Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724628969
156 pages

p. 113 à 116
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Archives

no 71 2001/3

2001 Vingtième siècle Archives

Archives du Mémorial du Maréchal Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris et du musée Jean-Moulin

Christine Levisse-Touzé  [*]
Ces deux musées [1], outre leurs salles d’ex-positions permanentes (consacrées à Leclerc, Moulin, l’insurrection et la Libération de Paris) et temporaires, conservent des archives consultables au Centre de documentation et de recherche. Ces archives sont constituées de trois grands ensembles : le fonds Leclerc de Hauteclocque ; les archives d’Antoinette Sasse, amie de Jean Moulin ; un fonds divers comprenant des dons et des archives audiovisuelles réalisées à partir des interviews auprès de résistants et de Français libres.
La donation de la Fondation Maréchal Leclerc à la Ville de Paris en 1994 portant sur des collections et des archives [2] est à l’origine de la réalisation du Mémorial du Maréchal Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris. Ce fonds a été constitué par des proches du général Leclerc. Il a été enrichi au fil des années des dons des Anciens compagnons de Leclerc et de la 2e division blindée.
Ces archives, peu riches sur la carrière de l’officier Philippe de Hauteclocque, concernent surtout la période d’août 1940 à sa mort le 28 novembre 1947. L’un des tout premiers documents est l’original de l’ordre de mission du général de Gaulle daté du 6 août 1940 donnant au commandant Leclerc, à René Pleven, au capitaine Hettier de Boislambert, « le pouvoir de négocier avec les autorités britanniques et de rallier tout le territoire de l’Empire ». Ces archives concernent le ralliement du Cameroun (26-27 août 1940) et les responsabilités du colonel Leclerc en tant que haut-commissaire ; elles permettent d’étudier son action, les opérations combinées par terre, air, et mer liées au ralliement du Gabon (10 novembre). Ses nombreux éditoriaux dans la presse renseignent sur sa personnalité et sa culture [3]. Les documents expliquent la décision du général de Gaulle de confier à Leclerc le commandement des troupes du Tchad [4], seul territoire ayant une frontière commune avec l’ennemi, afin de prendre part à des opérations militaires contre les Italiens. Documents, rapports d’opérations, cartes, correspondances avec les Anglais et le général de Gaulle expliquent les combats de la colonne Leclerc ; la prise des oasis italiennes de Mourzouk (janvier 1941), de Koufra (mars 1941) puis du Fezzan (décembre 1941-janvier 1942, puis décembre 1942-janvier 1943), enfin, la jonction de la Force L avec la VIIIe armée britannique du général Montgomery (janvier 1943) et sa participation à la campagne de Tunisie (février-mai 1943). Des albums comportant photos et cartes d’opérations en Libye établis par l’état-major du général Rommel, commandant l’Afrika Korps [5], illustrent ce qu’est la guerre du désert.
D’autres documents nombreux concernent la formation de la 2e division française libre à Sabratha en Libye (mai-août 1943), prélude à celle de la 2e division blindée créée le 24 août 1943 à Témara au Maroc. C’est l’une des trois divisions blindées prévue dans le plan de rééquipement, par les Américains, de l’armée française, négociée par le général Giraud avec le président Roosevelt lors de la conférence d’Anfa [6]. Le fonds comprend les papiers des différentes unités et la plupart des journaux de marche : régiment de marche du Tchad, 1er régiment de spahis marocains, 40e régiment d’artillerie nord-africaine, 12e régiment de chasseurs d’Afrique et 12e cuirassiers, le régiment blindé des fusiliers marins, les Rochambelles et le 13e bataillon médical. Ces documents illustrent la diversité ethnique et politique de cette division. Historiques succincts des unités, ordres d’opérations, carnets de notes d’officiers et des hommes de troupes retracent les combats en Normandie (août 1944), la marche sur Paris et la libération de la capitale, la progression en Lorraine, dans les Vosges, la libération de Strasbourg (23-26 novembre 1944), de l’Alsace (janvier-février 1945) et de la poche de Colmar (avril 1945), la participation d’unités de sa division à la réduction de la poche de Royan (avril 1945) [7], enfin, la dernière charge sur Berchtesgaden, le 5 mai 1945.
