Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724628969
156 pages

p. 3 à 11
doi: en cours

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no 71 2001/3

2001 Vingtième siècle

Himmler et l’extermination de 30 millions de slaves

Jean Stengers  [*]
La guerre à l’Est s’est caractérisée par une barbarie sans nom. Faut-il pour autant admettre que les nazis, Himmler en tête, aient prémédité d’assassiner par la famine 30 millions de Soviétiques ? Cette thèse a récemment été avancée par des historiens de renom, Götz Aly, Suzanne Heim et Christian Gerlach notamment. Ces auteurs se fondent notamment sur les déclarations avancées à Nuremberg par le général SS Bach-Zelewski – responsable, entre autres, des massacres commis contre les Juifs et les partisans. Or, ce témoignage reste, à bien des égards, contestables et invite à infirmer la thèse défendue. Les Allemands n’hésitèrent pas à maltraiter la population russe, en la laissant littéralement mourir de faim. Mais les pertes humaines résultèrent de la conduite de la guerre, non de l’application méthodique d’un plan prémédité avant 1941. The war in Eastern Europe was unspeakably barbaric. Does that mean that the Nazis, and first of all Himmler, planned the murder by starvation of 30 million Soviet people ? Well-known historians such as Götz Aly, Suzanne Heim and Christian Gerlach recently put forward this hypo-thesis. They are basing it on the statements made in Nuremberg by SS General Bach-Zelewski, responsible for the massacres against the Jews and partisans, among others. But this testimony is in many respects subject to dispute and other historians contradict it. The Germans didn’t hesitate to mistreat the Russian population by letting them literally die of hunger. But the human casualties were the result of the waging of war and not of the methodical application of a plan premeditated before 1941.
La guerre à l’Est a été, on le sait, caractérisée par une barbarie sans nom. Les nazis avaient-ils, cependant, prémédité d’assassiner 30 millions de Russes en utilisant l’arme de la famine avant même le déclenchement de l’opération Barbarossa, le 22 juin 1941 ? Cette thèse, révolutionnaire, est avancée par des historiens de renom. Elle appelle, toutefois, de sérieuses retouches.
Lorsque les principaux criminels de guerre nazis furent jugés à Nuremberg, les deux absents les plus marquants, sur les bancs des accusés, étaient Adolf Hitler et Heinrich Himmler. Tous deux s’étaient suicidés, Hitler dans les conditions que l’on sait, et Himmler, prisonnier des Anglais, en absorbant du cyanure le 23 mai 1945. La place de Himmler parmi les grands criminels nazis se fût imposée : il incarnait tous les crimes commis par la SS. Aucun chef nazi n’a prononcé de paroles aussi épouvantables que celles qu’il adressait le 6 octobre 1943 aux Gauleiter réunis à Poznan. Fréquemment citées, il faut néanmoins les reproduire une fois de plus :
« La phrase “les Juifs doivent être exterminés”, en peu de mots, Messieurs, est dite facilement. Pour celui qui doit l’exécuter, ce qu’elle exige est ce qu’il y a de plus dur et de plus difficile au monde… La question suivante nous a été posée : “Que fait-on des femmes et des enfants ?” Je me suis décidé à trouver là aussi une solution tout à fait claire. Je ne me suis pas senti le droit d’exterminer les hommes – dites, si vous voulez, de les tuer ou de les faire tuer – et de laisser grandir des enfants qui se vengeraient sur nos fils et nos petits-enfants. Il fallait prendre la lourde décision de faire disparaître ce peuple de la face de la terre. Pour l’organisation qui dut accomplir cette tâche, ce fut la chose la plus dure que nous ayons eue jusqu’à présent. Elle a été accomplie » [1].
Elle l’avait été en effet, sous la direction de Himmler, qui méritait donc d’être appelé, comme le fait M. Breitman, « The Architect of Genocide » [2]. S’il y a donc eu un criminel nazi, c’est bien celui-là. Mais prenons-y garde : on risque d’affaiblir les charges qui pèsent sur un criminel si, au-delà de ses forfaits, on lui prête des intentions monstrueuses qu’il n’a pas nourries. Or c’est sans doute le cas, nous paraît-il, d’un plan prémédité attribué à Himmler, qu’il aurait conçu avant même l’ouverture de la campagne de Russie, et qui visait à exterminer par la faim 30 millions de Slaves.
La thèse suivant laquelle il y avait eu chez lui et plus généralement chez les dirigeants nazis une telle préméditation a été défendue récemment par les historiens Götz Aly et Suzanne Heim [3], ainsi que par Christian Gerlach [4]. Elle a été reprise, bien qu’en demi-teinte, par Christoph Dieckmann et Ulrich Herbert, qui évoquent l’un et l’autre une « politique de famine » préméditée de la part de l’Allemagne [5]. Il s’agissait là, écrit M. Dieckmann, d’une « politique de famine de dimension incroyable » qui avait été planifiée contre la population soviétique [6]. L’implication de Himmler dans cette politique n’a pas été contredite par ses biographes les plus récents, Peter Padfield [7] et Richard Breitman [8]. Disons-le d’abord avec force : il ne peut être question de mettre en cause ni la valeur des historiens que nous venons de citer, spécialistes de premier ordre, ni l’importance de leurs travaux.
