Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724628969
156 pages

p. 13 à 24
doi: en cours

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no 71 2001/3

2001 Vingtième siècle

Taiwan, les richesses d’une nation

Gilles Guiheux  [*]
Après l’élection présidentielle du printemps 2000, qui a porté au pouvoir le candidat du Parti démocrate progressiste longtemps demeuré dans l’opposition au KMT, Taiwan apparaît aux observateurs comme le modèle d’une transition démocratique réussie, qui a su stabiliser peu à peu un système politique pluraliste jusqu’à permettre l’alternance paisible au sommet de l’État. Cette évolution démocratique a été facilitée par une croissance fondée sur les secteurs de haute technologie et le renforcement des liens économiques avec la Chine continentale. L’originalité du modèle taiwanais repose sur un tissu de petites et moyennes entreprises familiales, qui fonctionnent en réseau et sont capables de réagir rapidement à la demande des marchés internationaux. En réaction contre une identité nationale que le régime de KMT avait liée à la Chine continentale au détriment de la culture locale, Taiwan s’est enfin engagée, depuis quelques années, dans une réévaluation de son passé insulaire. Le débat public sur l’histoire de Taiwan participe ainsi d’une volonté de redéfinir l’identité nationale au terme de quarante ans de culture imposée par la minorité des Chinois continentaux qui suivirent Chiang Kai-shek dans sa retraite en 1949-1950. The spring 2000 presidential election brought the candidate of the progressive Democratic Party, which had been in the opposition to the KMT for a long time, to power. Taiwan figures as the model of a successful democratic transition, little by little managing to stabilize a pluralist political system to the point of enabling a peaceful changeover at the head of state. This democratic development has been helped along by growth in high tech sectors and a strengthening of economic links with mainland China. The originality of the Taiwanese model is based on a fabric of small and medium-sized family companies that operate in a network and are able to adapt rapidly to international market demands. In reaction to a national identity that the KMT regime had linked to mainland China to the detriment of local culture, Taiwan has begun, over the past few years, to reevaluate its insular past. The public debate on Taiwan’s history is also part of a determination to redefine national identity after 40 years of culture imposed by the minority of mainland Chinese who followed Chiang Kai-shek when he withdrew in 1949-1950.
On connaît Taiwan comme l’un des quatre « dragons » asiatiques. Ce que l’on sait moins, c’est la manière dont cet État a peu à peu construit un modèle démocratique original, tout en gérant de manière plus pragmatique qu’il n’y paraît ses relations diplomatiques et commerciales avec la Chine populaire voisine.
A deux reprises au cours des derniers mois, Taiwan a été placée sous les feux de l’actualité internationale. Le 21 septembre 1999, un tremblement de terre d’une ampleur historique secoue le centre de l’île, et la population paie un lourd tribut ; on comptabilisera 2 594 morts. Dans les heures qui suivent, la presse internationale s’inquiète des conséquences de la catastrophe sur les lignes de production de microprocesseurs. L’épisode tragique révèle l’importance stratégique prise par la production taiwanaise sur le marché mondial d’un certain nombre de pièces informatiques. Au printemps 2000, l’île attire à nouveau les regards de l’extérieur lorsque la population est appelée, pour la seconde fois depuis 1996, à élire au suffrage universel le président de la République. Les résultats du scrutin marquent un tournant. Pour la première fois dans l’histoire, le Parti nationaliste fondé par Sun Yat-sen au début de ce siècle perd le pouvoir. Les plus hautes fonctions sont conquises par Chen Shui-bian, candidat du Parti démocrate progressiste qui s’est longtemps fait l’avocat de l’indépendance de l’île [1]. La victoire pacifique du principal parti d’opposition, treize ans après le lancement du processus de démocratisation, marque incontestablement la maturation du système politique taiwanais.
En outre, au cours des quinze dernières années [2], la prospérité économique, la démocratisation et la transformation des rapports entretenus avec la Chine continentale ont rendu possible une réflexion de l’île sur elle-même, sur son passé, son présent et son avenir. De telle sorte qu’aujourd’hui Taiwan ne constitue plus seulement un État ou un pays, mais de plus en plus aussi une nation. L’histoire lointaine comme la plus récente y sont vécues au présent. La redécouverte du passé de l’île, d’une culture et de traditions, jusque-là refoulées pour des raisons idéologiques et politiques, a incontestablement fourni les instruments privilégiés de la construction de cette nouvelle identité. Les études sur l’île, longtemps considérées comme « locales » au regard de la « grande » histoire chinoise (celle du continent), sont devenues une discipline respectable, qui dispose de moyens et d’institutions. Aux États-Unis, pour des raisons historiques et politiques, la taiwanologie est florissante et reconnue. À un moindre degré en Europe, et en France en particulier, l’intérêt pour l’île s’est fait grandissant et les publications se sont multipliées [3]. Si Taiwan intéresse les politologues pour sa transition démocratique réussie et les économistes pour sa croissance continue, anthropologues et sociologues s’attachent désormais à mieux comprendre sa société.
 
â—¦ Un État démocratique, indépendant et souverain
 
 
Le processus de démantèlement du régime autoritaire mis en place par Chiang Kai-shek est amorcé par son fils, Chiang Ching-kuo, lorsqu’en juillet 1987 celui-ci lève la loi martiale et légalise les partis d’opposition. Treize ans plus tard, Taiwan dispose de tous les attributs constitutifs d’une démocratie : des institutions représentatives et élues au suffrage universel direct, la séparation des pouvoirs, la liberté de parole et d’association, le pluralisme, des médias, la non-ingérence de l’armée dans le jeu politique. En quelques années, Taiwan est devenue la première société chinoise démocratique. Les réformes ont été entreprises sans violence à l’intérieur du cadre défini par la constitution de 1947 et sous la conduite du même parti politique qui avait présidé au régime autoritaire. Un système politique pluraliste s’est peu à peu stabilisé. En outre, parce que la démocratisation est allée de pair avec un recentrage des institutions sur l’île, ce processus s’est accompagné d’une redéfinition des rapports politiques de l’île avec son voisin continental.
