2001
Vingtième siècle
D’un drapeau l’autre
Jean Zay (1914-1940)
Olivier Loubes
[*]
Élève à Orléans durant la Grande Guerre, puis ministre de l’Éducation nationale du Front populaire à la veille du second conflit mondial, Jean Zay, né en 1904, représente cette génération française grandie dans la culture de guerre, qui connut, à partir des années 1930, la culture de guerre civile autour des remises en question de la République parlementaire dont il était un des plus précoces et brillants exemples. Ici, son parcours, de sa copie du certificat d’études à son emprisonnement par Vichy, suite logique des attaques antisémites de l’avant-guerre, est lu à travers les cristallisations que le thème du drapeau a suscitées dans l’imaginaire politique français. Il montre que pour l’école, le drapeau devient l’image de la patrie en Paix, signe de l’abandon de l’enseignement de guerre. Dans la culture politique, il reste un symbole sacré, propice aux exploitations partisanes de la culture de guerre civile, dont Jean Zay fut la victime.
A student in Orléans during the First World War, then Minister of National Education in the Popular Front government at the eve of the Second World War, Jean Zay, born in 1904, is a representative of that French generation brought up in the war culture. During the 1930s he was one of the most precocious and brilliant examples of this culture of virtual civil war in which the parliamentary Republic was challenged. Here, his itinerary, from the copy of his “certificate of studies” to his imprisonment by Vichy, the logical development of pre-war anti-Semitic attacks, can be read through the prism that the theme of the flag inspired in the French political imagination. In school education, the flag became the image of the fatherland at peace, a sign of giving up the teaching of war. In the political culture, it remained a sacred symbol, available for partisan exploitation of a civil war culture of which Jean Zay was victim.
DRAPEAU national : sa vue fait battre le cœur
Flaubert, Dictionnaire des idées reçues.
De Lamartine à Déroulède, on sait ce qu’a représenté, dans notre tradition politique et dans notre culture scolaire, le drapeau tricolore. Écolier modèle du temps de guerre, Jean Zay, comme d’autres, s’est ensuite retourné, avec la vigueur de sa jeune vocation littéraire, contre le patriotisme cocardier. Au fil des années 1930, le réemploi contre lui de sa charge contre le Drapeau, hors de son contexte initial, n’illustre pas seulement la force de l’antisémitisme dans les luttes politiques de ce temps, mais oblige aussi à suivre de près la dégradation du culte de la patrie en culture de la haine.
« Je vous Zay ! » En 1938, dans
L’école des cadavres, Céline laisse éclater sa haine à propos des tenants officiels de la paix, jugés timorés ou trompeurs, dans un verbe qui semble n’exister que pour justifier l’expression de culture de guerre civile
[1]. Ce ne fut pas qu’un mot littéraire, et il s’agira ici de comprendre en quoi il avait beaucoup à voir avec la décomposition de la culture de guerre.
Deux ans plus tard par exemple, mais cette fois-ci dans le registre feutré propre à la diplomatie, charriant toutefois autant de haine, Jean Zay se voit mêlé à l’argumentaire du gouvernement du maréchal Pétain au sujet du premier statut des juifs. Le 18 octobre 1940, dans un télégramme envoyé par Jacques Guérard à l’ambassadeur de France à Washington afin de justifier la législation antisémite du 3 octobre, sont indiqués « les arguments dont vos services pourront faire état pour expliquer les raisons qui ont motivé les décisions du gouvernement » :
« … Parmi les juifs français eux-mêmes, à côté d’excellents éléments sûrs et loyaux, il n’est que trop vrai que leur mentalité très particulière en a porté un grand nombre à s’attaquer à toutes les notions dont, en dépit d’une histoire mouvementée, les Français ne s’étaient pas écartés. Les Israélites qui ont été au pouvoir entre 1936 et 1940 se sont particulièrement distingués à cet égard ; il n’est que de rappeler le langage tenu par M. Jean Zay sur le drapeau et le livre publié par M. Léon Blum sur le mariage » [2].
Le texte incriminé, ce
Drapeau exemplaire, providentiel pour les services diplomatiques du gouvernement de Vichy, alors même que son auteur vient d’être condamné, iniquement, le 4 octobre pour désertion en présence de l’ennemi
[3], est un poème en prose écrit le 9 mars 1924 par un jeune homme de 19 ans qui allait devenir douze ans plus tard le ministre de l’Éducation nationale de Léon Blum puis d’Édouard Daladier. Intitulé
Le Drapeau, jamais publié par Jean Zay qui le qualifia toujours de pastiche rédigé dans le cadre d’un jeu littéraire entre étudiants
[4]. Sur fond d’antimilitarisme vigoureux, il y est dit dans la dernière phrase que les morts de la Grande Guerre sont tombés pour « cette immonde petite guenille… de la race vile des torche-culs
[5] ».
Or, ce sont deux drapeaux qui sont en cause. Le texte écrit par le jeune Orléanais, nourri à l’école de la République d’un patriotisme guerrier, dont il se déprend violemment au début des années 1920, à peine sorti du lycée. Et le texte utilisé comme arme politique dans les combats emblématiques des années 1930 qui visent, dès 1932, le tout jeune député radical d’origine juive élevé dans le protestantisme, puis, à partir de 1936, l’homme politique chargé de l’enseignement dans les gouvernements du Front populaire.
Aller d’un drapeau l’autre nous amène à passer, non sans retours, de l’école à la nation, de l’écolier de la guerre devenu un jeune homme qui la hait et effectue un irrévérencieux salut aux couleurs, à l’homme, bientôt ministre de l’Éducation nationale, pris dans les plis d’un Drapeau qui cristallise la haine franco-française. Ainsi pourrons-nous mieux comprendre, en suivant les évolutions de cet emblème, la part de l’école dans la crise d’identité de la nation entre les deux guerres.
â—¦ Un écolier du temps de guerre
Avant que
le Drapeau ne soit rendu public en 1932 et qu’il n’entre dans le débat national, il nous offre l’occasion d’examiner le contexte de sa production, c’est-à-dire de prendre la mesure du poids de la première guerre mondiale sur l’instruction publique. En effet, le cas de Jean Zay, bien documenté
[6], nous permet d’abord d’observer l’imprégnation d’un écolier par l’esprit de guerre. Élève de l’école de la rue des Charretiers à Orléans jusqu’à son certificat d’études en 1916, il y a intériorisé la culture de guerre sous la forme que je propose d’appeler l’enseignement de guerre, comme le montrent à la fois sa production scolaire et ses journaux rédigés pendant la période 1914-1918. Mais après le premier conflit mondial, et alors que lui-même rejette le patriotisme guerrier comme le montrent tous ses écrits de jeune journaliste ou ses interventions de jeune radical, que devient la référence au trois couleurs pour une école imprégnée de pacifisme ?
Le Drapeau de Jean Zay représente-t-il toujours une transgression irrecevable ?
[7]
L’inspecteur d’académie du Loiret, B. Maurellet, convie son personnel à enseigner la guerre. La série des conférences pédagogiques du printemps 1916 dont le sujet était : « L’École et la Guerre. Comment et dans quelle mesure convient-il de tirer parti des événements actuels dans l’enseignement des diverses matières du programme ? », montre qu’il est compris et suivi, puisque dans le résumé qui en est fait, nous retrouvons les éléments de l’enseignement de guerre déclinés par « matières du programme »
[8].
Il est recommandé en histoire d’effectuer des rapprochements (pour le moins saisissants) entre le passé et le présent tels que : La guerre de tranchées devant Alésia et en 1915, Les champs Catalauniques et la bataille de la Marne, Charles Quint et Guillaume II. En géographie, il y a lieu d’étudier particulièrement les régions où se livrent les combats et celles qui sont envahies (les villes industrielles du Nord, les gisements de fer de Briey, etc.) ; quant à la géographie des pays étrangers, elle doit se faire « en fonction de la France ».
La langue et la composition française ne sont pas en reste, mais à condition, en ce qui concerne les textes de lecture, de dictée et de récitation, de « ne jamais sacrifier à l’actualité ou à l’intention patriotique la valeur littéraire du “morceau choisi” ». Les sujets de rédaction doivent porter sur des faits observés directement (La mobilisation, Les Indiens à Orléans) ; des gravures (le Rêve de Detaille, la Marseillaise de Rude, les Fusilliers marins de Dixmude) ; des faits relatés (La prise du fortin de Beauséjour, Les écoles souterraines de Reims) ; des faits imaginés (Lettre à un soldat).
