2001
Vingtième siècle
Faire l’histoire sociale d’une entreprise
Pechiney (1921-1973)
Gérard Vindt
[*]
De 1921 à 1973, l’histoire sociale de Pechiney se structure autour de deux systèmes d’interactions : le système hiérarchique – quasi immuable – et le système de relations sociales, qui s’adapte aux contextes local et national suivant trois grandes périodes, du temps des autonomies à celui du consensus productiviste et à ses limites.
From 1921–1973 Pechiney’s social history revolves around two systems of interactions : the virtually permanent hierarchic system and that of social relations that adapts to local and national contexts according to three main periods, from the time of autonomy to that of productivist consensus and its limits.
Le géant de l’aluminium a aussi une histoire. À côté du parcours qui fit de l’entreprise, née d’une fusion en 1921, le leader français de ce marché, Gérard Vindt nous invite à considérer toute une réalité sociale. La complexité des relations entre les acteurs sociaux, unis autour d’objectifs consensuels ou s’opposant parfois radicalement, éclaire d’une lumière nouvelle la dimension économique traditionnelle.
L’histoire sociale d’une entreprise est la résultante, variable dans le temps, d’un ensemble d’interactions des individus et des groupes qui la composent, entre eux et avec l’extérieur. La direction de l’entreprise s’efforce d’organiser ces interactions à travers deux systèmes : le système hiérarchique et le système de relations sociales. L’ensemble structure ce que Jean-Pierre Daviet appelle la gestion sociale de l’entreprise
[1]. L’étude de cette gestion et des réactions qu’elle suscite rencontre dès l’abord les questionnements de la sociologie du travail et de la sociologie de l’entreprise concernant aussi bien les déterminismes économique et technique que l’action des hommes. Elle tourne autour de la question clé : quel est le degré d’autonomie de l’histoire sociale interne ? Cette notion d’autonomie, au sens à la fois de plus ou moins grande perméabilité aux influences et de marge de manœuvre, concerne l’entreprise dans son ensemble comme chacun des acteurs de l’entreprise, pris individuellement et collectivement. Elle permettra de distinguer quatre grandes périodes dans cette histoire sociale.
â—¦ L’importance des facteurs économiques et techniques
Pour la direction de l’entreprise, les facteurs économiques et techniques expliquent l’essentiel de l’histoire sociale. C’est ce que l’historien constate aux premières minutes d’entretien avec d’anciens cadres dirigeants, directement ou non chargés du social ; c’est aussi l’argumentation centrale de la direction face aux revendications des salariés.
Pour analyser ce point de vue, entrons chez Pechiney dont les archives, riches et largement ouvertes grâce au sésame qu’est l’Institut pour l’histoire de l’aluminium
[2], ont permis de conduire cette étude. Sur un demi-siècle, l’entreprise a multiplié les filiales, s’est séparée de certaines activités et a connu une importante expansion à l’étranger. Pour mener à bien une histoire sociale en évaluant les interactions avec l’extérieur, il faut un environnement relativement homogène pour toutes les usines et qui soit bien connu : d’où le choix de limiter l’étude à la France métropolitaine. Pour évaluer le poids des facteurs économiques et techniques, seule la maison mère et son cœur, les usines d’aluminium, ont été retenus. Fondées sur d’autres techniques et s’adressant à d’autres marchés, les filiales de transformation sont plus intensives en main-d’œuvre et dépendent, pour la plupart, de la convention collective de la métallurgie et non de celle de la chimie. La période choisie permet aussi de délimiter notre objet. C’est en 1921 que naît AFC (Alais, Froges et Camargue), de la fusion de PCAC (Produits Chimiques d’Alais et de la Camargue) dont Alfred Rangod-Pechiney fut longtemps gérant, et de la SEMF (Société Électro-Métallurgique de France). Connue dans l’entre-deux-guerres sous le nom de Pechiney, ce n’est qu’en 1950 qu’elle prend officiellement ce nom, avant de fusionner, en 1971, avec Ugine Kuhlmann pour former le groupe PUK. En 1973 a lieu dans l’usine de Noguères (Pyrénées-Atlantiques) la plus grande grève que Pechiney ait jamais connu et qui clôt une période de l’histoire sociale.