Les journaux des aides de camp de Leclerc, le capitaine Troadec (12 octobre 1940-4 novembre 1942) puis du capitaine Girard (jusqu’en mai 1945) [8], ceux du commandant Langlois de Bazillac et du lieutenant de Valence de Minardière sont précieux pour suivre jour après jour l’action du colonel puis du général Leclerc et son évolution concernant, en particulier, la question indochinoise. Les archives relatives à son action en Indochine (août 1945-juillet 1946) comme chef du corps expéditionnaire français en Extrême-Orient, puis chargé d’une inspection fin 1946, sont riches. Elles comportent, outre sa correspondance avec les différents acteurs dont Jean Sainteny, commissaire de la République au Tonkin, ses ordres d’opérations, les comptes rendus de conférences d’état-major du colonel Repiton-Preneuf, chargé du renseignement auprès de Leclerc, des notes sur l’organisation de l’armée indochinoise, des combats, des accords Hô Chi Minh-Jean Sainteny du 6 mars 1946, des documents militaires sur le Tonkin, des bulletins de renseignements sur la progression de l’audience du parti Vietminh au Tonkin et sur les événements d’Haïphong du 20 au 26 novembre 1946. Figurent, aussi, les documents établis lors de sa mission d’inspection en Indochine du 18 décembre 1946 au 9 janvier 1947 à la demande du président du Conseil Léon Blum. Pour ses responsabilités en Indochine, les documents du colonel Crépin, ancien du Tchad et polytechnicien, envoyé fin 1945 à Kunming en Chine où il a servi de 1933 à 1935, puis en avril 1946, chargé avec le commandant Fonde de la mission de liaison franco-militaire, sont tout aussi précieux pour comprendre la dimension politique de Leclerc, soucieux d’aboutir à un accord avec le Vietminh. Les papiers du capitaine Duplay [9] auquel Leclerc demande en 1947 de rédiger l’historique de « la campagne d’Indochine (septembre 1945-juil-let 1946) » permettent de saisir le réalisme de Leclerc sur cette question.
Les archives concernant ses responsabilités d’inspecteur des forces françaises en Afrique du Nord comportent des bulletins de renseignements sur la situation politique au Maroc, des rapports de Leclerc à Paul Ramadier, président du Conseil, ses comptes rendus d’inspection en Tunisie, en Kabylie. Elles sont utiles pour comprendre l’évolution du général Leclerc à l’égard de la question coloniale. Enfin, il y a bien sûr les dossiers sur l’accident survenu le 28 novembre 1947.
La correspondance avec de Gaulle est essentielle pour comprendre son action pendant la guerre, ses décisions, notamment son refus de succéder à l’amiral Thierry d’Argenlieu à la tête de l’Indochine. De 1940 à 1947, elle compte 115 lettres et télégrammes qui en traduisent le style direct et sans emphase. A titre d’exemple, le 6 juin 1942, de Gaulle envoie de Londres un télégramme à Leclerc : « Le 3e paragraphe n’est pas digne, ni de moi, ni de vous », et Leclerc de répondre : « Regrette que rédaction … ait encore augmenté vos soucis actuels et vous assure tout mon dévouement ». Leur correspondance demeure nourrie après le départ du général du gouvernement le 21 janvier 1946, qui répond aux interrogations de Leclerc, sur la question indochinoise notamment.
Enfin, ce fonds comprend une collection de journaux et d’hebdomadaires sur Leclerc de son vivant, sa mort et les commémorations, et un fonds de bibliothèque comportant plus de 500 ouvrages et environ 15 000 photographies.
Le fonds Antoinette Sasse, quant à lui, est constitué de documents concernant Jean Moulin, ses papiers personnels et sa correspondance privée. Antoinette Sasse [10], qui a rencontré Jean Moulin, alors au cabinet de Pierre Cot, lors d’une soirée en 1937, a entretenu avec lui des liens d’amitié jusqu’à la disparition de « Max » en juillet 1943. Dotée d’une fortune personnelle, elle était l’amie de l’écrivain Paul Géraldy. En juin 1940, elle a embarqué avec les parlementaires sur le Massilia. De retour en métropole à l’été 1940, elle s’est installée avec Paul Géraldy à Beauvallon près de Saint-Tropez où elle est restée jusqu’en juillet 1943. Elle a passé la fin de la guerre en Suisse.