L’ensemble est représentatif de ce qui se rencontre alors partout en France. Le résumé n’émet qu’un seul bémol, à propos du chant jugé trop délaissé
[9], avant de conclure :
« On a beaucoup discuté, il y a quelques années, sur cette question : quelle doit être “l’âme de l’école” ? Et certaines personnes ont prétendu que l’école nationale, l’école laïque, n’avait pas “d’âme”. Les épreuves que nous traversons ont démontré clairement :
1° Que l’école a le devoir d’orienter toutes les volontés “vers un seul et même but, supérieur à tous les symboles confessionnels comme à toutes les formules de parti. Et ce but n’est pas difficile à découvrir. C’est la grandeur morale de la France. Dans ces quelques mots tout est impliqué, aussi bien nos devoirs envers notre patrie que nos devoirs envers l’humanité.” (Durkheim) ;
2° Que l’école nationale a bien rempli sa tâche : des enfants qui lui ont été confiés, elle a fait des hommes.
Forts de l’expérience, mais instruits par elle, nous nous appliquerons donc à poursuivre notre œuvre et à l’améliorer. L’âme de l’école nationale était hier et sera toujours l’amour de la France. » [10]
Passant au compte rendu des examens, et avant d’effectuer les habituels reproches et de signaler les perles les plus savoureuses, en histoire notamment
[11], l’inspecteur d’académie Maurellet publie quelques compositions ou fragments de copies « bien cotées » du certificat d’études primaires élémentaires. Il relève que, comme en 1915, les sujets avaient trait à la guerre, puis signale que « ces petites compositions sont rédigées avec gaucherie souvent, et c’est inévitable, mais toujours avec sincérité [et qu’elles donnent] une idée de l’état d’esprit des enfants et des résultats qu’on obtient dans nos écoles. » Cet état d’esprit est celui de l’attente confiante de la victoire sur l’Allemagne (pas encore de trace de la « der des der »), grâce à un patriotisme sans faille, teinté parfois d’antigermanisme sans violence (si on n’hésite pas à les qualifier de « Boches », il n’est jamais appelé à la destruction des Allemands, mais au succès des armes françaises).
Parmi les vingt devoirs cités il y a celui de Jean Zay à propos du sujet suivant : « Vous voyez passer dans les airs un aéroplane. Vous le suivez longtemps du regard ; puis vous demeurez pensif, vous demandant quelle sera sa destinée. » Dans la copie se lisent à la fois l’horreur et l’héroïsme, l’adhésion à la gloire patriotique et la fascination pour la mort, qui caractérisent ce premier semestre 1916.
« Le soldat qui sur le champ de bataille s’écroule percé de balles pour son pays a une mort sublime. L’artilleur qui, exposé aux obus, tombe fauché par un éclat, a une mort sublime. Mais l’aviateur, qui dans les airs survole les positions ennemies, les repère et les bombarde, peut être atteint et abattu. Qu’on songe alors à cette chute effroyable, cette agonie lente et cette mort certaine. On a des effrayants récits d’aviateurs, des héroïsmes admirables à deux mille mètres dans les airs.
Des machines volantes planant dans les nues ! Qui eût prédit cela au temps de Napoléon ! Qui eût pensé qu’un homme ait assez de génie pour inventer ce qui paraissait impossible ?
Cet aéroplane que je viens de voir passer, où va-t-il ? à la mort ! Combien revient-il d’aviateurs sur un cent ? Il partira cet avion, ce grand oiseau aux couleurs françaises, il partira, il vaincra, il mourra ! Il a des chances de revenir, mais beaucoup de ne pas revenir ; qu’on se présente l’affreuse descente dans le vide : l’appareil en flamme, le pilote, les yeux hagards, les mains crispées au volant ; la vision qu’il en a : sa mère ; celle qu’il ne reverra plus : sa fiancée ; et voici une autre vision, la plus belle : c’est la France qui lui apparaît : d’une main, elle tient un glaive, de l’autre une palme d’or, elle la lui tend et dit : “Meurs heureux ! La France te doit une éternelle reconnaissance, tu meurs pour lui apporter la liberté, la paix et le bonheur, meurs heureux ! Tous les Français, petits et grands, qui sont morts pour leur pays, peuvent reposer tranquilles. La France est là, elle garde dans son livre d’or le nom de ces martyrs, gravés éternellement, meurs heureux !”
Et c’est le choc brutal, l’horrible réalité et, alors, content, payant de sa vie la prochaine victoire des Alliés, l’aviateur, doucement, meurt heureux !
Que de dévouements obscurs ! Que d’héroïsmes inconnus cet avion et son conducteur accomplira-t-il ?
Va, petit avion, va doux oiseau de France, va ! et que tes ailes d’or s’étendent à jamais dans le ciel pour marquer que la France, plus belle et plus brillante que jamais, ne veut pas mourir !
Composition de Jean Z. » [12]
La citation est longue, elle est intégrale, parce que ce texte paraît être la face positive du
Drapeau, l’avers à partir duquel on peut comprendre la transgression de 1924. S’y retrouvent les mêmes thèmes essentiels, la mort, la patrie, mais en positif. La mort y est bonne mort grâce au sacré de la patrie, euthanasie patriotique. Le drapeau est peint sur « l’oiseau aux couleurs françaises ». Il s’écrase brutalement, la réalité est « horrible », mais l’aviateur meurt « doucement, meurt heureux ! ». Plus tard, il s’écrasera sans consolation lorsque restera l’horreur de la réalité, et que, désenchanté, l’élève grandi, devenu jeune homme, ne verra plus la France apparaître, en véritable « princesse des contes » (de Gaulle), plus belle que la mère ou la fiancée, plus forte que la mort puisqu’elle la rend glorieuse éternellement. Il pensera peut-être avoir été un « coyon » de l’histoire
[13]. C’est, en tout cas, ce sentiment intense, viscéral, de tromperie que ressentit sa génération, à la mesure de son adhésion juvénile, totalement sincère, à la guerre patriotique, à la mort pas encore « livide »
[14], mais magnifiée dans cette autre teinte de l’or que revêt à ce moment le tricolore aux yeux des écoliers. Il reste à noter qu’on n’observe pas de trace de la haine de l’ennemi, de la nécessité de le détruire, pas plus que de la fin des guerres. La brutalisation, ici, n’est pas en cause, la glorification l’emporte. Le futur est fécond de la victoire française.
On pourrait penser que le souci de se conformer aux exigences d’un examen et aux attentes des maîtres guide la plume de l’écolier de la rue des Charretiers. Ses journaux de guerre attestent le contraire. L’idée de rédiger ces pages fut peut-être influencée par les « cahiers de guerre » que les écoles du Loiret devaient constituer selon les recommandations de l’inspecteur d’académie. Mais ce qui prima c’est l’exemple du père. Durant le conflit, Léon Zay, rédacteur en chef depuis 1906 du journal radical d’Orléans, Le progrès du Loiret, est soldat. Son fils l’imite en rédigeant des journaux de guerre successifs sur cahier d’écolier dont l’originalité est d’être composés comme des quotidiens avec éditoriaux, publicité, annonces judiciaires, cartes du front, feuilleton, faits divers, etc. Le premier en 1916 et 1917, s’intitule La Grande Guerre du xx
e siècle, et se revendique Plus grand journal du monde entier, en même temps qu’organe des Français anti-boche. Dans le dernier journal, écrit de mai à novembre 1918, le contenu reste aussi patriotique et guerrier malgré la mue domestique du titre devenu Le Familier. Le « nous » de fusion avec les soldats français s’avère systématique dans la relation de tous les événements militaires, et le feuilleton de l’automne s’intitule : « Le fils du Boche ». La description du jour de l’armistice à Orléans montre qu’il est vécu comme « jour du triomphe de la République et de ses alliés sur tout un assemblage de férocité, de ruse et de barbarie ». Et c’est le déferlement tricolore que retient le reporter de quatorze ans, dans la colonne centrale du Familier.
