Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724628977
188 pages

p. 136 à 142
doi: en cours

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Avis de recherches

no 72 2001/4

Image, représentations, mémoire de l’événement

L’événement ne fait pas simplement couler l’encre : il interpelle aussi le regard de ces observateurs qui, représentants d’un art ou d’un savoir-faire, ont pris graphite, pinceaux ou caméra pour rendre compte d’une scène vécue ou héritée. Mais la représentation de l’événement, fruit d’entreprises individuelles ou concertées, s’émancipe vite de cette paternité pour venir alimenter la mémoire collective d’une nation de plus en plus soucieuse d’interroger les témoignages visuels que l’on fait d’elle. Analyser le phénomène d’appropriation de l’événement renvoie donc non seulement aux perceptions et aux intentions de leurs auteurs mais également à l’ensemble de la société qui les inspire et qui, réduite ou déformée, se donne en spectacle au rythme de l’événement rapporté ou convoqué.
La recherche historique ne pouvait donc longtemps ignorer de telles clés de compréhension, elle qui s’enthousiasme, depuis maintenant quelques années, pour la question de l’image. Preuve en est la récente initiative prise par Christian Delporte et Annie Duprat, du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, pour inviter, les 4 et 5 mai derniers, une quinzaine de chercheurs à « illustrer » le thème « Image, représentations de l’événement, mémoire de l’événement de la Révolution française à nos jours » à travers une grande diversité de supports (gravures, peintures, dessins de presse, photos, images cinématographiques ou télévisuelles…).
Deux siècles d’images abordés en deux jours et dans le respect de la chronologie : c’est bien peu si l’on veut exploiter en profondeur les nombreuses pistes d’une telle problématique mais bien assez pour en cerner la richesse et mettre en évidence une indéniable cohérence entre des représentations qui, quelles que soient leur époque, leur nature et leur condition de production, participent toutes à la construction de la mémoire au point d’être parfois l’unique « marqueur » de l’événement.
Qu’en est-il donc de cet apport ? L’événement, tout d’abord, n’est pas le terrain privilégié de l’affrontement et sa représentation, parce qu’elle abrite et traduit les enjeux du moment, se fait arme autant qu’écho de la bataille. Les partisans d’un camp s’en munissent pour diaboliser et déstabiliser l’adversaire. Une première temporalité montre ainsi à quel point l’intensité de l’événement est traduite et nourrie par l’abondance (prolifération des « harpies » après l’affaire du collier de la Reine – Annie Duprat) ou la parcimonie (rareté des gravures au moment de la mort de Napoléon – Emmanuel Fureix) de la production de ses représentations.
À l’immédiateté succède la commémoration : la représentation est à nouveau convoquée, bien souvent par une idéologie qui n’hésite pas à s’emparer de l’événement sous l’angle le plus favorable à son discours, quitte à le désolidariser de la réalité, avec, pour principaux piliers de ce rappel épuré, l’institutionnalisation de la propagande et de la censure. L’événement y est réduit à une dimension digestive (la guerre d’Espagne n’est plus, dans « la réponse cinématographique espagnole » au Mourir à Madrid de Frédéric Rossif, qu’un événement national – Nancy Berthier) et allégorique, à l’instar de la Marche sur Rome dont la mémoire témoigne de cet investissement de l’événement dans l’image symbolique aux dépens de l’image réaliste (Marie-Anne Matard-Bonnucci). La finalité étant de (re)construire l’unité et l’identité nationale avec le soutien d’un représenté consensuel (la Jeanne d’Arc de Gastyne évoquée par Dimitri Vezyroglou ou bien l’image télévisuelle de l’homme providentiel de mai 1958 analysée par Évelyne Cohen).
Déréalisée, l’image n’est plus en adéquation avec l’événement dont elle se veut représentante. C’est ce qu’ont analysé Pascal Dupuy et Pascal Pinoteau qui, à travers respectivement la circulation des gravures du 18 Brumaire et des actualités cinématographiques de Diên Biên Phu, ont montré la façon dont la représentation écrasait la chronologie de l’événement, par l’ellipse dans le premier cas, le retard et l’anticipation dans le second. L’événement puise son sens de sa représentation, celle-ci étant tributaire du matériau réuni en vue de sa construction.
Se pose alors la question normative de la représentation : que vaut l’image pour celui qui la produit, la vit, la lit ou la transmet… Toute représentation de l’événement est participation à l’événement. La chasse aux images plonge donc l’observateur, si ce n’est au cœur du conflit – d’où la rareté des images de bataille (Diên Biên Phu…), du moins au premier rang du drame, n’épargnant pas le regard de l’« enfant héroïque » qui, comme l’adolescent Jean Moulin, résiste déjà à l’événement subit à coups de traits caricaturaux (Joëlle Beurier). Mais cette maturité enfantine est rare : que dire de ces petits écoliers de la République que l’on éduque par l’image sans leur donner de clés quant à la compréhension de ce visuel (manuels scolaire du 18 Brumaire) ? Preuve que l’image vue ne saurait se passer du récit de l’événement autant que d’éclaircissements sur sa représentation.
Une trop étroite implication représentant/représenté soulève finalement le problème du transmissible : comment rendre compte d’un événement si peu communicable comme la torture (Muriel d’Alain Resnais, étudié par Raphaëlle Branche [1]) si ce n’est en privilégiant le récit à l’image : ne peut-on pas transmettre bien plus sûrement l’événement en montrant son absence – ou cachant sa présence – à l’écran ? Ici touchons-nous au paradoxe de l’image qui, calculée et modelée par les règles d’une rhétorique complexe, se fait néanmoins le support privilégié de l’émotionnel au point de réduire toute autre dimension de l’événement (Les derniers moments de Maximilien vu par Laurens et étudié par Nelly Archondoulis-Jaccard). L’image, n’opérant donc plus dans le seul espace public, pénètre ainsi l’intimité domestique voire ontologique et solidifie le lien communautaire non par des slogans mais des affects.
Une évidence s’impose : la représentation est bien moins l’expression du réel de l’événement qu’une réalité même qui, de sa production à sa lecture, est tributaire de contraintes et enjeux souvent cruciaux. La rencontre a, de ce point de vue, manifesté l’intérêt de pousser plus avant l’exploration de ce domaine afin de dégager, dans une perspective historique, les spécificités, résurgences ou dissemblances d’une telle diversité d’images et aguerrir, ce faisant, le propre regard du chercheur devant ce matériau.
Claire Sécail-Traques