M. Aly et Mme Heim sont les auteurs d’un livre qui a fait sensation par l’originalité de son interprétation de l’holocauste : Vordenker der Vernichtung (Hambourg, 1991). M. Aly a écrit ensuite, sur le même sujet, un second ouvrage, nourri de faits nouveaux, défendant une thèse interprétative assez différente de celle de son premier livre, mais d’une égale originalité : Endlösung. Völkerverschiebung und der Mord an den europäischen Juden (Francfort, Fischer, 1995 ; traduction anglaise : Final Solution, Nazi Population Policy and the Murder of the European Jews, Londres, Arnold, 1999) [9]. M. Christian Ger-lach, pour sa part, est un jeune historien qui a pris une part importante à l’édition scientifique, tout à fait remarquable, du Dienstkalender de 1941-1942 de Himmler [10], une source capitale. Il a utilisé cette dernière pour soutenir, dans des publications qui ont eu un grand retentissement, que l’on pouvait cerner avec précision la date à laquelle Hitler avait fait connaître sa décision de procéder à la « solution finale » de la question juive [11]. Bien que son interprétation fasse l’objet de grosses polémiques, et qu’elle soit effectivement contestable [12], la contribution qu’il a apportée est majeure. M. Dieckmann, lui, a produit une étude fondamentale sur le sort des Juifs de Lituanie. M. Ulrich Herbert, enfin, professeur à l’université de Fribourg-en-Brisgau, nous a donné un ouvrage devenu classique sur les travailleurs forcés en Allemagne, et il a marqué son intérêt pour l’histoire de l’holocauste par des études critiques de premier ordre [13]. Ce sont donc là autant de spécialistes de très grande valeur, et ce n’est pas eux que je songe un instant à attaquer. Je m’en prends seulement à une de leurs thèses qui me paraît branlante.
Les 30 millions de Slaves à exterminer trouvent leur origine dans le témoignage présenté au procès de Nuremberg, en janvier 1946, par le général des Waffen SS, Erich von dem Bach-Zelewski. Quelques mots d’abord de l’homme. Son histoire est extrêmement curieuse [14]. Né en 1899, il avait, durant la première guerre mondiale, combattu au front et reçu la croix de fer. Après la guerre, il continua à servir pendant plusieurs années comme officier dans l’armée allemande « des 100 000 hommes ». Ayant adhéré au parti nazi en 1930, il devint, à partir de 1932, député du parti au Reichstag. Mais il avait avant tout un tempérament de reître. Pendant la deuxième guerre mondiale, il progressa dans la hiérarchie de la SS pour atteindre finalement le grade de général. Dès le début de la campagne de Russie, il fut placé à la tête des forces de la SS, de la police et de la Wehrmacht, chargées en Russie centrale de la lutte contre les partisans, et qui fonctionnaient dans la zone des arrières du groupe d’armées du centre. Il était prévu que le siège de son commandement se situerait par la suite à Moscou [15]. Sa mission fut ensuite étendue à l’ensemble des territoires de l’Est. En 1944, il commanda la phase finale de la répression de la révolte de Varsovie.
Dans son témoignage de Nuremberg [16], Bach-Zelewski ne cacha pas que la lutte contre les partisans qu’il avait dirigée avait été menée avec beaucoup de dureté et qu’elle avait conduit à des massacres de la population civile. Il invoquait pour expliquer ces excès le manque de directives des autorités supérieures, des directives que, disait-il, il avait réclamées en vain. Il apparaissait bien qu’il avait été mêlé à ce qui équivalait à des crimes mais pour lesquels, comme il témoignait avec beaucoup de bonne volonté, il ne fut jamais poursuivi. Il pouvait d’ailleurs faire valoir qu’il avait surtout dirigé des opérations militaires, à savoir la lutte contre les partisans. Les accusés de Nuremberg l’insultèrent copieusement : il était le témoin de l’accusation qui, en quelque sorte, les trahissait [17]. Goering le traita de dégoûtant Schweinhund, qui « vendait son âme pour sauver sa peau puante » [18]. Bach-Zelewski n’échappa cependant pas par la suite à des condamnations – dont, pour finir, une lourde condamnation à la prison à perpétuité –, condamnations prononcées par la justice allemande, non pour ses agissements pendant la guerre, mais pour des crimes commis contre des Allemands avant la guerre – les victimes étant un assassiné de la nuit des longs couteaux, en 1934, puis des communistes allemands. Bach-Zelewski mourut à l’hôpital en 1972.
L’étendue effroyable de ses crimes dans la lutte contre les partisans, et également dans le massacre des Juifs, ne fut révélée que vingt-cinq ans après sa mort, en 1997, lorsque les Anglais rendirent publics des messages chiffrés de la police d’ordre (Ordnungspolizei) allemande qu’ils avaient décryptés à Bletchley Park pendant la guerre [19]. C’était un des aspects, jusque-là presque inconnu, de la victoire des Anglais sur les chiffres allemands. Ces décryptages révélaient le rôle criminel majeur de Bach-Zelewski, spécialement dans le massacre des Juifs. C’était lui notamment qui, pour l’extermination des Juifs, avait vivement poussé à l’utilisation des chambres à gaz [20]. Il y avait évidemment là matière à condamnation à mort ; les Anglais, durant la guerre déjà, le savaient, mais pendant plus d’un demi-siècle, ils avaient privilégié la protection des secrets de leurs décryptages [21] sur la production de preuves contre les criminels de guerre. Bach-Zelewski avait été l’un des principaux bénéficiaires de cette priorité.
Au cours de son témoignage de Nuremberg, Bach-Zelewski fut interrogé sur les raisons pour lesquelles, dans sa lutte contre les partisans, l’armée allemande avait augmenté ses forces en recrutant de véritables criminels. Citons textuellement sa réponse : « Je pense qu’il y eut un rapport étroit entre le discours de Heinrich Himmler, au commencement de 1941, avant la campagne contre la Russie, quand il déclara à Weselsburg (sic pour : Wewelsburg) que le but de cette campagne était de diminuer la population slave de 30 millions d’individus, et la tentative d’accomplir ce dessein en se servant de troupes de qualité si inférieure » [22]. Bach-Zelewski revint encore dans la suite de son témoignage sur ce discours de Himmler à Wewelsburg, sur ce qu’il appelait une « extermination de la population officiellement proposée et approuvée » [23] : Himmler, précisait-il, avait annoncé son intention de réduire la population slave de 30 millions [24]. Et d’ajouter, évoquant les mesures prises par les Allemands dans les territoires occupés : « Je suis d’avis que ces méthodes auraient certainement conduit à l’extermination de 30 millions d’individus, si elles avaient été poursuivies et si la situation ne s’était pas complètement modifiée du fait du déroulement ultérieur des événements » [25].