L’achèvement des réformes institutionnelles
Les amendements successifs apportés à la constitution de 1947, à quatre reprises en 1991, 1992, 1994 et 1997 ont abouti à un système semi-présidentiel, qualifié par Jean-Pierre Cabestan de « patchwork institutionnel [4] ». Les institutions de 1947 avaient été dessinées pour un pays aux dimensions continentales et selon un système de cinq pouvoirs (Yuans) conçu par Sun Yat-sen pour concilier modernité occidentale et héritage impérial. Ce système a été réformé sans que, dans le cours des révisions constitutionnelles, la cohérence ait toujours prévalu. Les prérogatives du président et de l’exécutif ont été renforcées, rapprochant les institutions taiwanaises de la Cinquième République française, modèle dont les constitutionnalistes se sont d’ailleurs ouvertement inspirés. Élu au suffrage universel direct pour quatre ans depuis 1996, le Président, qui était auparavant élu par l’Assemblée nationale, jouit désormais d’une légitimité beaucoup plus grande. Il est désormais en droit de désigner le Premier ministre sans l’approbation du Yuan législatif, et de dissoudre le Parlement si celui-ci dépose une motion de censure et ceci sans avoir à obtenir l’accord du chef du gouvernement. Le principal contrepoids à l’action de l’exécutif est constitué par le Yuan législatif qui peut censurer le gouvernement, et donc le contraindre à démissionner.
Les réformes institutionnelles sont aujourd’hui quasi achevées. L’Assemblée nationale, qui a perdu la prérogative d’élire le Président et qui a pour principale fonction de réviser la constitution, fait de plus en plus figure d’institution en sursis. Elle double inutilement le Yuan législatif qui dispose de toutes les compétences en matière budgétaire et législative. L’autre institution vraisemblablement amenée à disparaître est l’administration provinciale, dont les limites territoriales correspondent désormais à celles de l’État, et qui n’apparaît plus nécessaire depuis que les institutions centrales sont représentatives de la seule population insulaire. En avril 1991, Lee Teng-hui mettait en effet fin aux mandats des représentants du continent chinois élus en 1947 et 1948, indéfiniment prolongés du fait de l’impossibilité de tenir des élections. Depuis cette date, les représentants sont élus par les seuls citoyens de la « République de Chine à Taiwan », expression dont l’usage s’est imposé.
Le processus a été initié par Chiang Ching-kuo. Le charisme de Lee Teng-hui, président de la République pendant douze ans, de 1988 à mars 2000, a beaucoup contribué à sa poursuite. Sa victoire éclatante aux élections présidentielles de 1996, avec 54 % des voix, était d’ailleurs davantage une victoire personnelle que celle de son parti. Toutefois, la mise en place négociée et sans heurt d’un régime représentatif, pluraliste et compétitif n’aurait pas été possible sans l’interaction entre les réformistes du KMT et les forces d’opposition.
Pluralisme et alternance
La continuité entre la période autoritaire de la République de Chine et la démocratisation tient non seulement au maintien du cadre institutionnel – la constitution de 1947 –, mais aussi à la capacité qu’a eue le parti nationaliste de se maintenir au pouvoir. Certes les suffrages qu’il obtient lors des fréquentes consultations électorales vont en déclinant (de 70 % à la fin des années 1980 à 46 % lors des élections législatives de décembre 1998), mais ils lui permettent de conserver l’essentiel des pouvoirs. Si le KMT a perdu les dernières élections présidentielles, il n’en continue pas moins à disposer d’une courte majorité au Yuan législatif.
La continuité du KMT au pouvoir cache des profondes réformes et une transformation de son credo idéologique. Le KMT des années 1990 n’est plus le parti de Sun Yat-sen, créé en 1911, réorganisé en 1924 sur le modèle du centralisme démocratique et dont l’idéologie est fondée sur la doctrine des Trois principes du peuple : nationalisme, démocratie et bien-être du peuple. Lee Teng-hui a poursuivi l’indigénisation du KMT amorcée dans les années 1970, il est parvenu à promouvoir ses partisans d’origine taiwanaise à des positions centrales dans le parti. En encourageant l’identité taiwanaise et en marginalisant l’élite continentale au sein du parti, le KMT s’est donné les moyens de se maintenir au pouvoir après la fin de la période autoritaire. Si le KMT a réussi à conserver la direction des affaires, c’est très largement grâce à l’aggiornamento de sa politique vis-à-vis de la Chine communiste. Ces transformations du parti ont d’ailleurs provoqué en août 1993 la formation d’un parti néo-nationaliste, le Nouveau parti (Xindang). Venus de l’aile droite du Parti nationaliste, ses membres, originaires du continent chinois, s’affirment comme les véritables défenseurs de l’héritage de Sun Yat-sen trahi, selon eux, par le KMT réformé. Ils sont à la fois favorables à la réunification – et à des négociations avec Pékin – et très anticommunistes.
Le Parti démocrate progressiste (PDP ou Minzhu jinbudang) [5], créé illégalement en septembre 1986, s’est affirmé progressivement comme une alternative politique crédible, malgré ses divisions internes. En décembre 1986, il participe aux élections à l’Assemblée nationale et au Yuan législa-tif où il emporte 24 % des voix. En décembre 1994, à la faveur d’une triangulaire, Chen Shui-bian est élu maire de Taipei avec 44 % des voix. Ses quatre années à la mairie lui serviront de tremplin vers son destin présidentiel.
Le PDP a longtemps eu pour principal objectif l’indépendance de Taiwan, option ouvertement affirmée lorsqu’en octobre 1991 il inscrit dans sa charte le principe d’un plébiscite sur l’indépendance d’une « République de Taiwan » distincte de la nation chinoise. Pourtant, le PDP s’est efforcé de bâtir, sinon une idéologie, du moins une plate-forme qui dépasse la seule question nationale : la consolidation de la démocratie, la réduction des inégalités, la préservation de l’environnement. Sur les questions sociales et économiques, le parti défend une ligne libérale – favorable à un retrait de l’État de la sphère économique, il soutient la privatisation des entreprises publiques –, en même temps qu’il critique le KMT pour les faveurs qu’il a trop longtemps accordées aux grandes entreprises.