Médiations artistiques franco-allemandes

Ouvert symboliquement à la date du 11 novembre 2000, le colloque du Centre allemand d’histoire de l’art de Paris entendait bien, deux jours durant, ne pas ignorer les antagonismes et leurs influences sur les médiations artistiques franco-allemandes entre 1870 et 1940. En s’appuyant sur les auteurs, les historiens de l’art, les critiques d’art ou organisateurs d’expositions qui ont contribué à faire connaître l’art et la culture allemande en France, il s’agissait de comprendre comment se constituait une représentation française de l’histoire de l’art allemand. Les questions du transfert et de « l’image de l’étranger » étaient donc au cœur des communications : questions essentielles, pas uniquement pour insister sur les problèmes que la médiation de l’Allemagne en France avait pu susciter, mais aussi pour repérer en quoi ceux-ci ont pu influencer le contenu de l’histoire de l’art, son écriture, son interprétation.
Les critiques et les historiens de l’art français ne pouvaient être neutres et leur volonté d’écrire sur les artistes allemands ne saurait tenir seulement à une germanophilie profonde ou univoque. Tout d’abord parce que cela s’inscrivait dans un contexte difficile, la défaite de 1870, et qu’ils réagissaient d’une façon parfois contradictoire au ressentiment qui n’allait cesser de croître jusqu’à la victoire de 1918 ; en second lieu, parce que cette défaite illustrait et alimentait des arguments germanophobes. Traduire des images – parce que autant que les textes cela faisait défaut – c’était certainement contribuer à réduire l’incompréhension, un « malentendu » des deux côtés de la frontière. Le colloque a rappelé que l’étude de ces différents moyens d’écrire l’histoire de l’art revenait à s’interroger sur l’histoire des représentations. Si bien que l’« imagologie », concept auquel plusieurs interventions ont fait référence, était centrale. Il s’agissait autant de l’image de l’Autre que de la confrontation d’approches le plus souvent exploratoires.
Le temps des « visionnaires »
En relisant André Girodie et la manière dont il interprète la place de Mathias Grünewald et Martin Schongauer au carrefour des deux cultures, François-René Martin revenait sur l’idée simpliste d’une concurrence entre l’art allemand et français. Malgré la rigueur des connaissances et une analyse iconographique serrée, Girodie ne pouvait éviter de se demander si ces artistes devaient leur talent à la France ou à l’Allemagne. Or, Girodie, finalement, n’a pris parti ni pour la France ni pour l’Allemagne, mais en réévaluant les rapports d’influence entre la Bourgogne et l’Allemagne, il n’a pas ignoré la place à part du territoire alsacien ni la situation du musée de Colmar qui abritait leurs œuvres.
Les ambiguïtés comme les interactions étaient certainement nombreuses et la place donnée à l’art allemand, chez de célèbres et moins célèbres passeurs, avait une fonction : celle de faire valoir, sous couvert de germanophilie, certains atavismes allemands. La communication de Régis Spiegel sur Teodor de Wyzewa et ses « humeurs » allait dans ce sens. Les humeurs étaient autant celles du critique « lunatique » adorant puis éreintant tour à tour la peinture allemande sans justifier de tels retournements, que celles de la période marquée par le symbolisme qui se prêtait justement aux variations d’humeur.
Les cas de Henri Focillon, de Louis Réau ou encore de Waldemar George relevaient de la même stratégie. Aucun de ces trois passeurs n’aurait nié l’importance de l’Allemagne. Le changement de ton, souligné par Isabelle Dubois à propos de Louis Réau, est celui du changement de contexte historique, idéologique, qui révèle l’ambiguïté de l’historien de l’art à la fois anticonformiste et conformiste. La communication de Pascal Schandel interrogeait la notion de « visionnaires » utilisée par Henri Focillon dans son analyse des célèbres peintres allemands Dürer et Altdorfer. S’agissait-il simplement d’un terme que l’on pouvait adapter aux artistes ? N’était-ce pas une appellation qui pouvait justement convenir aux historiens de