2001
Vingtième siècle
Avis de recherches
Avis de recherches
Reconstruire le Pas-de-Calais
Si la reconstruction d’après 1945 fut placée ouvertement sous le signe de la modernisation, celle postérieure à la première guerre mondiale était, à l’inverse, partagée entre le désir de reconstituer à l’identique, afin de retrouver la « Belle Époque », et le souci de rénover les équipements détruits. Le colloque organisé à Arras, les 8-10 novembre 2000 par Eric Bussière (université de Paris IV), Patrice Marcilloux (Archives départementales du Pas-de-Calais), et Denis Varaschin (équipe d’accueil 2466 de l’université d’Artois), visait donc à mesurer les parts respectives de la simple réparation des dommages et de l’innovation, dans le cadre d’un des départements les plus dévastés par le premier conflit mondial. Parallèlement, les Archives départementales ont organisé l’exposition « La Grande Reconstruction », présentée jusqu’au 24 février 2001
[1].
Sans remonter à la reconstruction rurale du 15e siècle (J. Tricard), rappelons qu’à l’époque contemporaine, l’État français avait déjà financé la réparation des dommages matériels dus à la guerre de 1870. Parce qu’elle était fondée sur la notion de dédommagement, cette première reconstruction impliquait la réparation à l’identique des biens détruits (Y. Le Maner). La reconstruction postérieure à la première guerre mondiale présente certains points communs avec celle qui suivit le conflit franco-prussien. Tout comme celle-ci, elle implique une réglementation accrue de l’économie par l’État (P. Marcilloux), contestée par les juristes dès 1920 (Ph. Delvit). Fondé à l’origine, en 1919, sur le principe de réparation intégrale des dommages, le versement des indemnisations se fit plus sélectif en 1921, puis en 1924, car dans la mesure où l’Allemagne « ne payait pas » (ou pas assez), l’État français se voyait contraint de limiter ses distributions (S. Bournet). De même que les notables, après 1871, avaient fait abstraction de leurs rivalités politiques pour participer activement aux commissions de reconstruction, les élus du Pas-de-Calais, faisant montre d’un « patriotisme » régional très marqué, coopérèrent après 1918 pour obtenir de l’administration le maximum de déboursements en faveur de leur département (J.-M. Guislin). Des dons étrangers, privés (en provenance des États-Unis, et plus encore du Royaume-Uni), ou publics (émanant de l’État hollandais), s’ajoutèrent aux paiements effectués par l’État français, mais ils ne représentent qu’une goutte d’eau dans la mer des destructions (L. Cesari). Le coût de la reconstruction retombait donc pour l’essentiel sur l’État, situation qui incitait à supprimer des tribunaux et des sous-préfectures, afin de limiter les frais de fonctionnement de l’administration publique. Mais, dans le Pas-de-Calais, la multiplication des actions en justice suscitée par les dommages de guerre interdisait de fermer trop hâtivement des juridictions. En un premier temps, la reconstruction a donc retardé la rationalisation de l’administration judiciaire (A. Déperchin).
Du fait des pertes démographiques, la reconstruction a impliqué, pour les travaux subalternes, le recours massif à la main-d’œuvre étrangère (Polonais, Flamands, Italiens), notamment dans l’industrie, les mines et le bâtiment. Certaines industries, comme les briqueteries, ont préféré ces importations massives de main-d’œuvre à la modernisation coûteuse de leurs installations (R. Damiani). De même, les agriculteurs du Pas-de-Calais restent attachés au passé : ils acceptent les machines mises à leur disposition par l’administration pour compenser la pénurie de main-d’œuvre, mais refusent le remembrement (G. Noël). Ce trait d’individualisme des paysans n’empêche pourtant pas le Pas-de-Calais de revenir, dès la fin des années 1920, à des niveaux de production agricole comparables à la moyenne nationale (I. Boussard). En revanche, pour les bois et forêts, la reconstitution du tissu végétal a bien entendu demandé beaucoup plus de temps (J.-P. Amat).