De fait, sur bien des points, les revendications du PDP ont été satisfaites par le régime nationaliste, comme la construction d’un système universel de sécurité sociale – assurance santé et retraite pour tous – ou la création d’une administration en charge de la lutte contre la pollution. Surtout, depuis 1993, les politiques continentale et étrangère du PDP ne sont plus guère éloignées de celles de Lee Teng-hui. Le PDP, qui a compris que c’était là l’une des conditions de la conquête de nouveaux suffrages, estime que Formose est de fait indépendante depuis 1949 et que toute déclaration formelle d’indépendance ou instauration d’une « République de Taiwan » serait non seulement inutile, mais probablement de nature à mettre en danger la sécurité de l’île.
La victoire historique de Chen Shui-bian aux élections présidentielles de mars 2000 n’est donc pas celle de la volonté indépendantiste d’un seul parti. C’est celle d’une population taiwanaise qui n’entend plus porter au sommet du pouvoir le représentant d’un parti triplement disqualifié par la collusion avec les milieux d’affaires, voire le crime organisé, par l’étendue de ses activités économiques (le KMT est le parti le plus riche du monde) qui fausse le jeu électoral, et enfin par ses propres divisions. Les Taiwanais aspirent à ce que la politique se fasse autrement, et c’est ce que Chen leur a promis.
L’indépendance de fait
La réforme politique a été imposée par les compromis nécessaires entre l’aile réformatrice et les conservateurs du KMT. Elle l’a été plus encore par les relations avec Pékin et la nécessité – de peur d’une intervention militaire – de ne pas remettre en cause le principe de l’unité de la Chine. Cette conjoncture explique que la transition démocratique ait été progressive et que les changements internes aient été étroitement liés à la réorientation de la politique étrangère de Taipei, en particulier de sa politique continentale. Le processus de démocratisation prenant la forme d’un « recentrage » des institutions sur la seule île de Taiwan, celui-ci a nécessairement entraîné une révision de la politique à l’égard du continent chinois [6].
C’est en 1991 que le Kuomintang met fin à l’état de guerre avec le continent et élabore une nouvelle politique d’unification pacifique et par étapes de la nation chinoise. Taipei considère dès lors que la formule « une nation, deux États » mise en œuvre par les deux Allemagne jusqu’à leur réunification en 1990 est bien plus adaptée à la situation dans le détroit que la recette préconisée par Deng Xiaoping « un pays, deux systèmes » (yi guo liang zhi) [7]. En 1992, Taipei propose une nouvelle définition du concept « d’une seule Chine », celle-ci devenant avant tout « une entité historique, géographique, culturelle et raciale », politiquement divisée et dirigée par deux gouvernements distincts, d’où la formule « un pays, deux entités politiques » (yi ge guojia, liang ge zhengzhi shiti).
Selon Taipei, les deux Chine constituant deux États séparés, leurs relations ne peuvent être que de nature étatique, mais afin de ne pas heurter Pékin sur la question de la souveraineté, le gouvernement nationaliste évoque de manière délibérément ambiguë la « coexistence pacifique de deux entités politiques ». Or les concessions de Taipei envers Pékin ont été vaines ; le gouvernement communiste n’a toujours pas abandonné l’hypothèse de la reconquête militaire. Il n’a pas hésité à se livrer à des tirs de missiles et à des manœuvres militaires en 1995 et 1996 et se refuse toujours à ouvrir des négociations politiques. C’est sans doute parce que la stratégie de conciliation n’a pas payé que Lee Teng-hui a choisi de qualifier pour la première fois en juillet 1999 les relations entre les deux Chine de « relations spéciales d’État à État », déclenchant une nouvelle fois l’ire de Pékin.
Conséquence des réformes institutionnelles, la politique étrangère de Taipei se normalise, passant d’une diplomatie « nationaliste » – fondée sur la fiction d’un régime représentatif de l’ensemble de la Chine – à une diplomatie nationale définie en fonction des intérêts du seul territoire effectivement contrôlé par le gouvernement de Taipei [8]. Taipei admet ainsi le principe de la double reconnaissance – en vain tant que Pékin s’y oppose – et mène campagne pour réintégrer l’Organisation des Nations unies. Les résultats de cette nouvelle diplomatie sont bien minces. À la fin de l’année 2000, Taiwan n’entretient de relations diplomatiques qu’avec 29 nations, pour la plupart de micro-États d’Amérique centrale ou du Pacifique.
La démocratisation des institutions et l’alternance politique ont aussi pris des formes symboliques fortes qui marquent la rupture avec la période autoritaire du régime. De nombreuses statues de Chiang Kai-chek ont disparu à la suite des victoires, aux élections locales, du Parti démocrate progressiste. Son portrait ne figure plus dans les bureaux et les administrations publiques. Chen Shui-bian, quelques mois après son entrée en fonction comme maire de Taipei, décidait de rebaptiser la « rue de la Longue Vie à Chiang » qui fait face au palais présidentiel en « boulevard Kaitakelan » du nom de la première tribu aborigène réputée avoir habité la plaine de Taipei. Sun Yat-sen, père de la nation chinoise et premier président de la République en janvier 1912, n’est plus une figure aussi centrale, et les références à sa théorie des Trois principes du Peuple s’estompent [9]. Depuis 1999, l’examen d’entrée à l’université ne comporte plus d’interrogation relative aux Trois principes du Peuple, et le ministère de l’Éducation nationale réfléchit à leur disparition pure et simple de l’enseignement secondaire.
