Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724628969
156 pages

p. 73 à 78
doi: en cours

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Dossier : apprendre l'histoire de l'Europe

no 71 2001/3

2001 Vingtième siècle Dossier : apprendre l’histoire de l’Europe

Histoire de l’Europe et histoire des nations

Guy Hermet  [*]
L’auteur plaide en faveur d’une réinvention de l’enseignement de l’histoire, qui devrait abandonner le registre du panégyrique national et même continental. Il y aurait néanmoins péril, ajoute-t-il, si l’histoire européenne trouvait sa seule fin en elle-même. L’article propose de réfléchir à une histoire tolérante et hors dilemme : celle de l’individualisme, des sociétés libres et de la démocratie, sans tyrannie d’un passé fondateur sacralisé ; pour une histoire de l’Europe du Même et de l’Autre. The author comes out for a reinvention of the teaching of history which should give up extolling the national and even continental register. It would still be perilous, he adds, if European history alone were its own object. The article proposes thinking about a tolerant history, outside of dilemmas : that of individualism, of free societies and democracy, without the tyranny of a founding and sacred past ; for a history of Europe of the Same and of the Other.
Voici un très franc raisonnement en faveur d’une réinvention de l’enseignement de l’histoire, qui devrait abandonner le registre du panégyrique national et même continental. Il y aurait néanmoins péril, ajoute Guy Hermet, si l’histoire européenne trouvait sa seule fin en elle-même. Plaidoyer pour une histoire tolérante et hors dilemme : celle de l’individualisme, des sociétés libres et de la démocratie, sans tyrannie d’un passé fondateur sacralisé ; pour une histoire de l’Europe du Même et de l’Autre.
Ce titre même, histoire de l’Europe et histoire des nations, révèle une contradiction grosse d’un défi intellectuel et éthique. Car l’une et l’autre ne sont pas synonymes. L’histoire de l’Europe d’avant ses nations, comme entité justiciable d’un récit unifié, s’est trouvée peu à peu supplantée par celle de ses nations à partir du moment où, au 14e siècle, celles-ci ont entamé leur consolidation substantielle. Puis elle a presque cessé d’être écrite quand, au 17e siècle, les histoires nationales ont été érigées en catégorie maîtresse du discours historique. Le récit unifié a cédé dès lors la place à la narration fragmentée, et l’historiographie synthétique à la relation disparate de trajectoires fragmentées des nations et des États. Si donc la question posée ici consiste à envisager ce que pourrait être l’histoire de l’Europe à enseigner à ses jeunes « ressortissants », elle oblige en premier lieu à s’interroger sur un préalable. Est-il justifié de persister à leur inculquer, de manière seulement moins chauvine qu’hier, celle de chacune de ses nations, comme cela s’est pratiqué pour l’essentiel depuis la consolidation des grandes monarchies absolues ? Ou convient-il plutôt de tenter de leur « apprendre l’Europe » en tant que telle, en tant qu’entité façonnée selon une logique d’ensemble, comme cela aurait pu se faire à l’époque de la Renaissance, et ce en transgressant les cloisonnements trop étanches des différents modes d’exaltation des mémoires nationales ?
En outre, une question supplémentaire s’impose à l’esprit au regard d’événements infiniment plus récents : celle du choix à opérer entre deux Europe, qui n’ont rien à voir avec la distinction, au demeurant classique, entre les deux portions occidentale et centre-orientale du continent réintroduite par Istvan Bibo [1]. Ce dont il s’agit, en effet, se rapporte à l’immense distance qui sépare la brève histoire institutionnelle du processus d’intégration ou d’unification du continent en cours depuis 1950 à peu près, de la très longue histoire multiséculaire de l’Europe, appréhendée dans ce cas tant dans son mouvement social, culturel, idéologique et économique qu’au travers des déclinaisons fréquemment grinçantes de ce mouvement général telles qu’elles se sont inscrites dans les avatars chronologiques des rivalités nationales et de la construction politique de chaque pays. Soucieux de parer à ce qui leur semble le plus urgent, c’est-à-dire la diffusion d’une formation civique revue et corrigée à l’aune des besoins d’un sentiment européen à créer, certains ne pensent qu’à la première : en ironisant un peu, leur histoire de l’Europe se voudrait une « histoire bruxelloise », ponctuée de traités tous récents, dont les dates seraient apprises par cœur, et mâtinée aussi, pour faire bonne mesure, des fortes maximes d’un républicanisme communautaire et post-national inspiré plus ou moins d’un patriotisme euro-constitutionnel à la manière de Jürgen Habermas. Mais d’autres, en revanche, surtout parmi les historiens professionnels, songent à la seconde histoire, continentale et millénaire, avec l’objectif moins utilitaire de développer ce qui serait une « intelligence de l’Europe » au lieu de travailler à la mise en œuvre d’un simple catéchisme eurocivique. Compte tenu de la régression des connaissances historiques dans les jeunes générations qui, par ignorance, se trouvent désormais presque vierges de préjugé sur ce que l’histoire peut être, tous les choix sont possibles. Mais tous sont-ils pour autant permis ou souhaitables ? C’est là que surgit la difficulté. Pourquoi et comment retenir telle ou telle option ? Comment, surtout, les combiner de façon acceptable sans réemprunter le précédent discutable des histoires nationales fermées, transposé à une échelle supranationale de tonalité confédérale ?
 
