2001
Vingtième siècle
Dossier : apprendre l’histoire de l’Europe
Histoire, citoyenneté et démocratie
Dominique Schnapper
[*]
Que devient l’enseignement de l’histoire au temps de la construction de l’Europe ? Comment, aujourd’hui, transmettre les valeurs communes qui permettent de cimenter les sociétés démocratiques ? Dans les nations historiques, dominées par leur projet politique, l’enseignement de l’histoire contribuait à transmettre les valeurs nationales. Aujourd’hui, il importe qu’elle contribue à transmettre, par la connaissance du passé et la réflexion, moins les valeurs nationales que les valeurs civiques, les valeurs de la citoyenneté. C’est un enseignement réflexif et critique – et non plus normatif – qu’il faut inventer, qui transmette le sens des valeurs civiques universelles et, en même temps, la légitimité de l’attachement de chaque peuple à son passé et à sa culture ; le sens des valeurs civiques universelles et, en même temps, la connaissance et le respect des autres pays et des autres cultures. Un enseignement qui n’ignore pas ce que fut le passé, sa grandeur et ses crimes, mais donne les moyens de le dépasser.
What becomes of the teaching of history while Europe is being constructed ? How are the common values that cement the consolidation of democratic societies transmitted ? In historical nations, dominated by their political project, the teaching of history contributes to transmitting national values. Today it is important that it contributes, through the knowledge of the past and thinking, to transmitting not so much national as civic values, those of citizenship. It is a reflective and critical teaching – and not normative – that has to be invented, that transmits the sense of universal civic values and at the same time the legitimacy of the attachment of each people to their past and culture, and the knowledge and respect of other countries and other cultures. A teaching that does not cover up what the past was, its grandeur and its crimes, but provides the means to go beyond.
Que devient l’enseignement de l’histoire au temps de la construction de l’Europe ? Comment transmettre les valeurs communes à ses sociétés démocratiques, les valeurs de la citoyenneté ? Dominique Schnapper fait appel à la raison raisonnante et argumente en faveur d’un enseignement réflexif et critique, à inventer, qui transmette le sens des valeurs civiques universelles et, en même temps, la légitimité de l’attachement de chaque peuple à sa propre histoire. Un enseignement qui n’ignore pas ce que fut le passé, sa grandeur et ses crimes, mais donne aux plus jeunes les moyens de le dépasser.
« Apprendre l’histoire de l’Europe », ce n’est pas là seulement une interrogation professionnelle de l’Inspection générale d’histoire : la réflexion sur l’apprentissage de l’histoire pose tous les problèmes que soulève la construction européenne. C’est parce qu’il est difficile de construire l’Europe qu’il est également difficile d’enseigner et d’apprendre l’histoire de l’Europe.
Dans la nation politique au temps des nationalismes triomphants, le sens de l’enseignement général était clair. L’école, à tous les niveaux, était chargée de transmettre les valeurs et la culture commune, c’est-à-dire nationales. C’est dans l’école qu’on transformait en nationaux et citoyens les membres d’une petite communauté appartenant à un univers restreint, régional ou religieux, qu’on suscitait leur adhésion à la nation, c’est-à-dire leur patriotisme. L’école dispensait l’idéologie nationale et la mémoire historique communes. Elle affirmait la supériorité absolue de la patrie, elle renforçait ce que j’ai appelé la dimension « ethnique » de la nation, c’est-à-dire le partage d’une même mémoire collective, d’une même langue et d’une même culture
[1].