Aujourd’hui, Taiwan possède donc un système politique démocratique relativement stabilisé. Certes, la démocratie est encore imparfaite et souffre des privilèges politiques et financiers du KMT, du coût prohibitif des élections, de l’ampleur de la corruption, de la faiblesse de l’État de droit, des interférences du crime organisé dans le jeu politique, ou encore de la relative impuissance de la société civile. Mais le passage du KMT dans l’opposition devrait faciliter la consolidation de ce système dont l’avenir reste cependant hypothéqué par la revendication irrédentiste de la Chine populaire.
 
â—¦ Prospérité et intensification des relations entre les deux rives du Détroit
 
 
Certes, la croissance économique n’est pas la principale variable explicative de la démocratisation. Les transformations du système politique taiwanais doivent être d’abord rapportées à l’histoire et aux caractéristiques politiques et institutionnelles propres à Taiwan : la prise du pouvoir en 1949 par un parti politique défait sur le continent alors que la population, libérée du joug japonais, aspirait à gérer elle-même ses propres affaires. La prospérité n’en constitue pas moins une toile de fond qui a facilité les évolutions institutionnelles et politiques, ne serait-ce qu’en finançant la vie démocratique.
Au cours des dix dernières années, la croissance économique annuelle a été en moyenne de 6,2 % par an. Avec un PIB de 14 000 dollars par habitant, Taiwan se trouve à un niveau de richesse proche de celui de l’Espagne. Cette prospérité tient à la conversion réussie vers les activités de haute technologie. Depuis le début des années 1990, les exportations de produits de haute technologie dépassent celles de produits des industries de main-d’œuvre (en 1997, les premiers représentent 62 % des exportations et 70 % de la production industrielle). Cette mutation a été accélérée et facilitée par la délocalisation massive des industries de main-d’œuvre sur le continent chinois. Aujourd’hui, non seulement l’État joue un rôle économique secondaire, mais des travaux récents remettent en cause les appréciations portées jusque-là sur sa contribution à la croissance.
La croissance tirée par les secteurs de haute technologie
En vingt ans, l’économie taiwanaise est passée de la production de produits à forte intensité de main-d’œuvre à la fabrication de produits à forte intensité technologique (informatique, composants électroniques, mécanique, pétrochimie). Et Taiwan se trouve au premier rang mondial pour la fabrication d’un certain nombre de produits électroniques : scanners, écrans, souris ou modems. Longtemps, les entreprises taiwanaises ont travaillé comme sous-traitantes de firmes multinationales, fabriquant ou assemblant des pièces vendues ensuite sur le marché mondial sous la marque du donneur d’ordre américain, européen ou japonais. Certaines de ces firmes sont aujourd’hui capables de développer leurs propres produits et sont devenues exportatrices de capitaux, investissant non seulement dans la région mais dans le monde entier. Créée en 1976, Acer figure aujourd’hui parmi les dix premiers fabricants mondiaux d’ordinateurs personnels ; en 1997, le groupe compte 23 000 salariés répartis dans 120 entreprises (production, assemblage et distribution) et 44 pays. Une partie de la production est distribuée sous la propre marque de l’entreprise. Si les firmes taiwanaises investissent d’abord en Asie (60 % du stock des investissements étrangers en 1995), elles sont aussi présentes dans les économies les plus avancées.
Toutefois, la conception des produits reste souvent impartie à des entreprises étrangères. Dans l’industrie informatique, des liens intenses ont été tissés entre le parc technologique et industriel de Xinzhu (au sud de Taipei) et la Silicon Valley californienne. Il ne s’agit pas simplement de flux de capitaux ou d’informations, mais aussi de personnes. Nombreux sont les ingénieurs taiwanais formés dans les universités américaines qui, dans les années 1990, sont revenus créer leur propre entreprise sur l’île, séduits par les perspectives de carrière et la possibilité de mobiliser rapidement capitaux et compétences humaines. Ces ingénieurs, qui ont parfois travaillé dans des entreprises américaines, disposent de réseaux de relations en Californie qui leur permettent de suivre au plus près l’évolution des technologies et des marchés. L’atout des entreprises taiwanaises dans la division internationale du travail, c’est leur souplesse de réaction et leur capacité à organiser efficacement la production dans une industrie où les séries sont courtes et le renouvellement des produits rapide.
L’intégration économique avec la Chine continentale
La montée en grade de l’industrie taiwanaise a été rendue possible par la délocalisation massive des industries de main-d’œuvre en Asie, et singulièrement sur le continent chinois. Le commerce entre Taiwan et la Chine était nul au milieu des années 1980. En 1999, les exportations taiwanaises à destination de la Chine représentent 20 milliards de dollars, soit 18 % du total des exportations. Les importations en provenance du continent s’élèvent à moins de 5 milliards de dollars, soit 4 % des importations totales, ce qui permet à Taiwan d’engranger un important excédent dans ses échanges avec la Chine [10]. Ceux-ci sont liés à des délocalisations massives. Les investissements réalisés en Chine continentale s’élèvent depuis 1991 à 15,6 milliards de dollars selon les autorités de Taipei, et à 24,8 milliards selon Pékin. Le continent chinois est devenu la première destination des investissements étrangers taiwanais avec près de 40 % du total, ce qui place Taiwan en tête des investisseurs étrangers en Chine [11].
Une véritable division du travail s’est mise en place de part et d’autre du détroit. Ce sont d’ailleurs les secteurs de l’économie taiwanaise qui voyaient décroître leur avantage comparatif du fait de la hausse des salaires, du foncier, et de l’appréciation du dollar taiwanais, qui ont initié le mouvement de délocalisation, à l’image des industries du jouet ou de la chaussure. Depuis le milieu des années 1990, ce ne sont plus seulement des PME produisant pour le marché mondial qui traversent le détroit, mais aussi de grandes entreprises, cotées sur le marché boursier. Elles suivent leurs clients et sont soucieuses de conquérir des parts sur le marché national chinois. Les montants des investissements s’accroissent et les localisations se diversifient. D’abord concentrés dans la province du Fujian, dont sont originaires la plupart des Taiwanais (et où l’on parle la même langue), ils se sont dirigés vers Shanghai et vers les provinces de l’intérieur.