â—¦ La grande contradiction
 
 
La situation de départ est la suivante. L’histoire enseignée partout en Europe depuis un siècle et demi fut et demeure, bien qu’avec des hésitations et une gêne croissantes, celle de chaque État, décrit contre toute raison autre que la raison politique comme un astre splendide autour duquel gravitent tant bien que mal les histoires secondaires et souvent déplorables des pays tiers. Chaque population chérit son « Histoire de France » pour ainsi dire, cette réalité se voyant attestée dans le langage courant par l’usage des historiens eux-mêmes, qui se plaisent encore à dire histoire de France, d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne, de Belgique ou de tout ce qu’on voudra, soit par réflexe, soit de crainte de dérouter leur auditoire. Bien entendu, cette « histoire de » est devenue depuis quelques décennies moins événementielle, moins « 1515-Marignan », moins construite autour des guerres, des victoires remportées ou des batailles perdues qui valent mieux que les succès des ennemis. Malheureusement, que le livret ait perdu de sa vindicte belliqueuse n’importe guère en définitive. Sauf peut-être au Luxembourg et partiellement en Suisse romande, ce qui compte tient à ce que cette « histoire de » reste une histoire-mémoire sélective et téléologique. Visant toujours à l’édification des citoyens en herbe d’une communauté politique égocentrique et conservant l’objectif premier de leur fournir des repères communs avant tout nationaux, elle demeure étrangère à tout objectif de relativisation critique de la chance ineffable d’être français, anglais, hollandais, portugais, grec ou n’importe qui d’autre. Même si cette histoire-mémoire à finalité catéchétique n’enseigne plus que les voisins sont nécessairement des ennemis, elle ne s’efforce pas pour autant de les faire connaître, ou si peu.
La chose s’explique aisément. Qu’on veuille bien pardonner la brutalité de l’interprétation. Mais il faut bien convenir que les histoires de France ou d’ailleurs ont, pour une bonne part, répondu aux vœux de leurs commanditaires et financeurs directs ou indirects ; c’est-à-dire en dernière instance à ceux des diverses autorités nationales, avec seulement les dissonances internes transitoires provoquées souvent dans les pays catholiques par le conflit entre Églises et État (c’était là une chance, quoi qu’on pense, ces dissonances ayant évité l’uniformité absolue du message transmis en d’autres endroits). Se révélant solvables ou rentables puisqu’elles constituaient le préalable permanent et indispensable du plébiciste mental quotidien qu’Ernest Renan aimait à imaginer à l’appui de sa doctrine de la nation élective, les histoires nationales séparées et antagonistes ainsi produites se sont vues subventionnées au propre ou au figuré. Unique variante, cette histoire nationale taillée dans chaque circonstance sur mesure pouvait à la rigueur être également celle d’un peuple ethnique enfin pourvu de son État distinctif. Du reste, rien n’a changé sur le fond à ce niveau. Dans la plupart des cas, le commanditaire de l’histoire, celui qui la commande depuis les sommets, préfère certes l’auréoler maintenant d’une touche dominante de prédestinitation civique. Mais l’histoire ethno-nationale n’a pas perdu ses clients, et pas seulement dans le cas navrant des petits États balkaniques ou baltes. Il n’est que de penser à ce sujet aux exemples du Pays basque et de la Catalogne au sein de la démocratique Espagne des autonomies, l’un et l’autre attachés à élaborer des programmes scolaires focalisés sur leurs histoires particulières magnifiées, idéalisées et au besoin quelque peu inventées.