Cette cinquantaine d’années enregistre de fortes constantes sur le plan économique pour l’entreprise. Son actionnariat, dispersé autour d’un noyau d’investisseurs à long terme, laisse les mains libres à une direction managériale de polytechniciens très stable : Louis Marlio, président en 1939, est entré chez PCAC en 1916 ; Raoul de Vitry, P-DG en 1958 a été recruté en 1927 et Pierre Jouven, P-DG en 1968, adjoint d’Henri Lafond au secrétariat général à l’Énergie dans le gouvernement de Vichy, en sort en 1943 pour entrer dans l’entreprise en vue de préparer la relève des cadres dirigeants. Cette équipe de managers fait ses choix stratégiques avec constance, se centrant sur l’aluminium et ses alliages : le métal léger représente, sauf en de brèves périodes, autour de 60 % du chiffre d’affaires de la maison mère. Le succès de l’aluminium assure à l’entreprise une solide prospérité. Elle dégage chaque année un bénéfice net (seules exceptions : 1932, 1945-46) ; la rentabilité du capital (bénéfice net / capital-actions) oscille autour de 10-15 % (sauf en 1921-24, 1932-34, 1944-47) avec des pointes au-delà de 20 % (1926-29). L’organisation oligopolistique du secteur y contribue : les marchés international comme national sont solidement cartellisés pendant la quasi-totalité de la période. En France, AFC-Pechiney, qui produit environ 80 % de l’aluminium, contrôle le marché avec la SECEMAEU
[3]. C’est si vrai qu’encore en 1965, alors que la libéralisation des échanges en Europe est à l’ordre du jour, le vice-président Pierre Jouven s’inquiète que 28 000 tonnes d’aluminium (10 % de la production métropolitaine de Pechiney) aient pu être importées « hors de notre contrôle »
[4] ! Cette organisation oligopolistique est conquérante. Loin de ralentir le progrès technologique, la cartellisation y contribue. Si elle permet de maîtriser les prix et les marchés, elle permet aussi à l’ensemble du secteur de partir à l’assaut des marchés d’autres produits, dans l’automobile, les conducteurs électriques, le bâtiment, l’emballage, etc., par des baisses de prix concertées, permises par d’importantes avancées, tout particulièrement dans le domaine du rendement électrique et de la productivité du travail.
En effet, depuis 1886, l’aluminium est toujours produit suivant le même procédé de réduction électrolytique de l’alumine dissoute dans de la cryolithe. Le cœur d’une usine d’électrolyse est constitué de longs halls où sont disposés en séries électriques des cuves où, sous faible tension, circulent des courants de plusieurs milliers d’ampères au début, plus de 100 000 ampères à la fin de notre période. La production est donc très gourmande en électricité. D’où la nécessité initiale d’installer les usines à proximité de sources d’énergie électrique abondantes, au pied des chutes d’eau montagnardes. En 1921, AFC dispose ainsi de huit établissements en Savoie, Haute-Savoie, Isère, Hautes-Alpes, Ariège. La réalité diverse de l’isolement des usines et de l’environnement local vont être une donnée importante de l’histoire sociale
[5]. En revanche, toutes les usines d’électrolyse ont en commun, à peu de choses près, une même organisation du travail. Nous sommes dans une industrie à feu continu et de processus, comme la direction le précise dans une enquête du
Redressement français en 1927 : « D’une manière générale, le travail est plutôt un travail de surveillance et de manœuvre qu’une suite d’opérations régulières »
[6]. Et cela reste vrai même après la mécanisation des années 1950.
Quelles sont les conséquences sociales de ces données économiques et techniques ? Pour la direction, nous l’avons dit, le social découle très directement de ces réalités. La meilleure preuve en est l’organisation de la fonction de direction du personnel chez Pechiney. Elle n’apparaît en tant que fonction autonome qu’après la guerre, lors de la réorganisation générale de 1948 : c’est alors que naît le service de coordination des relations avec le personnel (CRP)
[7]. Rassemblant les attributions antérieures de divers services du secrétariat général et des directions des usines, le CRP reçoit seulement une mission de conseil et de coordination de la gestion sociale, décidée en dernier ressort par la direction générale et les directions des services opérationnels. De plus, ce sont des « ingénieurs-aluminium » qui dirigent le service et non, comme le propose le cabinet K.B. White, conseil de la réorganisation, « quelqu’un avec une formation spécialisée, des années d’expérience en la matière et un record de succès dans ses relations avec le personnel »
[8]. White propose aussi qu’un des adjoints du chef de service dispose « d’une expérience approfondie du milieu syndicaliste ouvrier » : il n’est pas davantage suivi. Si bien que le CRP aura la même vision technicienne des rapports sociaux que les directeurs de divisions et les directeurs d’usines qui, tous, sont des ingénieurs issus des mêmes grandes écoles.