Résistante [11], elle a continué à fréquenter Jean Moulin en zone sud pendant la guerre et l’a sans doute aidé à établir les premiers contacts avec des résistants à Marseille fin 1940-début 1941. Grâce à ses multiples notes éparses, il est possible d’apporter certains détails concernant les déplacements de Jean Moulin en zone libre et à Paris. Elle lui a facilité le contact avec Paul-Boncour dont la propriété à Saint-Aignan-sur-Cher s’étendait sur les deux rives de la rivière qui fixait la ligne de démarcation ; il a pu utiliser ce passage clandestin en avril 1941 pour se rendre à Paris [12]. Après guerre, elle a voué un véritable culte au héros de la Résistance et a contribué avec Laure Moulin à défendre sa mémoire. Elle a ainsi légué tous ses biens à la Ville de Paris pour réaliser un musée Jean-Moulin.
Ses papiers personnels comportent ses faux papiers et une correspondance nourrie avec Laure Moulin de 1944 à 1975. En 1966, Laure l’informe qu’elle écrit une biographie sur son frère et la sollicite pour « quelques souvenirs personnels ». Ces lettres traduisent les démarches des deux femmes pour établir les causes et les circonstances de l’arrestation de « Max » et de ses camarades à Caluire, élucider sa fin tragique et le rôle de René Hardy. Par leurs recherches et leurs relations, elles jouent un rôle clef dans les procès contre René Hardy entre 1947 et 1950. La correspondance avec les survivants de Caluire (André Lassagne, le docteur Dugoujon, Henri Manhès [13], l’un des résistants arrêtés à Caluire, d’autres personnalités) est aussi utile, apportant témoignages sur le travail effectué par Jean Moulin et l’arrestation de Caluire.
Ce fonds renferme aussi des collections de journaux complètes sur les procès de Hardy et de Barbie (de 1972 à 1985), et sur toutes les commémorations concernant Jean Moulin. Une dernière catégorie de documents comprend des lettres de Jean Moulin à Antoinette Sasse (1939-1940) expliquant avec force détails sa volonté de se faire mobiliser, des papiers officiels émanant des autorités portugaises concernant son entrée sur le territoire le 12 octobre 1941, des visas et des certificats de vaccination, les faux papiers anglais au nom de Joseph Mercier (octobre 1941), un « brouillon » de message codé, des dessins [14] de l’époque clandestine, des documents sur ses séjours clandestins à Marseille, une copie de la lettre du 16 octobre 1942 par laquelle Moulin demande l’ouverture officielle d’une galerie d’art à Nice, et une photocopie du registre de la prison de Montluc.
Le fonds « Romanin », pseudonyme de l’artiste Jean Moulin comprend ses dessins, ses caricatures publiées dans les journaux satiriques [La Baïonnette (1915), L’Intransigeant (1935), Gringoire (1935)] et ses eaux-fortes illustrant le recueil de poèmes de Tristan Corbière, Armor. L’ensemble permet de saisir la sensibilité de l’artiste, l’observateur d’une société en mutation et l’humoriste.
Les archives audiovisuelles constituent le troisième ensemble d’archives des deux musées. Depuis 1992, sont collectés des témoignages auprès de proches compagnons de Leclerc, mais aussi des hommes de la 2e DB, des témoins de la libération de Paris, des proches de Jean Moulin, des chefs de mouvements, des résistants méconnus. Ces interviews concernent aussi les femmes dans la Résistance, les évadés de France par l’Espagne. Au total, une centaine d’heures d’enregistrement constitue le fonds actuel mais non définitif. S’y ajoutent des archives audiovisuelles acquises aux États-Unis sur les combats de la 2e division blindée de Normandie (août 1944) à Paris, Strasbourg et Berchtesgaden, les actualités de Pathé et de Gaumont concernant les commémorations après guerre sur Jean Moulin et Leclerc.
Ces collections ne sont pas figées. La politique d’acquisition vise à enrichir le musée de nouvelles pièces pour renouveler les expositions permanentes. Ont été ainsi acquis des affiches de la période de la guerre, des périodiques, des feuilles clandestines, des tracts et près de 500 photographies de l’insurrection et de la libération de Paris.
â–¡
 