En revanche, n’intéressant guère les autorités politiques nationales qui n’en voyaient pas l’unité jusqu’à il y a peu, l’histoire de l’Europe n’a, pour ce motif, jamais bénéficié de leurs attentions et de leur soutien. Ce fut à la fois une chance et une malchance pour elle. Cette absence de tutelle lui a certes permis de conserver son statut de science érudite ou de méthode rigoureuse – comme on voudra – au lieu de se transformer en histoire-mémoire officielle servant à la défense et à l’illustration des gloires nationales rivales. Mais, par contre, ce bonheur de l’érudition préservée lui a valu de demeurer ignorée en dehors de quelques cénacles de spécialistes, de paraître relever de la pure gratuité savante et, surtout, de ne pas trouver sa place dans les cursus scolaires ou même académiques. Tendant à favoriser la compréhension et la réflexion plutôt que la mémorisation d’un code d’appartenance, elle a semblé trop compliquée pour de jeunes sujets, trop abstraite en général, rebelle aux images d’Épinal, ou bien tout bonnement indifférente aux yeux de responsables qui ne se souciaient pas eux-mêmes de la connaître. Et pourtant, c’était l’histoire la plus significative et la plus passionnante. Celle de l’émergence des valeurs individualistes, du surgissement de sociétés libres, capables de se dégager de l’emprise religieuse pour ouvrir la voie à la formation parallèle de l’État moderne puis de la démocratie ; plus largement, c’était l’histoire d’un modèle de formation sociale et économique qui, s’étant dégagé de l’obligation de reproduire indéfiniment un passé fondateur sacralisé, s’est montré propice à ce que l’on appelle de nos jours le développement.
La médaille comporte il est vrai son revers, nourri d’éléments paradoxaux ou gênants ainsi que d’ambivalences. Sous l’effet immédiat d’un certain dogmatisme français de la laïcité de l’enseignement et, beaucoup plus au fond, eu égard à son parcours éminemment discutable, le christianisme aussi bien occidental qu’oriental se prête mal aux analyses concordantes des histoires saintes. Dans un genre différent, il en va de même du capitalisme, ou encore de ce double fardeau passé et présent de l’homme blanc que fut la colonisation. Cela sans parler de l’hypocrisie des grandes guerres exterminatrices, de l’Holocauste, du nazisme, du goulag, voire de l’angélisme discutable des ingérences armées légitimées de nos jours au nom des droits de l’homme. L’histoire de l’Europe ne serait-elle dès lors qu’un conte catastrophique, à ne pas mettre entre toutes les mains ? Une sorte de littérature scabreuse, trop complexe et trop délicate pour se prêter à des interprétations accessibles à de jeunes publics ? Nullement, car s’arrêter devant cet obstacle reviendrait précisément à renoncer à l’entreprise tout entière, qui ne peut consister qu’à réinventer largement l’enseignement de l’histoire en lui faisant abandonner le registre du panégyrique national ou même continental.
Comment y parvenir ? En empruntant la formule de Stuart Woolf, faut-il choisir entre l’histoire de l’Europe et l’histoire européenne ? En d’autres termes, cette histoire doit-elle se concevoir comme n’excluant aucunement celle de ses nations, voire comme une histoire plurielle et parallèle de celles-ci, construite dans une perspective en quelque sorte comparative à la manière de la Cambridge Modern History publiée par Lord Acton dès la fin du 19e siècle, ou de la série des volumes des Peuples et civilisations dirigés par Louis Halphen et Philippe Sagnac entre 1926 et 1975 ? Ou convient-il de retenir l’option fort opposée d’une histoire synthétique véritablement européenne ? Soit celle d’un enseignement qui embrasserait le cheminement de notre continent comme un parcours traversant les frontières, en s’inspirant alors de l’History of Europe de Fisher (1935), de l’Histoire de l’Europe, des invasions au xvi e siècle d’Henri Pirenne (1936) ou, plus près de nous, de The European Miracle d’Eric Jones (1981), de la Storia d’Europa publiée par les éditions Einaudi (1993-1998) et de l’ouvrage de Norman Davies, Europe. A History (1996) ? Le dilemme perdure, étant entendu que sous réserve d’inventaire, la raison semble incliner vers un compromis qui associerait les deux visions quitte à privilégier la seconde.
 