L’enseignement de l’histoire, en particulier, avait pour but de créer chez les nationaux le sentiment de communauté historique, en célébrant la naissance glorieuse des grandes démocraties occidentales ou le mythe de la liberté des petites nations européennes obtenant leur indépendance contre des voisins plus puissants. Après l’histoire de France téléologique à la Michelet, la génération des historiens républicains en France établissait scientifiquement – on était au temps du positivisme – le récit des événements du passé. Ce récit nourrissait l’identité collective nationale et encourageait les contemporains, héritiers de cette histoire glorieuse, à prolonger l’héritage et à poursuivre l’action commune. Lavisse écrivait une Histoire de France en vingt-sept volumes. L’histoire révélait que la France existait de toute éternité et qu’elle continuerait à exister pendant les siècles des siècles, qu’elle devait susciter l’adhésion et le sacrifice, y compris le sacrifice suprême. Mais ce n’était pas une spécificité française. L’érudition fut mise au service de l’idée de la supériorité allemande. Henri Pirenne, au tournant du siècle, n’hésitait pas à voir les origines de la Belgique au Moyen Âge. Dans toutes les nations européennes, l’histoire nationale était chargée de l’éducation des nationaux : elle montrait comment la nation s’était construite au fil des siècles, comment elle triomphait. Elle imposait l’idée que la nation devait devenir l’objet exclusif de la loyauté des individus aux dépens de toute autre forme d’identité ou d’appartenance, elle proclamait sa supériorité absolue. L’histoire de France était celle de la nation accomplie. L’histoire était nationale, sinon nationaliste. Fondées sur l’histoire, les commémorations nationales, régulièrement organisées, scandaient la vie collective. Elles devenaient l’un des moments privilégiés par lesquels la nation tout entière rassemblée refondait son existence et affirmait sa continuité et sa gloire.
Au nom de cet amour de la patrie, l’enseignement pouvait être normatif. Il faisait appel à un patriotisme devenu « naturel », puisqu’il était le produit d’une longue histoire commune et de la volonté collective. Il répondait à des sentiments alors intériorisés par la majorité de la population. En 1880, les élèves des écoles normales d’instituteurs – d’après l’origine du terme, qui seraient chargés d’« instituer » la nation – devaient, selon les programmes officiels, « par-dessus tout apprendre que leur premier devoir est de faire aimer et comprendre leur patrie ». Dès le début de leur scolarité, les enfants apprenaient qu’ils devaient défendre leur patrie en tant que soldats. Les programmes d’instruction civique n’hésitaient pas à affirmer que « la France est la plus juste, la plus libre, la plus humaine des patries ». Les couleurs des cartes de géographie évoquaient par leurs couleurs la hantise des « Provinces perdues » et la nécessité de la Revanche, elles faisaient appel, au moins implicitement, au juste combat contre « l’ennemi héréditaire ». On le sait, l’amour de la patrie avait remplacé la religion traditionnelle. L’instruction civique, nourrie par l’histoire, était le nouveau catéchisme, elle enseignait ce qui devait se faire au nom de la nouvelle religion.
L’adhésion à la nation s’est affaiblie aujourd’hui, en même temps que les grands débats idéologiques. Personne ne regrette les accents vengeurs de La Marseillaise et le « sang impur » de nos ennemis – ce qui a rendu impossible l’effort pour l’imposer dans les écoles, même si les athlètes et les spectateurs des jeux Olympiques semblent encore vibrer en l’entonnant. Personne ne songe plus à affirmer la supériorité absolue de la France, de l’Allemagne ou de l’Italie sur les autres nations dans les termes du passé. Les citoyens les plus républicains et les plus patriotes sont désormais critiques. Qu’il s’agisse des comportements des gouvernements ou du peuple français, les souvenirs de la seconde guerre mondiale et de la guerre d’Algérie ne sont plus transfigurés par un patriotisme intransigeant. Nos voisins allemands, eux aussi, ont reconnu leur pleine responsabilité dans les événements tragiques de la seconde guerre mondiale – et il faut leur rendre hommage, ce n’était pas facile pour les générations nées après la guerre de partager cette responsabilité. Nous ne célébrons plus notre propre pays en dévalorisant nos voisins et nous construisons l’Europe avec eux.
