2001
Vingtième siècle
Dossier : apprendre l’histoire de l’Europe
Comment l’enseigner ?
Dominique Borne
[*]
L’histoire de l’Europe ne doit être pensée ni en fonction d’un destin inéluctable ni d’une géographie fixe. Il s’agit d’envisager autrement les histoires nationales en les mesurant et les critiquant à l’aune de l’Europe, en cessant de les dire incomparables. Les principes programmatiques à l’avenir devraient être le mixage des territoires-temps, l’examen des vrais lieux de mémoire, l’étude du choc des nations et des empires, celle des peuples sans nation, des réseaux des élites et de l’urbanité. Tout passe par une reconnaissance de l’altérité et de la pluralité.
The history of Europe should not be contemplated either in function of an inevitable destiny or a fixed geography. National histories should be envisaged in other ways, assessing and criticizing them in relation to Europe, refusing to call them incomparable. Programmatic principles in the future should be the mixing of territories-time, the examination of the real places of memory, the study of the shock of nations and empires, that of peoples without nations, networks of the elites and urbanity. Everything has to go through the recognition of alternation and plurality.
En expert ès programmes (voir son article dans notre n° 49 de janvier-mars 1996), Dominique Borne signale, en conclusion provisoire des travaux de Blois, les principes et les grands thèmes d’un éventuel programme commun d’histoire de l’Europe. Même si l’adoption de celui-ci est évidemment subordonnée, démocratiquement, au dessin d’un avenir par les politiques et les peuples eux-mêmes…
Cette intervention propose quelques principes qui pourraient servir de base à la construction d’un éventuel programme d’histoire de l’Europe et, sans souci d’exhaustivité, quelques exemples d’intrigues qui, nouées entre elles, pourraient contribuer à l’édifier. Depuis maintenant une dizaine d’années la réflexion a été suffisamment avancée pour permettre cette mise au point. Elle est précédée de deux préalables : l’histoire de l’Europe ne doit pas être pensée en fonction d’un destin inéluctable, autrement dit Charlemagne ne préfigure pas Robert Schuman ; il faut se garder de toute vision téléologique. De même faut-il éviter tout fixisme géographique : aucun territoire n’est prédestiné à incarner l’espace européen. Toute tentative pour poser dans le temps les bases d’une histoire de l’Europe est inséparable d’une réflexion sans a priori géographique sur les territoires.
â—¦ Il y a encore des histoires nationales
Même s’il n’est pas unique, le modèle historique dominant en Europe reste le modèle national. La coïncidence entre l’achèvement des constructions nationales et la constitution de l’histoire comme discipline scolaire et objet de recherche universitaire a renforcé ce paradigme.
Cet usage national de l’histoire, fondamental au 19e siècle, a été de règle jusqu’à nos jours. Les nations qui ont quitté le communisme retrouvent avec délices les mythes fondateurs, les batailles décisives, les héros patriotiques, l’exaltation de la langue. Cet usage n’a pas disparu des vieilles nations où, de Goubert à Braudel, les maîtres, une fois passé l’âge des audaces, sacrifient volontiers à l’histoire nationale.
Cette histoire a été porteuse d’agressivité et d’affirmations violentes d’identité. Elle a fait son miel des conflits, des défaites comme des victoires. Comment, dans ces conditions, construire aujourd’hui une histoire de l’Europe sur le modèle des histoires nationales ? Enseigner l’histoire de l’Europe ce n’est pas transposer, à une autre échelle, les démarches historiques que les histoires nationales ont rendues familières.
Nous n’avons dépassé ni l’âge des histoires nationales ni les affirmations agressives des identités. Mais la perspective européenne, c’est-à-dire la vision prégnante d’un ensemble de nations ayant un destin commun permet d’envisager autrement ces histoires qui ne devraient plus être enseignées comme si elles relevaient d’un destin linéaire implacablement dessiné, alors qu’elles sont le résultat de bifurcations et de ruptures. Envisagées à l’aune de l’histoire de l’Europe, les histoires nationales sont renouvelées parce que confrontées entre elles ; elles ne peuvent plus être de l’ordre de l’incomparable.