Dans l’industrie, la reconstruction est une occasion qui permet à certaines entreprises de réaliser avec succès des programmes de concentration de capitaux, ou de regroupement des activités, élaborés avant la guerre ; en revanche, les projets improvisés au lendemain des destructions ont en général échoué (E. Bussière). L’électrification de l’extraction et le passage au traitement des sous-produits, dans le cas de la Société des mines de Lens (O. Hardy-Hémery), ainsi que la concentration et la mise en réseau des industries gazières, jusqu’alors dispersées en petites unités (J.-P. Williot), constituent des exemples d’adaptation réussie. De même, la reconstruction du réseau routier (A. Berthonnet), et des immeubles (D. Barjot), débouche sur un emploi accru du ciment et du béton armé par les entreprises de bâtiment et travaux publics. Le choix, chez de nombreux propriétaires de châteaux détruits, de réinvestir leur indemnité de dédommagement dans le commerce ou l’industrie, plutôt que de reconstruire leur bien immobilier, est un autre signe de vitalité économique (J.-Ch. Cappronier). La reconstruction du réseau de transport électrique à haute tension offre un bilan plus contrasté : la construction de lignes en surface crée une dynamique favorable à l’électrification des municipalités, mais reste d’intérêt régional, elle ne débouche même pas sur une liaison entre le bassin minier et Paris (D. Varaschin).
Une même tension entre désir de restaurer le passé et souhait de modernité se révèle en matière d’architecture et de cadre de vie. C’est à l’occasion de la reconstruction que s’implante définitivement en France la notion d’urbanisme (D. Mons), mais l’absence en France d’industries capables de produire des logements à la chaîne, ainsi que les intérêts corporatistes des architectes aboutissent à la consécration officielle d’un style architectural régionaliste (J.-C. Vigato). Ce dernier est toutefois tempéré par la longue durée des chantiers, qui suscite des variations entre les projets initiaux et les réalisations finales, ainsi que par l’usage fantaisiste des styles régionaux en dehors de leur contrée d’origine (R. Klein). La reconstruction des églises relève souvent du pastiche : l’architecte Louis Cordonnier, bien introduit dans les commissions officielles, impose un style régionaliste « néo-flamand », mais ces édifices à prétention identitaire disposent d’une structure en béton et sont dotés de tout le confort moderne (J.-P. Blin).
Parallèlement à la reconstruction, la guerre et les destructions ont fait l’objet de commémorations. Les syndicats d’initiative organisent un tourisme des champs de bataille, inspiré des pèlerinages, sous forme de voyages organisés en car (C. Bertho-Lavenir). Ces célébrations sont monopolisées par les groupes politiques dominants : à l’échelle locale, les socialistes du Pas-de-Calais, qui s’arrogent le mérite de la reconstruction (B. Grailles) ; à l’échelle nationale, les partisans de la République, qui attribuent à celle-ci le mérite de la victoire (B. Benoit). Instrumentalisé de la sorte, le souvenir du conflit se révèle incapable d’assurer bien longtemps la communion de tous les citoyens.
Laurent Cesari
Les Jouvenel
Le colloque organisé le 26 janvier 2001 par l’Institut universitaire de France, l’université de Paris X-Nanterre, l’université du Maine, l’université de Turin (département d’études politiques) et la Société des Lettres, Sciences et Arts de la Corrèze (qui se charge de la publication des actes) était consacré à Henry, Robert et Bertrand de Jouvenel et s’était donné pour objectif de focaliser les analyses sur le thème : « Crise et métamorphoses de l’État démocratique, 1900-1935 ». Associant historiens et juristes, cette rencontre a offert le grand avantage d’un travail concentré permettant d’affiner ou de renouveler la réflexion pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire politique de ces années-là.
Se trouvaient posées au cœur des débats bon nombre de questions tournant autour de la conciliation entre liberté individuelle et ordre social, de la dialectique entre intérêts particuliers et intérêt général, du rôle de l’État qui, face à une dislocation possible due à la coalition des intérêts particuliers, doit, en cherchant à se réformer, répondre aux besoins professionnels et régionaux et intégrer un syndicalisme dont la nature pouvait générer bien des discussions.
