’insurrection contre le régime gaulliste. Désireux de défendre le Général, les jeunes gaullistes nantais rejoignirent la dizaine de militants UD V
e en train de s’organiser. Pour minime qu’elle était, la mobilisation cadette semblait bien supérieure à celle des aînés. Sur les 150 adhérents locaux du mouvement, seuls une dizaine s’étaient manifestés, tandis que sur les 40 adhérents UJP, entre 8 et 10 exercèrent une activité militante quasi quotidienne durant les événements.
Dans d’autres villes de province, les cadets de l’UJP assuraient eux aussi la résistance gaulliste aux côtés souvent de militants du SAC, les adhérents de l’UD V
e s’étant en général prudemment éclipsés à l’exception de quelques cadres plus courageux. Cette obstination n’était pas sans danger face à des révolutionnaires d’autant plus virulents que la démission des autorités leur assurait une totale impunité. En Basse-Normandie, Yves Deniaud se rappelle ainsi avoir été menacé physiquement et verbalement pour avoir voulu manifester une présence gaulliste à Caen. Certains gauchistes l’avaient même interdit de séjour sur le campus après un procès délirant et pour rendre le verdict plus explicite, avaient planté des banderoles affirmant : « Yves Deniaud, le gaullo-faf ne remettra plus les pieds à l’Université »…
[32] À Toulouse, Bernard Pauly, un des animateurs de la résistance cadette se souvient d’un sursaut à la fin du mois de mai. Menant des initiatives isolées dans chacune des facultés de la ville rose, les jeunes gaullistes locaux se réunissaient dans les locaux de l’UNR au 55 boulevard de la Gare pour sortir de nuit avec les troupes aînées du secrétaire fédéral Guy Franco en « convoi d’affichage ». Quelques-uns insultaient au téléphone leurs adversaires d’extrême gauche qui tenaient les standards des facultés de Lettres et de Sciences occupées
[33]. À Aix-Marseille, Patrick Ollier et quelques cadets tentèrent de reprendre le contrôle de la faculté de Droit. Leur initiative rencontra un certain succès grâce au soutien des « amis musclés » de Philippe Comiti, le secrétaire fédéral UD V
e des Bouches-du-Rhône.
La période de flottement dominée par la violence des émeutiers et la démission du pouvoir avaient paradoxalement déterminé le revirement de la plupart des militants UJP indécis. Alors que pendant deux ou trois semaines, beaucoup avaient tergiversé face à une contestation étudiante dont ils partageaient certaines revendications et dont ils appréciaient la générosité idéaliste, le basculement dans l’anarchie et l’insurrection entraîna une tardive prise de conscience et un sursaut légitimiste. Après avoir assuré le service d’ordre dans la Sorbonne occupée, Michel Hau, par exemple, se rendit compte dans la dernière semaine de mai du changement de nature de la contestation et décida le 28 de rejoindre les CDR avec son ami Gilles Le Beguec. De même, alors que Pierre Charon avait manifesté avec ses amis devant le ministère de l’Éducation et animé la cellule CAL de son lycée dans une atmosphère bon enfant, il cessa toute activité contestatrice après avoir compris la dérive insurrectionnelle du mouvement : « À un moment donné, du changement de l’Enseignement, on est passé au changement de société et c’est là où j’ai changé de barricade ! Au lieu de me faire charger par les flics, je me suis mis de l’autre côté »
[34].
Le grand rassemblement « gauchiste » de Charlety du 27 mai, l’annonce de la candidature de François Mitterrand à la présidence de la République le 28 mai et enfin la disparition à Baden-Baden du Général le 29 mai avaient dégrisé les membres les plus naïfs de l’UJP. Observateurs indulgents, acteurs pour certains du débordement de mai, ils s’apercevaient soudain que cette kermesse révolutionnaire changeait de visage et risquait d’entraîner la chute d’un régime gaulliste et surtout d’un président qui gardaient toute leur confiance. Il serait bien temps d’exiger ensuite l’application de cette Participation trop longtemps retardée, il fallait à présent faire machine arrière et sauver le Général. Passé les 27-28 mai, les responsables et les simples militants de l’UJP comprirent enfin de quel côté de la barricade il fallait se tenir. Après la remise en cause, le temps de la remise en ordre était venu.
