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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2001/3 (no 71)



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De nouvelles générations d’historiens allemands et français sont naturellement et réellement bi-nationaux. Ils ont poussé au plus vif l’histoire comparée et l’étude des transferts culturels. Malgré leurs succès, ils conviennent aujourd’hui que le bilatéral n’est ni un aboutissement ni un but en soi. L’histoire de l’Europe relève bien plutôt du multilatéral. Et ce multilatéral-là reste à mieux inventer.

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Plutôt que de parler des vertus – mot qui évoque trop à mon goût les « prix de vertu » de la fin du 18e siècle que décernent toujours certaines académies de province –, je me contenterai d’évoquer les apports et les enseignements que le bilatéral est susceptible d’apporter à l’histoire de l’Europe et à sa didactique. Je le ferai en partant de la pratique et des observations tirées d’une expérience d’enseignement et de recherche de trente ans, qui s’est faite à parts égales en France et en Allemagne et qui a pour conséquence qu’aujourd’hui j’enseigne aussi bien dans une université française (Paris 1) que dans une université allemande (le Centre de recherches sur la France de l’université technique de Berlin) et que ce parcours m’a donné la chance de pouvoir me sentir à bien des égards autant chez moi dans un pays et un système universitaire que dans l’autre.

◦ La relation franco-allemande

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Ma première observation sera pour constater que la relation franco-allemande n’est pas seulement une réalité politique qui reste exemplaire – même si elle est entre temps largement passée dans les mœurs et a du mal, depuis la chute du Mur de Berlin, la réunification allemande et l’élargissement de l’Europe, à trouver un second souffle –, mais qu’elle est surtout une réalité pédagogique et historienne unique. En témoignent de nombreux lycées franco-allemands et des sections bilingues plus nombreuses encore, qui ont accumulé un savoir, des pratiques et des expériences qui gagneraient à être davantage pris en considération. En témoignent également des institutions de recherche et de formation à la recherche spécialisées en histoire (Institut historique allemand, Centre allemand d’histoire de l’art à Paris, Mission historique française de Göttingen, Centre Marc Bloch à Berlin) et plus généralement un tissu très dense de chaires spécialisées, de centres, de réseaux d’échange et de pratiques (co-tutelles de doctorat) qui ont fait leurs preuves. Toutes ces institutions et initiatives ont suscité l’émergence dans les deux pays de nouvelles générations d’historiens naturellement et réellement bi-nationaux, qui ont fait une partie de leur cursus dans l’autre pays, ont intériorisé la culture de l’autre et qui sont progressivement en train de prendre la relève dans nos universités et établissements de recherche. Elles ont également suscité une énorme production d’histoire franco-allemande comparée et croisée, de plus en plus transnationale. Rendue possible tant par le renouvellement des questionnements de la recherche que par la transformation du cadre institutionnel et l’intensification des échanges, cette nouvelle histoire franco-allemande a rendu les historiens des deux pays plus attentifs à des réalités du passé qui, dans les contextes antérieurs, étaient difficiles à percevoir. Elle a en particulier contribué à mieux retrouver les dimensions allemandes de l’histoire française, les dimensions françaises de l’histoire allemande et plus généralement les dimensions européennes de l’histoire des deux pays.

◦ Comparatisme et « transferts culturels »

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Deux attitudes de recherche qui toutes deux correspondent à des pratiques et des postures potentiellement européennes ont accompagné cet essor. La première est le comparatisme. Son apport ne se limite pas à la mise en évidence des différences et des ressemblances entre France et Allemagne et à leur évolution contrastée dans le temps. Par-delà, le comparatisme présente l’énorme avantage d’inciter à une pratique réfléchie, construite et conceptualisée de l’histoire. Pour être réellement mise en œuvre, la comparaison implique en effet préalablement l’identification et la construction d’objets comparables – et donc un travail sur les notions et les catégories, les sources et les méthodes. Elle rappelle en permanence que l’histoire est une construction et amène par contrecoup à relativiser les fausses évidences d’une pratique historienne dont les contenus et le style, de part et d’autre du Rhin, restent encore très largement déterminés par la référence nationale. Car si tout est comparable (ce qui ne veut pas dire identique ou similaire), l’histoire comparée montre également que rien n’est interchangeable – ne serait-ce que dans la mesure où les mots et les notions auxquels nous avons recours n’ont ni le même sens, ni la même sonorité, ni le même pouvoir évocateur dans un contexte culturel et dans un autre : entre France et Allemagne, les pratiques agricoles peuvent être souvent identiques, mais un Bauer est autre chose qu’un paysan, et si les pratiques pédagogiques d’un pays à l’autre sont dans le concret moins différentes les unes des autres que nous nous l’imaginons souvent, la notion de Bildung n’en reste pas moins intraduisible et radicalement différente de ce qu’on met en France sous les termes d’instruction, d’enseignement et de culture. Apprentissage de l’irréductible, le comparatisme est une école à la fois de distanciation et de perspicacité ; rien n’est plus formateur à cet égard que d’enseigner sa propre histoire au miroir de l’autre et dans la langue de l’autre.