l’art eux-mêmes ? En effet, les historiens écrivaient bien souvent sur des artistes qui avaient pu être mal compris, et sur lesquels les sources étaient lacunaires ou inexistantes, si bien qu’ils se trouvaient eux-mêmes dans cette position de visionnaire. Waldemar George se distinguait de Focillon et de Réau, notamment parce que son texte sur « La France et la Nouvelle Objectivité » s’adressait à un lectorat allemand, si bien que, loin d’expliquer la Nouvelle Objectivité en Allemagne, il justifiait plutôt son absence en France en essayant de montrer sa « nocivité ». « La rapprochement franco-allemand était sur le point de se faire », notait-il, lors de l’apparition de la Nouvelle Objectivité. Les relations artistiques se trouvaient officiellement dotées d’une fonction nouvelle, sinon d’un poids écrasant.
Passeurs en revue
Nul ne saurait nier l’importance des revues dans la diffusion de l’image de l’Allemagne. Peter Kropmanns rappelait l’audience des artistes allemands dans la revue L’art et les artistes dont le directeur, Armand Dayot, était aussi inspecteur des Beaux-Arts et, par bien des côtés, défenseur de l’art français. Bien souvent, les médiateurs, « critiques influents » se trouvaient « tiraillés » entre les deux pays, entre plusieurs aspects de leur personnalité et de leur fonction, si bien que leur travail se situait sur une arête vive. Émile Michel (Julia Schnitker) salue la muséographie des musées de Berlin, la structure scientifique innovante. En revanche, il critique la qualité des œuvres exposées, trouvant que les artistes allemands étaient trop focalisés sur le sujet et trop narratifs : il reprenait un vieux « cliché » de Madame de Staël. Comme Antoine Roux (Rachel Esner), il établissait une réelle différence entre les critiques qui étaient allés directement en Allemagne voir les œuvres, les musées, et ceux qui se contentaient de celles exposées à Paris dans le cadre spécifique des expositions universelles. Pour Françoise Lucbert, la fortune critique d’Arnold Böcklin dans les « petites revues » était à bien des égards significative, dans la mesure où le commentaire de l’artiste se bornait quasi exclusivement à son « chef-d’œuvre », L’île des morts. Loin d’être un signe de l’intérêt pour la création germanophone, « le cas Böcklin » permettait de passer précisément sous silence les artistes allemands vivants. Des nuances apparaissaient lorsque la médiation n’était pas forcément assurée par un Français : ainsi le critique francophone Paul Colin (présenté par Christina Kott) servait d’exemple. Belge, il ne partageait pas les hantises des critiques et historiens de l’art français ni les préjugés sur l’aspect trop cérébral de ces « peintres allemands » plus « philosophes » que peintres. Knut Helms, en intitulant sa communication « Pour qui l’art est la vraie patrie », rappelait, en étudiant le rôle du poète-critique Gustav Kahn, que la notion de cosmopolitisme était essentielle pour une histoire de l’art moderne. Or, la situation de la France vis-à-vis du cosmopolitisme était loin d’être si évidente. Christian Derouet interrogeait, quant à lui, la place de l’Allemagne dans les Cahiers d’art. Prudemment, il a montré l’ambiguïté de Christian Zervos vis-à-vis de la culture allemande, cette stratégie récurrente de camouflage, en posant des questions clés.
Le colloque franco-allemand de Paris constituait un premier volet consacré aux transferts culturels, un second sur la réception critique des artistes français en Allemagne de 1871 à 1940 s’est déroulé à Berlin les 3 et 4 février 2001, mais la perspective était tout autre puisque les « regardeurs » étaient, à leur tour, regardés. Les rôles de ces médiateurs francophones dans les transferts culturels autant que l’influence des relations diplomatiques elles-mêmes entérinaient l’idée selon laquelle « l’art de l’étranger » est forcément une épreuve, faite d’effroi et de fascination. Il nous a rappelé, s’il en était besoin, que l’autre c’est à la fois un fantôme de différence et tout un monde, autrement dit, tous les éléments pour produire un univers phobique.
Nicolas Surlapierre