â—¦ Le poids et l’autonomie du social et du politique
Pourtant, voir l’histoire sociale à travers les seules lunettes économiques et techniciennes semble bien réducteur. Deux questions, essentielles pour l’histoire de Pechiney, l’illustrent : celle de la condition de la main-d’œuvre ouvrière des usines, qui constitue environ 70 % des effectifs dans toute cette période, d’une part, et celle des systèmes d’interactions qui structurent cette histoire sociale, d’autre part.
La composition de la main-d’œuvre ouvrière ne dépend pas de la seule prospérité économique : dans les années 1920, la croissance est au rendez-vous mais la main-d’œuvre, en grande partie immigrée, connaît instabilité et précarité tandis que les effectifs croissent ; au contraire, dans cette autre grande période de prospérité que sont les années 1950, on constate stabilité ouvrière et endiguement des effectifs.
Les facteurs techniques fournissent quant à eux leurs éléments d’explication. En particulier, la dissémination des usines dans les vallées montagnardes, au pied des chutes d’eau si nécessaires à l’électrolyse énergivore, pose un gros problème de recrutement, les sites n’étant jamais choisis en fonction du bassin de main-d’œuvre. Le problème de l’instabilité de la main-d’œuvre, très général à l’industrie française dans les années 1920
[9], en est certainement aggravé. Les rapports annuels des usines aux directions de division témoignent de ces difficultés ; ils fournissent parfois des « coefficients de stabilité » qui font état d’un renouvellement très important de main-d’œuvre : les trois quarts de l’effectif pour l’Argentière (Hautes-Alpes, vallée de la Durance) en 1927, la quasi-totalité à Rioupéroux (Isère, vallée de la Romanche) en 1929. Ces mêmes usines sont celles qui doivent le plus faire appel à une main-d’œuvre extérieure à la vallée, souvent étrangère : en 1929, les ouvriers immigrés forment 69 % de la main-d’œuvre à l’Argentière, 77 % à Rioupéroux
[10]. Les autres usines ont des problèmes moins aigus, mais toutes ont à combattre la propension d’une fraction importante de la main-d’œuvre à fuir des conditions de travail éprouvantes, des revenus relativement bas.
Les réalisations sociales sont la première arme employée pour attacher malgré tout un noyau de main-d’œuvre qualifiée, formée sur le tas, à l’entreprise, en premier lieu en organisant le logement. On pourrait penser que plus l’usine est isolée, plus l’effort en ce domaine doit être important. Ce n’est pas le cas. La plus isolée des usines, Auzat, au fond de la vallée ariégeoise du Vicdessos, ne loge que 28,7 % de son personnel : l’usine est petite et les paysans-ouvriers relativement nombreux ; surtout, il n’y a guère de concurrence d’autres entreprises sur place. Si bien que la main-d’œuvre étrangère est peu nombreuse (11 %). Vingt kilomètres en aval, la toute nouvelle usine de Sabart, démarrée en 1929, aux portes de Tarascon-sur-Ariège, est plus importante. On y loge 81,2 % de la main-d’œuvre, à 62 % immigrée. Manifestement, la concurrence est sévère entre les entreprises pour capter la main-d’œuvre locale. Mais en Maurienne, à Saint-Jean, dans une ville nettement plus grande que Tarascon, l’usine est dans une vallée où villages et hameaux pas trop éloignés fournissent une importante proportion de la main-d’œuvre, malgré la concurrence d’autres usines et du secteur du bâtiment : les immigrés ne sont que 28 % et le personnel logé ne constitue que 38 % du total. Autant dire que le lien des œuvres sociales – et du logement en particulier – avec la contrainte technique qu’est l’emplacement des usines au pied de chutes d’eau est à étudier cas par cas.
Cependant, les facteurs techniques peuvent influer autrement sur la stabilité de la main-d’œuvre, en particulier par l’amélioration des conditions de travail que permet la mécanisation des opérations de manutention et d’intervention sur les cuves. Mais l’utilisation de la mécanisation est bien tardive : en 1933, un directeur, de retour des États-Unis, constate dans son rapport sur les usines d’outre-Atlantique, l’usage systématique de « chariots, palans, ponts roulants » qui entraînent la « suppression générale des efforts manuels des ouvriers »
[11] ; or ces moyens, pourtant tout à fait à la portée de Pechiney, ne seront mis en œuvre systématiquement qu’après la seconde guerre mondiale, quand le coût de la main-d’œuvre augmente, que les ouvriers revendiquent, que la course à la productivité du travail est mise au poste de commande autour du consensus productiviste avec les syndicats.