L’intensification des échanges et des flux de capitaux pose des problèmes de sécurité évidents à l’île, toujours menacée d’une intervention militaire. Les autorités taiwanaises peuvent craindre que l’élite des milieux d’affaires soit instrumentalisée par Pékin, comme cela a été le cas à Hong Kong. L’administration taiwanaise a donc tenté de limiter ces flux, mais avec peu de résultats. Le mouvement a été initié dès le milieu des années 1980 par des entrepreneurs qui contournaient les règlements et la législation en vigueur. Un des obstacles principaux au développement de ces échanges est toujours l’absence de relations directes entre Taiwan et la Chine continentale, ce qui oblige hommes, capitaux, marchandises, à passer par un pays tiers, le plus souvent Hong Kong. Mais nombreux sont ceux qui pressent le gouvernement de Taipei de lever l’interdiction de communication directe. L’entrée annoncée de la Chine, puis de Taiwan, au sein de l’Organisation mondiale du commerce, devrait obliger les deux parties à assouplir leur politique. En attendant, les relations économiques entre Taiwan et la Chine constituent un exemple remarquable d’intégration et de régionalisation économique malgré l’absence de dialogue politique.
L’État en retrait, son rôle réévalué
Même si l’État a joué un rôle actif dans le financement de la recherche et dans sa diffusion auprès du secteur industriel privé dans les industries électroniques et informatiques, l’évolution des relations à travers le détroit suggère qu’il ne joue plus qu’un rôle secondaire en matière économique. Lorsque l’administration taiwanaise légalise en 1991 les investissements sur le continent, elle ne fait que reconnaître un état de fait. En matière économique, l’État accompagne désormais les initiatives des entrepreneurs privés, bien plus qu’il ne les suscite. Le dernier grand projet du ministère des Affaires économiques, lancé en janvier 1995, consiste d’ailleurs à faciliter la régionalisation et l’internationalisation de l’économie taiwanaise. L’objectif est que les entreprises multinationales comme les firmes nationales choisissent d’établir ou de conserver leur centre de commandement et leurs activités les plus créatrices de valeur sur l’île Taiwan. Le projet s’accompagne de mesures concrètes de libéralisation de l’économie.
L’équilibre entre l’État et le secteur privé s’est donc modifié au profit du second et ce notamment à la faveur de la démocratisation – les entrepreneurs bénéficiant de nouveaux moyens d’influence et de pression auprès de l’administration. Au-delà, tout un ensemble de travaux récents réévaluent le rôle que le secteur privé a joué pendant les décennies précédentes. Certes, l’État nationaliste a favorisé l’expansion d’un certain nombre de grandes entreprises, et l’enrichissement de l’élite des milieux d’affaires, en laissant s’instaurer des situations de monopole ou d’oligopole. Mais ces entreprises se sont aussi développées sur la base de ressources propres, de réseaux sociaux ou de la réactivation de rapports tissés avec des entreprises japonaises du temps de l’occupation [12].
L’accent est désormais mis sur le cœur de l’activité économique taiwanaise : son tissu de petites et moyennes entreprises – 95 % des entreprises nationales sont des PME et elles génèrent la moitié des exportations. Le dynamisme de ces petites et moyennes entreprises tournées vers les marchés internationaux, leur réactivité, la vivacité de la concurrence qu’elles se livrent font aujourd’hui figure de modèle dans toute la région. Tout un ensemble de travaux qui mêlent histoire, sociologie et anthropologie économique réévaluent les conditions qui ont présidé au miracle économique des années 1960. Longtemps, celui-ci a été mis au crédit de la politique judicieuse de l’État et des investissements de firmes multinationales trouvant à Taiwan une main-d’œuvre bon marché et relativement bien formée. Plusieurs auteurs considèrent aujourd’hui que le vrai miracle tient surtout aux capacités d’initiative des entrepreneurs privés et aux modalités selon lesquelles l’industrialisation s’est propagée dans les campagnes [13]. C’est du côté de l’organisation de la société taiwanaise – les structures familiales –, de sa culture, voire de ses croyances religieuses dans une perspective weberienne, que l’attention est portée. Ces travaux montrent comment la société taiwanaise a été un terrain favorable à l’émergence d’un certain type d’organisation capitaliste. L’accent est mis sur les réseaux qui lient entre elles de multiples petites et moyennes entreprises familiales, et qui leur donnent une flexibilité leur permettant de répondre rapidement à des donneurs d’ordre étrangers. Le fractionnement des processus de production en une multitude d’étapes a fourni autant d’occasions de création de petites entreprises à des coûts faibles en termes de capital et de travail. C’est donc un système de production original, basé sur de petites entreprises familiales organisées en réseaux et travaillant pour l’exportation, qui serait la raison principale du dynamisme de la croissance taiwanaise. C’est ce système de production que les investisseurs taiwanais sont aujourd’hui en train d’exporter en Asie du Sud-Est et en Chine continentale.
 
â—¦ La construction d’une identité taiwanaise
 
 
Plus libre et plus riche, la population taiwanaise a désormais les moyens d’étudier, d’investir ou tout simplement de voyager à l’étranger. Cette confrontation à l’autre, et singulièrement à la Chine continentale – on compte près de 16 millions de voyages entre Taiwan et le continent depuis leur autorisation en 1987 –, a provoqué en retour la prise de conscience d’une identité proprement taiwanaise. Plus insérée dans le monde, dans ses circuits économiques et d’informations, Taiwan est aussi plus localisée. La prospérité économique et la démocratisation ont permis l’ouverture d’un débat sur l’appartenance identitaire de Taiwan à la Chine qui débouche aujourd’hui sur un sentiment de fierté d’être taiwanais. La population de l’île, dans sa diversité, redécouvre son histoire et ses traditions culturelles et les mobilise pour en faire le ciment d’une nation taiwanaise [14].