« La nouvelle a été connue aujourd’hui dans Orléans avec une rapidité étonnante. Dès 11 heures des drapeaux parurent aux fenêtres partout. À midi, Orléans était pavoisé bien plus complètement qu’aux jours de fête ordinaires. Dès le matin des lycéens allèrent planter des drapeaux sur le cheval de Jeanne d’Arc et jusque sur la tête du sauveur d’Orléans. Des poteaux pleins de drapeaux étaient plantés partout aux monuments. Toute la journée ce fut une joie et une véritable folie. D’innombrables cortèges circulaient dans les rues à une vitesse parfois folle brandissant des milliers de drapeaux [15]. »
Aucun doute, l’élève Jean Zay est bien pris dans la culture de guerre, lui qui signe « Le civil » ses chroniques sur « la vie orléanaise », marquant ainsi la force des catégories imposées par le conflit. Et cette imprégnation ne saurait faire l’économie de la référence au drapeau que l’on retrouve, le dimanche 16 juin 1918, en personnage central du premier épisode d’un des nombreux « romans » ou « romans-théâtre » qui émaillent Le Familier :
« … Tout à coup son cœur se serra. Elle venait de prendre parmi les joujoux un vieux morceau d’étoffe tricolore, passé par le temps ; un vieux petit drapeau français qui avait tant de fois amusé la petite Lise, lorsqu’elle était encore bébé. Et la vue de ces trois couleurs resserra le cœur de Françoise : Pauvre France ! n’allait-elle pas être souillée par les bottes des bandits ? n’allait-il pas falloir partir ? laisser tout aux ennemis vandales ? laisser le vieux clocher, laisser la vieille maison où elle avait grandi, où elle élevait la petite Lise dans l’amour de la France ? [16] »
Bien qu’issu d’une famille et d’une région fort différentes, ce sont les mêmes sentiments profonds du patriotisme guerrier qu’exprime l’enfant Yves Congar, dans ses Ardennes catholiques envahies. Sur son journal intitulé
Journal de la guerre franco-boche, le drapeau de la « joie imprégnée de vengeance » est dessiné et chanté le 14 juillet 1915, à l’occasion d’une revue organisée dans la propriété familiale
[17].
Pourtant, six ans après la fin du conflit, les deux jeunes hommes, nés tous deux en 1904, sont très éloignés l’un de l’autre. Alors que Jean Zay rompt avec l’enseignement de guerre, Yves Congar continue à manifester une même exaltation patriotique additionnée de dolorisme chrétien sublimé. En 1924, dans une « note sur les envahis et la guerre et la vocation de la France », revenant sur ses écrits de guerre, il insiste sans cesse sur la souffrance comme vertu qui donne la victoire et rachète les fautes. On retrouve là les valeurs de cette France catholique qu’exprimait René Bazin, présentes dans les dictées de l’enseignement confessionnel, et que la guerre paraissait confirmer, comme dans ce passage où Yves Congar livre sa pensée en la mêlant à celle d’Ernest Psichari :
« Unissant notre sacrifice à l’holocauste de nos soldats, nous avons fait mieux que combattre et que vaincre : avec eux nous avons racheté ! … Si nous croyons à la vertu du sang répandu au Calvaire, comment ne croirions-nous pas, d’une manière analogique, à la vertu du sang répandu pour la patrie ? La vertu de ce sang-là est aussi certaine dans l’ordre naturel que la vertu de l’autre dans l’ordre surnaturel. Oui, nous savons que le sang des hosties offertes à la patrie nous purifie. Nous savons qu’il purifie la France, que toute vertu vient de lui, que sa vertu est infinie – que toute patrie ne vit que de sa vertu. Sine sanguine non fit remissio. Mais il n’est pas besoin du témoignage de la Bible. Nous savons bien, nous autres, que notre mission sur la terre est de racheter la France par le sang [18]. »
Comment mieux dire, pour ces catholiques, le sacré préservé de la patrie, confirmé et non aboli par l’holocauste qu’elle a suscité, les obsessions d’une époque, qui baigne dans le « sang » du sacrifice, l’écart enfin qui s’est creusé entre deux jeunesses désormais séparées par l’essentiel dans l’ordre du patriotisme : la compréhension de l’expérience nationale fondatrice de leur génération ?
â—¦ Une transgression culturelle durable
Autant qu’un pastiche, Le Drapeau est une transgression de la culture de guerre, mais aussi, on va le voir, de la culture scolaire telle qu’elle se continue après 1918. En effet, l’emblème national est le synonyme de la France dans les leçons de morale qui participent au « centre d’intérêt » consacré à la patrie. Et si l’école publique s’est débarrassée des aspects guerriers et n’accorde plus le même caractère sacré au culte patriotique, le respect dû au drapeau y est chaque année rappelé en morale et traduit sous forme de maximes destinées à être calligraphiées. Mais, plus précisément, quelles différences sont apparues depuis 1913 et cette définition extraite du cahier d’un élève de l’école primaire de Saint-Bonnet dans les Hautes Alpes ?
« Le Drapeau.
Le Drapeau est l’image de la Patrie. Nous devons aimer notre drapeau tricolore. Le respecter : nous lui devons un respectueux salut quand il passe. Au régiment le bon soldat le suit le défend et meurt s’il le faut pour le sauver. Nous devons respecter le drapeau des autres nations [19]. »
Il faut avant tout noter que la référence au drapeau lorsqu’il est question de la patrie est systématique, car il incarne et dit la patrie et se prête à tous les types d’exercices scolaires, en particulier à l’illustration des cahiers. Tous les ans, il est l’objet d’une sentence accompagnée parfois d’une dictée, soulignée d’un chant ou d’une récitation, plus rarement sujet de composition française. Et si les plages d’instruction morale ont pu parfois se réduire, l’apprentissage des vertus civiques passe obligatoirement par l’emblème national dont les trois couleurs permettent une déclinaison pédagogique. Mais laquelle ? Liberté-Égalité-Fraternité, Honneur et Patrie ? Le drapeau de la République, de la patrie, de l’armée ?
C’est, bien entendu, durant la Grande Guerre et à sa suite immédiate qu’il fut le plus déployé, l’écolier Jean Zay l’a illustré dans son journal au moment de l’armistice. Jules Claretie, au moins autant que Paul Déroulède (le journal de la Ligue des patriotes s’appelle Le drapeau), en est le chantre attitré. Il respecte pleinement l’esprit de Lavisse demandant aux instituteurs de faire aimer le drapeau pour préparer les petits garçons à devenir des soldats. En témoigne cette récitation, véritable morceau de bravoure de l’époque, apprise à l’école Jean-Macé de Béziers, comme partout en France en 1917-1918 :
« Le drapeau.
Il faut avoir été soldat ; il faut avoir passé la frontière et marché sur des chemins qui ne sont pas ceux de la France ; il faut avoir été éloigné du pays, sevré de toute parole qu’on a parlée depuis l’enfance ; il faut s’être dit, pendant toutes les journées d’étapes et de fatigue, que tout ce qui reste de la Patrie absente, c’est le lambeau de soie aux trois couleurs françaises qui clapote, là-bas, au centre du bataillon ; il faut n’avoir eu, dans la fumée des combats, d’autres point de ralliement que ce morceau d’étoffe déchirée, pour comprendre, pour sentir tout ce que renferme dans ses plis cette chose sacrée qu’on appelle : le Drapeau ! Le drapeau, sachez-le bien, c’est contenu dans un seul mot, rendu palpable dans un seul objet, tout ce qui fut, tout ce qui est la vie de chacun de nous : le foyer où l’on naquit, le coin de terre où l’on grandit, le premier sourire d’enfant, la mère qui vous berce, le père qui gronde, le premier ami, la première larme, les espoirs, les rêves, les chimères, les souvenirs ; c’est toutes ces joies-là à la fois, toutes enfermées dans un mot, un nom, le plus beau de tous : la Patrie ! C’est l’honneur du régiment, ses gloires et ses titres flamboyant en lettres d’or sur ces couleurs fanées qui portent le nom des victoires ; c’est comme la conscience des braves gens qui marchent à la mort sous ces plis ; c’est le devoir dans tout ce qu’il a de plus sérieux et de plus fier, représenté dans tout ce qu’il y a de plus grand : une idée flottant dans un étendard [20]. »
Mort à la veille de la guerre, en 1913, Claretie est un des auteurs oubliés du panthéon scolaire. Dans cette vulgate il décompose la double dimension du caractère sacré attaché au drapeau. Le drapeau est sacré parce qu’il incarne la patrie définie comme « la vie de chacun d’entre nous », et il est sacré parce qu’il est « l’honneur du régiment ». Ce qui est une déclinaison de la formule « Honneur et Patrie ». Mais c’est bien l’aspect militaire qui domine, à la fois « parce qu’il faut avoir été soldat » pour ressentir pleinement ce que représente « le lambeau de soie aux trois couleurs qui clapote, là-bas, au centre du bataillon », et parce que la vie quotidienne, « tout ce qui fut, tout ce qui est », est enserrée entre deux passages liés à l’armée qui amorcent et concluent le texte.