Deux remarques s’imposent d’emblée à propos de ce témoignage. Tout d’abord, la réunion de la Wewelsburg est un fait. Dans ce château d’origine médiévale qu’il affectionnait et qu’il avait fait restaurer [26], Himmler reçut effectivement, le 12 juin 1941, une série de dignitaires de la SS dont Bach-Zelewski [27]. Le témoignage de Bach-Zelewski est le seul cependant qui soit conservé au sujet des propos que Himmler avait tenus à cette réunion. Deuxième remarque importante : à écouter la manière dont Bach-Zelewski rapporte ces propos et à lire tout le contexte de son témoignage, il apparaît bien que le dessein qu’il prêtait à Himmler était de tuer 30 millions de Slaves – de les tuer par les armes. Pas question en tout cas de famine.
Mais pour Götz Aly et Suzanne Heim, ainsi que pour Christian Gerlach, c’est en affamant ces 30 millions de Slaves que l’on comptait les anéantir. Cette thèse d’une extermination par la famine se fonde essentiellement sur trois documents :
Le premier est une note sur les résultats d’une conférence des secrétaires d’État du 2 mai 1941 au sujet de l’opération Barbarossa. « La guerre ne peut se poursuivre, dit cette note, que si la totalité de la Wehrmacht, dans cette troisième année de guerre, tire sa nourriture de la Russie. » De ce fait, de nombreux millions d’hommes (zig Millionen Menschen) « vont sans aucun doute périr de faim lorsque nous tirerons du pays tout ce qui nous est nécessaire » [28]. Parmi les secrétaires d’État présents à la réunion du 2 mai figurait le secrétaire d’État au ministère du Ravitaillement, Herbert Backe, qui a joué dans la définition de cette politique un rôle majeur [29].
Le deuxième document est un rapport de la section agricole de l’état-major économique de l’Est en date du 23 mai 1941 définissant la politique à suivre en cas d’occupation de la Russie [30]. L’exploitation intensive par l’Allemagne des ressources économiques de la Russie, dit le rapport, aura pour la population russe des conséquences prévisibles. « Il n’y a aucun intérêt pour l’Allemagne, en effet, à maintenir les capacités productives de ces régions, si ce n’est pour l’approvisionnement des troupes allemandes qui y sont stationnées. La population utilisera donc, suivant le modèle ancien, ses superficies cultivables pour ses propres besoins. Il est donc vain d’attendre qu’il se produise des excédents de céréales… La population de ces régions, particulièrement celle des villes, va nécessairement au-devant d’un grave état de famine. » On aura donc dans l’avenir des « zones de famine » (Hungergebiete). Et encore : même si l’on s’efforce d’exploiter ces régions de manière plus intensive, en augmentant les superficies réservées aux cultures de pommes de terre et d’autres produits importants pour la consommation, « la population ne pourra être sauvée de la famine ». « De nombreuses dizaines de millions d’hommes » (viele 10 Millionen von Menschen) de ces régions deviendront superflus et mourront, ou devront émigrer en Sibérie.
La dernière source, enfin, est un discours de Rosenberg du 20 juin 1941 devant les dirigeants les plus étroitement concernés par les problèmes de l’Est [31].
« L’approvisionnement en vivres du peuple allemand, disait Rosenberg, est sans aucun doute en tête des exigences allemandes dans l’Est, et il faudra que les régions du sud de la Russie et du nord du Caucase s’en accommodent pour approvisionner en nourriture le peuple allemand. Nous n’apercevons absolument pas d’obligation de nourrir le peuple russe avec les produits de ces régions excédentaires. Nous savons qu’il s’agit là d’une dure nécessité à accepter sans aucune question de sentiment. Sans doute une très importante évacuation (de la population russe) sera-t-elle nécessaire et les Russes connaîtront certainement des années très difficiles… Pour le Reich allemand et son avenir, l’application de cette politique (d’évacuation) à l’intérieur de l’espace proprement russe est une tâche prodigieuse et pas du tout négative, contrairement à ce qu’elle pourrait peut-être paraître lorsque l’on considère seulement la dure nécessité de l’évacuation. »
Dans ces différents textes, on le notera, il s’agit moins d’une politique que l’on recommande, que des conséquences – épouvantables – d’une politique que l’on sera forcé de mener. Seul Rosenberg considère que ces conséquences, en fin de compte, auront pour l’Allemagne un côté bénéfique. Aucune de ces trois sources, on le notera aussi, ne cite le chiffre de 30 millions de victimes potentielles. Mais ce chiffre – celui de Himmler d’après Bach-Zelewski –, aux yeux de Aly-Heim, et de Gerlach, est confirmé par les considérations sur la population russe qui figurent en tête du rapport du 23 mai 1941 cité plus haut. On y calcule que la population totale de la Russie est passée de 140 millions en 1914 à 170,5 millions en 1939 [32]. On allègue aussi des propos tenus par Goering au comte Ciano à Berlin le 25 novembre 1941. Goering disait, « avec l’indifférence la plus absolue », précise Ciano [33] :
« Dans les camps de prisonniers russes, après avoir mangé tout ce qui était possible, y compris les semelles de leurs souliers, ils ont maintenant commencé à se manger entre eux, et, ce qui est plus grave, ils ont mangé aussi une sentinelle allemande. Cette année, 20 à 30 millions de personnes mourront de faim en Russie. Peut-être est-il bien qu’il en soit ainsi, car certains peuples doivent être décimés. Mais même s’ils ne l’étaient pas, il n’y a rien à faire. Il est clair que si l’humanité est destinée à mourir de faim, les derniers seront nos deux peuples [34]. »
Cependant – et ceci vise le rapport du 23 mai 1941 –, mettre en rapport l’accroissement de la population russe avec un « plan d’extermination » à hauteur de cet accroissement paraît plus que risqué. Quant aux paroles de Goering relatives aux prisonniers de guerre russes, elles correspondent à l’effrayante réalité : les Allemands ont laissé crever – il n’y a pas d’autre verbe à employer que celui-là – de faim, d’épuisement et de maladie quelque 3 millions de ces prisonniers [35]. Mais pour les « 20 à 30 millions de personnes » qui « mourront de faim en Russie », on a affaire, dans la bouche indifférente de Goering, non à un plan mais à une prévision – qui ne se réalisera d’ailleurs pas, la durée de l’occupation d’une partie de la Russie et de son exploitation à outrance ayant été trop brève [36].