NOTES
 
[1] Ces deux nouveaux musées de la Ville de Paris ont été inaugurés lors du Cinquantenaire de la Libération de Paris, les 24 août et 3 septembre 1994. Ils sont situés face au jardin Atlantique au-dessus de la gare Montparnasse.
[2] Conservées jusqu’à cette date au Quartier Gramont à Saint-Germain-en-Laye.
[3] Il s’agit des collections presque complètes de L’Éveil du Cameroun et du Cameroun libre ; ces journaux ont été donnés par la famille du colonel Tutenges, chef d’état-major de Leclerc au Cameroun.
[4] Note du 21 octobre 1940 du général de Gaulle « relative au plan d’action militaire » adressée personnellement et confidentiellement à Larminat et Leclerc.
[5] Récupérés par les soldats de la 2e division blindée au nid d’aigle d’Hitler à l’Oberzalsberg, le 5 mai 1945.
[6] Conférence alliée qui s’est tenue dans la banlieue de Casablanca entre le 13 et le 24 janvier 1943. Elle réunit Roosevelt, Churchill et le général Giraud qui obtient le rééquipement de 11 divisions d’infanterie et de 3 divisions blindées.
[7] Le 12e RCA, le 12e CUIR, le RBFM, le 3e RAC, le 40e RANA, la 64e RADB, le 22e FTA, le 13e génie et des éléments du QG 97 participent à la réduction de la poche de Royan sous les ordres du général de Larminat.
[8] Le journal de marche du capitaine Girard vient d’être publié chez L’Harmattan sous le titre Journal de guerre 1939-1945. Témoignage.
[9] Il commandait le 7e escadron du 1er régiment de spahis marocains en Indochine puis a été ensuite à l’état-major du général Leclerc.
[10] Son nom d’épouse était Sachs. Elle a divorcé en 1933. Après la seconde guerre mondiale, elle a fait franciser son nom. Née Kohn, c’est la fille d’un diamantaire hongrois.
[11] Sans pouvoir définir avec précision ses actions dans la Résistance, figurent dans ses documents personnels une carte d’identité avec la mention FFL et une attestation d’appartenance aux Forces françaises combattantes. Elle a obtenu la Croix de guerre avec citation à l’ordre du Corps d’Armée (1946) et la Médaille de la Résistance (1947).
[12] Cité par Daniel Cordier dans Jean Moulin, l’inconnu du Panthéon, vol. 3, De Gaulle capitale de la Résistance : novembre 1940-décembre 1941, Paris, Jean-Claude Lattès, 1993, p. 103.
[13] Ami de Jean Moulin et son correspondant en zone nord en 1943, chargé de mettre en place l’armée secrète. Le fonds Henri Manhès conservé à la Fédération des déportés, internés et résistants patriotes (FNDIRP) permet un éclairage complémentaire.
[14] Dont Le Vallon des Auffes à Marseille dessiné à l’encre.
[*] Docteur en histoire, Christine Levisse-Touzé dirige le mémorial et le musée dont elle donne ici le détail des archives. Elle a notamment publié L’Afrique du Nord dans la guerre, 1939-1945 (Albin Michel, 1998).
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Ces deux nouveaux musées de la Ville de Paris ont été inaug...
[suite] Suite de la note...
[2]
Conservées jusqu’à cette date au Quartier Gramont à Saint-G...
[suite] Suite de la note...
[3]
Il s’agit des collections presque complètes de L’Éveil du C...
[suite] Suite de la note...
[4]
Note du 21 octobre 1940 du général de Gaulle « relative au ...
[suite] Suite de la note...
[5]
Récupérés par les soldats de la 2e division blindée au nid ...
[suite] Suite de la note...
[6]
Conférence alliée qui s’est tenue dans la banlieue de Casab...
[suite] Suite de la note...
[7]
Le 12e RCA, le 12e CUIR, le RBFM, le 3e RAC, le 40e RANA, l...
[suite] Suite de la note...
[8]
Le journal de marche du capitaine Girard vient d’être publi...
[suite] Suite de la note...
[9]
Il commandait le 7e escadron du 1er régiment de spahis maro...
[suite] Suite de la note...
[10]
Son nom d’épouse était Sachs. Elle a divorcé en 1933. Après...
[suite] Suite de la note...
[11]
Sans pouvoir définir avec précision ses actions dans la Rés...
[suite] Suite de la note...
[12]
Cité par Daniel Cordier dans Jean Moulin, l’inconnu du Pant...
[suite] Suite de la note...
[13]
Ami de Jean Moulin et son correspondant en zone nord en 194...
[suite] Suite de la note...
[14]
Dont Le Vallon des Auffes à Marseille dessiné à l’encre. Suite de la note...
[*]
Docteur en histoire, Christine Levisse-Touzé dirige le mém...
[suite] Suite de la note...