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Si grands que soient ses apports, la comparaison cependant, outre qu’elle n’a pas toujours raison, a ses limites. Pour être mise en œuvre, elle implique préalablement une séparation. Indispensable méthodologiquement, cette séparation peut néanmoins être trompeuse dans la mesure où elle risque de faire croire que chacun des termes de la comparaison existe en soi, comme une réalité close sur elle-même. Surtout, loin d’être une fin en soi, elle n’est qu’un moyen, un instrument d’analyse qui peut se révéler extraordinairement utile à condition de savoir pourquoi on s’en sert et à quelles questions il doit servir à répondre. En d’autres termes : si la comparaison s’impose comme une attitude indispensable à qui veut pratiquer une histoire européenne – car elle correspond non seulement à une exigence d’intelligibilité, mais aussi à une transformation du regard invitant à comprendre l’autre dans sa proximité et sa spécificité –, elle n’est en aucun cas une panacée.

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En raison même des limites du comparatisme, une seconde attitude de recherche, la recherche sur les « transferts culturels », a pris son essor à partir des années 1980. Elle mérite d’autant plus d’être signalée ici qu’elle est une retombée directe de l’intensification des recherches d’histoire franco-allemande, que ses deux promoteurs sont un germaniste français, Michel Espagne, et un historien d’origine allemande travaillant en France, Michael Werner, et qu’elle a d’abord été expérimentée pour mieux comprendre les relations entre la France et l’Allemagne à l’époque, précisément, où elles paraissaient les plus éloignées l’une de l’autre, c’est-à-dire au 19e siècle. Attentive par priorité aux emprunts et aux circulations, aux interférences et aux influences réciproques, cette nouvelle approche, foncièrement dynamique, interactive et contextualisante, envisage les deux pays et leurs cultures comme des partenaires actifs – jusque dans leur opposition. Elle fait une large place aux dimensions de subjectivité et de perception, concentre son attention sur les médiations, les transmissions et les appropriations (comment et pourquoi, pour ne prendre que ce seul exemple, Kant est-il devenu le philosophe officiel de la IIIe République ?), et s’intéresse tout spécialement aux médiateurs entre les espaces nationaux et leurs cultures (les commerçants et les artisans, les artistes et les écrivains, les journalistes et les voyageurs, les traducteurs et les musiciens, etc.). Son principal apport est de mettre en lumière les déterminations réciproques des histoires de nos pays et le fait que, s’il est vrai que chacun d’entre eux a son histoire spécifique, aucune de ses histoires ne peut se comprendre sans celle de l’autre. En d’autres termes, elle montre que nos histoires sont entremêlées et que nos mémoires sont partagées.

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Par-delà leurs apports en terme de connaissance, ces deux attitudes de recherche ont des retombées équivalentes pour qui les met en œuvre : elles obligent d’abord à prendre l’autre pays au sérieux et à le considérer pour lui-même (et non plus seulement par rapport à une France implicitement perçue comme norme universelle), donc à dépasser le cadre national et à s’en émanciper ; elles obligent ensuite à se plonger au cœur de la culture de l’autre pays, à se confronter concrètement à lui et donc à se mettre à son école : pas de vrai comparatisme, pas non plus d’enquête convaincante sur les transferts culturels sans connaissance approfondie de la langue du partenaire, sans séjour prolongé dans ses institutions de recherche et d’enseignement, sans découverte de ce qui fait son originalité et sa différence, et donc, finalement, sans se départir de soi-même. Dans le cas de la France et de l’Allemagne, cela veut dire : sans découverte du fait que la recherche historique allemande se fait dans un autre cadre, avec d’autres traditions, d’autres références et d’autres méthodes, et que bien qu’elle ne soit pas centralisée et ne connaisse ni agrégation, ni CNRS, ni grandes écoles, elle n’en est pas moins tout aussi féconde que la recherche historique menée en France (mais d’une manière différente).