Tout part donc bien, dans cette théorie, de la déclaration prêtée à Himmler par Bach-Zelewski. A première vue, elle n’est pas pour étonner, car les propos de Himmler sur les Slaves, spécialement dans ses discours secrets – propos parfaitement avérés – sont souvent d’une extrême cruauté [37].
Mais un gros, un très gros point d’interrogation, malgré tout, s’impose. Au sujet de la valeur du témoignage de Bach-Zelewski, tout d’abord. Ce sont les conditions mêmes de ce témoignage qui sont en cause. Que Bach-Zelewski, dans ses diverses déclarations d’après guerre, ait commis des erreurs de fait [38] ; qu’il ait commis des erreurs de date [39] ; qu’il ait, à Nuremberg, abondamment menti par omission ; qu’il ait été un horrible criminel – tout cela ne frappe pas nécessairement son témoignage de nullité. Mais ce qui, fondamentalement, entache ce témoignage, c’est que Bach-Zelewski est témoin de l’accusation avec, nous l’avons dit, beaucoup de bonne volonté, et que par conséquent il accuse. Et il accuse spécialement Himmler qui n’est pas là pour se défendre.
Le fait que, dans aucun texte émanant de Himmler, de la SS ou des autorités allemandes à l’Est, on ne trouve jamais la moindre allusion à l’extermination de 30 millions de Slaves est en tout cas fort troublant. Rien notamment dans un texte cher à Himmler, le Generalplan Ost [40], un plan qu’il suivait de près [41] et où les déportations de populations occupent, certes, une place majeure sans que leur élimination physique ne soit mentionnée. Herbert Backe, dont nous connaissons le rôle important, rédige le 1er juin 1941 les douze commandements à observer par les Allemands à l’Est [42]. Ils sont d’une dureté exemplaire. Nous ne voulons pas convertir les Russes au national-socialisme, déclare Backe, mais faire d’eux notre instrument de travail (Verkzeug). Le Russe, souligne-t-il, connaît depuis des siècles la misère, la faim et la sobriété. Son estomac est dilatable, « donc pas de fausse commisération ». Le Russe aura donc faim, mais pas question ici de le faire mourir de faim.
Que l’on songe par ailleurs – c’est une autre considération importante – à la dimension presque insensée qu’aurait eue l’extermination, que ce soit par les armes ou par la famine, de 30 millions d’individus. L’évacuation vers l’Est, envisagée dans la note du 23 mai 1941 et dans le discours de Rosenberg, était plus facile à concevoir, mais elle n’équivalait pas à l’élimination physique qu’aurait prétendument voulue Himmler.
Enfin, et ceci est sans doute l’argument décisif, on ne voit pas de correspondance plausible entre le plan prêté à Himmler et la politique de son maître Adolf Hitler. Lorsqu’il s’agit des Juifs, la correspondance est parfaite : ils veulent l’un et l’autre leur extermination (même si l’entreprise, sans aucun doute, est difficile). Himmler nourrissait-il cependant à cet égard exactement les mêmes pensées que Hitler ? Pour Hitler, les choses sont simples : non seulement les Juifs sont à ses yeux le fléau de l’humanité, une vermine qui pourrit la société [43], mais surtout, ils doivent « payer » pour les pertes qu’ils ont infligées à l’Allemagne en déclenchant la guerre dont Hitler les rend responsables. Les Juifs avaient fait couler le sang allemand, il fallait que coule le sang juif [44]. Himmler partageait-il cette motivation démentielle ? Ou bien, en antisémite forcené, se bornait-il à obéir aveuglément aux ordres du Führer ? Cela est impossible à dire.
En ce qui concerne le Lebensraum, les territoires conquis à l’Est, les vues de Hitler sont extrêmement décidées : ils devront être, pour l’Allemagne, l’équivalent de ce que l’Inde est pour l’Angleterre, un Kolonialraum gouverné et exploité par les Allemands [45]. Cette comparaison avec l’Inde était une de ses idées favorites : il en discourra du 8 au 11 août 1941 durant trois jours et trois nuits, et y reviendra encore plus d’une fois par la suite. Or c’est ici que le bât blesse : comment concilier l’idée de nouvelles Indes avec la destruction d’une partie de leur population ?