Comprenant que les esprits évoluaient lentement en faveur du régime et que les jeunes, comme le reste de l’opinion, étaient désormais las de cette anarchie ambiante et du délirant happening révolutionnaire que quelques gauchistes parisiens imposaient au reste du pays, Robert Grossmann décida de rentrer de son exil alsacien dans les derniers jours du mois de mai. Le sursaut était en train de s’opérer et le président de l’UJP entendait bien y participer.
â—¦ Le sursaut (30 mai-4 juin)
En germe depuis quelques jours, le sursaut de l’UJP se produisit seulement le 30 mai après le retour de Baden-Baden et la déclaration du Général. Diffusée sur les ondes à 16 h 30, cette dernière galvanisa les énergies et sonna pour les cadets l’heure de la reconquête. C’était d’ailleurs le mot d’ordre que lança le même jour Michel Grimard à l’antenne d’Europe 1, où il avait été invité à commenter en direct les propos de De Gaulle. Entouré de Pierre Joxe pour les Jeunes de la CIR et de Dominique Baudis pour les Jeunes Démocrates, le vice-président de l’UJP profita de cette nouvelle dynamique pour s’imposer facilement face à des adversaires pourtant rompus à la rhétorique politique et promis à une belle carrière.
Les cadets de l’UJP ne jouèrent pourtant qu’un rôle effacé dans l’organisation de la grande manifestation parisienne. Celle-ci fut préparée simultanément mais séparément par deux équipes qui s’ignoraient. Des élus parisiens menés par le député Pierre-Charles Krieg, d’un côté, les gens de Jacques Foccart et du SAC, de l’autre. Si quelques jeunes gaullistes marqués à droite comme Joël Gali-Papa, Jacques Godfrain ou Suzanne Marton participèrent à la deuxième équipe, les responsables de l’UJP en furent tenus à l’écart. Ayant eu l’occasion d’observer l’inefficacité militante de l’organisation de Robert Grossmann et les états d’âme de certains de ses dirigeants, Jacques Foccart avait sans doute préféré travailler avec des cadets plus sûrs politiquement. C’est donc autour de Pierre-Charles Krieg que les responsables UJP furent associés à la préparation de la manifestation des Champs. Tout avait commencé le lundi 27 mai. Certain que ses électeurs ne lui pardonneraient pas d’être resté passif face à la subversion gauchiste et persuadé que le peuple n’attendait qu’une occasion pour manifester son soutien au régime, le député du Ier arrondissement de Paris décida de monter « quelque chose ». Il passa au 81 rue de Lille pour mobiliser l’équipe de La Nation et en profita pour enrôler les jeunes de l’UJP qui avaient leurs locaux au premier étage.
Le 28 au soir, Robert Grossmann participa donc à une réunion préparatoire qui se tint au siège du parti, au 123 rue de Lille. Placé en bout de table avec deux de ses amis et assis en face du bureau exécutif de l’UD V
e réuni au complet, le président de l’UJP se sentait mis à l’écart. Le principe d’une manifestation ayant été approuvé, un projet de tract commun circula autour de la table. L’Alsacien le lut attentivement et en resta consterné. « Son sens général était à peu près le suivant :
“Anciens combattants, patriotes, mères de familles (retraités ?), venez manifester votre colère et votre soutien à de Gaulle…” »
[35]. Déjà irrité par le défaitisme diffus qui émanait de la réunion, Robert Grossmann décida de manifester son désaccord. Prenant la parole dans le brouhaha, il expliqua que ce texte discréditerait le gaullisme en lui donnant une image réactionnaire et en soulevant contre lui une jeunesse qu’on montrait du doigt. Sa proposition n’ayant pas été écoutée, le président de l’UJP quitta la réunion avec ses deux amis. Sa sortie très théâtrale provoqua un silence gêné et Jean Valleix s’empressa de rattraper Robert Grossmann dans les couloirs. Invités à reprendre part aux débats, les cadets eurent la satisfaction de voir leurs revendications retenues.