Dès lors, que devient l’enseignement et l’apprentissage de l’histoire ? Les historiens ne peuvent pas simplement transposer au niveau européen ce que fut l’histoire nationale, puisque l’histoire commune des Européens est celle de leurs conflits et de leurs guerres. Comme l’a montré Shmuel Eisenstadt, l’histoire médiévale et moderne de l’Europe est caractérisée par le fait que des collectivités politiques multiples – des fiefs féodaux aux villes et municipalités, des principautés aux royaumes, des communautés régionales, proto-nationales ou pré-nationales aux collectivités nationales (ce dont témoigne encore aujourd’hui l’existence des micro-États, Monaco, Andorre, Lichtenstein)
[2]. Ces collectivités politiques n’ont cessé de se construire et de se reconstruire. Elles ont toujours été en compétition les unes avec les autres. Chacune prétendait être le meilleur représentant de la civilisation européenne.
À l’époque moderne, c’est de la guerre que sont nées les nations de l’Europe. Le nombre des unités politiques en Europe est passé de quelque 500 en l’an 1500 à quelques dizaines au début du 19e siècle : c’est par les guerres que la plupart d’entre elles ont disparu, absorbées dans des unités plus vastes. L’Europe des nations a été dessinée par les traités de Westphalie en 1648, qui concluaient la guerre de Trente Ans, puis par le congrès de Vienne en 1815 à la suite des guerres de la Révolution et de l’Empire et, enfin, par les traités qui sanctionnèrent la fin de la première guerre mondiale en 1919. Les nations de l’Europe centrale et orientale ont acquis leur indépendance, en 1919 et 1920, à la suite de la défaite militaire des empires austro-hongrois et turc et de leur dissolution. Le Portugal s’est affirmé contre l’Espagne, la Norvège contre la Suède et le Danemark, la Finlande contre la Suède et la Russie, chaque fois dans et par des guerres d’indépendance contre des voisins plus puissants. C’est dans et par les guerres que les différentes nations de l’Europe ont pris conscience de leur identité. C’est au cours de la guerre de Cent Ans que le sentiment national français et anglais s’est d’abord affirmé. L’Angleterre et l’Allemagne furent, tour à tour et parfois ensemble, « l’ennemi héréditaire », irréductible et permanent, des Français. La gare de Waterloo et le pont d’Austerlitz inscrivent au cœur des espaces urbains le souvenir des victoires militaires des Européens contre d’autres Européens.
De plus, les Européens condamnent aujourd’hui, au nom même des valeurs démocratiques dont ils se réclament, ce qui fut leur projet commun, à savoir les conquêtes en dehors de l’Europe et la domination qu’ils ont exercée sur le reste du monde. Ils sont devenus critiques de leur passé. Ils condamnent le projet colonial et parfois la modernité qu’ils ont contribué plus que d’autres à créer. Ils ne sauraient célébrer la gloire du passé, le caractère naturel ou éternel de l’Europe, comme on célébrait la nation pendant la grande époque des nationalismes. En Israël aussi, ceux qu’on appelle les « nouveaux historiens » remettent radicalement en question l’histoire nationale chargée de légitimer la nouvelle nation
[3].
On ne peut que se réjouir de voir la bienheureuse paix que l’Europe a désormais établie entre les nations européennes, et de souscrire aux projets de la construction de l’Europe. Mais on ne peut en rester sur ces « pieuses paroles », pour reprendre les mots de Claude Lévi-Strauss à propos de l’antiracisme routinier des institutions internationales. On peut se demander si la paix européenne ne risque pas aussi d’avoir pour effet pervers de démobiliser le sentiment national, ce qui n’est pas grave, mais, avec lui, la volonté politique et le sens du civisme, ce qui l’est beaucoup plus.