â—¦ Le défi éthique et intellectuel
 
 
Les problèmes ne s’arrêtent toutefois pas là. À ceux qui se rapportent à la définition de l’Europe dont il s’agit de divulguer l’histoire s’ajoutent en effet de graves interrogations sur l’opportunité même d’enseigner celle-ci comme une nouvelle matière autosuffisante, remplaçant certes les histoires nationales assez décriées de nos jours mais risquant néanmoins de leur ressembler beaucoup à une échelle supranationale ou continentale élargie. À ce niveau, le défi se révèle d’abord éthique dans sa relation avec les deux principes adverses d’universalité et de particularisme. Au vrai, plus on « européanise » l’histoire, plus on exalte la prétention à l’universalité d’une trajectoire européenne offerte en exemple à suivre à l’ensemble des sociétés de la planète. Ou bien, inversement, plus on insiste – à juste titre d’ailleurs – sur l’immense portée de la « transgression européenne » observée par Krzysztof Pomian, plus on la valorise de manière franche ou insidieuse en tant que sommet difficilement atteignable ou même insurpassable de l’histoire de l’humanité.
Dans les deux cas, cette modélisation au sens plein et cette idéalisation entraînent, quand elles vont trop loin, des conséquences plus que regrettables. En ce qui concerne les Européens eux-mêmes, elles témoignent d’abord de cette tendance désagréablement arrogante à l’auto-glorification qui constitue le trait commun des peuples puissants et prospères tant qu’ils demeurent tels. Et elles font, ensuite, s’agissant cette fois des non-Européens ou de ceux qui se trouvent déchirés entre des allégeances et des appartenances conflictuelles, que cette Success history des habitants privilégiés d’un continent chanceux prend figure d’histoire des seuls peuples riches aux yeux des populations pauvres qui forment la majorité des terriens. D’où encore deux sortes de réactions. En Europe, la réaction contre une sorte d’histoire culturaliste à prétention hégémonique se traduit au mieux chez les enfants d’immigrés par un culte quelquefois béat du multiculturalisme ou, au pire, par l’exaltation de contre-identités agressives et réputées primordiales. Et hors de l’Europe, elle alimente pour une très grande part l’argumentaire des courants fondamentalistes aussi bien religieux qu’ethniques, qui fustigent un Occident interprété moins comme un simple lieu géographique que comme une catégorie temporelle présidant à son profit exclusif au dévoiement de la modernité. Dans ces conditions, face à ce danger de se présenter comme l’un des visages nouveaux du vieil impérialisme allant de pair avec le mépris ouvert ou déguisé des « peuples tropicaux », il y aurait péril à ce que l’histoire européenne trouve sa fin en elle-même. Il importerait, tout au contraire, qu’elle s’insère dans une perspective pluri-continentale plus vaste, mais sans succomber pour cela à ces flatteries sans fondement réel aboutissant par exemple affirmer que la civilisation grecque puise ses origines dans l’Afrique nilotique et en Libye (ce qui s’est produit dans diverses universités africanophiles des États-Unis).
Pour qui pense notamment aux classes des collèges des banlieues-ghettos, et du reste pas seulement à celles-là, l’ennui est que le respect de cet impératif n’apparaît pas facile sur le plan de la pédagogie. L’objectif devrait être en somme d’y dispenser une histoire « braudélienne » : une histoire devant laquelle les responsables des programmes officiels ont déclaré forfait depuis des lustres, dans la mesure où elle ambitionnait à leur sens de réaliser le miracle improbable d’une compréhension éclairée de phénomènes de trop grande ampleur dans le temps et l’espace. Il y aurait fort à faire pour tenir la gageure et la difficulté ne peut se minimiser. Il n’empêche. Comment ne pas noter que ces programmes ont déjà sauté le pas en ce qui concerne l’histoire nationale, centrée désormais de moins en moins sur les chronologies guerrières, diplomatiques ou institutionnelles, et de plus en plus sur des processus sociaux ou économiques dont l’intelligibilité mobilise précisément la réflexion plutôt que la mémoire répétitive ? D’où cette impression que l’écueil ne réside pas tant dans la difficulté de principe d’une telle présentation synthétique et thématique de l’histoire que dans un défaut relatif de connaissance de l’Europe et du monde du côté peut-être de certains enseignants toujours formés au moule de leurs sagas nationales. Et d’où, également, ce sentiment que la solution à ce manque gagnerait à provenir de l’amont, de l’université, pour peu que ses maîtres n’y voient pas une offense à l’idée qu’ils se font de leur discipline et de son champ d’application.
Tout ne serait pas réglé pour autant. Une fois satisfaits les préalables considérés jusqu’à présent, il resterait encore à revenir au point de départ pour réparer les oublis sur l’Europe. Quelle Europe ou quelles Europe, et ce sans méconnaître leur environnement extra-continental ? Les distinctions d’Istvan Bibo resurgissent sur ce point. À cet égard, il est frappant de constater que la récente Europe des Européens dirigée par Henri Mendras ignore pratiquement l’espace ottoman, et par conséquent son rôle dans la formation historique des sociétés balkaniques. Plus généralement, qui pense Europe continue le plus fréquemment à n’envisager que l’Europe de l’Ouest, à l’exclusion de ses parties centrale et surtout orientale. Ou alors, il est question des PECOS, de la très récente histoire indécise de ces pays de l’Est libérés du communisme pour se trouver confinés dans l’attente de leur intégration dans une Union élargie jusqu’aux républiques baltes. Cet aveuglement n’est pas acceptable. Assurément, la priorité légitime consiste bien à apprendre l’histoire de l’Europe à ses jeunes ressortissants au sens strict, afin de leur permettre de se découvrir réciproquement. Mais cette finalité ne peut laisser complètement dans l’ombre le passé dont ils proviennent, leurs heurs, malheurs et valeurs propres à partir du moment où ce passé est pour eux celui de l’Europe centrale ou orientale. Il n’y a pas qu’une Europe. Il y en a deux et demie : celle de l’Ouest, celle de l’Est et la centrale, en position intermédiaire ou cruciale comme son nom l’indique.
 