Mais la victoire restait symbolique. Et même si l’UJP fut finalement associée à la deuxième équipe de Jacques Foccart et participa à ce titre aux côtés de CDR à quelques réunions organisées par Pierre Lefranc au 5 rue de Solférino, le mouvement cadet ne joua qu’un rôle effacé dans ces préparatifs généraux. Alors que certains de ses responsables nationaux étaient restés fidèles au poste dans un contexte général d’abandon et qu’en province certaines de ses sections avaient gardé un esprit militant à l’opposé de la frilosité défaitiste de beaucoup de notables gaullistes, les jeunes furent réduits au rôle de simples figurants. Une fois passé la grande peur de mai, les hiérarques du parti et du gouvernement s’étaient ressaisis et ignoraient de nouveau les jeunes. Le 30 mai allait surtout être l’affaire de l’UDR derrière Robert Poujade, des CDR de Pierre Lefranc, du SAC de Jacques Foccart et Charles Pasqua, de l’Association pour la Cinquième République, des parlementaires et de l’équipe de
La Nation derrière Michel Habib-Deloncle. Une fois encore, l’UJP jouerait les supplétifs discrets. Certains responsables ou anciens responsables UJP allaient bien encadrer la manifestation comme Joël Gali-Papa et Jacques Godfrain. Aidés de quelques éléments armés des CDR, ils accueillirent et protégèrent les députés gaullistes arrivant en cortège du Palais Bourbon pour rejoindre l’avenue des Champs-Élysées
[36]. Mais ces deux éléments agissaient surtout pour le compte des réseaux Pasqua-Foccart et avaient pris leurs distances avec l’UJP.
Beaucoup d’adhérents de l’UJP défilèrent sur les Champs mais le firent en général à titre individuel. Robert Grossmann avait pourtant essayé de remobiliser in extremis ses troupes. Ayant fixé à la hâte un rendez-vous à ses militants à 14 h au siège de l’UJP, il vit affluer à l’heure convenue une foule de jeunes venus de Paris et de sa banlieue. Rapidement, les locaux du 81 rue de Lille ne suffirent plus et c’est dans la rue, à même le sol, que le président cadet fit confectionner à partir de 15 h des banderoles et des calicots « De Gaulle n’est pas seul », « La Révolution avec de Gaulle », « Unité, Jeunesse, Progrès », « Les jeunes avec de Gaulle », etc. Vers 16 h 30, une centaine de jeunes était encore en train de coller des Croix de Lorraine en feutre sur des drapeaux, quand soudain les transistors se mirent à diffuser le discours du Général. Le ton ferme annonçant « la fin de la récréation » par des mesures énergiques (maintien du Premier ministre, remaniement du gouvernement, dissolution de l’Assemblée) rassura les jeunes présents. Galvanisée, la petite troupe se mit en marche vers les Champs-Élysées.
Remontant la rue de Lille vers le boulevard Saint-Germain, les cadets gaullistes formaient un cortège de plusieurs centaines de personnes, ils se trouvèrent plusieurs milliers en arrivant à la Concorde grâce à l’adjonction de jeunes passants enrôlés sur leur chemin. Sur la grande place, des dizaines de banderoles du mouvement les attendaient déjà qui indiquaient l’origine des jeunes présents : UJP Val-de-Marne, UJP Hauts-de-Seine, UJP Seine-Saint-Denis, etc. Toute la région parisienne s’était mobilisée. Un calicot sous forme de bande dessinée affirmait même avec une irrévérencieuse affection : « Les jeunes avec Big Charlie »… La véritable marée humaine qui envahissait les Champs-Élysées enthousiasmait les responsables cadets mais les inquiétait aussi. Comment rassembler les adhérents de l’UJP perdus dans une telle masse ? Muni d’un mégaphone, Robert Grossmann s’employa à rassembler ses troupes après quelques essais de voix et de slogans mobilisateurs. Cette volonté de faire masse et d’être homogène occupa à ce point les responsables UJP qu’ils en oublièrent les journalistes et photographes qui ignorèrent les cadets. Aucun reportage, aucune photographie de la manifestation du 30 mai n’immortalisa par la suite l’engagement des adhérents de l’UJP derrière le Général.
