2001
Vingtième siècle
Dossier : apprendre l’histoire de l’Europe
La « voie romaine »
Rémi Brague
[*]
Un philosophe dit en avant-propos, bien après Husserl dans une célèbre conférence de 1935, que l’histoire de l’Europe mérite « un récit radicalement dégrisé » et que seul celui-ci pourrait être instituteur pour les jeunes générations d’Européens. Car la réalité effective de l’Europe, depuis cinq siècles, recouvre une « identité excentrique » et une géographie culturelle faites l’une et l’autre d’emprunts. L’auteur plaide pour une histoire qui tiendra compte du caractère fuyant de son objet et procédera par zooms et travellings incessants entre les nations, l’Europe et le monde entier.
A philosopher said in a foreword, well after Husserl in a famous 1935 meeting, that the history of Europe deserved “a radically sober recounting”, the only war for young European generations to learn. The positive reality of Europe over the past 5 centuries covers an “eccentric identity” and a cultural geography both made of borrowings. The author claims a history that will take into account the blurry outlines of its object and proceed by constant zooming and dollying among nations, Europe and the whole world.
C’est un philosophe qui nous dit en avant-propos, et bien après Husserl, que l’histoire de l’Europe mérite aujourd’hui « un récit radicalement dégrisé » et que seul celui-ci peut être instituteur pour les jeunes générations d’Européens. Car la réalité effective de l’Europe, depuis cinq siècles, recouvre une « identité excentrique » et une géographie culturelle faite d’emprunts. Voici un bref plaidoyer, savant et convaincant, pour des zooms et des travellings incessants, entre les nations, l’Europe et le monde entier.
Je dois avouer d’emblée que je n’ai aucune formation historique sérieuse. Je me considère avant tout comme philosophe et ne prétendrai pas à la dignité d’historien. Je m’occupe tout au plus d’histoire de la philosophie et d’histoire des idées, ce qui m’invite spontanément à envisager les phénomènes sous l’angle de l’histoire culturelle, sans prétendre pour autant que cette optique aurait en soi plus d’importance qu’une autre. Mon domaine initial était la philosophie grecque ; il s’est élargi aux philosophies médiévales, surtout juive et musulmane, que j’enseigne désormais. C’est de là que je tire mes références décisives.
Le titre étrange de cet exposé fait allusion au titre d’un livre dont la première édition remonte déjà à huit ans
[1]. Un article a présenté l’état de ma réflexion au moment de la seconde édition
[2]. Je ne reviendrai pas sur ce livre. Je me fonderai en revanche sur ce que je crois avoir appris en rédigeant ses trois éditions successives.
â—¦ L’histoire de l’Europe comme histoire du monde, et inversement
Je partirai d’un principe de base : comme tout savoir, l’histoire doit se régler sur son objet et adapter la présentation qu’elle en fait, en l’occurrence son récit, aux caractéristiques de celui-ci. Pour reprendre une distinction allemande que les Français aiment bien : la Historie doit se régler sur la Geschichte, la narration sur le cours réel des événements. Or, la formation et le développement de l’Europe comportent des traits particuliers qui invitent à en enseigner l’histoire d’une façon déterminée.
Je rappellerai d’abord une évidence : c’est à la suite de l’expansion européenne, qui a inauguré l’époque moderne, que l’histoire du monde a changé de statut. Elle était un foyer imaginaire unifiant les savoirs partiels ; elle est devenue une réalité effective. Il y a des Européens et il y a « de l’européen » (le français n’a pas de neutre) partout dans le monde. En conséquence, tracer un trait ferme entre l’histoire de l’Europe et l’histoire du monde ne peut être qu’une abstraction. Et il en est ainsi depuis cinq siècles au moins. Certes, cette abstraction peut être commode, et elle est de toute façon indispensable : il faut bien découper quelque part, si l’on ne veut pas parler de tout à la fois. Encore faut-il rester conscient de ce qu’elle a d’artificiel et de provisoire.
Je signalerai ensuite un fait plus discret, qui est comme le mouvement inverse : l’Europe a reçu du reste du monde. L’idée est déjà un lieu commun là où il s’agit de rappeler les emprunts aux civilisations voisines et parallèles. Je la radicalise quant à moi en l’appliquant aux sources mêmes de l’Europe. Je dis donc : les points de référence de la culture européenne se situent ailleurs qu’en elle-même, à savoir dans l’Antiquité gréco-latine et dans le Moyen-Orient biblique. Ni l’Athènes de Platon, ni la Jérusalem des prophètes ne se considéraient comme des villes d’Europe.
Je ne veux pas dire par là que le contenu de la culture européenne se réduirait à ces deux domaines ou qu’il s’en déduirait. Tant il est clair qu’une analyse spectrale y révèle des éléments variés, un substrat pré-romain, celtique, par exemple, puis des peuples immigrés : germaniques, slaves, magyars, etc. – éléments dont il est par ailleurs fort intéressant d’effectuer le relevé. Je veux dire par là que ce qui a donné forme à la culture européenne, ce que j’appellerais volontiers ses « grands gisements de sens et de valeur », vient d’en dehors d’elle. C’est ce que j’ai appelé l’identité excentrique de l’Europe.