La relecture du passé
Le régime nationaliste autoritaire avait imposé une mémoire historique et culturelle très largement étrangère à la société taiwanaise. La République de Chine a longtemps cherché à apparaître comme le conservatoire de la haute culture chinoise ; et le musée national de Taipei était un des fleurons de cette entreprise idéologique. Aujourd’hui, l’accent est mis sur la spécificité de la culture taiwanaise, et les habitants de l’île sont officiellement encouragés à revendiquer leur « taiwananéité ».
Les études universitaires consacrées à l’île se sont multipliées. Les programmes de recherches se sont infléchis pour prendre en compte ce nouveau champ de la connaissance ; au sein de la plus haute institution, l’Academia Sinica, qui est aussi le lieu où sont concentrées les études des divers domaines relevant de la sinologie, s’est constitué en 1993 un institut préparatoire de l’histoire de Taiwan. L’institut de sociologie, créé en 1995, se tourne quant à lui vers l’étude des faits sociaux taiwanais [15]. Des musées ont été créés avec pour mission de conserver la culture locale. Tout est donc fait pour rappeler aux habitants de l’île qu’ils possèdent une histoire, une culture et des caractéristiques « nationales » qui les rendent « différents » de leurs compatriotes du continent ou de la diaspora. C’est l’ensemble de l’histoire de l’île, jusque-là volée à la mémoire collective, qui est redécouverte, qu’il s’agisse des origines, de la colonisation occidentale puis chinoise, ou du passé récent et plus douloureux.
L’éveil de la conscience nationale a notamment pris la forme d’une réhabilitation de la culture et du statut des aborigènes, estimés à 402 452 personnes, soit 1,6 % de la population [16]. Des recherches sont entreprises, des colloques scientifiques ont lieu [17]. Archéologues et linguistes, désormais détachés de l’objectif dogmatique prévalant autrefois et selon lequel il fallait prouver le lien existant entre Formose et l’espace de fondation de la culture chinoise (le fleuve Jaune), prêtent aujourd’hui attention avec plus de sérénité à la question des origines et de la continuité. L’accent est désormais mis sur les liens entre les populations austronésiennes taiwanaises et le reste du Pacifique [18]. Ces populations, longtemps socialement et économiquement marginalisées, se sont constituées en groupes de pression et ont obtenu un certain nombre de gains politiques, notamment des mesures pour préserver leur patrimoine linguistique [19].
On redécouvre et l’on valorise l’histoire coloniale de Taiwan qui, avant d’être incorporée à l’empire chinois Qing, a été brièvement occupée par les Espagnols de 1626 à 1629, puis par les Hollandais, avant l’arrivée, en 1664, du rebelle Koxinga, général fidèle à la dynastie Ming. L’histoire de la colonisation chinoises est révisée, et John R. Shepherd [20] a montré combien l’administration impériale avait pris un soin attentif à éviter autant que possible les conflits entre population chinoise immigrante de cultivateurs et populations aborigènes de chasseurs. Taiwan est aussi réintégrée dans l’histoire des contacts commerciaux ou missionnaires entre l’Occident et le monde chinois au 20e siècle [21].
Enfin, les Taiwanais osent maintenant faire ouvertement allusion aux pages les plus sombres de leur histoire récente. Les « événements du 28 février 1947 » (ererba shijian) ne sont plus tabous [22]. Un musée situé au centre de Taipei et non loin du palais présidentiel est aujourd’hui consacré au soulèvement et à la répression qui a suivi. En 1997, le cinquantième anniversaire des « événements » est officiellement célébré et devient l’occasion d’une repentance officielle.
Le débat identitaire
Le discours sur l’identité nationale de Taiwan est une réaction aux arguments ethniques, culturels et historiques développés par la République populaire pour démontrer que l’île est une province chinoise faisant partie intégrante du continent. C’est aussi un processus d’auto-affirmation par lequel les Taiwanais tentent de redéfinir leur identité nationale au terme de quarante ans d’une culture imposée. La majorité des Taiwanais partagent en effet le sentiment d’avoir été victimes des Continentaux (près d’1 million de personnes accompagnent Chiang Kai-shek dans sa retraite sur l’île en 1949-1950). Ceux-ci ne se contentent pas de prendre le contrôle de tous les leviers politiques sur une population libérée de l’occupation japonaise. Le régime nationaliste se lance en effet dans la reconstruction d’une tradition chinoise. L’imposition du mandarin comme langue de l’éducation, de l’administration, des publications, ainsi que de la culture populaire à une population qui parle la langue minnan illustre l’imposition de cette haute culture officielle. L’objectif fondamental de l’enseignement était d’éduquer tous les citoyens, quelle que fût leur origine, pour qu’ils deviennent loyaux et assument la mission anti-communiste et réunificatrice du régime nationaliste. Les dialectes taiwanais, les coutumes traditionnelles, les pratiques religieuses populaires, la musique et l’opéra locaux furent systématiquement considérés comme arriérés, superstitieux et nuisibles à la fois à l’unification nationale et à la modernisation.
L’imposition de cette haute culture chinoise par les Continentaux (immigrants de 1949) humilie de nombreux Taiwanais (immigrants d’avant l’occupation japonaise), mais la loi martiale empêche l’expression de tout ressentiment. La démocratisation libère les oppostions jusque-là contenues et double la division « ethnique » entre Continentaux et Taiwanais d’une opposition politique entre les premiers davantage susceptibles de soutenir le KMT, et les seconds plus proches du Parti indépendantiste [23]. Mais seule une minorité d’habitants de Taiwan (5 %) est favorable à l’indépendance immédiatement et le Parti démocrate progressiste a compris qu’il lui fallait dépasser ce clivage et abandonner la revendication d’une indépendance rapide pour devenir un parti de gouvernement crédible. Symétriquement, beaucoup de Taiwanais ont soutenu Lee Teng-hui et le KMT dans son effort de rénovation institutionnelle.