D’ailleurs, c’est à propos des devoirs militaires que le drapeau est l’objet de leçons de morale ou d’instruction civique à l’école, et lorsqu’on prend la mesure de la fréquence des noms qui lui sont associés dans les résumés de morale, c’est celui de « régiment » qui vient juste après « patrie ». Quant à la formule par laquelle il est quasi systématiquement défini c’est celle de « l’image de la patrie ». Représentant bien les traits dominants de la période de la guerre et de ses lendemains, on peut ainsi lire sur le cahier de Roger Chardonnet, dans la Creuse, la leçon suivante, le 9 avril 1923 :
« Le régiment, le drapeau.
Chaque soldat est incorporé dans un régiment. L’ensemble des régiments constitue l’armée. Le régiment est l’école du soldat. Ils y acquièrent les qualités nécessaires. Chaque régiment a son histoire de vaillance et de gloire dans la grande histoire de l’armée française et son drapeau autour duquel se serrent dans un sentiment commun d’amour et de patriotisme les officiers et les soldats. Le drapeau c’est le symbole du devoir, l’image de la patrie, honte à celui qui l’abandonne ou le trahit, l’insulter c’est outrager la nation entière, c’est l’œuvre d’un ennemi sans scrupule ou d’un fou.
Pensée : Là où est le drapeau, là est la patrie [21]. »
Et comme il « est l’image de la patrie », « catéchisme patriotique avec trois couleurs …, dépôt sacré que la France confie à ses soldats
[22] », ceux qui l’insultent sont vivement condamnés car « celui qui profane le drapeau, insulte sa patrie : c’est un mauvais citoyen, un mauvais patriote
[23] ». Dans l’arcature mentale de l’enseignement patriotique le texte de Jean Zay ne peut paraître que « l’œuvre d’un ennemi sans scrupule ou d’un fou ». C’est sur ces réflexes que joueront toutes les attaques qui l’instrumentalisent.
Le thème du drapeau est d’ailleurs prisé dans l’Université (au sens large et restreint tel qu’il est employé à l’époque, c’est-à-dire à la fois l’ensemble de l’enseignement et le seul supérieur), puisqu’on le voit servir de « chant de ralliement » aux étudiants de Montpellier dans les années 1920. Les jeunes filles de l’école normale l’interprètent à la rentrée solennelle des facultés.
« Au drapeau.
Salut à toi noble bannière,
Étendard trois fois respecté,
Salut à toi devise fière :
Patrie, amour et liberté.
Que toujours ces trois mots de flamme
À nos regards viennent briller.
Mais qu’ils soient surtout dans notre âme,
Étudiants de Montpellier…
Un Français, un jour de bataille,
Près des ennemis triomphants,
Criait, brisé par la mitraille,
Je meurs ! au drapeau mes enfants !
Au drapeau, c’est lui l’espérance
C’est sur lui seul qu’il faut veiller.
Tous au drapeau, fils de la France,
Étudiants de Montpellier [24]. »
Il faut noter toutefois une atténuation progressive de ce caractère sacré du drapeau, qui correspond à celui qui concerne la patrie, dont il est l’image idéale. Il voit se desserrer le lien avec l’armée. Dès 1923, dans l’école pourtant fort patriote de Brigueil-le-Chantre, on peut trouver une interprétation plus apaisée, moins guerrière. Même si le régiment est toujours là, on glisse vite du régiment à la France, et c’est à une France en paix que va le lyrisme. Il est ici géographique, non militaire et tend plus vers Lablache que vers Vidal de Lavisse.
« dictée : le drapeau.
Le drapeau c’est plus que le régiment, c’est la France dont les fils forment le régiment et pour laquelle ils se sont battus ; la France si belle et si noble ; la France qui donne tant de fierté quand on lit son histoire ; la France, qui met tant de poésie dans les yeux et dans l’esprit quand on la parcourt, quand on visite ses grèves ou ses forêts, ses plaines où jaunissent les blés et ses collines où rougissent les raisins, ses montagnes où dort la blancheur des neiges éternelles, et ses lacs où se mire le ciel [25]. »
À l’orée des années 1930 la tendance se renforce. « Honneur et Patrie » s’inscrivent toujours sur le drapeau, mais, pour reprendre les termes de l’équation de Claretie, l’image de la patrie, reflet de la vie quotidienne, équilibre l’honneur du régiment. L’héroïque est domestiqué. Ainsi le texte de Claretie continue à être appris, mais il se trouve la plupart du temps amputé de son introduction militaire, de « il faut avoir été soldat » à « cette chose sacrée qu’on appelle : le Drapeau ! », et privé aussi de sa dernière partie de phrase, ce qui le fait désormais s’achever sur « la conscience des braves gens qui marchent à la mort sous ses plis
[26] ». Moins de sacré, moins de soldat et plus de mort, les plis changent.
Toujours est-il que le drapeau reste indiscutable, même s’il est désormais, plus qu’auparavant, celui de la nation en paix que de la patrie en armes. Voici ce que désormais on en retient jusqu’en 1940.
« morale : le drapeau.
Le drapeau est l’emblème de la patrie, qui nous rappelle à la fois nos revers et nos gloires. C’est le signe de ralliement des soldats sur les champs de bataille.
Quand je verrai passer le drapeau, je le saluerai avec respect, et en tout temps je resterai fidèle à la belle devise qui flotte dans ses plis : Honneur et Patrie [27] ».
â—¦ Jean Zay dans les plis du drapeau
Le Drapeau, dans les plis duquel Jean Zay est désormais pris depuis son apparition dans la presse de droite en 1932, représente donc, malgré les évolutions de l’attachement à la patrie vers le rejet de la guerre, une transgression irrecevable dans la culture politique des années 1930, qui explique pourquoi ce texte va, dès lors, être utilisé comme marqueur identitaire dans la lutte qui prend le ministre de l’Éducation nationale pour cible.
Le caractère choquant du
Drapeau pour la nation comme pour l’école repose sur le fait qu’en refusant que la mort des soldats ait un sens, il nie l’interprétation de la guerre qui a permis d’accomplir le deuil collectif, qu’il s’agisse de mourir pour la patrie ou pour l’humanité. Mais, il faut le répéter, ce texte, s’il rend compte d’un ressac de culture en 1924, est bien un pastiche par son outrance, et son jeune auteur y rejette la guerre des militaires patriotards, non la patrie républicaine. Dans cette mesure, il est un bon exemple de l’ambivalence de ce rejet de la culture de guerre et, de ce fait, voisine, sans y être assimilable, avec d’autres interprétations autrement extrêmes, comme celles des surréalistes
[28] ou de Céline dans
Voyage au bout de la nuit. Ce dernier, lorsqu’il met dans la bouche du professeur d’histoire-géographie Princhard la condamnation de « la religion drapeautique », en profite pour faire, aux antipodes des positions de Jean Zay, en sus de celui de tous les systèmes politiques égaux dans leur tromperie des « petits bonshommes, couillons de la vie » que « les grands de ce monde » n’ont de cesse de faire « tourner en saucisson de bataille », le procès de la patrie républicaine et de la démocratie libérale depuis Danton
[29]. Ici le rejet total du patriotisme et de la démocratie par l’ancien engagé volontaire Destouches est l’objet d’une leçon d’histoire, car c’est un refus du passé qui se donne à lire. Même ambiance donc de rebours de la culture de guerre, mais leçons très différentes, ce que souligne l’autre face (complémentaire ?) du rejet de la « religion drapeautique » de Céline, la culture de guerre civile qui l’anime et dont l’antisémitisme est le cœur.