â—¦ Une histoire excentrique
En conséquence, l’histoire de l’Europe ne saurait être elle aussi qu’« excentrique ». Il est bon d’enseigner une histoire de l’Europe qui la prenne en vue de façon globale, sans s’arrêter aux frontières des nations. Ce besoin est ressenti aujourd’hui de façon pressante, et ce n’est nullement par hasard, au moment où l’Europe cherche à s’unifier. Mais le danger serait de répéter à un niveau supérieur, sur une plus vaste échelle, la vision historique des États-nations. Cette vision était téléologique. Les États-nations, à l’époque moderne et surtout au 19e siècle, ont entrepris de lire le passé des populations vivant sur leur territoire comme un devenir orienté, conduisant en l’occurrence à une unification sous leur contrôle. Cette unification devait tracer autour de la nation ainsi inventée ou réinventée des frontières supposées « historiques ».
Je suis moi-même heureux et fier du processus qui de nos jours mène à l’unification européenne, quelle que soit la forme qu’elle doive prendre. Mais je rappelle que, dans le cas de l’Europe, une histoire fermée sur soi manquerait nécessairement son objet.
Il serait bon, par conséquent, de faire réfléchir élèves et étudiants, dans une perspective de géographie culturelle, sur la perception même de l’espace européen au cours des siècles. Le danger est grand de projeter sur les états antérieurs de la civilisation notre perception actuelle dudit espace. Or, le découpage qui produit l’Europe par rapport à l’espace méditerranéen ou par rapport à l’Asie n’a pas toujours existé. Et surtout, il n’a pas toujours reçu le même sens. On montrerait ainsi que « Europe » désignait pour les Anciens une réalité avant tout directionnelle (l’Ouest) ou topographique (une des trois parties d’un monde en forme de trèfle), sans idée d’une appartenance à un tout politique et/ ou culturel. On éviterait ainsi d’annexer à l’histoire européenne des ensembles qui ne se comprenaient pas eux-mêmes comme en relevant.
Il conviendrait d’exposer l’articulation qui relie d’une part le monde ancien (le Proche Orient et la Grèce ancienne, les royaumes hellénistiques et l’Empire romain), et d’autre part l’Europe médiévale et moderne. On devra se garder de deux mythes simplificateurs. Ils sont d’ailleurs liés : c’est d’abord la représentation d’une continuité sans faille entre l’Europe et le monde antique et biblique ; et c’est ensuite l’idée d’un droit exclusif de l’Europe à l’héritage qui nous est parvenu de ce monde. Le symbole de ces mythes est ce que je me permettrai d’appeler les « traits d’union abusifs ». Je songe à une expression comme « gréco-européen », utilisée par Husserl dans une conférence célèbre de 1935
[3] ; qu’on songe encore à l’expression parallèle, devenue encore plus galvaudée, et combien problématique, de « judéo-chrétien ».
On rappellera donc la rupture d’avec le monde antique entraînée par la scission de l’Empire romain, puis par ce que l’on appelle les « invasions barbares ». On soulignera à l’inverse la présence des éléments hellénique et abrahamique à Byzance et dans l’Islam. On rétablira même le droit d’aînesse de Byzance quant à l’hellénisme, dont la revendication par l’Occident latin est au fond une usurpation. On insistera sur le caractère artificiel et volontariste du processus par lequel l’Europe s’est référée au monde antique. Voire, sur le coup d’audace par lequel l’Europe a procédé à une adoption inverse, en se choisissant ses propres ancêtres. On rappellera le caractère particulier des renaissances qui ont rythmé l’histoire culturelle de celle-ci, à savoir le fait que le passé qu’il s’agissait de faire revivre n’était pas celui de l’Europe elle-même, mais celui de civilisations antérieures. On reviendra sur le paradoxe qui a consisté pendant des siècles à fonder l’enseignement sur l’apprentissage de langues, non seulement mortes, mais encore étrangères – avant tout le grec.
â—¦ Une civilisation curieuse
L’idée d’une totale autosuffisance de l’histoire culturelle européenne par rapport aux civilisations qui l’entourent ne me semble plus à critiquer. Il faut même se demander si une telle idée a jamais été sérieusement soutenue. On n’aura donc pas à ressasser l’idée, et encore moins sa réfutation, devenue aujourd’hui lieu commun. On s’attachera plutôt à situer avec précision ce qui a été emprunté, et à cataloguer la nature, la date, les lieux d’origine et d’arrivée des emprunts.