Aujourd’hui, l’immense majorité des habitants de Taiwan ne se définit plus par rapport à la question de la réunification à la Chine, et n’est plus surdéterminée par ce rapport. Ce dont ils sont soucieux, c’est de la poursuite de la prospérité et du développement économique dans un cadre politique stabilisé. La « question de l’origine provinciale » qui désigne pudiquement les rapports conflictuels entre Continentaux et Taiwanais, n’est plus – ce qu’elle fut plus longtemps – le sujet principal des débats. De fait, de plus en plus de Taiwanais s’accordent sur le fait qu’en dépit de leur culture chinoise commune, ils peuvent légitimement aspirer à vivre dans une entité politique, voire nationale, indépendante. Les dirigeants du KMT et du PDP semblent eux aussi avoir admis que Taiwan est une nation unique avec des « caractéristiques chinoises », ce qui ne signifie d’ailleurs pas que la réunification soit impossible dans le futur. C’est bien ce qu’ont compris les dirigeants politiques. Lee Teng-hui parlait avant sa retraite politique de « communauté de destin », de « Taiwan d’abord », et évoquait « les nouveaux Taiwanais » pour dépasser le clivage ethnique et créer un nouvel esprit national ».
La part chinoise est aujourd’hui acceptée dans l’identité locale, en même temps qu’elle est dépassée en raison d’une expérience historique spécifique tenant à la situation géographique de l’île : Taiwan a un passé austronésien ; le territoire a été plusieurs fois conquis par des puissances occidentales, puis soumis à l’influence japonaise ; la guerre froide l’a placé sous influence américaine. C’est l’histoire de Taiwan qui distingue l’île de la Chine et qui justifie la revendication d’indépendance politique [24]. Habitants d’un territoire aux identités et aux passés multiples – Chen Shui-bian parle d’une « société d’immigrants » –, les Taiwanais se retrouvent dans leur adhésion à une citoyenneté moderne.
Depuis la fin des années 1980, les transformations se sont brutalement accélérées à Taiwan. L’île n’est plus pourvoyeuse de produits bon marché à haute intensité de main-d’œuvre ; elle est devenue un acteur clé dans les chaînes de fabrication d’un certain nombre de produits de haute technologie. Naguère vue comme un appendice de l’expansion han à la périphérie maritime de la Chine, elle se transforme en entité nationale. D’aucuns seraient prêts à considérer que la transition démocratique et la réussite économique pourraient être d’utiles modèles pour la Chine continentale. C’est peu probable.
La démocratisation du régime autoritaire s’est faite dans des conditions bien particulières. À Taiwan, la revendication démocratique s’est doublée d’une revendication nationaliste à cause de la nature spécifique du régime, un gouvernement de toute la Chine réfugié sur l’île au terme d’une guerre civile. Ce ne sont pas simplement les défauts d’un système politique particulier qui ont été combattus, c’est aussi le cadre étatique qui a été contesté. L’opposition souhaitait la création d’une nouvelle entité politique qui corresponde à la réalité historique, culturelle et sociale propre à Taiwan.
Les problèmes économiques et sociaux – reconversion des entreprises d’État, chômage massif – auxquels est confronté le continent ont peu à voir avec les conditions dans lesquelles Taiwan a réussi au cours des dernières années à délocaliser ses industries de main-d’œuvre et à occuper une place de premier rang dans la fabrication d’un certain nombre de produits de haute technologie. Certes, certaines régions de Chine parviennent à attirer des entreprises de haute technologie, mais tout en continuant à produire des articles bas de gamme grâce à une main-d’œuvre abondante venue des provinces de l’intérieur. Les investisseurs taiwanais, acteurs clés de la modernisation du tissu économique chinois, ont d’ailleurs tout intérêt à voir perdurer les écarts de coûts entre Taiwan et le continent.
Reste que les réalités taiwanaises, et les travaux conduits à Taiwan, posent bel et bien des questions sur la Chine. On peut s’interroger sur la capacité des entrepreneurs taiwanais à dupliquer sur le continent un système de production basé sur la sous-traitance et l’organisation des firmes en réseau. Le problème de l’identité nationale taiwanaise est également celui de l’identité nationale chinoise. L’invention de la nation taiwanaise se traduit par une rupture avec la définition chinoise traditionnelle de la nation, basée sur les liens du sang et un héritage culturel. Si Taiwan parvient à traduire son identité nationale en une politique cohérente, cela pourrait faciliter la fédéralisation de l’État en République populaire. L’île reste donc un terrain fertile d’investigations pour quiconque, historien, sociologue, anthropologue, économiste ou politiste, cherche à comprendre un monde chinois aujourd’hui traversé par des flux qui ignorent les frontières.
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NOTES
 
[1] Le 18 mars 2000, Chen est élu avec 39,3 % des suffrages, devant Soong Chu-yu (36,8 %), dissident du Kuomintang (KMT). Le candidat du KMT, Lien Chan, n’arrive qu’en troisième position avec 23,1 % des suffrages. Cf. Perspectives Chinoises, 58, mars-avril 2000, p. 26-57.
[2] Pour une introduction à l’histoire de Taiwan jusqu’au milieu des années 1980, on se reportera à Marie-Claire Bergère, « Taiwan après le miracle », Vingtième siècle. Revue d’histoire, avril-juin 1988, p. 5-15.
[3] L’ouverture en 1994 à Taipei d’une antenne du Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC) installé à Hong Kong n’a pas peu contribué à l’essor des recherches françaises. Fondée par Jean-Pierre Cabestan, cette antenne est aujourd’hui dirigée par Fiorella Allio. Le CEFC publie la revue Perspectives Chinoises. Pour un panorama de la taiwanologie française, cf. Pierre Trolliet (éd.) Taiwan : économie, société, culture, Paris, F. Paillart, 1999, qui réunit les actes d’un colloque organisé par l’Institut national des langues et civilisations orientales.
[4] Jean-Pierre Cabestan, Le système politique de Taiwan, Paris, PUF, 1999 (coll. « Que sais-je ? »), p. 54. Pour une vue d’ensemble de la démocratisation, cf. aussi Steve Tsang et Hung-mao Tien (ed.) Democratization in Taiwan. Implications for China, Londres, Macmillan Press, 1999.