Défilant aux côtés de Robert Grossmann, Bernard Debré suggéra au moment où les cadets arrivaient à hauteur de l’Élysée, que les jeunes se mettent à scander : « Général, nous voilà » ! Le président de l’UJP parvint de justesse à empêcher cette initiative douteuse… On en resta aux slogans initiaux « De Gaulle n’est pas seul », « Les jeunes avec de Gaulle » et surtout « La révolution avec de Gaulle » qui provoquait déjà des regards étonnés et parfois hostiles de la part de nombreux gaullistes présents dans le défilé. Si les slogans UJP détonnaient par rapport aux cris souvent haineux et revanchards de certains manifestants, ils n’atteignirent pas le degré d’originalité iconoclaste de ceux des jeunes du Front du Progrès. Soucieux de prendre littéralement le contre-pied d’une manifestation perçue comme réactionnaire, les cadets de Jacques Dauer défilèrent en sens inverse en distribuant près de 40 000 tracts. Ceux-ci appelaient à la formation d’un gouvernement d’union nationale avec des personnalités de gauche autour du Général…
[37].
En province aussi, l’UJP contribua au succès des centaines de petits défilés improvisés qui firent écho à la grande manifestation des Champs-Élysées et prolongèrent son succès. À Saint-Quentin, par exemple, Vincent Savelli passa la nuit du 29 au 30 mai à distribuer des tracts dans les boîtes aux lettres appelant la population picarde à se rassembler le lendemain pour manifester son soutien au Général. Le 30 mai, un grand cortège de 10 000 personnes se forma dans les rues de la ville. Le responsable local de l’UJP le sillonnait au volant de sa 2 CV pleine de drapeaux tricolores. À Poitiers, Jean-Yves Chamard qui appartenait toujours à l’UJP même s’il avait rejoint l’UD V
e, participa également à la préparation du défilé local. Il rédigea et imprima avec quelques cadets des tracts la veille du grand rassemblement. Comme un de ses amis travaillant dans le domaine de la santé était chargé d’approvisionner les hôpitaux de la région en médicaments urgents, il bénéficia de ses services pour diffuser sa propagande de manière rapide et efficace. Le jour convenu, Jean-Yves Chamard était dans les rues de la ville à la tête d’un cortège de 10 000 personnes qu’il stimulait avec son mégaphone. Un niveau de mobilisation encore jamais atteint dans le département de la Vienne
[38]. À Toulouse, les cadets participèrent massivement au défilé gaulliste du 31 mai. Ils essuyèrent même quelques coups avec certains gauchistes qui avaient organisé une contre-manifestation. Ayant repris l’initiative, les étudiants gaullistes décidèrent de partir à la reconquête de la faculté de Droit. Parvenus sur place, ils rétablirent le drapeau tricolore au fronton de l’édifice, en dépit des réserves du doyen qui y voyait une « provocation »…
Apprécier la part de Mai 68 dans l’histoire de l’UJP reste finalement malaisé. Si l’organisation est passée à côté de la crise étudiante alors même que sa nature de mouvement de jeunesse la prédisposait à jouer un rôle majeur en prévoyant les événements puis en se posant comme arbitre entre les contestataires et le pouvoir, l’émeute apparaît aujourd’hui comme un tournant dans l’évolution de la formation cadette. À l’image d’un parti gaulliste grand vainqueur des « élections de la trouille », l’UJP profita de cette même dynamique légitimiste consécutive au désordre de mai pour augmenter considérablement ses effectifs. Ceux-ci explosèrent jusqu’à atteindre près de 10 000 adhérents, faisant passer l’UJP d’une structure artisanale et confidentielle à un vrai mouvement de masse couvrant l’ensemble du territoire national. Cet afflux permit à la direction de s’engager dans des actions militantes d’envergure, dans des grands rassemblements à l’image des assises de Strasbourg en avril 1969 où l’UJP réunit plusieurs milliers d’adhérents en présence d’une dizaine de ministres et hauts responsables de la rue de Lille. Ce même gonflement des effectifs incita également le bureau national à redéfinir sa mission éducative en l’adaptant au niveau des nouveaux venus. On passa ainsi d’une formation intellectuelle (pour ne pas dire intellectualiste) à un apprentissage plus pratique, moderne et efficace, fondé sur les nouvelles techniques du marketing et de la communication politique.