Concluons : l’annonce réfléchie par Himmler à la Wewelsburg d’un plan d’extermination de 30 millions de Slaves paraît hautement improbable. N’est-il pas possible cependant que, entraîné par une sorte d’inspiration maléfique, il ait lancé une formule à l’emporte-pièce : « dreissig Millionen Slawen zuviel » ? S’il l’a fait – et on ne le saura jamais – on peut se demander s’il ne songeait pas aux « zwanzig Millionen Deutsche zuviel » prêtés à Clemenceau. Beaucoup d’Allemands ont cru, après 1919, que Clemenceau, à la Conférence de la Paix, avait déclaré qu’il y avait « vingt millions d’Allemands de trop » (« Es gibt zwanzig Millionen Deutsche zuviel »). Cela était parfaitement absurde, mais ils l’ont cru [46]. Hitler l’a cru. Il en parle en novembre 1919 [47], il évoquera encore à maintes reprises Clemenceau [48], et parle de lui encore en novembre 1943 [49]. Cela a été un des thèmes de propagande du national-socialisme. Le dramaturge Hanns Johst, qui dédie à Hitler sa pièce sur Schlageter (le jeune terroriste condamné à mort et exécuté par les Français à l’époque de l’occupation de la Ruhr) fait dire à une de ses héroïnes : « Zwanzig Millionen zuviel ? Vous voulez que nous, 20 millions, nous nous pendions, Monsieur Clemenceau. Bientôt nous nous lèverons comme un seul homme et nous crierons au monde : zwanzig Millionen zuwenig ! [50]Û Himmler avait baigné dans ce milieu. Peut-être a-t-il cru à la Wewelsburg – à supposer qu’il ait lancé une formule à l’emporte-pièce – faire comme Clemenceau ?
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NOTES
 
[1] Heinrich Himmler, Geheimreden 1933 bis 1945, éd. Bradley F. Smith et Agnes F. Peterson, Francfort, Propyläen Verlag, 1974, p. 169 ; trad. fr. (que je modifie très légèrement) dans Heinrich Himmler, Discours secrets, Paris, Gallimard, 1978, p. 167-168.
[2] Richard Breitman, The Architect of Genocide. Himmler and the Final Solution, Londres, Bodley Head, 1971.
[3] Götz Aly et Suzanne Heim, Vordenker der Vernichtung. Auschwitz und die deutschen Pläne für eine neue europäische Ordnung, Hambourg, Hoffmann und Campe, 1991, p. 365 et suiv.
[4] Christian Gerlach, Krieg, Ernährung, Völkermord, Forschungen zur deutschen Vernichtungspolitik im Zweiten Weltkrieg, Hambourg, Hamburger Edition, 1998, p. 13 et suiv., et du même auteur, son chapitre dans Ulrich Herbert (dir.), Nationalsozialistische Vernichtungspolitik 1939-1945. Neue Forschungen und Kontroversen, Francfort, Fischer, 1998, p. 265 et suiv.
[5] Christoph Dieckmann, dans Nationalsozialistische Vernichtungspolitik, 1939-1945, op. cit., p. 310 ; Ulrich Herbert, « La politique d’extermination », Revue d’Histoire moderne et contemporaine, t. 47, n° 2, 2000, p. 260.
[6] Christoph Dieckmann, loc. cit. M. Gerlach parle pour sa part du « plus grand meurtre planifié de l’histoire » (dans Nationalsozialistische Vernichtungspolitik 1939-1945, op. cit., p. 268). Cf. également dans le même sens, évoquant 30 millions de Slaves à éliminer et une Hungerstrategie, Peter Longerich, Politik der Vernichtung. Eine Gesamtdarstellung der nationalsozialistischen Judenverfolgung, Munich, Piper, 1998, p. 298-299.
[7] Peter Padfield, Himmler. Reichsführer-SS, Londres, Macmillan, 1990, p. 324.
[8] Richard Breitman, The Architect of Genocide, op. cit., p. 147 et 282-283.
[9] Cf., sur ces deux ouvrages, l’analyse de Ulrich Herbert, « La politique d’extermination », art. cit., p. 237-239, et, sur le second, mon compte rendu dans Francia, t. 24, 3e partie, 1997, p. 265-266.
[10] Der Dienstkalender Heinrich Himmlers, 1941-1942, publié par Peter Witte, Christian Gerlach et al., Hambourg, Christians, 1999.
[11] Cf. son étude « Die Wannsee-Konferenz, das Schicksal der deutschen Juden und Hitlers politische Grundsatzent-scheidung, alle Juden Europas zu ermorden », dans Werkstatt-Geschichte, n° 18, novembre 1997, reprise dans son livre Krieg, Ernährung, Völkermord, op. cit., p. 85 et suiv. (Traduction anglaise : Christian Gerlach, « The Wannsee Conference, the Fate of German Jews, and Hitler’s Decision in Principle to Exterminate All European Jews », dans The Journal of Modern History, décembre 1998).
[12] Un des textes clefs, aux yeux de M. Gerlach, – en dehors d’un discours de Hitler aux Gauleiter du 12 décembre 1941 connu par le journal de Goebbels – est une annotation de Himmler dans son Dienstkalender lors d’un entretien avec Hitler du 18 décembre 1941 : Judenfrage. Als Partizanen auszurotten (Der Dienstkalender Heinrich Himmlers, op. cit., p. 294). Pour M. Gerlach, cette phrase signifie : il faut appliquer aux Juifs le même traitement qu’aux partisans, c’est-à-dire les exterminer. On aurait donc bien là l’ordre (ou la confirmation de l’ordre) donné par Hitler de procéder à la « solution finale » de la question juive, ce texte tant recherché par les historiens. Mais on peut aussi comprendre : on doit exterminer les Juifs en les considérant comme des partisans – ce qui aurait constitué une manière de présenter une extermination qui était déjà bien en train. Cf. dans ce sens Richard Breitman, Official Secrets. What the Nazis planned, what the British and Americans knew, Londres, Allen Lane, 1999, p. 86-87, et Peter Longerich, Politik der Vernichtung, op. cit., p. 467. Ceci correspondrait à ce que Bach-Zelewski prétendait avoir entendu de la bouche de Himmler en juillet 1941, à savoir que « par principe, tout Juif devait être considéré comme un partisan » (« dass grundsätzlich jeder Jude als Partisan anzusehen sei ») ; Peter Longerich, op. cit., p. 335 et 349. Si cette formule est bien de Himmler – mais le témoignage de Bach-Zelewski, malheureusement, est souvent fort sujet à caution –, on peut se demander si, le 18 décembre 1941, il ne l’avait pas soumise à Hitler pour approbation.