◦ Dépassement

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Incontestablement le bilatéral est une des meilleures écoles qui existent pour aller au-delà du national sans le renier. Mais plus on le pratique et plus, aussi, on en saisit les limites. Menée dans un cadre bilatéral, la comparaison, si exigeante soit-elle, n’en reste pas moins un jeu aux possibilités limitées : elle ne peut faire mieux que de mettre en évidence soit des ressemblances, soit des différences, mais à elle seule elle ne suffit pas à en rendre compte ; très vite se fait sentir le besoin d’élargir la perspective car c’est à ce prix seulement qu’une recherche des raisons qui expliquent les phénomènes constatés est possible. Le constat est le même pour l’approche des transferts culturels, ne serait-ce que dans la mesure où même dans les périodes où les échanges entre deux pays sont particulièrement étroits et intenses, ces derniers se situent toujours dans un cadre plus large, structurellement multipolaire, où d’autres partenaires et médiateurs (réels et imaginaires) entrent en ligne de compte. Unanimes sur ce point, les recherches multipliées ces dernières années sur les transferts culturels entre France et Allemagne ont mis en lumière le rôle déterminant joué par les tiers (Italiens, Suisses, Anglais, Belges, Polonais) dans ce jeu apparemment à deux. Si bien qu’un des enseignements les plus forts du bilatéral est précisément de faire découvrir qu’il n’est lui-même qu’un moyen et une étape. Lui-même relatif, il appelle à son propre dépassement.

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Mais s’il est indispensable, ce dépassement n’en est pas pour autant évident. Car plus les paramètres sont nombreux, et plus leur maniement est complexe. L’exercice n’est cependant pas impossible. Mené avec méthode et précaution, il peut même se révéler extrêmement fécond. C’est la découverte que j’ai faite en 1998 lorsque j’ai eu la chance d’être associé à la préparation et à la réalisation de l’exposition organisée à Berlin par le Musée historique allemand de Berlin sur les « mythes des nations ». L’ambition de cette exposition était de faire voir ce que pourrait être une « histoire européenne de l’Europe » à l’âge d’or des nations, c’est-à-dire dans la seconde moitié du 19e siècle. Portant sur 18 pays européens, de la Grande-Bretagne à la Russie et de la Norvège à la Grèce, elle avait, pour mieux rendre la comparaison possible entre chacun d’entre eux, sélectionné, avec l’aide d’historiens de ces différents pays, les cinq « mythes historiques » les plus fréquemment évoqués et célébrés dans chacun d’entre eux (pour la France, il s’agissait de la reddition de Vercingétorix à César, de la bataille de Tolbiac, de la délivrance d’Orléans par Jeanne d’Arc, de la Révolution française et de Napoléon ; pour l’Allemagne, de l’écrasement des légions de Varus par Arminius, de la mort de l’empereur Barberousse, de la Réforme luthérienne, de la levée des volontaires contre Napoléon en 1813 et de la proclamation impériale de 1871). Or cette confrontation, loin de mettre en évidence des différences irréductibles entre les « imaginaires nationaux » des pays concernés, a fait au contraire ressortir leur très grande ressemblance : organisés selon les mêmes structures, ces imaginaires s’organisent par ailleurs autour de quelques thèmes forts que l’on retrouve d’un bout à l’autre de l’Europe : la passion de la liberté (à l’extérieur comme à l’intérieur), la référence au christianisme (même si elle divise au moins autant qu’elle unit), la présence obsessionnelle de l’Islam comme l’adversaire par excellence de l’Europe, l’omniprésence de la référence (positive ou négative) à la Révolution française (et à Napoléon), l’exaltation enfin de la guerre pour la défense de la patrie et l’appel au sacrifice pour cette cause sacrée.

◦ Trois modes de concrétisation

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Partant de ces expériences – mais aussi des enseignements que je tire du projet que j’achève actuellement avec un ami allemand d’une publication en trois volumes sur les « lieux de mémoire allemands » –, je proposerais trois modes de concrétisation possibles pour une pratique européenne de l’enseignement de l’histoire dans nos établissements primaires et secondaires.