â—¦ Quels contenus ?
 
 
Il y aurait naïveté de la part du non historien que je suis de prétendre esquisser sur la base de ces considérations très simplificatrices ce que pourraient être les contenus d’une « bonne » histoire de l’Europe. Mais ce que l’on peut estimer sans risque excessif est qu’il s’agirait dans les grandes lignes de parvenir à enseigner une histoire qui soit proprement européenne, une histoire du tout, mais sans négliger pour autant l’attention à porter à des histoires nationales parallèles dépouillées cependant de leurs vaines glorioles trop complaisantes à l’égard de soi-même. En plus, il conviendrait également d’illustrer à un degré raisonnable ce qui fait la spécificité de certaines trajectoires sub-nationales ou régionales, voire de résumer l’histoire particulière de certaines minorités (les protestants en France, les catholiques en Grande-Bretagne, ou les juifs dans l’ensemble de l’Europe, par exemple). En même temps, deux exigences s’imposeraient encore. La première obligerait à dépasser cette quadrature du cercle d’une histoire devenant trop conceptuelle ou abstraite, peut-être en la présentant aux très jeunes esprits dans le style imagé des vieilles leçons de choses des écoles primaires du début du 20e siècle. Quant à la seconde exigence, elle conduirait à répudier les plaidoyers pro domo pour insister sur quelques axes communs d’envergure capitale : en particulier sur l’émergence en Europe de sociétés sécularisées mobiles, ainsi que sur l’éclosion de l’État et sur le triomphe ultérieur de la logique démocratique. Ce, en outre, sans se voiler la face devant les aspects fortement négatifs de cette même histoire, de la traite des noirs à l’abomination du racisme hitlérien en passant par celle du communisme léniniste-stalinien.
Dernière remarque, enfin : sans tomber dans le relativisme moral, cette histoire devrait révéler aux élèves et aux étudiants toute la complexité de la notion de tolérance. Sur ce plan, la querelle actuelle sur les valeurs de référence de l’Union européenne apparaît symptomatique. Vouloir notamment en éliminer toute allusion à la religion au motif d’un principe de laïcité d’allure néo-gallicane relève de l’aberration anti-historique, au moins pour qui sait combien l’histoire religieuse joua un rôle éminent dans la configuration sociale, politique et économique de l’Europe jusqu’au 17e siècle surtout. Il n’est, pour s’en convaincre, que de repenser à l’impact décisif exercé à partir de l’an 800 par la stratégie de l’Église catholique romaine dans le développement de l’individualisme (l’histoire de « L’héritage des veuves » selon Jack Goody), ou encore à celui du conflit entre la papauté et le Saint Empire romain germanique, en tant que ferment de la consolidation des premiers noyaux politiques organisés et territorialisés préfigurant les États-nations.
â–¡
 
NOTES
 
[1] Cf. notamment son livre Misère des petits États, Paris, Albin Michel, 1993 (N.D.L.R.).
[*] Directeur d’études à l’Institut d’études politiques de Paris, Guy Hermet a occupé récemment la chaire internationale de science politique de l’uni-versité libre de Bruxelles et enseigné longtemps à l’université de Lausanne et à l’Institut des hautes études internationales de Genève. Il a participé à notre numéro 56 (octobre-décembre 1997) sur « Les populismes » et vient de publier (Fayard, 2001) Les populismes dans le monde. Une histoire sociologique (xix e-xx e siècle).
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