[13] Cf. notamment son chapitre « Vernichtungspolitik », dans Nationalsozialistische Vernichtungspolitik 1939-1945, op. cit., et « La politique d’extermination », art. cit.
[14] Sur Bach-Zelewski, cf. les notices de Robert Wistrich dans son livre Who’s who in Nazi Germany, New York, Bonanza Books, 1984, p. 9-10, de Hans-Heinrich Wilhelm, Die Einsatzgruppe A der Sicherheitspolizei und des SD 1941-1942, Francfort, Peter Lang, 1996, p. 475-476, et de Andrej Angrick, dans Die SS : Elite unter dem Totenkopf. 30 Lebensläufe, Paderborn, Ferdinand Schöningh, 2000, p. 28 et suiv. Cf. également Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, trad. fr., Paris, Fayard, 1988, passim et spécialement p. 257, 321, et 937 ; Arno Mayer, La « solution finale » dans l’histoire, trad. fr., Paris, La Découverte, 1990, p. 475-476 ; et surtout Richard Breitman, Official Secrets, op. cit., passim (voir son nom à l’index).
[15] Der Dienstkalender Heinrich Himmlers, op. cit., p. 148, note 22.
[16] Témoignage du 7 janvier 1946, dans Procès des grands criminels de guerre devant le tribunal militaire international, Nuremberg, 14 novembre 1945-1er octobre 1946, t. 4, Nuremberg, 1947, p. 492 et suiv. (Version anglaise dans The Trial of German major War criminals, t. 4, Londres, 1946). Sur les conditions entourant ce témoignage, cf. Telford Taylor, The Anatomy of the Nuremberg Trials. A Personal Memoir, New York, Knopf, 1992, p. 243 et suiv (trad. fr., Procureur à Nuremberg, Le Seuil, 1995).
[17] Telford Taylor, op. cit., p. 258.
[18] Gustave M. Gilbert, Nuremberg Diary, éd. de 1961, New York, Signet Book, 1961, p. 109.
[19] Cf. Richard Breitman, Official Secrets, op. cit., p. 244. Certaines copies de ces documents, communiquées aux Américains, avaient cependant été « déclassifiées » à Washington dès 1996 (Richard Breitman, op. cit., p. 237). L’ensemble de cette documentation a été utilisé pour la première fois en 1998 par M. Breitman dans son ouvrage capital, Official Secrets.
[20] Richard Breitman, Official Secrets, op. cit., p. 62 et suiv.
[21] Il ne s’agissait pas là, on le notera, de la protection du secret d’Enigma, car le chiffre employé par la police allemande était un chiffre manuel (cf. Francis H. Hinsley, British Intelligence in the Second World War, t. 2, Londres, H.M.S.O., 1981, p. 669). C’est d’ailleurs ce qui avait permis aux Anglais de communiquer aux Russes pendant la guerre certains de ces décryptages puisque, ce faisant, ils ne mettaient pas en péril le secret d’Enigma (cf. Richard Breitman, Official Secrets, op. cit., p. 241-242). Il resterait à expliquer le caractère extraordinairement tardif de la déclassification de ces documents par les archives anglaises. Peut-être les Anglais craignaient-ils, en révélant l’étendue de leurs connaissances sur le massacre des Juifs, dès l’époque de la guerre, de raviver les polémiques sur la passivité des Alliés face à l’holocauste. Une dernière remarque qui montre que la question est loin d’être close : à partir de septembre 1943 et jusqu’en juillet 1944, de nombreux décryptages de l’Ordnungspolizei furent fournis à Bletchley Park par des cryptologues polonais appartenant à une unité de cryptologie de l’armée polonaise stationnée près de Londres. Ces cryptologues, au premier rang desquels figuraient Marian Rejewski et Henryk Zygalski, étaient de ceux qui avaient communiqué aux Anglais, en 1939, la totalité de leurs découvertes sur l’Enigma ; mais arrivés par la suite en Angleterre, ils furent, pour des raisons de sécurité, tenus dans une ignorance complète des développements des travaux sur l’Enigma menés à Bletchley Park. La sécurité passait avant la reconnaissance. Mais ils continuèrent à faire leur métier : ils se concentrèrent sur le décryptage des chiffres manuels allemands, et spécialement celui de l’Ordnungspolizei, fournissant régulièrement aux Anglais un matériel décrypté considérable (cf. Wladyslaw Kozaczuk, Geheimoperation Wicher. Polnische Mathematiker knacken den deutschen Funkschlüssel « Enigma », Coblence, Bernard & Graefe Verlag, 1989, p. 223 et suiv., 291 et suiv., et surtout 334-347, ainsi qu’une lettre du colonel Lisicki, à Jean Stengers du 14 novembre 1981, conservée dans les archives de l’auteur).
[22] Procès des grands criminels de guerre, op. cit., p. 500.
[23] Ibid.
[24] Procès des grands criminels de guerre, op. cit., p. 503.
[25] Procès des grands criminels de guerre, op. cit., p. 504.
[26] Cf. Richard Breitman, The Architect of Genocide, op. cit., p. 146-147.
[27] Der Dienstkalender Heinrich Himmlers, op. cit., p. 172.
[28] Procès des grands criminels de guerre, op. cit., t. 31, p. 84.