« Vous savez sans doute que sous le patronage du négrite juif Jean Zay, la Sorbonne n’est plus qu’un ghetto. Tout le monde le sait. Mais il existe encore un sous-ghetto, une sorte d’intrait de ghetto, à l’intérieur même de la Sorbonne, que vous entretenez aussi, de vos deniers contribuables, et qui s’intitule (pour les têtards assujettis) “L’École Pratique des Hautes Études”. Une synagogue en surpression ! Le comble des culots juifs ! Le panache de notre insurpassable connerie de gogo goyes ! [30] »
Or, 1924 n’est pas que la date de rédaction du Drapeau, c’est aussi la date de l’entrée de Jean Zay dans le débat politique. Il participe à la campagne des élections législatives (sans être encore électeur) et subit une attaque qui annonce le ton des futures mises en cause, même si avec la connaissance de la suite de son parcours, le camp d’où la flèche est décochée peut paraître surprenant. Il s’agit d’un article du journal des communistes du Loiret dans lequel le jeune collaborateur du Progrès du Loiret est ainsi désigné :
« … ce jeune homme à la face de métèque qui salit cette feuille minuscule … Quand on a pris contact avec cet esprit étroit haineux qui gît dans votre crâne de juif dénaturalisé on saisit mieux votre raison d’être au service de cette liste qui n’a rien à envier à la liste réactionnaire [31]. »
Le ton est effectivement donné car l’antisémitisme restera pendant vingt ans le noyau essentiel d’un discours de haine. Il va connaître, autour du Drapeau, trois phases qui se succèdent et s’imbriquent. L’étude de cette construction mentale permet de prendre la mesure de la progression des troubles de l’identité nationale et d’y appréhender la part de l’école.
Jusqu’à 1934, c’est-à-dire en 1932 et 1933, la diffusion du
Drapeau est partielle, étroitement partiale et joue un rôle marginal, puisqu’on ne le connaît que par extraits, dans la seule presse d’extrême droite du Loiret (exception logique : un article de
L’Action française de mars 1933). Il faut insister particulièrement sur le fait qu’il n’est pas utilisé par les adversaires « républicains » de Jean Zay lors de sa première élection victorieuse de 1932 obtenue contre le modéré Maurice Berger (PDP). Le
Drapeau incarne alors le symbole de l’antipatriotisme de ceux (au premier rang desquels figurent les juifs) qui s’opposent aux maurrassiens ; l’article de
L’Action française s’intitule d’ailleurs : « L’impudence juive
[32] ».
C’est en février 1934 que l’emblème s’épanouit, devient national, intégral et déborde la seule droite extrême. Un tel épanouissement est parallèle à celui de la carrière de Jean Zay : il est le rapporteur de politique générale au congrès radical de Vichy en octobre 1933, et est choisi comme membre de la commission d’enquête parlementaire sur l’affaire Stavisky en 1934. Mais il doit aussi beaucoup à la conjoncture de montée des tensions de février 1934. C’est en tout cas le 9 février que L’ami du peuple publie pour la première fois le texte dans son intégralité. Le surlendemain, Jean Zay participe au défilé organisé à Orléans par la SFIO, la CGT, la Ligue des droits de l’homme, mais sans les radicaux. Il va dès lors être pris à partie comme tenant du Front populaire, le drapeau de l’antipatriote acquérant une nouvelle charge symbolique : en même temps qu’antipatriote il devient révolutionnaire. L’amalgame était trop tentant. Le tricolore déteint en rouge.
« M. Jean Zay, cet adolescent bouffi d’orgueil qui doit à la stupidité du suffrage universel d’être député éphémère de la Bonne Ville a embouché la trompette guerrière, avant de se ranger derrière le seul drapeau qui lui convienne, le torche… quelque chose des Soviets. La révolte héroïque de la France menaçant de casser le joujou du bébé juif, ce dernier, rageur et impudique comme tant de gens de sa race, se dresse sur ce qui lui reste d’ergots et trépigne en appelant les camarades au secours de sa République…
M. Jean Zay a eu raison de marcher, dimanche, avec ses autres amis des Loges et du Conseil municipal, derrière le torchon des Sans-Patrie. Il ne mérite pas d’autre drapeau. Mais les Orléanais sont désormais fixés. Jean Zay, jetant le masque, dans ce carnaval sanglant, se dévoile, comme l’éternel errant, un international, au plus mauvais sens du mot ; il ne peut plus prétendre au titre de Français. Il lui reste celui de député [33]. »
La gamme des « anti » se complète : avec l’antisémitisme et l’antimaçonnisme se conjugue l’antibolchevisme. Les deux sont idéalement « prouvés » par le procédé de démasquage auquel prétend se livrer cet article qui condense les arguments de tous ceux qui paraissent alors. En effet Jean Zay y apparaît comme un archétype des forces cachées qui menacent la France. Les « anti » se nourrissent des « crypto » et appellent les solutions d’exclusion. Il est présenté comme crypto-juif, derrière le masque du protestant
[34], comme crypto-communiste derrière le masque du radical, et il appartient en plus à la loge Étienne Dolet depuis 1926, autre lieu du secret suspect. Notons que Jean Zay était effectivement protestant de culture (et plutôt athée en pratique), ayant été baptisé, marié et enterré au temple, comme toute sa lignée maternelle. Son père avait rompu avec le judaïsme et fut enterré civilement au terme d’une vie de radical libre penseur. Toutefois, bien que n’étant pas juif, Jean Zay, dès lors qu’il fut la cible de campagnes antisémites, a toujours « tenu à honneur de ne jamais rien démentir sur un pareil sujet
[35] ».
Mais le plus novateur de la période est, qu’outre son passage au rouge, le Drapeau gagne en surface. Il est utilisé sans complexes par la droite modérée à Orléans à partir de 1934. S’opère ici comme ailleurs en France un glissement des repères dans la culture politique, les images de la guerre civile se diffusent dans le discours de partis républicains au-delà de leur emploi somme toute habituel dans les champs extrêmes du spectre politique. Des rapprochements se produisent. Battu aux élections de 1932, le démocrate populaire Maurice Berger, qui s’en était alors abstenu, va, en 1936, publier le Drapeau à la veille du premier tour. Il annonce sa campagne ainsi : « … aux sans Patrie, aux tenants du drapeau rouge nous opposerons le nôtre : le drapeau tricolore, derrière lequel s’abritent tous les Français de bonne volonté soucieux de l’avenir du pays. »
Le
Petit Orléanais, journal modéré qui le soutient, développe plus explicitement encore la trame des peurs et la construction mentale faite d’antagonismes accusés qui caractérise la culture de guerre civile. Elle devient patente lorsqu’on ne reconnaît plus à l’adversaire politique l’appartenance à la communauté nationale, et qu’il s’agit dès lors de l’en retrancher. « … La lutte n’est pas entre Jean Zay et Maurice Berger, si détestable que soit le ministricule du torchon rouge : elle est entre la France et les tenants de l’étranger révolutionnaire, entre le drapeau tricolore et la loque sanglante, entre l’ordre et le désordre, pour la France et contre les entrepreneurs de la ruine
[36] ». Point n’est besoin ici de bâtir un tableau des associations/oppositions sémantiques que permet le recours au symbole du drapeau, la trame du discours d’exclusion est limpide, le jeu du « Nous et les autres », constant
[37]. Jean Zay est bien pris dans l’affrontement national comme symbole de l’anti-France.
À partir de 1936, accentuées au miroir de la guerre d’Espagne, les réactions au succès du Front populaire et la montée des tensions internationales font du
Drapeau l’emblème du « belliciste », faux tenant de la guerre patriotique, mais vrai fourrier de la guerre civile. Car c’est bien à la guerre que renvoie finalement l’usage du
Drapeau, c’est bien au général Maurin, ministre de la Guerre, que
L’ami du peuple demande le 30 janvier 1936 ce qu’il pense de la présence dans les rangs du gouvernement du « citoyen Jean Zay, sous-secrétaire d’État à la présidence du conseil, insulteur des morts pour la France, blasphémateur des drapeaux de la Marne et de Verdun
[38] ». Le
Drapeau, que
L’Action française reproduit une nouvelle fois en intégralité le 25 janvier, constitue pour l’extrême droite le morceau de choix de la présentation du ministère Sarraut, et amène Jean Zay, devenu pour le restant de ses jours « l’insulteur
[39] », à s’en expliquer devant la Chambre, le 1
er février 1936.