â—¦ Territoires d’appartenance : région, nation, Europe
Envisager l’histoire de l’Europe, ce n’est donc pas effacer les nations de l’histoire. Même si, un temps, leur construction a semblé périmer les histoires régionales et refouler ainsi les provinces et leur patois. Il s’agit au contraire d’envisager les territoires – le mot lui-même est riche de connotations patrimoniales – à différentes échelles et de jouer donc à la fois de l’espace et du temps. Trois échelles sont indispensables, l’échelle locale/régionale, l’échelle nationale, l’échelle européenne, sans oublier, cela va de soi, les dimensions de l’universel. L’importance de chacune de ces échelles peut varier selon les nations. L’échelle régionale est, par exemple, déjà fortement inscrite dans l’histoire en Espagne et en Allemagne. Dans tous les cas, effacer l’histoire de la nation pour fonder le présent sur un face-à-face entre les régions et l’Europe, ce serait appauvrir une dimension essentielle de cette histoire. Toute l’histoire de l’Europe croise différents temps historiques, elle met en relation ces temps avec des espaces. Elle met donc en évidence des territoires-temps.
Cet entrecroisement de territoires-temps devrait éviter les déterminismes des histoires orientées vers un destin exclusif. Cette approche relativise sans la refouler l’histoire nationale. Elle a l’intérêt pédagogique de démontrer que chacun se reconnaît dans plusieurs histoires-mémoires de référence. Quand se manifestent les tentations d’enfermement dans des communautés closes, apprenons aux futurs citoyens européens les bénéfices des appartenances croisées.
Concluons sur les deux premiers points : enseigner l’histoire de l’Europe n’efface pas pour autant les histoires nationales mais la perspective européenne multiplie les approches comparées ; elle efface non les nations mais les exclusivismes nationaux. Cette histoire de l’Europe, à son tour, parce qu’elle est faite d’un entrecroisement d’histoires, ne devient pas un horizon unique, elle doit inventer ses propres paradigmes.
â—¦ Quels lieux de mémoire ?
Les histoires nationales se sont construites autour de mythes et de héros fondateurs, elles ont choisi des événements comme repères, des monuments ou des œuvres comme symboles d’un génie collectif. Cependant cette mémoire d’une communauté a été construite par le politique, les lieux de mémoire sont institués, le symbolique est dessiné pour donner aliment à la cohésion nationale. Dans la conjoncture quotidienne, les lieux de mémoires servent à enraciner et donc à légitimer une politique. C’est souvent la fonction des commémorations.
Et l’Europe ? Où sont les repères majeurs et les lieux de mémoire susceptibles de lui donner sens ? L’histoire récente a donné quelque consistance à une mémoire franco-allemande désormais apaisée : Reims est habité par les silhouettes d’Adenauer et du Général, Verdun est inséparable du couple Kohl-Mitterrand. Mais l’Europe ? Pour un Hugo c’était Paris – et donc la France – et le Rhin ; puis après la défaite de 1870, alors qu’il en appelle aux États-Unis d’Europe, la France seule lui paraît capable de faire l’Europe : « La France fait l’Europe, écrit-il, l’Allemagne fait l’Allemagne ». C’était au temps où seule la France semblait avoir vocation à l’universel. Mais aujourd’hui ? Aix-la-Chapelle ? Rome ? Quel est le monument incontestable ? L’œuvre qui de toute évidence, puisqu’un lieu de mémoire c’est l’évidence même, renvoie à l’Europe ?
Cette absence d’évidence traduit la carence du politique. Pour construire une mémoire européenne le politique doit confronter des mémoires de communautés souvent douloureuses et meurtries, presque toujours contradictoires. Il ne doit pas les effacer. Construire une mémoire européenne à partir du multiple c’est refuser toute démarche d’oubli irénique. C’est aussi avoir une claire vision de ce que l’on veut construire. Autrement dit l’histoire de l’Europe n’est possible que si les responsables politiques dessinent son avenir. L’histoire peut éclairer le présent, elle ne peut le précéder s’il est incertain. Les historiens ne seront en mesure d’interroger le passé de l’Europe et de jouer leur rôle critique que quand les politiques auront dessiné son futur.
Nous avons tenté de poser quelques principes généraux, il est temps d’esquisser des entrées possibles en évitant de chercher à faire sens autour d’un seul et unique thème. Nos propositions sont donc encore sans ordre ; bien entendu elles n’épuisent aucun possible.