On remarque une évolution parallèle à propos des salaires, important facteur d’attachement à l’entreprise. Le niveau de salaire est présenté par la direction comme directement lié à la prospérité de l’entreprise. Mais là encore il faut attendre l’après-guerre pour que la direction s’en serve pour créer une communauté d’entreprise au-delà du personnel appointé : c’est dans le cadre d’une régulation fordiste liée au contexte externe et interne que les gains de productivité sont en partie redistribués au personnel sous forme de hausses de salaires et d’une prime de productivité conséquente dès 1947, ce qui permet en retour la mise en place de la mécanisation sans gros problèmes sociaux.
Ainsi, c’est tout autant le social et le politique qui influent sur l’évolution technique que l’inverse. Il ne s’agit pas bien entendu de nier toute influence des facteurs économiques et techniques sur notre histoire sociale, mais ce sont des facteurs parmi d’autres
[12]. On le constate encore en étudiant les systèmes d’interaction à l’œuvre dans l’entreprise et d’abord pour le système hiérarchique des ateliers.
â—¦ Comment fonctionnent les ateliers
La marche des séries d’électrolyse requiert une maîtrise d’atelier qualifiée, ayant fait un long apprentissage sur le tas, d’autant plus nécessaire que la masse des ouvriers est sans qualification. Le savoir-faire empirique du contremaître (et, dans une moindre mesure, de ses subalternes, les surveillants et aides-surveillants), qui connaît ses cuves, sent quand il faut intervenir à la couleur et la consistance du bain, perdure jusqu’aux années 1970. C’est la maîtrise qui fait tourner l’usine au quotidien et assure le respect des procédures, les ingénieurs gérant davantage l’innovation. Mais nulle contrainte technique n’a jamais obligé Pechiney à former cette maîtrise d’atelier comme elle l’a formée et à la couper systématiquement de la masse ouvrière
[13]. En effet, à partir de 1924, sont attestés des stages de formation de surveillant où sont regroupés les élèves envoyés par toutes les usines. Les meilleurs surveillants, après avoir encore fait leurs preuves sur le tas, deviendront contremaîtres. Ce stage, qui a lieu successivement dans différentes usines, se fixe à partir de 1952 à côté de l’usine de l’Argentière (Hautes-Alpes). Dès lors, à raison d’une session tous les quinze mois en moyenne, le centre « fabrique »
[14] de nombreux surveillants suivant une formation normalisée, d’une durée de six mois, axée sur les connaissances générales et surtout techniques du métier ; les « relations sociales » y occupent une faible part (en 1960, 10 % des séances, assurées par des intervenants extérieurs de la CEGOS
[15]). Si la formation évolue dans les années 1960-1970, elle ne change pas fondamentalement, comme en témoigne Philippe d’Iribarne dans une étude sociologique des années 1980
[16], en soulignant la rupture qu’entraîne ce véritable « rite d’initiation » : « Un ouvrier de fabrication n’accède pas à la maîtrise sans avoir été soumis à un rite d’initiation, où l’on retrouve toutes les caractéristiques que possèdent pareils rites dans les sociétés primitives (le retrait par rapport à la vie ordinaire, le caractère ascétique et éprouvant) ». Et de souligner que les trois strates distinctes – ingénieur, maîtrise, ouvriers – classiques « dans maintes usines françaises » sont ici « particulièrement accentuées ». Dans le discours officiel de la direction de l’entreprise, le stage de surveillant n’obéit qu’à des nécessités techniques
[17]. Mais il est clair que chez AFC-Pechiney le modèle militaire d’organisation, défendu par Fayol
[18], a été particulièrement prégnant. Le cours de surveillants du directeur de Saint-Jean en 1939 y fait explicitement référence, assignant même le grade de lieutenant au contremaître et de sous-officiers aux surveillants
[19].