[29] Cf. Götz Aly et Suzanne Heim, Vordenker der Vernichtung, op. cit., p. 365 et suiv., et Joachim Lehmann, « Faschistische Agrarpolitik im zweiten Weltkrieg. Zur Konzeption von Herbert Backe », Zeitschrift für Geschichtswissenschaft, t. 28, 1980, p. 948 et suiv. Cf. sur Backe la notice de la Neue Deutsche Biographie, t. 1, Berlin, 1953, p. 504-505.
[30] Procès des grands criminels de guerre, op. cit., t. 36, p. 135 et suiv.
[31] Procès des grands criminels de guerre, op. cit., t. 26, p. 610 et suiv.
[32] Procès des grands criminels de guerre, op. cit., t. 36, p. 136. Calcul attribué par M. Aly et Mme Heim à Herbert Backe (Vordenker der Vernichtung, op. cit., p. 369, n. 6), ce qui n’est qu’une hypothèse, d’ailleurs plausible.
[33] Comte Galeazzo Ciano, Journal politique, 1939-1943, t. 2, Neuchâtel, La Baconnière, 1946, p. 86.
[34] Les archives secrètes du comte Ciano, 1936-1942, trad. fr., Paris, Plon, 1948, p. 479.
[35] Cf. Rolf-Dieter Müller et Gerd R. Ueberschär, Hitler’s War in the East, 1941-1945. A critical Assessment, Oxford, Berghahn Books, 1997, p. 215. C’est à propos de cet abandon à la mort de prisonniers russes que l’on a attribué à Hitler une déclaration qui, si elle était authentique, irait dans le sens des intentions prêtées à Himmler. Au témoignage d’une journaliste allemande – recueilli malheureusement très tardivement – qui avait fait en 1941-1942 des démarches en faveur des prisonniers soviétiques, le général Bodenschatz lui aurait confié en janvier 1942 que si Hitler, lui, ne se préoccupait pas du problème, c’était parce qu’il était partisan d’une « décimation des masses slaves » (Dezimierung der slawischen Massen) et que la mort des prisonniers russes constituait à ses yeux un moyen d’approcher sans bruit de cet objectif (Ortwin Buchbender, Das tönende Erz. Deutsche Propaganda gegen die Rote Armee im Zweiten Weltkrieg, Stuttgart, Seewald Verlag, 1978, p. 357, n. 112, citant le témoignage de Mme Melitta Wiedemann du 14 novembre 1977). L’excellent historien qu’est M. Christian Streit semble accorder de l’importance à cette information (cf. Christian Streit, « Sowjetische Kriegsgefangene in deutscher Hand. Ein Forschungsüberblick », dans Klaus-Dieter Müller et al. (dir.), Die Tragödie der Gefangenschaft in Deutschland und in der Sowjetunion, 1941-1956, Cologne, Böhlau Verlag, 1998, p. 290). De fait, le général Bodenschatz, qui assurait la liaison avec Goering au Q.G. de Hitler (cf. sur lui la notice de la Deutsche Biographische Enzyklopädie, t. I, Munich, Saur, 1995, p. 603) appartenait au cercle des familiers du Führer (cf. Ian Kershaw, Hitler, 1936-1945 : Némésis, trad. fr., Paris, Flammarion, 2000, p. 584, et quelques annotations, par exemple, dans Henry Picker, Hitlers Tischgespräche im Führer-Hauptquartier, nouv. éd., Stuttgart, Seewald Verlag, 1983, p. 134 et 424). Mais comment se fonder sur une tradition à la fois aussi indirecte et aussi tardive, et qui reste au surplus tout à fait isolée ? Goebbels, chez qui l’on trouve souvent l’écho des pensées du Führer, se borne à enregistrer, pratiquement sans commentaire, l’étendue des pertes parmi les prisonniers russes en déplorant le fait que cela réduira le nombre de ceux que l’on pourra mettre au travail en Allemagne (Die Tagebücher von Joseph Goebbels, vol. cité, p. 484, à la date du 12 décembre 1941). Hitler voit manifestement aussi dans les survivants une main-d’œuvre servile potentielle (cf. Ian Kershaw, op. cit., p. 638). Remarquons pour terminer que le général Bodenschatz ne brillait pas par l’esprit critique : il a été un des seuls à soutenir, contre tout bon sens, que Hitler avait été au courant des projets de Rudolf Hess lorsque celui-ci avait tenté sa « mission » en Grande-Bretagne (cf. Ian Kershaw, op. cit., p. 559-560, et Rainer Schmidt, « Der Hess-Flug und das Kabinett Churchill », Vierteljahrhefte für Zeitgeschichte, t. 42, 1994, p. 5, n. 20).
[36] Le seul plan que l’on puisse attribuer à Goering – mais il était de taille – était d’affamer par l’encerclement la population de Leningrad (Götz Aly et Susanne Heim, op. cit., p. 381-382). Il aurait sans doute voulu – et c’était là également un plan – traiter de la même manière la population de Moscou (ibid., p. 382).
[37] Cf. aussi Josef Ackermann, Heinrich Himmler als Ideologe, Göttingen, Musterschmidt, 1970, p. 217 et suiv.
[38] Cf. notamment Richard Breitman « Himmler and the “Terrible Secret” among the Executioners », dans Journal of Contemporary History, t. 26, 1991, p. 437.
[39] Il situe, par exemple, la réunion de la Wewelsburg en mars 1941 ; cf. Der Dienstkalender Heinrich Himmlers, op. cit., p. 172, n. 21.
[40] La question du Generalplan Ost, qui a donné lieu à une abondante littérature, est traitée notamment dans Götz Aly et Susanne Heim, Vordenker der Vernichtung, op. cit., p. 394 et suiv.