« … Ce sera le sentiment du fils d’un ancien combattant, qui avait dix ans à la déclaration de guerre et qui demande à tous de penser qu’il est de la génération de ceux qui ont connu le foyer désert et qui pouvaient espérer trouver chez leurs aînés un accueil peut-être plus ouvert que celui que j’ai rencontré ici, d’un certain côté depuis deux jours.
À la question posée, je réponds : Si le texte qui a été produit était, et ce n’est pas le cas, l’expression d’une opinion sérieuse et réfléchie, l’homme que je suis le repousserait avec horreur et, ayant voté ici les crédits concernant la défense nationale, attesterait avec force, quels que puissent être les commentaires, la loyauté de son patriotisme. [40] »
Marcel Héraud, qui est à l’origine de l’interpellation, et Xavier Vallat se déclarent respectivement « heureux » et « extrêmement satisfait » de cette mise au point
[41], ce qui ne changea rien cependant à la référence systématiquement employée au sujet de Jean Zay par la presse extrémiste. Ailleurs on prend acte des dénégations de Jean Zay et on n’en parle plus. Le thème était bien délicat, la possibilité de la transgression trop forte dans une société où le poids des anciens combattants était si lourd.
La seule défense de fond des idées du jeune Jean Zay date de la même période d’intense évocation du Drapeau. Le 6 février 1936, la revue Les hommes du jour le publie intégralement en le mettant en parallèle avec La Marseillaise de la paix de Lamartine, dans un article titré « Rencontre ».
« Nous croyons effectivement que la virulence excessive des expressions peut être, en effet, laissée à la charge de la juvénilité ; mais la pensée est-elle si condamnable, et M. Jean Zay ne peut-il trouver sur ce point d’illustres répondants ? On en pourrait, à vrai dire, citer plusieurs. Il nous suffira cependant de reproduire quelques vers de La Marseillaise de la paix, poème dirigé contre le nationalisme exclusiviste et fauteur de guerre, c’est-à-dire contre le drapeau, emblème militaire (ce qui est la thèse des pages de Jean Zay), par le génial poète, le grand démocrate qui inspira en 1848, l’adoption du drapeau tricolore. »
Le recours à Lamartine est adroit car il est non seulement le principal défenseur du drapeau tricolore face au drapeau rouge en 1848, mais encore ses vers de La Marseillaise de la paix contiennent bien un passage qui évoque la destruction des « drapeaux » du nationalisme :
« Nations, mot pompeux pour dire barbarie,
L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent nos pas ?
Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie :
L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie ;
La fraternité n’en a pas ! [42] »
Liée au monde de l’école, on trouve bien une seconde
[43] citation intégrale du
Drapeau qui en approuve les termes, y compris dans leur outrance, mais elle a pour but de s’en prendre à ce qu’est devenu le ministre de l’Éducation nationale. Nous sommes alors à l’été 1937 et la revue trotskyste de Maurice Wullens,
Les humbles, revue littéraire des primaires, publie la lettre d’un instituteur pacifiste, hostile à la majorité du Syndicat national des instituteurs et à
L’école libératrice. Il est mis, avec Jean Zay, dans le même sac de traîtres à la cause de la paix et de l’internationalisme.
« [Cela veut-il dire] qu’à la prochaine dernière, nous partirons tous en chœur – et suivis de nos élèves – derrière le drapeau tricolore magnifié par M. Jean Zay, et dûment encadrés par les collègues officiers de réserve en congé pour convenances personnelles… Que nous aurons de nouveau un pourcentage respectable (?) de morts-blessés-décorés-ou-fusillés-comme-Maupas, de quoi faire pâlir d’envie tous les curés et séminaristes… Que nous aurons droit à nouveau, après la nouvelle victoire, aux salaires de famine et aux persécutions pour ceux qui s’aviseront de réclamer … ? [44] »
Ici aussi la guerre et son rejet l’emportent sur le reste. Et, s’il faut attendre la constitution du premier gouvernement de Front populaire pour que le
Drapeau puisse être associé à l’école, car Léon Blum a choisi avec Jean Zay un généraliste de la politique et non un spécialiste de l’enseignement
[45], elle n’est que peu sollicitée, tant le ministre intéresse moins que le « belliciste » dans la culture de guerre civile qui s’installe.
Certes, dès que Jean Zay est nommé à son poste au printemps 1936,
Le journal du Loiret surtitre la plupart de ses articles consacrés à l’éducation : « L’école révolutionnaire » et ne cesse d’affirmer, sous diverses formes, que « c’est l’esprit révolutionnaire internationaliste qui, chaque jour, davantage, s’installe à l’école primaire avec la complicité de Torche-Zay
[46]. Et, tout en rendant explicite le stigmate « Juif » sous-entendu, c’est exactement la même formule, décidément de style très typé « Action française », qu’utilise Léon Daudet dans un papier sur « Le ministère de l’Éducation nationale », le 16 juillet 1939, à l’occasion de la remise des prix du Concours général.
« En balayant de l’œil les honteuses inepties que le Juif Torche Zay a proférées au Concours général, je songeais que la décomposition du parlementarisme se mesure à l’avilissement de ses ministres et notamment de celui qu’on appelait naguère de l’Instruction publique. … Maintenant pour le cent cinquantième anniversaire de cette sanglante ordure qu’on appelle la Terreur, la démocratie est allée chercher Jean Zay dans la tinette du Sinaï. Right man in right place. C’est ce qu’on appelle le redressement [47]. »
Un peu moins de deux ans plus tôt, son fils François Daudet avait mis en voix ses idées en allant conspuer Jean Zay, lors de la rentrée solennelle de la Sorbonne, au cri de « La France aux Français !
[48] ». Mais cette culture de guerre civile fonctionne encore, comme l’a exposé Serge Berstein, de manière cathartique
[49], et le
« Drapeau », s’il permet d’attaquer le ministre, est avant tout employé pour stigmatiser le caractère « juif » du faux patriotisme des « bellicistes ». Car, s’il vient aisément à l’appui de cette « démonstration », il est finalement peu associé au thème scolaire. En dehors de l’usage qu’en fait
Le journal du Loiret, je n’ai relevé dans la presse, chez les ténors de l’extrême droite, que ce passage de Léon Daudet pour lier les deux. Quant aux débats parlementaires, ils reflètent la même relative faiblesse du lien. On ne peut signaler que la nouvelle intervention de Xavier Vallat, lors de la présentation du gouvernement Blum, le 6 juin 1936, déclarant que la présence de Jean Zay est une provocation en raison de ses « opinions antimilitaristes déjà portées devant les députés », et y ajouter l’interruption par le sénateur Raymond Armbruster, le 28 juillet 1936, de l’exposé du ministre, lors des discussions de la loi sur le prolongement de l’obligation scolaire : « Il faudra leur apprendre aussi ce qu’est le drapeau tricolore !
[50] ».
La dénonciation de l’école « enjuivée » ne fait pourtant pas défaut, on l’a vu avec Céline, et elle prend même un caractère primordial pour Marcel Jouhandeau, lorsqu’il s’agit de hiérarchiser les « calamités » du Péril juif.