La provocation

Les 2 et 3 février 2001 était organisé par le CIRHAC, sous la présidence d’honneur de Mme José Vovelle, professeur émérite à l’université de Paris I, un colloque intitulé la provocation, une dimension de l’art contemporain. Les intervenants ont souhaité que le colloque prenne le caractère d’un débat autour de cet objet historique que constitue la provocation, en soumettant à l’analyse les aspects multiples qu’elle a présentés au cours du 19e et du 20e siècle.
En ouverture, Gilbert Lascaut a rappelé qu’elle est une composante essentielle de l’art contemporain, ce par quoi « le déroulement de l’art est perturbé », les normes déplacées, les artistes la « choisissant » précisément comme un instrument capable de subvertir le monde traditionnel de l’art, de transgresser les règles établies, de s’opposer aux conceptions dominantes et par là même de s’attaquer aux tabous. « À quelles fins servons-nous ? Pourquoi ? Comment ? » Ces questions que Marcel Broodthaers pose indirectement à Beuys et à lui-même sous-tendent l’ensemble de ces démarches provocatrices d’artistes, soucieux de montrer que l’art ne relève pas de la seule esthétique mais qu’il se double d’une dimension éthique. Le recours à la provocation s’accompagne d’une réflexion de nature philosophique sur le sens et le pouvoir de l’activité artistique.
Le débat s’est articulé autour de quatre grands thèmes. Le premier a été consacré à la provocation dans le cadre de l’histoire. Il est apparu qu’elle joue un rôle important dans la mise en place d’un art en réaction aux situations politiques du moment. Henri Béhar a évoqué l’attitude dadaïste à travers la personnalité du précurseur du mouvement, Arthur Cravant, dont la stratégie du scandale vise à inciter le public à réagir au drame du monde qui l’entoure. La provocation opère ici au plus près de sa définition : elle est un appel à agir. Nadia Podzemskaia a souligné la dimension politique que prenait la provocation en 1962 en Union soviétique, celle-ci étant considérée comme contre-révolutionnaire. Elle se situait du côté du pouvoir obligeant les artistes à la dissidence. Bruno Chenique a posé le problème du rapport possible entre la provocation, d’ordre esthétique, de Géricault – passant au romantisme pour traiter un tableau d’histoire – et son engagement politique. Jacqueline Chenieux-Gendron a défini la provocation surréaliste par son aptitude à déréaliser un monde de violence et de mort, par une sorte d’excès humoristique susceptible de provoquer « la révolte de l’esprit ».
Le deuxième volet du débat a porté sur l’œuvre provocante, envisagée dans son rapport aux intentions de l’artiste. Elle réside tout autant dans le choix des sujets que dans les techniques employées par les artistes. Le thème du parricide, évoqué par Fanette Roche-Pézard, dans les œuvres de Van Gogh, de Masson ou de Chirico est révélateur du désir, chez ces artistes, d’investir la peinture du pouvoir de « tout dire ». La provocation, chez Fontana, coïncide avec le geste lui-même, qui consiste à fendre la toile, symbole de la conquête de la liberté créatrice en même temps que défi aux goûts conventionnels. La provocation constitue le sens ultime de l’œuvre. Véronique Goudinoux a insisté sur l’écart qui peut exister entre les intentions déclarées de l’artiste et la réception qui est faite de ses travaux. Ainsi, ceux de Fontana ont été souvent interprétés comme étant dirigés contre le tableau, alors qu’ils portent sur l’espace pictural et sur lui seul. De la même manière, la notion de ratage dans la photographie délibérément recherchée par les artistes, est à comprendre comme une volonté d’expérimentation du médium afin de le questionner. Dans ce cas, la provocation, a précisé Clément Chéroux, prend une valeur propédeutique. Nathalie Heinich, dans une approche sociologique de l’art, a différencié la notion de provocation de celles de subversion et de transgression en montrant que le premier terme est celui qui est retenu par les détracteurs de l’art contemporain. Elle a insisté, d’autre part, sur le fait que, dans le domaine de l’art, la transgression a une valeur positive, ce qui montre que les valeurs de la société n’évoluent pas au même rythme que celles de l’art.