Issus de la grande peur de mai, les nouveaux adhérents se situaient globalement plus à droite que l’ancienne génération héritière de l’époque progressiste de Michel Cazenave et d’Hervé Fischer. Les tensions n’allaient pas tarder à éclater entre, d’un côté, une frange de gauche (Dominique Gallet et Michel Grimard) de plus en plus minoritaire mais renforcée par sa résistance active durant la crise étudiante et, de l’autre, une direction « légitimiste », qui se contentait d’un discours modéré où l’on ne faisait pas de la défense intégriste de la Participation la pierre de touche d’un gaullisme intégral. Emmenée par un Robert Grossmann diminué par sa passivité de mai et son échec électoral de juin, cette direction pouvait s’appuyer sur une rue de Lille désormais plus à l’écoute de sa jeunesse et surtout sur une nouvelle base militante venue en réaction à la « chienlit ». La crise de mai mit ainsi à jour des sensibilités antagonistes au sein du mouvement cadet. Celles-ci traversaient déjà la formation avant le débordement étudiant mais les émeutes du Quartier latin en accélérèrent le développement conflictuel. À la fin de 1968, les progressistes regroupés au sein d’une tendance dénommée « UJP-Participation », tentèrent de prendre le contrôle de la direction lors d’une assemblée générale tumultueuse. Robert Grossmann conserva la tête du mouvement cadet grâce à son habileté manœuvrière et surtout à l’appui de la rue de Lille, mais ne put empêcher au printemps 1969 le lancement d’une organisation dissidente, le Front des Jeunes Progressistes. Emmenée par Dominique Gallet et Michel Grimard, cette formation rassembla bientôt les déçus de Mai 68, ceux qui avaient cru pouvoir « assumer la révolution avec de Gaulle »…
â–¡
[1]
Qu’on nous pardonne de renvoyer à notre travail, François Audigier, « L’Union des Jeunes pour le Progrès, 1965-1975, une école de formation politique », thèse de doctorat, dirigée par Gilles Le Beguec et soutenue en novembre 1999 à Paris X. Ce travail repose en grande partie sur les témoignages des anciens responsables de l’UJP et sur l’analyse des archives du mouvement, consultables à la Fondation Charles de Gaulle.
[2]
Le Monde, 22 mars 1968.
[3]
Interview de Jean-Louis Bourlanges, 6 décembre 1996.
[4]
Robert Grossmann, « Mai 68, la révolution avec de Gaulle »,
Espoir, 115, avril 1998, p. 38-39.
[5]
Il est vrai que les responsables et les militants UJP présents dans l’enseignement supérieur, fréquentaient surtout les facultés de Droit, les IEP ou les Grandes Écoles. Autant de milieux spécifiques et privilégiés qui ne constituaient pas forcément les meilleurs observatoires pour analyser les défaillances du système universitaire français et le malaise général des étudiants.
[6]
Archives UJP, carton 9.
[7]
Interview de Robert Grossmann, 7 octobre 1996.
[8]
Le Figaro, 8 mai 1968.
[9]
Texte d’un tract de l’École des beaux-arts présentant le FERU et daté du 21 mai 1968, archives UJP, carton 2 et carton 9.
[10]
Certains de ces tracts et papillons de l’UJP figurent dans le carton 2 des archives UJP. On trouve aussi de nombreux tracts originaux dans un fonds de la BDIC à Nanterre consacré aux mouvements de jeunesse durant Mai 68, dossier France, mai-juin 1968, mouvements anticommunistes, UJP 1 à UJP 2, variante 3).
[11]
Il ne nous a pas été possible de savoir si Pierre Pasqua (dont le père exerçait alors la vice-présidence du SAC) a appartenu ou non à l’UJP (il sera un des animateurs en tout cas des jeunes des CDR par la suite). Mais il fréquentait assidûment les responsables du mouvement de jeunesse gaulliste et surtout Joël Gali-Papa qui occupait en mai 1968 les importantes fonctions de délégué régional Île-de-France. Jacques Godfrain, pour sa part, constituait l’autre représentant de Jacques Foccart et du SAC au sein de l’UJP, où il assurait le service d’ordre de certaines réunions.
[12]
Témoignage de Jean-Pierre Duclos, 28 août 1996.