« Mais la pire calamité [51], non seulement imminente, actuelle ; accomplie, réalisée déjà sous nos yeux, sans que personne ait seulement crié gare, c’est celle qui regarde l’éducation des enfants et des jeunes Français : M. Jean Zay, un Juif, a entre les mains l’avenir vivant de ce pays : il peut en pétrir à sa guise, à sa mode, la matière et l’esprit. Tout dépend de sa volonté et en effet il vient de réformer l’enseignement. … Ainsi l’on ne chante pas seulement l’Internationale dans les rues ; à l’oreille de l’enfant, à l’oreille du jeune homme, dans nos écoles, on fredonne d’autres paroles moins grossières sans doute, mais qui, pour être plus subtiles, n’en ont pas moins le même sens et les mêmes visées et peu à peu, quand on l’aura longtemps bercé de cette chanson, quand il aura oublié qu’il est Français, l’héritier d’un grand peuple et d’un merveilleux passé, devenu homme, il se réveillera l’esclave du Juif [52]. »
Ce texte accumule toutes les représentations d’une culture de guerre civile qui va se débonder après la défaite, en particulier dans le procès en désertion d’octobre 1940. Le ministre de l’Éducation nationale n’est évoqué que par raccroc, tant c’est l’un des responsables de la défaite qu’il est chargé d’incarner dans l’entreprise de légitimation du nouveau régime. Ici encore la guerre prend le pas sur l’école, car ce qui est reproché à Jean Zay c’est d’avoir voulu la guerre contre Hitler « pour des fins politiques ou raciales », comme l’écrit Philippe Henriot dans sa présentation des Carnets secrets de Jean Zay. Henriot exploite, avec ces extraits de notes prises au cours des conseils des ministres, le même filon du prétendu dévoilement des intentions réelles, forcément « secrètes », des « bellicistes ».
« À une des heures décisives de notre vie nationale, ce petit Juif se trouvait lancé dans la politique par l’aberration du suffrage universel. Il avait débuté dans la vie en s’essayant à salir le drapeau du pays qui l’avait accueilli… Ministre, on lui confie la jeunesse. Bonne affaire ! Par la jeunesse, on touche à la famille, cette autre force réactionnaire dont son coreligionnaire Blum s’est déjà occupé… Zay se met d’arrache-pied à l’ouvrage. Mais d’autres préoccupations s’ajoutent à celles de son département : la guerre rôde. Dès qu’il en flaire l’approche, il ne se tient plus de fièvre… Ceux qui croient encore que la France a été jetée dans cette sombre aventure par un sursaut spontané de son patriotisme n’auront qu’à parcourir ces pages pour constater que ce patriotisme a servi de paravent à des hommes qui, pour des fins politiques ou raciales, voulaient la guerre, après avoir tout fait pour désarmer leur pays moralement, matériellement et militairement [53]. »
À sa manière, Philippe Henriot confirme l’analyse de Raymond Aron sur le climat de la fin des années 1930 et du début des années 1940
[54], au moment où « les apprentis-sorciers du verbe simulacre [deviennent] les acteurs d’une guerre civile réelle
[55] ». Il nous offre surtout en retour l’occasion de mettre à jour ses propres représentations mentales, où se lisent les cristallisations que le
Drapeau a suscitées. Ce texte a pu remplir, dans l’imaginaire social, les fonctions de révélation, d’explication et de solution au « désordre » de la France. En effet, par son caractère caché, il « révèle » le complot qui se trame contre la patrie ; et, parce qu’il permet d’identifier la figure d’un responsable idéal sous celle du faux protestant (mais vrai juif), faux radical (mais vrai bolchevique) et faux patriote (mais vrai traître sans-patrie), il sert à rendre évidente la solution d’exclusion du corps national qui s’impose. C’est bien cet esprit qui anime Guérard lorsqu’il légitime le statut des juifs d’octobre 1940 en s’appuyant sur le
Drapeau, dans son télégramme à l’ambassade de France à Washington.
Mais, autant l’école pèse sur l’écriture du Drapeau, c’est-à-dire sur le désenchantement patriotique de Jean Zay dans les années 1920, et permet de mesurer l’ampleur de la transgression qu’il représente encore pour la France des années 1930, autant sa place est secondaire, loin derrière l’antisémitisme, dans les associations qu’il provoque lorsqu’il est pris dans l’affrontemnt national. Autrement dit, cet exemple montre bien l’importance de la nation dans la formation et la construction de l’identité des écoliers du premier 20e siècle, mais il met aussi en exergue la faible place relative accordée par la nation à l’école lorsque le conflit franco-français joue à propos de Jean Zay et de son Drapeau.
â–¡
[1]
Céline,
L’école des cadavres, Paris, Denoël, 1938, p. 22.
[2]
Papiers Charles-Roux, ministère des Affaires étrangères, relevé par Jean-Baptiste Duroselle,
L’abîme 1939-1944, Seuil, 1982, p. 341.
[3]
Ce verdict du 4 octobre 1940 correspond à un procès politique typique du premier Vichy, très précocement revanchard envers les membres du Front populaire, particulièrement envers ceux qui excitent la haine antisémite. En dépit des faits contenus dans les 100 pièces de l’instruction, Jean Zay, bouc émissaire idéal, est condamné par le tribunal militaire de Clermont-Ferrand à une peine qui vise à rappeler celle de Dreyfus : la dégradation et la déportation pour une durée indéterminée. De fait, il passera les quatre années d’Occupation en prison à Riom, avant d’être extrait de sa cellule puis assassiné par des miliciens le 21 juin 1944. Cf. Olivier Loubes, Jean Zay, Vichy et la Résistance,
Revue d’histoire moderne et contemporaine, janvier-mars 1996, p. 151-167.
[4]
Dès sa prime jeunesse, Jean Zay prend l’habitude des jeux d’écriture dans des revues qu’il crée ou anime. Ainsi, après
Le familier ou
le Potache bouillant créées au lycée Pothier d’Orléans dès son entrée en sixième, il participe dans les années 1920 à la revue littéraire orléanaise parrainée par Maurice Genevoix,
Le grenier, dans laquelle il tient la « chronique » (cf. Jean Zay,
Chroniques du Grenier, Orléans, Éd. L’écarlate, 1995).
[5]
Perdu, et oublié par l’étudiant Jean Zay, mais retrouvé fortuitement à Orléans par des personnes intéressées alors qu’il est devenu un député en vue, ce poème est vendu à la presse d’extrême droite vers 1931. Pour une étude détaillée de la nature du
Drapeau, cf. Olivier Loubes, « Derrière l’étendard du pastiche », colloque
Jean Zay. Identités de la gauche du radicalisme, Paris-Orléans, 1994.
[6]
Outre les fonds des Archives Nationales et des Archives du Loiret, j’ai pu consulter, grâce à l’obligeance de ses deux filles, les papiers conservés par sa famille à Orléans. Archives personnelles de Jean Zay (APJZ).
[7]
Pour une approche globale et détaillée de ces problèmes, cf. Olivier Loubes,
L’école et la nation en France d’une guerre à l’autre, thèse sous la direction de Pierre Laborie (université Toulouse-le-Mirail, 1999) à paraître aux éditions Belin.
[8]
« Rapport sur la situation de l’Enseignement primaire en 1915-1916 »,
Bulletin de l’Instruction publique du département du Loiret, juin-août 1916, p. 460-536.
[9]
« On a peu chanté dans certaines écoles, sous prétexte de ne pas heurter l’opinion publique. Or la valeur éducative du chant est considérable : combattre le préjugé qui associe nécessairement à l’idée du chant celles de gaieté, de divertissement et de dissipation. Ce qu’il faut chanter : 1° les chants nationaux français (
Marseillaise, Chant du Départ…) et étrangers ; 2° les chants qui expriment des sentiments propres à exciter le patriotisme, le courage, la générosité, etc. »
Bulletin cité, p. 473-474.
[11]
À propos de l’écrit du brevet élémentaire : « Les candidats doivent considérer cette épreuve comme une épreuve de pure mémoire … Ils récitent, et ils n’arrivent pas à donner une définition précise. Ils ne comprennent pas les termes qu’ils ont appris ; leur vocabulaire est pauvre et impropre … ; on a pu relever des réponses comme celles-ci :
Les Montagnards étaient des Auvergnats. »
Ibid., p. 493-494.
[13]
Ce mot de « coyon » est employé dans l’avant-dernier paragraphe du
Drapeau : « Je te hais pour tous ceux qui te saluent ; je te hais à cause des peigne-culs, des coyons et des putains, qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre. »
[14]
« … je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le bleu que tu volas au ciel, le blanc livide de tes remords … »
[15]
« Un enthousiasme indescriptible règne dans la cité de Jeanne d’Arc »,
Le Familier, 12 novembre 1918. APJZ. La publication intégrale du
Familier est prévue au printemps 2002 dans l’ouvrage
Bleu horizon, Toulouse, Éditions Empreintes.
[16]
Ibid., « Un conte », dimanche 16 juin 1918.
[17]
L’enfant Yves Congar,
Journal de la guerre 1914-1918, Paris, Cerf, 1997, p. 19 et 115.