Le système international européen d’avant 1914, fondé sur les rivalités entre nations voisines et les alliances de revers, nourrissait le patriotisme et entretenait l’intégration de chaque entité nationale. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les pays de l’Europe, où étaient nées les nations et où les guerres furent jusqu’au 20e siècle un instrument essentiel de la naissance et de la vitalité du sentiment national, ont conclu leurs rivalités par des négociations, des compromis et des accords – ce dont, bien entendu, nous ne pouvons qu’être heureux. Maintenant que – à tort ou à raison – le communisme n’apparaît plus comme un danger, la paix avec nos voisins risque toutefois de contribuer à accroître le risque de voir se déliter l’intégration nationale. Comment ou par qui remplacer les « ennemis héréditaires » que la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, le Portugal et la Russie ont, selon les périodes, joué l’une pour l’autre ? Max Weber pensait qu’il n’y avait pas de nation sans volonté de puissance. Il ne pourra pas non plus y avoir d’Europe au moins sans un minimum de volonté politique commune. La participation au même système économique et social ne suffit pas à unir les hommes. L’homme social n’est pas seulement un homo œconomicus, il vit aussi de ses passions, de ses valeurs et de sa volonté.
â—¦ Du national au civique
Comment, dès lors, transmettre les valeurs communes qui permettent de cimenter les sociétés démocratiques, quand la rivalité et les conflits avec les nations voisines n’entretiennent plus le sentiment national ? Que devient l’enseignement de l’histoire au temps de la construction de l’Europe ? Dans les nations historiques, dominées par leur projet politique, l’enseignement de l’histoire, on l’a dit, contribuait à transmettre les valeurs nationales. Aujourd’hui, il importe qu’elle contribue à transmettre, par la connaissance du passé, moins les valeurs nationales que les valeurs civiques, les valeurs de la citoyenneté.
C’est beaucoup plus difficile, parce que les valeurs nationales, c’est-à-dire l’attachement, qui nous apparaît comme spontané et naturel, à la langue, à la culture, à l’histoire et aux mythes communs de notre nation, a désormais un sens immédiat pour tous les nationaux. C’est cet attachement qui nous permet de « faire société ». Il repose sur des sentiments qui se sont progressivement inscrits au cours des siècles dans la conscience des Européens et qui sont intériorisés tout au long de la socialisation de chaque individu. La nation et les sentiments qu’elle inspire, en Europe, ont été forgés au long du temps par des siècles de vie commune. Nous connaissons tous le sentiment de communauté immédiate qui unit les nationaux, par-delà leurs diversités et leurs inégalités, malgré leurs diversités et leurs inégalités, lorsqu’ils se retrouvent face à d’autres nationaux. Les valeurs civiques, en revanche, sont moins immédiatement compréhensibles. La citoyenneté est abstraite et rationnelle. Elle est difficile à appliquer, elle est fragile. Elle se fonde en effet sur l’affirmation de l’égalité des droits civils, juridiques et politiques des hommes, alors même que ceux-ci sont divers par leurs origines historiques et leurs croyances religieuses et qu’ils connaissent des conditions économiques et sociales inégales. Elle affirme la valeur de l’État de droit et le respect des droits de l’homme pour organiser de manière humaine les relations entre les hommes, alors que l’expérience qu’ils font du monde social est celle des rivalités et des conflits où, trop souvent, c’est le fort qui s’affirme aux dépens du plus faible.
À partir de la connaissance de ce que fut le passé, l’enseignement de l’histoire doit donc contribuer à transmettre le véritable sens de la politique démocratique : la légitimité des institutions qui garantissent la liberté et l’égalité de tous les hommes, le respect de l’État de droit et des institutions qui organisent la pratique de la citoyenneté, l’ouverture potentielle de la « communauté des citoyens » à tous ceux qui sont susceptibles de participer à la société politique. Ce ne sont guère là le fruit de jugements et de sentiments immédiats, spontanés ou « naturels ». C’est, tout au contraire, le résultat de longues expériences historiques et d’efforts pour construire une société humaine contre les données immédiates de l’expérience sociale. C’est pourquoi il est heureux que le programme de Seconde propose non une histoire thématique mais, selon les mots mêmes de Dominique Borne, « l’étude de moments historiques, orientés autour d’une thématique » et que ces « moments historiques » commencent par le citoyen à Athènes et la citoyenneté à Rome. Elle pourra ainsi aider à formuler ce que Dominique Borne appelle « les finalités civiques de l’histoire », qui pourront désormais être détachées de ses finalités exclusivement nationales
[4].