[13]
Archives UJP, carton 2.
[14]
Il existe sur Charles Pasqua et son réseau plusieurs études. On consultera surtout deux biographies, celle de Thierry Desjardins,
Pasqua : portrait étonnant d’un ministre surprenant, Éditions n° 1, 1994, et celle de Philippe Boggio, Alain Rollat,
Ce terrible Monsieur Pasqua, Olivier Orban, 1988.
[15]
Pierre Pellissier,
Charles Pasqua, Jean-Claude Lattès, 1987, p. 86-88.
[16]
Patrick Guiol, « La droite et les gaullistes nantais », dans René Mouriaux, Annick Percheron, Antoine Prost, Danielle Tartakowski (dir.),
1968, exploration du mai français, Paris, L’Harmattan, 1992 (actes du colloque « Acteurs et terrains du mouvement social de mai-juin 1968 »), tome 1,
Terrain, p. 293-297.
[17]
Jean Le Gloan, « Alain Carignon, itinéraire d’une vie inscrite dans la politique (1967-1989). Réflexions sur les conditions de production et d’exercice du métier politique », DEA de sciences politiques, IEP Grenoble, 1989, dir. Michel Offerlé, p. 50.
[18]
Dominique Villemot et Dominique Combles de Nayves les évoquent brièvement dans leur mémoire, « Le gaullo-gauchisme », IEP Paris, 1975, p. 13.
[19]
Patrick Guiol, « La droite et les gaullistes nantais », cité, p. 267-268.
[20]
Jacques Dauer relate cette amusante péripétie dans ses entretiens avec Stéphane Giocanti,
Le hussard du Général, Paris, La Table ronde, 1994, p. 191.
[21]
Ibid., p. 192. On en trouve trace dans les archives du fonds Chapsal (CHEVS, FNSP, fonds Jacques Chapsal, 2SP56).
[22]
Au début du mois de mai, Jacques Dauer et son équipe du Front du Progrès organisèrent un Comité de démocratie combattante, qui lança un appel en faveur de pourparlers. Refusant d’apparaître comme « les agents de la classe dirigeante des notables », les signataires affirmaient partager les aspirations des étudiants et se réclamaient d’un gaullisme populaire autour de René Capitant et d’Edgar Pisani. Parmi les gaullistes de gauche ayant approuvé ce texte, figurait Michel Cazenave qui dirigeait encore l’UJP dix mois auparavant.
[23]
Notre République, 21 juin 1968. L’article s’intitulait explicitement « L’évangile selon saint Marcuse » !
[24]
Interview de Pierre Charon, 29 août 1996.
[25]
Interview de Michel Hau, 7 octobre 1996.
[26]
Interview de Robert Grossmann, 19 novembre 1996.
[27]
Renaissance 2000, mai-juin 1968.
[28]
Interview de Robert Grossmann, 19 novembre 1996.
[29]
Le Monde, 30 mai 1968.
[30]
Témoignage de Vincent Savelli, 1
er avril 1999.
[31]
Patrick Guiol, « La droite et les gaullistes nantais », cité, p. 283-306.
[32]
Interview d’Yves Deniaud, 4 novembre 1997.
[33]
Témoignage de Bernard Pauly, 12 juillet 1999.
[34]
Interview de Pierre Charon, 29 août 1996.
[35]
Robert Grossmann, « Mai 68, la révolution avec de Gaulle », art. cité, p. 41.
[36]
Philippe Boggio, Alain Rollat,
Le terrible Monsieur Pasqua, op. cit., p. 91.
[37]
Jacques Dauer,
Le hussard du Général, op. cit., p. 196.
[38]
Témoignage de Jean-Yves Chamard, 26 février 1999.
[*]
Ancien élève de l’ENS Fontenay St-Cloud et agrégé d’histoire, François Audigier
est actuellement PRAG à l’IUFM du Pacifique et chargé de cours à l’Université de Polynésie française. Il a soutenu en 1999 à Paris X un doctorat d’histoire sur « L’Union des Jeunes pour le Progrès, 1965-1975, une école de formation politique ». Il participe à des équipes de recherche sur l’histoire du gaullisme et sur les organisations politiques de jeunes.