â—¦ La culture de la « cuve »
Mais le déterminisme technique ne paraît-il pas s’imposer, au moins dans le domaine de la « culture » d’entreprise ? L’électrolyse et l’aluminium engendrent une forte culture technique. Autour d’un métal d’avenir aux alliages multiples, un esprit pionnier habite la direction et ses ingénieurs, qui le transmettent à l’élite de l’atelier, maîtrise d’abord, cuvistes (ouvriers qualifiés de l’électrolyse) ensuite. Cette forte culture commune à son symbole : la cuve. Bien sûr, le
Bulletin Pechiney
[20] la célèbre, virilement :
« D’abord, l’homme est aux prises avec un outil difficile à manier, capricieux et fantasque, qu’il faut caresser amoureusement ou manier d’une main rude, la « cuve » … Dans peu d’industries, je crois, vous retrouverez la même nécessité pour tous, directeur, ingénieurs, maîtrise et ouvriers, de se retrouver chaque jour autour des cuves pour en contrôler la marche et en discuter les résultats » [21].
De leur côté les ouvriers, en acceptant de limiter à quelques heures leurs mouvements de grève dans les années 1950-1960 et en s’échinant à faire marcher les cuves pour ne pas les détériorer pendant les grèves de 1968, montrent qu’ils tirent une grande fierté de leur savoir-faire et de la conservation de ce précieux « outil de travail ». Cependant, les grèves d’après 1968 à Saint-Jean et à l’Argentière (où des cuves sont arrêtées) et surtout la grande grève de Noguères en 1973 qui aboutit à l’arrêt total de l’usine, montrent les limites de ce culte de la cuve. Mais surtout, l’attachement sans doute longtemps partagé aux cuves n’a jamais entraîné la fusion lyrique des classes.
Tout dépend en fait du climat social local et national. La direction a toujours estimé que, de ce point de vue, l’isolement est une « contrainte » avantageuse : « En pleine campagne, en des lieux souvent quasi désertiques, [où] l’usine et la cité deviennent des organismes autonomes à tous les points de vue », voilà comment l’entreprise présente ses établissements dans l’enquête du
Redressement français déjà citée. Trente ans plus tard, répondant à une enquête de l’OICOS
[22], la direction du CRP écrit :
« L’isolement des usines a pour conséquences que beaucoup de problèmes irritants existant dans les établissements situés dans les grands centres industriels sont considérablement atténués » [23].
Certes. Mais à regarder la réaction des usines lors des grandes mobilisations nationales, la notion d’isolement reste encore à préciser. Rioupéroux, enclavée dans sa vallée de la Romanche, n’en a pas moins participé aux mouvements qui ont touché les cinq usines voisines de la vallée en juin-juillet 1936. La direction y voit la main du « centre cégétiste de Grenoble », qui n’est finalement qu’à une trentaine de kilomètres. L’agitation à l’Argentière est plus compréhensible, car l’influence communiste est sensible depuis les années 1920 et les fonctionnaires « rouges » sont montrés du doigt aux autorités par la direction à plusieurs reprises
[24]. Saint-Jean, moins isolée, est pourtant plus sage en 1936. Non pas que la politisation des ouvriers soit absente. Mais il semble que le député socialiste Sibué soit influent et la direction s’en félicite : « Aidés dès le début par le député socialiste de la circonscription, nous devons nous garder d’affaiblir son autorité sur les ouvriers »
[25] analyse le comité exécutif d’AFC le 24 juillet 1936. D’ailleurs, lorsque « un cahier de revendications ridicules » est déposé dans cette usine en août, « le député Sibué qui est allé passer son week-end en Maurienne paraît avoir tout arrangé »
[26].
En discutant le rôle des facteurs économiques et surtout techniques, nous avons été amenés à souligner a contrario l’importance de facteurs internes et externes multiples de l’histoire sociale de l’entreprise en général et de ses usines en particulier. Pour mieux saisir les autonomies relatives de ces facteurs, une approche chronologique est maintenant nécessaire.
â—¦ Le temps des autonomies
Autonomie de la direction et autonomie de la main-d’œuvre ouvrière marquent la période des débuts, de 1921 à 1935. Ainsi dans la gestion sociale de l’entreprise : en effet, la législation du travail est peu contraignante et la loi des 8 h/48 h de 1919 n’empêche pas, grâce aux dérogations, l’entreprise de maintenir des horaires hebdomadaires de 56 h pour le travail posté quand le besoin s’en fait sentir, en haute saison, jusqu’en 1936
[27]. La loi de 1930 sur les assurances sociales comme celle de 1932 sur les allocations familiales laisse une grande place à l’initiative privée, et ne trouble pas une entreprise qui a de longue date mis sur pied ses propres systèmes. Quant à l’inspection du travail, les archives ne citent qu’une fois son intervention, en 1929, qui conduit la direction à installer des placards dans les baraquements précaires pour la main-d’œuvre saisonnière
[28]. Enfin, la direction peut mener librement une politique des revenus avec faibles salaires de base et incitations diverses par des primes parfois substantielles.