L’expérience historique montre combien c’est difficile. Dans les guerres que les démocraties ont menées dans ce siècle, les hommes n’étaient-ils pas plus mobilisés par leur patriotisme que par la volonté d’affirmer les valeurs civiques ? C’est sans doute plus pour continuer le combat contre l’ennemi héréditaire allemand que les peuples français et anglais sont entrés dans la guerre que pour défendre la démocratie contre le nazisme. Roosevelt ne parvenait pas à convaincre le peuple américain de participer à la guerre des démocraties européennes contre le nazisme jusqu’à ce que l’orgueil national américain se révoltât contre l’attaque par surprise des Japonais à Pearl Harbour. Le principe civique a toujours été intimement lié jusqu’à présent aux passions nationales. Les nations ont été trempées au cours des siècles, elles sont l’œuvre d’une vie commune séculaire et elles ont donné une volonté d’action aux démocraties. Aujourd’hui ces dernières pourraient-elles agir au nom des valeurs civiques ou démocratiques et non plus au nom des valeurs nationales ? L’expérience historique n’est pas encourageante. Dans l’histoire, on n’a jamais mobilisé les hommes pour défendre les principes de l’État de droit et les valeurs civiques. Et pourtant, n’est-ce pas ce que les démocrates devraient être éventuellement prêts à faire ? L’intervention au Kosovo au nom des valeurs démocratiques n’est-elle pas en train de montrer les limites d’une politique collective des démocraties pour refuser le « nettoyage ethnique », qui est, évidemment, la solution non démocratique par excellence de la gestion des diversités ? Rappelons la formule qui fit florès au début des années 1980 : « Plutôt rouges que morts » (rather red than dead). L’affaiblissement heureux des passions nationalistes risque de conduire les démocraties à ne plus affirmer leurs valeurs et à refuser de les défendre, au besoin par la force.
L’enseignement de l’histoire de l’Europe ne saurait négliger le sens des nations historiques, française, anglaise ou allemande, qui restent et resteront probablement encore longtemps des lieux d’identité collective et de continuité historique. Il n’y a pas lieu de mépriser ou de condamner le sentiment national, c’est-à-dire l’attachement normal des individus à la société immédiate et familière, forgée par des siècles de vie commune, dans laquelle et par laquelle ils ont été socialisés – à condition qu’il ne s’accompagne pas du rejet des autres nations ou du mépris à leur égard. L’attachement à la nation ne doit pas nécessairement être assimilé au nationalisme ; mieux, il est sans doute la condition nécessaire pour comprendre les autres nations. On n’est pas citoyen du monde, on est encore aujourd’hui citoyen d’une certaine société nationale, qui doit être potentiellement ouverte aux autres. Mais il faut désormais lier cet attachement non plus à l’idée de supériorité de sa propre nation, mais à l’adhésion aux principes de la démocratie. Il va de soi que l’enseignement de l’histoire ne saurait contribuer à dévaloriser les nations voisines avec lesquelles se construit l’Europe. Tout au contraire, il devrait rappeler la nécessité et la valeur de la collaboration qui s’est établie entre les nations européennes depuis la fin de la seconde guerre mondiale sans, pour autant, oublier ce que furent dans le passé leurs rivalités et leurs guerres. Il doit désormais reposer sur la connaissance et la critique de ce que fut le passé européen, avec ses inventions, son génie, mais aussi ses erreurs et ses crimes. Après l’enseignement à tendance hagiographique, lié aux passions nationales et nationalistes du passé, il nous faut désormais inventer un enseignement critique et réflexif – même s’il ne s’agit pas pour autant de sombrer dans des formes d’un « tiers-mondisme » radical aussi manichéen que l’exaltation nationaliste du passé. Il faut aussi savoir critiquer la critique.