La première piste part de l’Empire romain et suit, jusqu’au 20e siècle, toutes les récurrences des rêves impériaux et les tentatives de construction ou de reconstitution d’empire, de Byzance à Charlemagne, de Charlemagne au Saint-Empire, sans oublier ces empires musulmans qui de l’Espagne aux Balkans tentent de s’accrocher aux franges de l’Europe. Les derniers grands empires, les totalitarismes du 20e siècle, sans renoncer aux rêves des accomplissements ou des fins de l’histoire, prétendent incarner la modernité. Mais, malgré leurs prétentions hégémoniques, aucun empire n’a réussi à faire l’Europe, comme les États-Unis ont, d’une certaine manière, fait l’Amérique. L’Europe, pour paraphraser la formule de Raymond Aron n’a pas connu la paix par l’Empire. En Europe, les nations naissent des débris des empires – et ceci jusqu’à ces dernières années, voyez l’Europe de l’Est – ou luttent pour éviter d’y être assujetties. L’idée contemporaine d’Europe est directement issue de la volonté de rassembler librement les nations contre deux empires à prétention hégémonique européenne : le IIIe Reich de Hitler d’abord puis l’URSS au temps de la guerre froide. Ainsi la construction européenne renoue-t-elle, depuis 1945, avec l’idée européenne de 1848 qui associa la liberté des peuples à la fraternité des nations. Loin d’être une longue marche tranquille vers l’unité, l’histoire de l’Europe est donc faite tout à la fois de rêves d’empire, de permanentes émergences nationales, de conflits des nations entre elles, de résistances des nations aux hégémonies impériales et puis, comme de brèves éclaircies, de rêves fraternels de libre fédération de nations.
â—¦ Le migrant et l’immigré, les peuples sans nation
Insister sur ce premier thème, cependant, risquerait de laisser croire à l’immanence des nations, incarnations concrètes de peuples, qui ainsi traverseraient l’histoire sans être atteints par elle. Pour ne pas être victime de cette illusion, l’histoire de l’Europe doit raconter les mouvements d’hommes, ces houles de peuples de l’Est vers l’Ouest, autour de la Méditerranée. Ces pulsations d’un continent qui attire les hommes et qui, en d’autres temps, les refoule. Le migrant et l’immigré sont des figures centrales de l’histoire européenne. Et puis il y a les peuples sans nation. Les Tziganes et les Juifs disent par leur parcours une autre histoire de l’Europe qui n’est donc pas seulement celle des nations affrontées, confrontées ou rassemblées.
â—¦ Les réseaux des élites
La troisième approche est, elle aussi, transfrontalière puisqu’elle met en lumière à partir de cartes les réseaux des élites. Les solidarités monastiques, des fils de Benoît de Nursie aux fils de Bernard de Clairvaux, puis en d’autres temps, plus urbains, aux fils de François d’Assise, s’ancrent dans des réseaux cléricaux ; avec Érasme et ses correspondants le latin est encore la langue des lettrés mais la carte révèle une Europe des humanistes et des imprimeurs qui n’est plus exclusivement cléricale. La localisation des correspondants de Voltaire et de Diderot fait apparaître l’Europe des Lumières. Les voyages d’artistes à la fin du 19e et au début du 20e siècle ou le repérage des œuvres et des manifestations de l’Art nouveau dessinent une autre Europe. Sur un plan bien différent, l’histoire de l’Europe serait incomplète sans l’expression des solidarités ouvrières, les réseaux des « révolutionnaires professionnels », ceux de la IIIe Internationale, ceux que le fascisme italien contraignit à l’exil, ceux qui défendirent la République espagnole contre Franco, ceux qui luttèrent contre le nazisme dans les mouvements de Résistance ; ils sont aussi au cœur de l’histoire de l’Europe et pas seulement pour illustrer la trajectoire des illusions.
Les réseaux que nous venons d’évoquer sont culturels et politiques. La carte est aussi un bon moyen de révéler les réseaux de transports et d’échanges et la géographie changeante des pôles de gravité européens : les flux d’argent que révèle la circulation des lettres de change, le temps de Venise, le temps de Bruges et d’Anvers, celui de la Hanse, l’ouverture atlantique et les galions de Séville puis, plus tard, les entrecroisements d’intérêt des banques et des compagnies de chemin de fer, le règne de la City et des docks de Londres. Et enfin, aujourd’hui, l’Europe des aéroports, des circuits financiers, de l’euro…
Marquée par le double héritage de Rome et du Moyen Âge, ouverte par la multiplication des échanges mais aussi pour ménager l’espace de la célébration monarchique, parfois éventrée par les circulations contemporaines, la ville d’Europe déploie tous les raffinements de l’urbanité. Au cœur de la ville la place est la quintessence même de cette urbanité. Elle est parvis de cathédrale, miroir des palais ou du beffroi communal, elle est royale avec sa statue équestre et ses fontaines, elle est marchande, elle abrite les halles ou le foirail, c’est devant la gare la place où les voyageurs cherchent l’hôtel Terminus, c’est le square et ses jeux d’enfants. La place, dans tous ses états, cette place dont l’air rend libre, est la figure même de l’Europe dans son infinie diversité. Enseigner l’histoire de l’Europe c’est, de place en place, flécher un parcours européen qui devient naturellement parcours de mémoire. Ce parcours invite à réinventer le sens de la ville, il dit comment certaines formes contemporaines d’uniformisation traduisent l’oubli de l’urbanité, c’est-à-dire de la citoyenneté.