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Le premier serait de partir des expériences partagées par la majorité des familles en invitant les élèves à retrouver dans leur famille, auprès de leurs parents, de leurs grands-parents et des autres membres de leur famille, les morceaux de « mémoire étrangère » que chacun porte avec soi : toute famille française a au moins une mémoire allemande et une mémoire algérienne et par-delà aussi, de nombreuses autres mémoires étrangères. Le second serait d’inviter les élèves d’une classe ou d’un établissement, à l’occasion de projets pédagogiques, à retrouver dans la mémoire et le présent de la localité ou du quartier où ils sont implantés, les formes de présence des autres pays européens – qu’il s’agisse des noms de rue, des statues, des patronymes ou encore des produits proposés par les magasins et les surfaces commerciales. Le troisième, enfin, serait de les faire partir à la découverte de « lieux de mémoire partagés », c’est-à-dire de notions ou d’images, d’événements ou de personnes, de lieux symboliques ou de lieux réels qui sont présents dans l’imaginaire de plusieurs pays européens différents, pour retrouver la manière dont ils sont perçus et ce qu’ils signifient dans ces différents contextes. Que signifie, par exemple, Versailles (le château et le traité) pour les Français, pour les Allemands, pour les Anglais, pour les Néerlandais ? Ou encore – dans une liste qu’on pourrait prolonger sans peine –, quelles sont les perceptions et les significations que l’on peut avoir en France et dans plusieurs autres pays européens, de Napoléon et d’Auschwitz, de Rome et de la Révolution française, de Prague et de Saint-Pétersbourg, de Mahomet et d’Einstein ?

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Pour conclure, j’aimerais revenir sur deux points qui me paraissent essentiels. Si indispensables qu’elles soient, les nouvelles approches et perceptions esquissées ici resteront purement théoriques – et donc de portée limitée – si elles ne vont pas de pair avec des pratiques nouvelles et plus précisément avec une réelle mobilité des personnes donnant à tous – élèves, étudiants et enseignants – la possibilité de faire des séjours prolongés dans d’autres pays européens. Ces pratiques sont certes devenues plus faciles et fréquentes. Mais elles restent encore trop souvent le fait d’individus ou de minorités. Or il me paraît indispensable qu’elles puissent rapidement concerner la majorité – ce qui implique à terme une réforme en profondeur des cursus de formation secondaire et universitaire, mais aussi une réforme des parcours professionnels et de carrière, de telle sorte que le séjour à l’étranger devienne la règle et s’impose comme une nécessité d’évidence. Quant au bilatéral, s’il est incontestable qu’il représente en la matière un atout de première qualité, il est tout aussi vrai qu’il ne saurait en aucun cas être considéré comme un aboutissement ou un but en soi. Instrument utile et étape précieuse, il n’est qu’un moyen au service d’une fin qui le dépasse. Comme réalité historique et comme projet pédagogique et civique, l’Europe ne relève pas du bilatéral, mais du multilatéral.

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Notes

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Doublement professeur à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et au Frankreich-Zentrum de la Technische Universität de Berlin, Étienne François dirige avec Hagen Schulze la publication des Deutsche Erinnerungsorte dont le premier volume vient de paraître à Munich chez C.H. Bech.

Résumé

Français

De nouvelles générations d’historiens allemands et français sont naturellement et réellement bi-nationaux. Ils ont pratiqué intensément l’histoire comparée et l’étude des transferts culturels. Malgré leurs succès, ils conviennent aujourd’hui que le bilatéral n’est ni un aboutissement ni un but en soi. L’histoire de l’Europe relève bien plutôt du multilatéral. Et ce multilatéral-là reste à mieux inventer. La fin de l’article fait trois propositions pédagogiques à l’usage des élèves de l’enseignement secondaire : les recueils de mémoires familiales, l’observation des traces locales de la présence de l’Autre, la découverte de lieux de mémoire partagés.

English

The virtues of bilateralism New generations of French and German historians are naturally and really bi-national. They have seriously practiced comparative history and the study of cultural transfers. In spite of their success, the agree today that bilateralism is neither an end nor a nor an aim in itself. The history of Europe is rather multilateral. And this multilateralism has to be better invented. The end of the article puts forward three pedagogical proposals for high school education : collections of family memoires, the observation of local traces of the presence of the Other, and the discovery of shared places of memory.

Plan de l'article

  1. ◦ La relation franco-allemande
  2. ◦ Comparatisme et « transferts culturels »
  3. ◦ Dépassement
  4. ◦ Trois modes de concrétisation

Pour citer cet article

François Étienne, « Les vertus du bilatéral », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 3/ 2001 (no 71), p. 91-95
URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2001-3-page-91.htm.
DOI : 10.3917/ving.071.0091

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