On se gardera de concevoir les interactions culturelles sur le modèle naïvement hydraulique que véhiculent bien des métaphores : contact, influence, translatio studiorum, etc. On s’interrogera plutôt sur les besoins qui ont pu rendre nécessaires les emprunts effectués par l’Europe, et sur l’attitude qui a pu les rendre possibles. On se demandera pourquoi une civilisation, à certaines étapes de son parcours, en vient à éprouver le fait objectif d’une absence comme un besoin à combler. On se demandera par exemple pourquoi certaines découvertes techniques (la poudre à canon, le collier de poitrail, etc.) faites ailleurs qu’en Europe, n’ont trouvé qu’en celle-ci leur plein développement. Ou encore, pourquoi, alors que l’Europe latine traduisait Avicenne, Averroès, et Maïmonide, Byzance n’a jamais connu les philosophes écrivant en arabe avant les traductions, faites à partir du latin, des scolastiques qui les citaient.
Il serait bon de faire réfléchir les élèves et étudiants sur l’attitude fondamentale que les enseignants supposent chez eux, et qui ne va nullement de soi, à savoir la curiosité à l’égard de ce qui est autre, dans le temps comme dans l’espace : la curiosité de l’historien et du géographe. Cette attitude est essentiellement européenne. Elle n’est guère plus qu’une exception dans le monde grec (Hérodote) ou dans l’Islam médiéval (Al-Biruni) ; dans les milieux cultivés européens, elle est une règle dès avant la découverte du Nouveau Monde, à plus forte raison dès avant l’aventure coloniale, depuis au moins Marco Polo. Une telle curiosité suscitait d’ailleurs souvent l’étonnement des observés eux-mêmes.
â—¦ De l’histoire, pas d’histoires !
La difficulté de la recherche historique se redouble lorsqu’il s’agit de communiquer ce savoir en l’enseignant. La difficulté n’est pas seulement de faire de l’histoire ; elle est aussi de ne faire que de l’histoire, au lieu de faire de la morale en croyant faire de l’histoire.
On se gardera soigneusement de deux tentations :
D’une part, battre sa coulpe sur la poitrine de nos ancêtres. Lorsque l’histoire était surtout enseignée comme celle des nations, la tâche était plus facile, puisque les ancêtres en question pouvaient être ceux des autres. On pouvait ainsi, par exemple, mettre sur le dos des méchants Espagnols et Portugais les aspects « noirs » de la conquête du Nouveau Monde. Cette tactique a servi à donner bonne conscience au commerce, voire à la piraterie, des Anglais, Hollandais et Français. Une histoire globale de l’Europe s’interdit de recourir à cette échappatoire. Il lui faut regarder en face les responsabilités collectives de celle-ci.
D’autre part, symétriquement, on se refusera à projeter vers le passé les modes et rêves actuels que véhiculent les slogans de la « tolérance », du « dialogue », du « métissage », du « multiculturalisme », sans parler des fadaises sur la Méditerranée ou des utopies rétrospectives d’Alexandrie ou de Cordoue. Il serait bon à cet effet que l’enseignement se fixe pour objectif un récit radicalement dégrisé. Il lui faudra contrebalancer l’influence des médias en dégonflant un certain nombre de baudruches bien pensantes véhiculées par ceux-ci. La tâche est désagréable, mais salubre à long terme. On rappellera par exemple qu’Alexandrie est le lieu de naissance de l’antisémitisme, et que les deux fils les plus illustres de Cordoue, Maïmonide et Averroès, ont en commun d’en avoir été chassés.
On refusera de distribuer bons et mauvais points aux faits de civilisation passés. En revanche, on examinera les problèmes que chaque civilisation avait à résoudre, et quelles stratégies elle a mises en œuvre pour en trouver les solutions. On envisagera celles-ci dans le contexte d’ensemble d’une civilisation, sans isoler les phénomènes. Et si l’on doit comparer, on comparera des termes comparables.
Ainsi, une histoire de l’Europe devra tenir compte du caractère fuyant de son objet. Elle devra accepter les allers et retours, les zooms, les travellings, entre les nations et l’Europe, et entre celle-ci et le reste du monde. C’est ce qui la rend glissante, difficile et toujours provisoire. Car c’est de l’intérieur même de l’histoire de l’Europe que nous nous trouvons catapultés vers une histoire véritablement mondiale.
â–¡
[1]
Rémi Brague,
Europe, la voie romaine, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1999. Première édition en 1992 aux Éditions Critérion.
[2]
Rémi Brague, « Europe : tous les chemins passent par Rome »,
Esprit, février 1993, p. 32-40.
[3]
Edmund Husserl,
La crise de l’humanité européenne et la philosophie, édition commentée par Natalie Depraz, Paris, Hatier, 1993 (N.D.L.R.).
[*]
Rémi Brague
enseigne la philosophie à l’université Paris 1 et à Boston. Spécialiste d’Aristote et de saint Bernard, il a traduit et édité Maïmonide, Thémistius, Leo Strauss ou Shlomo Pinès. Son essai Europe, la voie romaine
(Gallimard, coll. « Folio Essais ») a remarquablement stimulé la réflexion sur l’histoire de l’Europe.