De son côté, la main-d’œuvre ouvrière fait preuve d’une grande autonomie individuelle par son instabilité. C’est aussi la période où les cultures, locale ou nationale, des ouvriers jouent le plus grand rôle. Cependant, la direction, par sa politique sociale, commence à constituer un noyau d’ouvriers qualifiés liés qui acceptent d’abdiquer une partie de leur autonomie externe contre la reconnaissance de leur compétence et une certaine autonomie dans le travail. C’est plus net encore pour les appointés, des employé(e)s des bureaux à la maîtrise d’atelier et aux ingénieurs, tout particulièrement choyés (caisse de retraite à partir de 1926, gratification annuelle supérieure à un mois d’appointements, logements spécifiques, promotions, etc.). La crise des années 1930 accélère ce processus et les grèves de 1936 marquent une rupture dans l’équilibre des autonomies.
1936-1944 apparaît comme une période de transition où la communauté dirigiste répond à la lutte des classes. 1936 voit l’irruption, jusqu’au fond des vallées, de l’ouvrier collectif : ayant en partie abandonné son autonomie individuelle externe en se stabilisant dans l’entreprise, l’ouvrier cherche à retrouver une marge de manœuvre, collectivement, à l’intérieur de l’entreprise. La direction, en appliquant immédiatement les accords Matignon, en faisant élire au plus vite des délégués du personnel et en leur faisant signer une convention collective maison, fait preuve de sa réactivité. La nouvelle politique sociale vise, certes, à empêcher tout mouvement et à réprimer les militants les plus politisés, mais aussi à développer un esprit communautaire qui s’appuie sur la prise de conscience de leur rôle social par les cadres.
Amorcée avant guerre, cette politique a tout loisir de se développer sous Vichy : l’intense collaboration économique avec l’occupant, volontaire et en accord avec l’État français, permet de la développer à travers le « comité social » pétainiste dont AFC est un partisan enthousiaste
[29]. Celui-ci joue par exemple un rôle très actif dans l’approvisionnement ou les colis aux prisonniers. Le fait que les usines soient classées comme prioritaires par l’occupant (« S-Betrieb » en 1943) permet aussi d’embaucher des jeunes menacés par le STO, qui habitent dans les environs de l’usine ou y sont liés par leur famille.
â—¦ Le consensus productiviste
L’idée d’une communauté survit à la guerre mais doit se transformer radicalement dans un environnement nouveau qui impose la présence institutionnalisée des syndicats : l’adhésion à la communauté doit être librement consentie. Pour la première fois, l’entreprise doit durablement trouver un consensus avec des salariés organisés, essentiellement d’abord à la CGT pour les ouvriers. Elle en trouve un, sans mal : le consensus productiviste inspiré du modèle américain et accepté par les syndicats et les ouvriers français, consensus fondé sur des conventions écrites qui délimitent les pouvoirs de chacun – conventions collectives, rôle des comités d’entreprise (CE) et du Comité central d’entreprise (CCE), négociation en CE de la formule de la prime de productivité tournant longtemps autour de 20-30 % du salaire de base, accord d’entreprise à partir de 1956 offrant de multiples « avantages » maison – et tacites autour de la limitation des grèves à de courts débrayages, du culte de la croissance, du respect de la hiérarchie et de l’outil de travail produisant un métal d’avenir. La stabilisation et l’intégration du personnel à chaque usine se renforcent, au-delà des espérances de la direction.