[41] C’est lui qui commande au Professeur Konrad Meyer une première version de ce plan (cf. Rolf-Dieter Müller, Hitlers Ostkrieg und die deutsche Siedlungspolitik, Francfort, Fischer, 1991, p. 15), qui fait connaître cette première version (ibid., p. 130), qui charge Meyer de remanier son texte (Der Dienstkalender Heinrich Himmlers, op. cit., p. 179, n. 43) et qui fournit encore par la suite à Meyer des indications supplémentaires (ibid., p. 328, n. 86).
[42] Procès des grands criminels de guerre, t. 39, p. 367 et suiv.
[43] Il serait trop long d’énumérer toutes les occasions où Hitler emploie ces expressions. Cf., à titre d’exemple, les propos qu’il tient le 22 juillet 1941 au maréchal Kvaternik qui est à la tête de la Croatie : Akten zur deutschen auswärtigen Politik, 1918-1945, série D, t. 13, 2e partie, Göttingen, 1970, p. 838.
[44] Ceci est la motivation de Hitler que j’ai mise en avant dans mon article « Hitler et les Juifs », Revue Belge de Philologie et d’Histoire, t. 69, 1991, p. 967-970. Elle me paraît pleinement confirmée par un discours adressé par Hitler aux Gauleiter le 12 décembre 1941 et qui est connu par le journal de Goebbels. « Au moment où le peuple allemand, s’écrie Hitler, a sacrifié cent soixante mille morts dans la campagne de l’Est, les auteurs de ce conflit sanglant devront le payer de leur vie » (Die Tagebücher von Joseph Goebbels, t. 2, 1941-1945, 2e partie, éd. Elke Fröhlich, Munich, Saur, 1996, p. 498-499).
[45] Cf. Ian Kershaw, op. cit., p. 591-592. « Was für England Indien war, wird für uns der Ostraum sein » (propos du 10 août 1941, dans Monologe im Führer-Hauptquartier, 1941-1944, éd. Werner Jochmann, Hambourg, Albrecht Knaus, 1980, p. 55). « Der russische Raum ist unser Indien » (propos du 17 septembre 1941, ibid., p. 62). « Im Osten sieht der Führer überhaupt unser kommendes Indien » (compte rendu par Goebbels du discours de Hitler aux Gauleiter du 12 décembre 1941 dans Die Tagebücher von Joseph Goebbels, vol. cité, p. 499).
[46] Cf. Ernst Meier, « Vingt millions d’Allemands de trop », L’Allemagne d’aujourd’hui, janvier-février 1957, et du même auteur, « Zuanzig Millionen Deutsche zuviel ! Zur politischen Schlagwort – und Legendenbildung », Publizistik, t. 3, 1958. L’origine de la légende a été bien identifiée : elle provient d’une formule employée à la fois dans un obscur ouvrage de 1913 dû à d’obscurs auteurs, les époux Regamey, et antérieurement par un général allemand pangermaniste (cf. Ernst Meier, étude citée). Il n’empêche que cette formule légendaire, attribuée à Clemenceau, se répète encore aujourd’hui, que ce soit dans un organe allemand d’extrême-droite, la National-Zeitung (n° du 3 août 1990), ce qui n’est pas spécialement étonnant, ou, ce qui est plus étonnant, dans le Monde (Paul Fabra, « Les grincheux et l’Europe démuselée », Le Monde, 5 décembre 1989).
[47] Adolf Hitler, Sämtliche Aufzeichnungen, 1905-1924, éd. Eberhard Jäckel, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 1980, p. 93.
[48] En septembre 1920 (Sämtliche Aufzeichnungen, op. cit., p. 222, 225 et 230) ; en mars 1924 (ibid., p. 1208) ; en juin 1926 (Adolf Hitler, Reden. Schriften. Anordnungen, 1925-1933, publ. par l’Institut für Zeitgeschichte, t. 1, p. 471 et p. 479) ; en décembre 1926 (ibid., t. 2, 1re partie, p. 102) ; en mars 1927 (même vol., p. 191) ; en août 1927 (t. 2, 2e partie, p. 447) ; en janvier et mars 1928 (même vol., p. 636 et 733) ; en septembre et octobre 1928 (t. 3, 1re partie, p. 91, 166 et 185) ; en avril 1929 (t. 3, 2e partie, p. 208), en août 1930 (t. 3, 3e partie, p. 314) ; en septembre 1931 (t. 4, 1re partie, p. 101).
[49] Max Domarus, Hitler. Reden und Proklamationen, 1932-1945, t. 4, p. 2050 ; discours du 8 novembre 1943.
[50] Hanns Johst, « Schlageter », dans Günther Rühle, Zeit und Theater. Diktatur und Exil, 1933-1945, t. 3, Berlin, Propyläen Verlag, 1974, p. 137-138.
[*] Professeur à l’université libre de Bruxelles, Jean Stengers est un spécialiste reconnu de la seconde guerre mondiale. Il est également correspondant, pour la Belgique, de Vingtième Siècle. Revue d’histoire.
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Heinrich Himmler, Geheimreden 1933 bis 1945, éd. Bradley F....
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Götz Aly et Suzanne Heim, Vordenker der Vernichtung. Auschw...
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Christian Gerlach, Krieg, Ernährung, Völkermord, Forschunge...
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Christoph Dieckmann, dans Nationalsozialistische Vernichtun...
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Richard Breitman, The Architect of Genocide, op. cit., p. 1...
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Un des textes clefs, aux yeux de M. Gerlach, – en dehors d’...
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Cf. notamment son chapitre « Vernichtungspolitik », dans Na...
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Sur Bach-Zelewski, cf. les notices de Robert Wistrich dans ...
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Témoignage du 7 janvier 1946, dans Procès des grands crimin...
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Telford Taylor, op. cit., p. 258. Suite de la note...
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Gustave M. Gilbert, Nuremberg Diary, éd. de 1961, New York,...
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Il ne s’agissait pas là, on le notera, de la protection du ...
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