Le troisième temps du débat a porté sur la provocation dans le cadre de l’exposition. Elle prend, alors, un caractère « spectaculaire » qui en intensifie la portée, jusqu’à prendre « la forme atténuée » de l’attentat ainsi que l’a fait remarquer Thierry Dufrêne à propos de la femme géante construite par Tinguely dans laquelle le public était invité à entrer lors de l’exposition Hon au Moderna Museet, en 1966. Dans ce cas, la provocation ne réside pas seulement dans la recherche de nouvelles pratiques artistiques mais, dans la mesure où elle touche un large public, elle permet aux artistes de mesurer le pouvoir de l’art. Le happening organisé par Fluxus et Beuys au Festival der neuen Kunst à Aix-la-Chapelle en 1964 opère comme une « tactique » capable de produire une tension chez le spectateur, mis en alerte par une série de chocs visuels, autour de thèmes politiques et historiques, ainsi que l’a expliqué Maïté Vissault. Rémi Labrusse a fait remarquer que c’est précisément cette esthétisation du politique que Marcel Broodthaers reproche à Beuys dans une lettre ouverte contenant celle qu’Offenbach adressa à Wagner sur ce sujet même, dans un acte dont la provocation se fonde sur une interrogation critique des conditions de possibilité de l’art. La provocation par l’écrit, par les livres est une « provocation non provocante », discrète mais non moins efficace, a fait remarquer Anne Moeglin-Delcroix. Les publications d’artistes diffusent l’art hors des notions communes de l’espace et du temps. Ils sont sans lieu et éphémères et peuvent ainsi diffuser l’art là où il est le moins vu. L’institution muséale a toujours bien du mal à envisager l’événement présent de l’art : l’initiative de Fabrice Hergott d’exposer en 1987 à Beaubourg, pour saluer leur nouveauté, les œuvres de trois jeunes artistes peintres alors inconnus, Vincent Corpet, Marc Desgrandchamps et Pierre Moignard, est passée pour un acte de provocation.
Ces stratégies, qui constituent autant d’expériences « autres » de l’art ont été au centre des réflexions du dernier volet du colloque. Bertrand Tillier a évoqué le « réveil de la Commune » et la « résurrection de ses morts » rendus possibles par les affiches sérigraphiques représentant des cadavres grandeur nature, collées sur les murs de Paris par Ernest Pignon-Ernest en 1971. La provocation n’a d’autre fin ici que de provoquer les mémoires individuelles et collectives d’un événement gommé par l’histoire. L’éphémère est au cœur de ces formes d’interventions artistiques et fait leur force. Cette urgence de l’instant, ainsi que la dimension de l’attente et du suspens ont été soulignés par Laurence Bertrand Dorléac, au sujet du happening de Lebel en 1966 où s’exprimait la violence du désir de changement en même temps que son impossibilité.
Pour couper court aux propos selon lesquels il n’y aurait plus de provocation, donc plus de censure dans l’art actuel, Philippe Dagen, procédant à la lecture de quatre articles récents réclamant la censure d’expositions et d’artistes, a donné la preuve vivante du contraire. Un tour d’horizon d’expositions récentes victimes de la censure, a fait apparaître que celle-ci prend toujours la même forme : l’artiste est rappelé à la règle, le sujet et le traitement de son œuvre étant considérés comme choquants et pouvant déstabiliser l’ordre social. La rencontre est inévitable entre provocation et censure.
Amélie Pironneau