Comment, dès lors, peut-on célébrer ce que l’on peut juger être le véritable mérite de l’Europe aujourd’hui, à savoir le projet de surmonter les conflits violents du passé, de construire une collaboration économique et sociale entre des peuples proches et de bâtir, dans l’avenir, une entité politique commune, par-delà les nations historiques ? C’est là la véritable justification du projet européen, c’est là son véritable titre de gloire. Mais comment peut-on célébrer une victoire de la raison et de la volonté ? Jusqu’à présent on n’a jamais vu que les peuples se mobilisent pour prendre des décisions sages, pour appliquer une volonté politique réaliste, inscrite dans les réalités quotidiennes, et célébrer les inévitables compromis démocratiques par lesquels se construit dans les faits, pas à pas, l’Europe. Les négociations démocratiques ne soulèvent guère l’enthousiasme ou l’émotion, elles ne font pas rêver, elles apparaissent prosaïques et médiocres aux esprits romantiques. Qui a jamais vibré pour un taux de croissance ou pour la monnaie unique, pour la législation qui définit le « salarié » et ses droits ? Selon la formule de Benedict Anderson, qui serait prêt à mourir pour l’euro ou le Comecom, désormais défunt ? Les qualités et les avantages de ces dispositions sont réels, bien réels, mais ils restent abstraits et supposent, pour être appréciés, une connaissance historique, économique et juridique dont même les plus grands intellectuels sont souvent dépourvus.
De fait, on n’a jamais vu jusqu’à présent une entité politique ne pas faire appel à des valeurs communes, à une langue commune, à des symboles communs, à l’évocation d’un passé commun, et glorieux ou, au moins, glorieusement malheureux. C’est ainsi, dans le passé, qu’on a pu intégrer et mobiliser les peuples, autour de mythes et d’émotions, créer entre eux le sentiment de communauté et de solidarité, faute duquel on ne peut pas « faire société ». On n’a jamais vu construire une entité politique sur le seul appel à l’intérêt économique, aux vertus de la protection sociale et à la raison politique. Mais il est également vrai que la volonté de construire l’Europe n’a pas de précédent. Pourquoi ne pas essayer de célébrer la raison, mais de manière raisonnable, c’est-à-dire en gardant pleine conscience des limites de la raison ?
â—¦ Citoyenneté et démocratie
Ainsi, les problèmes que pose l’enseignement de l’histoire traduisent la difficulté même de la construction européenne. Les pratiques de la citoyenneté se sont, jusqu’à présent, toujours exercées au niveau national. Bien entendu, le principe de la citoyenneté ne se traduit pas de manière nécessaire au niveau de l’État-nation, la confusion de la citoyenneté et de la nationalité – au double sens de communauté culturelle et de lien juridique – était liée à l’âge des nationalismes et à la philosophie sociale des États-nations qui l’accompagnait. La citoyenneté peut évidemment s’exercer au niveau infra-national ou supra-national. Entre la nation et la citoyenneté le lien n’est pas logique mais historique.