[18]
« Note sur les envahis et la vocation de la France (pas achevé) comme préface à mon journal de guerre », ca 1924,
ibid., p. 251. La citation est un extrait d’Ernest Psichari,
Les voix qui crient dans le désert, Paris, Éd. Conart, 1920, p. 189. Sur cette France catholique et son rapport à la guerre, cf., outre la présentation de ce journal de guerre par Stéphane Audouin-Rouzeau (
ibid., p. 257-287), l’ouvrage d’Annette Becker,
La Guerre et la Foi. De la mort à la mémoire, 1914-1930, Paris, Colin, 1994.
[19]
Cité par Jacques Bouillon et al.,
Le xix
e siècle et ses racines, Paris, Bordas, 1981, p. 181.
[20]
Cahier de récitations de Marie Mas, année scolaire 1917-1918, école Jean-Macé de Béziers.
[21]
Roger Chardonnet, cahier de résumés, école de garçons d’Évaux, Creuse. Musée national de l’éducation (MNE) 3.4.01./82921 (1).
[22]
Cahier journalier de Gabriel Nesle, école d’Uncey-le-Franc, le mardi 10 juillet 1922. MNE 3.4.01./785349 (7). Le drapeau, lorsqu’il est associé à des réjouissances, ne semble pas toutefois impressionner outre mesure le jeune Gabriel (né en 1912), qui ne le cite qu’une fois flottant « à une fenêtre de la mairie », alors que l’exercice de rédaction, le 18 juillet 1922, lui demandait d’évoquer « La fête nationale. Le drapeau tricolore ». En revanche la loterie où l’on gagnait « un petit sac qui avait une surprise, des gâteaux, un cran de chocolat et des bonbons » est amplement détaillée. Qui s’en étonnera ?
[23]
Cahier journalier de Georges Mulocheau, école communale de La Madeleine de Nonancourt (27). MNE 3.4.01./ 82 1401 (9).
[24]
Chant de ralliement des étudiants de Montpellier ; paroles de Henri de Bornier, musique de Paladilhe.
[25]
Dictée du 19 janvier 1923, cahier journalier de Simone Claveau, école libre de jeunes filles de Brigueil-le-Chantre. MNE 3.4.01./79.9609 (2).
[26]
C’est le cas, entre autres, à l’école de filles de Bourgues où étudie Jacqueline Brignon. Cahier de devoirs du soir 1929-1934, collection personnelle.
[27]
Cahier journalier de l’école de Saint-Matré (Lot), mercredi 10 juin 1930, collection personnelle.
[28]
Parmi une littérature fournie on peut s’attacher à la dernière phrase du
Sel de la guerre de Queneau (né en 1903) : « Cercueils embrigadés dans les manches d’un magistrat visqueux de cendre, je vous dis merde. » Raymond Queneau,
Textes surréalistes (ca 1925),
Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1989, p. 1011.
[29]
Céline,
Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard (folio), 1972 [1932], p. 92-94. Passage cité en grande partie, mais avec une coquille importante (« couillons vo
leurs » à la place de « vo
teurs »), dans Maurice Agulhon et Philippe Oulmont, « Nation, Patrie, Patriotisme »,
La documentation photographique, La documentation française, n° 7017, juin 1993, fiche 9, p. 28.
[30]
Céline,
L’école des cadavres, op. cit., p. 232.
[31]
« À Gisède le menteur »,
Le travailleur du Loiret. Archives du Loiret, élections de 1924, 2 M 110. Cet article est signé par Maratrat, responsable SFIC de Gien.
[32]
Jean Zay y est « un jeune avocat juif de moins de trente ans qui a réussi à se faire nommer aux dernières élections », article cité par
Le journal du Loiret, le 30 mars et le 3-4 avril 1933.
[33]
« La voix juive »,
Journal du Loiret, vendredi 16 février 1934.
[34]
C’est un des thèmes de prédilection du
Journal du Loiret, qui, dès le début, lie les figures du juif, du protestant et du laïque, soit une condensation de la figure du républicain démasqué pour les adversaires du régime. « Pour mieux vous duper il s’est déguisé en protestant ; et, il y a quelques mois il se mariait en grande pompe et avec beaucoup de réclame au Temple protestant de Saint-Pierre-Empont. Et il se dit laïque et grand mangeur de curés »,
Journal du Loiret, 26 avril 1932.
[35]
Ainsi qu’il l’écrit dans son livre écrit en captivité,
Souvenirs et solitude, qui mêle, dans un témoignage de genre inédit, les « souvenirs » de l’homme politique à l’évocation de la « solitude » du prisonnier. Jean Zay,
Souvenirs et solitude, Le Rœulx, Talus d’approche, 1987 (Paris, Julliard, 1946), p. 89.
[36]
Le Petit Orléanais, le 15 février 1936.
[37]
Cf. Tzvetan Todorov,
Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil, 1989 ; et, en particulier, le chapitre 3, « Nations », p. 236-351.
[38]
Le 30 janvier est le jour de présentation du gouvernement Sarraut.
[39]
C’est en effet l’épithète la plus fréquente, comme dans le titre de l’éditorial de
Gringoire du 23 janvier 1936 : « Du pompier à l’insulteur : une équipe fraîche et joyeuse. »
[40]
Débats parlementaires. Journal Officiel du 1
er février 1936.
[42]
« Rencontre »,
Les hommes du jour, 6 février 1936, p. 13.
[43]
Avec celle des
Hommes du jour ce sont les deux seules à ma connaissance.
[44]
Lettre signée « P. Dagault, Instituteur de 6
e classe, Bon pour le service armé »,
Les humbles, revue littéraire des primaires, cahier n° 8 et 9, août-septembre 1937, p. 30-33.
[45]
Selon la distinction effectuée par Pascal Ory dans sa thèse.
[46]
Jean Le Mée, « L’école révolutionnaire. Quelques faits »,
Journal du Loiret.
[47]
Léon Daudet, « Le ministère de l’Éducation nationale »,
L’Action française, 16 juillet 1939.
[48]
Cf. « Les goujats à l’œuvre »,
L’œuvre du 7 novembre 1937.
[49]
Cf. Serge Berstein, « L’affrontement simulé des années trente »,
Vingtième siècle, n° 5, 1985.
[50]
Raymond Armbruster (sénateur sans étiquette de l’Aube, chirurgien, fils d’un inspecteur de l’enseignement primaire) intervient alors que le ministre développe la future valorisation des travaux manuels.
[51]
Les deux autres sont le contrôle de la presse et la naturalisation (ici appelée « nationalisation ») des métèques, devenus du jour au lendemain citoyens français (p. 29).
[52]
Marcel Jouhandeau, « Procédé juif » (article publié en juillet 1937),
Le péril juif, Paris, Fernand Sorlot, 1937, p. 30-31.
[53]
Philippe Henriot, avant-propos,
Carnets secrets de Jean Zay, Les éditions de France, 1942, p. I-III. Comme pour le
Drapeau, ces carnets ont été publiés illégalement (cette publication sera condamnée en 1948) contre Jean Zay, après avoir été récupérés frauduleusement. Il s’agit de notes prises en Conseil des ministres, dont la restitution (invérifiable, l’original ayant disparu) qu’en opère d’abord Lucien Rebatet en feuilleton dans
Je suis partout du 28 février au 18 avril 1941, vise à accuser la responsabilité de Jean Zay dans le déclenchement de la guerre. Elle démontre en fait sa lucidité précoce face au danger hitlérien.
[54]
« Georges Mandel, Jean Zay, tous deux assassinés sous l’occupation… subissaient les attaques des hebdomadaires de droite et d’extrême droite, dénoncés comme bellicistes par solidarité juive plutôt que par souci de l’intérêt français. » Raymond Aron,
Mémoires, Paris, Julliard, 1983, p. 506.
[55]
Serge Berstein, « L’affrontement simulé des années 1930 », art. cité, p. 53.
[*]
Spécialiste de l’histoire de l’école, Olivier Loubes,
professeur en première supérieure au lycée Saint-Sernin de Toulouse, docteur en histoire contemporaine, publie à la rentrée 2001, aux Éditions Belin, L’école et la Patrie. Histoire d’un désenchantement 1914-1940.