Dès le début des années 1960, le consensus se fissure. La concurrence internationale se développe. À côté de la CGT grandit une CFDT qui déroute la direction par ses positions inclassables : après 1968, la CFDT est caractérisée par la direction comme une organisation révolutionnaire dangereuse
[30]. Les cultures locales, négligées, refont surface, témoignant d’une perte de confiance dans un groupe où le président Pierre Jouven évoque de nécessaires mobilités et flexibilités professionnelles
[31] : c’est que les ouvriers, contrairement aux ingénieurs (qui sont mutés en France ou à l’étranger en moyenne tous les quatre ans), ne sont pas tant attachés à l’entreprise en général qu’à l’usine où ils travaillent en particulier. Le système de partage des pouvoirs est vigoureusement contesté sur deux points : les relations humaines avec la maîtrise et le problème de la sécurité des installations en cas de grève. Sur ce dernier point, le désaccord est total : alors que les syndicats cherchent à cogérer les piquets de sécurité, la direction considère qu’ils relèvent de son seul pouvoir. La contestation prend une vigueur particulière dans ce lieu mal connu de Pechiney qu’est le complexe de Lacq où la compagnie a démarré l’usine de Noguères en 1960 : la grande grève qui paralyse l’usine 54 jours en 1973 (à la même époque que Lip) résulte de la concentration dans cette usine de tous les problèmes sociaux rencontrés à cette période chez Pechiney.
Au cours de ces cinquante ans, la direction de l’entreprise a donc organisé le jeu des autonomies des différents acteurs au sein de deux systèmes d’interactions. Le premier, le système hiérarchique, censé répondre aux impératifs de la production et aux questions sociales liées au travail à l’atelier par l’action de l’encadrement, est quasi immuable sur la période. C’est le second, formé par la politique sociale et le système des relations sociales avec les salariés et leurs représentants, qui doit s’adapter aux circonstances, dans le but successivement de stabiliser, de pacifier, puis d’intégrer et de motiver la main-d’œuvre, individuellement et collectivement. D’autres interactions, informelles ou non, donnent de la souplesse à l’ensemble plutôt qu’elles ne le parasitent : solidarité d’usine pour fixer des normes de productivité faciles à atteindre, solidarité d’atelier pour obtenir des primes, solidarité d’équipes, en particulier la nuit lorsque les ingénieurs sont absents, solidarité de métiers, particulièrement quand ils sont qualifiés ou dangereux, à l’exemple des « arracheurs de goujons » des anodes qui arborent des tenues de corsaires à l’abordage
[32], solidarité d’ouvriers d’un même hameau ou de même nationalité parfois embauchés en même temps, etc.
Après 1945, les systèmes hiérarchique et de relations sociales cohabitent un temps sans heurts, sur la base du consensus productiviste et d’une séparation des pouvoirs. Mais dans les années 1960 la contestation du pouvoir patronal conduit à la mise en cause du système hiérarchique lui-même. L’ensemble du système d’interactions est menacé. Au début des années 1970, Pechiney s’inscrit bien, avec ses spécificités, dans la crise d’un certain système de régulation.
â–¡
[1]
Jean-Pierre Daviet, « Histoire de la gestion sociale d’un grand groupe industriel, Saint-Gobain, 1921-1981 », dans Sylvie Schweitzer (dir.),
Logiques d’entreprises et politiques sociales, Lyon, Programme Rhône-Alpes de recherches en sciences humaines, 1993.
[2]
Fondé à l’initiative de la chambre syndicale de l’aluminium (dominée par Pechiney), l’IHA fait preuve d’esprit d’ouverture et offre un riche milieu de recherche. Ce qui manquera au chercheur, ce n’est pas tant des archives d’entreprise que des archives syndicales !
[3]
Issue de la fusion en 1922 de la Société d’Électrochimie et des Acieries électriques d’Ugine. Ces deux entreprises sont regroupées dans le cartel « L’Aluminium français », étudié par Florence Hachez-Leroy dans sa thèse, « L’Aluminium français, instrument d’une stratégie de groupe (1911-1960) », Paris IV, 1995, dont est issu
L’Aluminium français ou l’invention d’un marché, Paris, Éditions du CNRS, 1999.
[4]
Séance du comité central d’entreprise du 19 novembre, Archives Pechiney 080-14-20713.
[5]
C’est tout aussi vrai pour les usines d’alumine comme Gardanne (Bouches-du-Rhône) ou chimiques comme le Salin de Giraud (Bouches-du-Rhône) et Saint-Auban (Basses-Alpes).
[6]
Cahiers du Redressement français, 18, juillet 1927.
[7]
Nous appellerons désormais ce service CRP, comme cela se faisait dans l’entreprise.
[8]
Rapport général de réorganisation dit « Rapport White », 28 novembre 1947. Archives Pechiney 00-10-10020.
[9]
Gérard Noiriel,
Les ouvriers dans la société française, Paris, Le Seuil, 1986.
[10]
Archives Pechiney, rapports de l’Argentière, 211-9-16712 et de Rioupéroux, 211-9-16730.