Ainsi que l’a montré dans son propos introductif Gilles le Béguec, maître d’œuvre de cette initiative, les deux frères Jouvenel, séparés par un faible écart générationnel, ont cherché, selon des modalités somme toute peu différenciées, grâce au truchement de la représentation professionnelle et régionale dans l’État, une solution possible à la crise de l’État démocratique, influençant par là même leur neveu, Bertrand, lors de ses années décisives d’apprentissage et de socialisation politique.
Henry et Robert ont tenu la vedette : l’aîné, tout d’abord, que Christine Manigand a dépeint comme très influencé par les concepts en vogue de solidarité internationale, qu’il a transposés pour proposer un appel aux compétences, une syndicalisation nécessaire de la République, un rajeunissement souhaitable de l’État qui intégrerait les forces vives de l’économie constituées en « ordres » et rassemblées dans un Conseil national économique. Ce syndicalisme néo-libéral avait aussi pour but de répondre aux aspirations d’une société industrielle en pleine évolution. Puis Gilles le Béguec et Sébastien Richard ont peint le cadet, Robert, tant dans son rôle d’éducateur politique par des canaux aussi divers que celui de L’Œuvre dont il est rédacteur en chef, celui de la conférence Molé-Tocqueville ou des nombreuses associations dont il est le parrain politique, que par son attachement, au-delà de sa volonté de refondation, au libéralisme et à une démocratie politique et économique. Le sociologue italien Emanuele Bruzzone, dans une stimulante intervention, a rappelé le cheminement de la démarche qui l’a amené à devenir, en 1995, le traducteur de La République des camarades (qui date de 1914 avec deux rééditions en 1924 et en 1934), puis de Feu l’État, en 1998. Il a souligné l’allusion faite à La République des camarades dans Maigret et les ministres (1954) pour évoquer la IVe République finissante et sa propre décision de traduire le pamphlet par résonance avec l’actualité italienne.
Les juristes ont permis de réinsérer, par une étude comparatiste, le discours sur l’organisation des intérêts professionnels : le doyen Yves Guchet a mis en valeur la prégnance de la réflexion autour de la représentation des intérêts et de la souveraineté nationale chez un Léon Duguit, un Joseph Barthélémy ou un George Valois, tandis que Jean-Pierre Morellou s’attachait à démontrer qu’il n’y avait pas de discours constitutionnel en tant que tel chez Robert de Jouvenel mais que primaient la dénonciation de la professionnalisation des élites et leur dérive oligarchique. Puis, Alain Chatriot et Olivier Dard ont esquissé les contours de la figure complexe du jeune Bertrand de Jouvenel à travers L’économie dirigée (1928) et l’aventure des Jeunes Équipes. Si « l’économie dirigée » est devenue un mot d’ordre connaissant un vif succès, en réalité Bertrand de Jouvenel a fait montre de talent d’enquêteur et d’essayiste mais en aucun cas de théoricien de l’économie : le concept reste élastique mais efficace et rend compte des préoccupations d’intellectuels de l’époque conscients de l’aspect économique que doit revêtir la modernisation. Enfin, à travers l’aventure manquée des Jeunes Équipes en 1934, dotées d’un programme flou, en rupture avec le Parti radical mais proche du groupe du 9 juillet, Bertrand de Jouvenel n’a pas réussi la rencontre des jeunes, car il était finalement plus un produit des années 1920 et un précurseur de la rénovation des années 1930.
Nicole Racine, en tirant les conclusions, a bien souligné les apports de cette réunion sur la connaissance de ces hommes dont l’influence réciproque a été très forte, sur les réseaux et les milieux révélés, sur ces figures d’intellectuels soucieux de l’aspect économique de la modernisation et sur leurs projets de représentation des intérêts professionnels qui n’ont pas peu contribué à leur détachement face à l’État républicain.
Christine Manigand
[1]
Les actes du colloque seront publiés en 2001. Le catalogue de l’exposition est d’ores et déjà disponible auprès des Archives départementales du Pas-de-Calais.