Le 20e siècle des historiens

La Bibliothèque nationale de France et l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS) présentent en 2001 un cycle de neuf conférences qui se veulent autant de regards d’historiens sur le 20e siècle. Confiée à Marc Olivier Baruch et Christian Delage, le programme de ce cycle s’attache moins à la description de tel ou tel moment, telle ou telle figure du siècle qui s’achève, qu’à l’évocation, à partir de quelques thèmes choisis pour leur résonance contemporaine, des mutations économiques, politiques, sociales et culturelles qui l’ont marqué.
Chaque soirée donne aussi l’occasion à un groupe de chercheurs en sciences humaines de montrer l’évolution de la recherche historique et du métier d’historien. Non seulement parce que chacun des exposés introductifs a aussi vocation à présenter, autour d’un sujet, acquis de la recherche, interrogations nouvelles et questions de méthode, mais aussi et surtout parce que ces soirées – et c’est sans doute là leur originalité principale – se proposent de donner à voir ce qu’on a pu appeler la « fabrique de l’histoire ». Celle-ci s’organise autour de la mobilisation d’un ensemble de sources qui dépassent de loin les seules archives papier. Le xx e siècle des historiens souhaite rendre visible, grâce à l’exploitation des fonds iconographiques et audiovisuels conservés, entre autres, au sein de la Bibliothèque nationale de France et des institutions françaises et étrangères associées à ce cycle (INA, Archives du film du CNC, etc.), la richesse du matériau, et en conséquence la diversité des approches, à partir desquelles s’écrit l’histoire.
Le cycle s’est ouvert, le 10 janvier 2001, par une conférence de Carlo Ginzburg qui a proposé une réflexion sur la place des sources iconographiques dans la construction et la narration du récit historique, à partir d’une analyse de la propagande politique britannique, par l’image fixe et le film, au début de la première guerre mondiale. La seconde séance, le 7 février, portait sur les rapports, particuliers dans l’Europe occidentale, qu’entretinrent tout au long du siècle, et que continuent à entretenir, les Français et l’argent (Pierre Birnbaum, Michel Margairaz et Danielle Tartakowsky). La troisième, le 7 mars, évoquait les camps nazis d’extermination (Florent Brayard, Clément Chéroux, Christian Delage et Anne Grynberg). Le 4 avril, il était question de la République (Marc Olivier Baruch, Vincent Duclert, Humphrey Jennings et Christophe Prochasson), le 2 mai de l’esprit colonial (Bruno Étienne, Elikia M’Bokolo, Éric Savarèse et Benjamin Stora) et le 6 juin des histoires de sexualités (Christine Bard, Éric Fassin, Michelle Perrot).
Christian Delage.
 
NOTES
 
[1] Voir « Mémoire et cinéma : à propos de Muriel d’Alain Resnais », Cinéma, le temps de l’histoire, numéro spécial coordonné par Christian Delage et Nicolas Rousselier, Vingtième siècle. Revue d’histoire, 46, 1995, p. 191-194.
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Voir « Mémoire et cinéma : à propos de Muriel d’Alain Resna...
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