Mais c’est un fait historique que nous ne pouvons juger sans importance et sans signification. En effet, si tous les peuples qui veulent construire l’Europe se réfèrent au même principe de citoyenneté, les pratiques et les institutions par lesquelles ce principe organise concrètement la vie politique varient d’un pays à l’autre selon l’histoire de la formation de l’État et de la nation démocratique. Qu’il s’agisse des modes de scrutin, de l’organisation des partis politiques et des groupes de pression, des pratiques parlementaires, des formes prises par l’exercice de la démocratie locale, les formes concrètes de la vie démocratique varient d’un pays européen à l’autre
[5]. Tout ce qui donne une réalité concrète au principe de citoyenneté a toujours été et reste, pour l’instant, national. Les institutions politiques sont, dans chaque cas, le fruit d’une histoire nationale spécifique. Chacun des peuples de l’Europe est normalement attaché aux institutions qui organisent sa pratique politique et sa vie collective. Chacun des pays qui construisent l’Europe est singulier. Or, la citoyenneté deviendrait formelle si elle ne se traduisait pas par des institutions politiques qui organisent concrètement la vie commune. Il ne s’agit donc ni de gommer ni d’éradiquer les spécificités nationales, mais d’analyser le défi qu’elles posent à l’organisation et à la légitimation d’un espace public européen.
En ce qui concerne l’apprentissage de l’histoire, c’est un enseignement réflexif et critique – et non plus normatif – qu’il nous faut inventer, qui transmette le sens des valeurs civiques universelles et, en même temps, la légitimité de l’attachement de chaque peuple à son passé et à sa culture ; qui dise le sens des valeurs civiques universelles et, en même temps, la connaissance et le respect des autres pays et des autres cultures ; qui n’ignore pas ce que fut le passé, sa grandeur et ses crimes, mais donne les moyens de le dépasser, parce qu’il faut se souvenir, mais il faut aussi savoir oublier, et même peut-être pardonner.
La transmission des valeurs impliquées par la citoyenneté est une tâche aussi difficile que la pratique de la démocratie elle-même. L’enseignement de l’histoire devrait contribuer à rappeler, de manière réflexive et critique, que la reconnaissance de l’égale dignité de tous les hommes et de toutes les sociétés humaines est la valeur qui organise et légitime la société démocratique, politiquement et moralement. Il devrait transmettre, de manière tout aussi réflexive et critique, deux idées essentielles : que seule la citoyenneté organise une société proprement humaine, qui respecte la dignité et la liberté des hommes, de tous les hommes ; que les sociétés démocratiques ne sont pas seulement des lieux de redistribution des richesses, qu’elles doivent continuer à affirmer leurs valeurs communes et manifester leur volonté de les perpétuer et de les défendre.
L’expérience du 20e siècle a démontré que, malgré ses limites et ses manquements qu’il ne faut jamais oublier, qu’il faut connaître, pour les comprendre et les méditer, la démocratie est le seul régime qui permette que se développe l’humanité des hommes et des sociétés humaines. Mais elle n’est jamais donnée, ni acquise. Il faudrait que nous, les enseignants, par la connaissance de l’histoire et par notre réflexion critique, transmettions à nos élèves la conviction qu’ils tiennent son destin entre leurs mains.
â–¡
[1]
Dominique Schnapper,
La communauté des citoyens. Sur l’idée moderne de nation, Gallimard, coll. « nrf/essais », 1994.
[2]
Shmuel N. Eisenstadt,
European civilization in a comparative perspective, Oslo, Norwegian University Press, 1987.
[3]
Ilan Greilsammer,
La nouvelle histoire d’Israël. Essai sur une identité nationale, Gallimard, coll. « nrf/essais ». 1998.
[4]
Dominique Borne, « Où en est l’enseignement de l’histoire ? »,
Le Débat, n° 110, mai-août 2000.
[5]
Pour un développement de ces analyses, cf. Dominique Schnapper et Christian Bachelier,
Qu’est-ce que la citoyenneté ?, Gallimard, coll. « Folio », 2000, chap. 4.
[*]
Sociologue, directrice d’études à l’EHESS, membre du groupe d’experts qui élabore les programmes d’éducation civique pour l’enseignement secondaire, Dominique Schnapper
vient d’entrer au Conseil constitutionnel. Elle a récemment publié, en collaboration avec Christian Bachelier, Qu’est-ce que la citoyenneté ?
(Gallimard, coll. « Folio », 2000).