â—¦ L’Europe et les autres
L’Europe s’est vécue, elle a organisé sa présence au monde comme un centre, le Centre. L’Europe a toujours en conscience d’être, comme le disait Paul Valéry, « la perle de la sphère ». Le reste du monde n’existait qu’au regard de l’Europe. Le monde, autour de l’Europe, c’était d’abord ces terres que les premières cartes disaient inconnues, avant que l’Europe ne les reconnaisse, ne les anime, ne les civilise. L’Europe assumait son destin : défricher et déchiffrer les territoires, nommer et caractériser les peuples. Ainsi les autres de l’Europe ne vivent que de sa lumière ; les autres ce sont ceux que les Grecs appellent barbaroï parce que, incapables de parler le grec, ils bégaient un langage incompréhensible, ce sont les sauvages que redécouvre le 18e siècle. Ce sont les noirs de Banania, évangélisés par les Pères blancs. Est-il même pertinent de présenter le monde non européen comme l’autre de l’Europe ? L’Europe a-t-elle su reconnaître, accepter et respecter une quelconque altérité ? Les peuples non européens, l’Europe en a fait des esclaves ou des indigènes ; elle en a fait parfois des semblables quand son génie s’est voulu bienfaisant pour quelques-uns : « le Blanc, disait Victor Hugo, a fait du Noir un Homme ».
Au 20e siècle ce centre implose, deux guerres, civiles et mondiales à la fois, ont raison de sa prééminence, de son rayonnement au monde. L’Europe était un centre quand elle était divisée en royaumes et en nations rivales, l’implosion du centre provoque la construction de l’union européenne. L’Europe divisée était le centre ; elle ne peut plus prétendre être le centre, elle doit donc s’unir.
Mais si l’Europe n’est plus le centre elle doit accepter et reconnaître l’autre. Ainsi la construction européenne rend indispensable la reconnaissance de la pluralité et de l’altérité : c’est la seule possibilité qui s’offre à l’Europe pour éviter de devenir une province de la World Company. Et il ne s’agit pas seulement d’économie.
Faire l’histoire de l’Europe c’est donc, pour aujourd’hui, analyser comment, hier, elle a vécu ses rapports à ce qu’elle ne pouvait ni réduire ni assimiler. En ce sens il est essentiel d’étudier, sur le temps long, les relations de l’Europe et de l’Islam. L’enrichissement dans la confrontation a pris quelque couleur à l’époque médiévale, en Sicile, en Espagne et parfois même en Palestine ; le rejet a finalement dominé, il a culminé en 1492 quand la prise de Grenade signifia le refus d’une Europe aux sangs mêlés.
Le dialogue avec l’Islam peut reprendre aujourd’hui et l’Europe reconnaître la diversité de ses héritages. En effet, ce serait duperie que de dérouler la linéarité d’une histoire de l’Europe des valeurs affirmant patiemment, des humanistes aux Lumières, les droits de l’homme, la liberté, la démocratie. L’Europe, l’histoire doit le dire, a bafouillé ses valeurs, contredit ses principes et bien souvent bradé ses héritages. Ainsi enseigner l’histoire de l’Europe c’est enseigner aussi Auschwitz, c’est-à-dire le plus terrible des reniements et sans doute le seul vrai lieu de mémoire puisque, niant toutes les valeurs, il les affirme en creux.
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Inspecteur général de l’Éducation nationale, membre du Conseil national des programmes, président de la Fraternité Edmond Michelet, Dominique Borne
a déjà signalé les ambitions d’une histoire de l’Europe dans Relier les connaissances. Le défi du
xxi
e siècle,
dirigé par Edgar Morin (Le Seuil, 1999) et aux numéros 77 (novembre-décembre 1993) et 110 (mai-août 2000) du Débat.