[11]
Rapport du directeur du Duralumin, Jean Matter, rapport de voyage aux États-Unis, 1933. Archives Pechiney 00-15-20444.
[12]
On pourrait d’ailleurs souligner le rôle stabilisateur de la fin des variations saisonnières de la production réalisée grâce aux interconnexions des réseaux électriques après la seconde guerre mondiale.
[13]
Cette coupure a frappé un ingénieur d’Ugine – où elle était bien moins grande dans les mêmes fabrications – lors de la fusion de 1971. Témoignage de Pierre Tortil, février 1997. Opinion partagée par l’ingénieur en chef de l’usine d’Auzat (Ariège), ex-Ugine lui aussi, entretien d’août 1998.
[14]
« Fabrique de surveillants en tous genres » titre le
Bulletin Pechiney de Noël 1957.
[15]
Commission d’études générales des organisations scientifiques.
[16]
Philippe d’Iribarne,
La logique de l’honneur, gestion des entreprises et tradition nationale, Paris, Le Seuil, 1989.
[17]
Témoignage de Georges Yelnik, directeur des relations avec le personnel (1963-1977), juin 1999.
[18]
Aimée Moutet écrit à son propos : Selon Fayol, « les principes qui doivent présider à l’organisation des établissements sont l’autorité, la discipline, l’unité de commandement et de direction, la centralisation, la hiérarchie et l’ordre … Cette conception correspond à celle du chef militaire comme image du chef d’entreprise », « Patrons de progrès, patrons de combat ? La rationalisation de l’industrie française au lendemain de la première guerre mondiale »,
Recherches, 32-33, août 1978.
[19]
Analogie abusive : ce n’est que très exceptionnellement que le contremaître deviendra ingénieur officier ! Archives de l’ouvrier Casimir Thomas, dénichées par Arnaud Exbalin pour son mémoire de maîtrise, « L’année 1936 dans l’industrie de l’aluminium », Lyon, Centre Pierre Léon, 1998.
[20]
La presse d’entreprise chez Pechiney date de la seconde guerre mondiale. Le
Bulletin Pechiney, d’abord réservé à l’administration centrale, est diffusé dans tout le groupe à partir de 1952.
[21]
Article d’un jeune ingénieur, Archives IHA,
Bulletin Pechiney, 57, septembre-octobre 1952.
[22]
L’Organisation interprofessionnelle pour la coordination et la recherche sociale (OICOS), créée en 1957, se limite à trente grosses entreprises, dont Pechiney.
[23]
Archives Pechiney, 080-11-13354.
[24]
Dans le « Maîtron », c’est à l’Argentière que sont recensés la plupart des militants d’AFC, et ils viennent de la CGTU.
[25]
Archives Pechiney 001-3-19061. Direction générale, questions ouvrières.
[26]
Archives Pechiney 001-5-19037, lettre du directeur de la Compagnie de Vitry au président, 6 août 1936.
[27]
Archives Pechiney 072-10-21961, comité de direction, décembre 1936.
[28]
Conférence des directeurs, 15 mai 1929.
[29]
Le premier comité social est créé à Saint-Jean dès mars 1941 ; le 13 mai, il y en a dans toutes les usines. Archives Pechiney 072-11-70107.
[30]
Les sections CFDT apparaissent en fait bien dans la ligne de la fédération de la chimie de Raymond Marion puis d’Edmond Maire (qui travailla chez Pechiney). Gaston Trente-livres et François Labouheure, salariés Pechiney, siègent au bureau national de la fédération dans les années 1960. Cf. Guy Brucy,
Histoire de la Fédération de la chimie CFDT, Paris, Syros, 1997.
[31]
En particulier dans un discours prononcé le 16 janvier 1968 à l’ACADI (Association des cadres dirigeants).
[32]
Pour reprendre l’expression de Georges Yelnik dans Pierre Tortil, Philippe Voisin, Georges Yelnik,
Cent ans d’évolution des métiers de l’électrolyse, à paraître dans les
Cahiers d’histoire de l’aluminium, IHA.
[*]
Gérard Vindt,
agrégé et docteur en histoire, professeur du secondaire, est responsable de la rubrique « Histoire » du mensuel Alternatives économiques.
Auteur, en 1999, d’une thèse intitulée : « Histoire sociale d’une entreprise : la compagnie Pechiney (1921-1973) », il a corédigé Le temps de travail, une histoire conflictuelle
(Paris, Syros, 1997).