[5] Pour une histoire de l’opposition taiwanaise au KMT, cf. Samia Ferhat-Dana, Le Dangwai et la démocratie à Taiwan – Une lutte pour la reconnaissance de l’entité politique taiwanaise (1949-1986), Paris, L’Harmattan, 1998 ; Claude Geoffroy, Le mouvement indépendantiste taiwanais. Ses origines et son développement depuis 1945, Paris, L’Harmattan, 1997.
[6] Françoise Mengin, « Taiwan ou la démocratisation sous tutelle : heur et malheur de la contrainte », Revue d’études comparatives Est-Ouest, 3, septembre 1997, p. 43-62.
[7] Pour une analyse des politiques de réunification de Taipei et de Pékin, cf. Jean-Pierre Cabestan, L’impossible réunification, Paris, Dunod-Ifri, 1995, et les articles de l’auteur dans Perspectives Chinoises.
[8] Cf. Françoise Mengin, Trajectoires chinoises, Taiwan, Hong Kong et Pékin, Paris, Karthala, 1998, p. 37.
[9] Sur la mobilisation de Sun par le régime nationaliste à Taiwan, cf. Marie-Claire Bergère, Sun Yat-sen, Paris, Fayard, 1994, p. 468-470, et pour la période contemporaine Stéphane Corcuff, « Que reste-t-il de Chiang Kai-shek ? Ritualisation d’une commémoration politique à Taiwan (1988-1997) », Études chinoises, XVI, 2, automne 1997, p. 115-146.
[10] Chiffre du ministère des Affaires économiques, Taipei, janvier 2000.
[11] Philippe Chevalérias, « La marche des firmes taiwanaises vers le continent chinois, 1987-1997 », thèse de 3e cycle, Paris, Inalco, octobre 1999.
[12] Gilles Guiheux, « Le Tainan bang : logiques économiques et logiques sociales dans l’histoire d’un conglomérat taiwanais », Entreprises et Histoire, 12, 1996, p. 101-111 et Gilles Guiheux, « Les conglomérats taiwanais », Économie Internationale, 61, avril 1995, p. 159-172.
[13] Joel D. Aberbach, David Dollar, Kenneth L. Sokoloff, The Role of the State in Taiwan’s Development, Armonk, New York, M. E. Sharpe, 1994 ; Ian A. Skoggard, The Indigenous Dynamic in Taiwan’s Postwar Development : The Religious and Historical Roots of Entrepreneurship, Armonk, New York, M.E. Sharpe, 1996.
[14] Voir Christine Chaigne, Catherine Paix, Chantal Zheng (éd.), Taiwan : enquête sur une identité, Paris, Karthala, 2000.
[15] Michel Cartier, « La recherche sinologique à Taiwan et la taiwanisation des études chinoises », Revue bibliographique de sinologie, 1999, p. 15-26.
[16] Chiffre du ministère de l’Intérieur, Taipei, février 2000. Sur l’histoire de ces populations, cf. Chantal Zheng, Les Austronésiens de Taiwan à travers les sources chinoises, Paris, L’Harmattan, 1995.
[17] Pan Inghai, « la conscience “Pingpu” dans la société taiwanaise contemporaine. Les rapports entre l’histoire et l’ethnicité », Perspectives chinoises, 57, janvier-février 2000, p. 85-91.
[18] Élizabeth Zeitoun, « Les langues austronésiennes de Taiwan. Un bilan linguistique », Perspectives Chinoises, 49, sept.-oct. 1998, p. 47-55.
[19] Fiorella Allio, « La construction d’un espace politique austronésien », Perspectives Chinoises, 47, mai-juin 1998, p. 54-62.
[20] John Robert Shepherd, Statecraft and Political Economy on the Taiwan Frontier, 1600-1800, Stanford, Stanford University Press, 1993.
[21] Chantal Zheng, Les Européens aux portes de la Chine, l’exemple de Formose au xix e siècle, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence, 1998. Parmi les publications relatives à la période de l’occupation japonaise : Ka Chih-ming, Japanese Colonialism in Taiwan. Land Tenure, Development and Dependency, 1895-1945, Boulder, Westview Press, 1995.
[22] Les événements débutent par des tirs de soldats nationalistes contre des manifestants. Dans les jours qui suivent, des Taiwanais prennent d’assaut des postes de police et des bureaux du gouvernement. Les activistes demandent au gouvernement central l’établissement d’un gouvernement autonome. Nankin répond par l’envoi de renforts militaires. La répression entraîne l’élimination quasi complète des activistes taiwanais de gauche et des membres les plus éduqués des classes moyennes suspectés de s’être rangés du côté du soulèvement. Ceux qui ne sont pas tués (les estimations varient de 6 000 à 20 000 morts) choisissent l’exil. Pour une relecture contemporaine (mais controversée) de cet épisode, voir Lai Tse-Han, Ramon H. Myers, Wei Wou, A Tragic Beginning, The Taiwan Uprising of February 28, 1947, Stanford, Stanford University Press, 1991.
[23] Cf. Stéphane Corcuff, « Les “continentaux” de Taiwan. Une catégorie identitaire récente », Perspectives Chinoises, 57, janv.-fév. 2000, p. 74-84 ; Chang Mau-kuei, « Les origines et la transformation de l’identité nationale taiwanaise », Perspectives Chinoises, 57, janv-fév. 2000, p. 52-73 ; Fiorella Allio, « Comprendre l’unicité, la multiplicité et le Tout », Perspectives Chinoises, 57, janv.-fév. 2000, p. 44-51.
[24] Gunter Schubert, « L’émergence d’une nouvelle nation ? Le discours sur l’identité nationale dans le Taiwan de la fin du xx e siècle », Perspectives Chinoises, 52, mars-avril 1999, p. 58-70.
[*] Gilles Guiheux est maître de conférences à l’université d’Artois, et chercheur à l’Institut d’Asie Orientale de Lyon.
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