2001
Vingtième siècle
Librairie
Librairie
—
Dehée Yannick, Mythologies politiques du cinéma français, 1960-2000, Paris, Presses universitaires de France, coll. « La politique éclatée », 2000, 306 p., 118 F., 17,99 €.
—
Schirmann Sylvain, Crise, coopération économique et financière entre États européens, 1929-1933, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2000, VIII, 401 p., 150 F., 22,87 €.
—
Centre des archives du monde du travail, Archives historiques de la Caisse centrale de crédit coopératif : répertoire numérique détaillé, réalisé par Sabine Lecuyer, sous la direction d’Aude Rœlly, Roubaix, Archives nationales/La Découverte, 2000, 638 p., 450 F., 68,60 €.
—
Blum Antoinette (édition établie, présentée et annotée par), Correspondance (1916-1944) entre Romain Rolland et Charles Baudouin. Une si fidèle amitié. Choix de lettres (1916-1944), Meyzieu, Cérusa, coll. « Histoire, Biographies et Société », 2000, 256 p., 160 F., 24,39 €.
—
Delmas Jean, Officier et historien, études, articles et cours, Paris, Economica/Institut de stratégie comparée, 2001, 681 p., 280 F., 42,69 €.
—
Grimoult Cédric, Histoire de l’évolutionnisme contemporain en France, 1945-1995, Paris-Genève, Droz, Travaux de sciences sociales n° 186, 2000, 616 p., 432 F., 65,86 €.
Images
Laurent Natacha, L’œil du Kremlin. Cinéma et censure en URSS sous Staline (1928-1953), Toulouse, Éditions Privat, coll. « Bibliothèque Historique Privat », 2000, 286 p., 168 F., 25,61 €.
Dans ce travail tiré d’une thèse de doctorat, Natacha Laurent explore les rapports entre le pouvoir stalinien et le cinéma, art qui occupait une place centrale dans l’appareil de propagande soviétique.
Le grand intérêt de ce livre est qu’il ne s’appuie pas seulement sur des films, des extraits de presse et des témoignages, mais également sur les archives du Parti, exploitées avec rigueur. Chronologique, il précise le cadre organisationnel, les fonctions et les objectifs du cinéma comme de la censure. Il étudie les rouages des décisions et souligne l’importance des luttes d’influence entre les dirigeants politiques ainsi que le rôle central et personnel de Staline. Il montre également l’ambiguïté de l’attitude adoptée par les professionnels du cinéma.
Les campagnes, attaquant très violemment des œuvres ou des artistes, étaient à la fois des moyens pour reprendre en main l’intelligentsia et l’expression de rivalités internes au Parti. La principale, connue sous le nom de « Jdanovchtchina », commença à l’été 1946 et frappa des cinéastes mais aussi des écrivains et des gens de théâtre. Or, Natacha Laurent analyse ces campagnes avec finesse et montre que les raisons qui présidaient au choix d’une œuvre ou d’un artiste expiatoire n’étaient pas toujours objectives. Ainsi, le principe d’un durcissement idéologique fut acquis dès avril 1946 sans que les futures victimes soient encore désignées. Quant au film qui aurait dû constituer la principale cible, il fut remplacé in extremis par un autre, pour des considérations extérieures.
Parce qu’elle élimine un certain nombre d’idées préconçues, cette étude apporte une contribution inestimable à l’étude des rapports entre les créateurs et le pouvoir soviétique.
Cécile Vaissié
Dehée Yannick, Mythologies politiques du cinéma français, 1960-2000, Paris, Presses universitaires de France, coll. « La politique éclatée », 2000, 306 p., 118 F., 17,99 €.
Le projet de recherche à l’origine de ce livre ne manquait ni d’ambition, ni d’originalité. Rares sont en effet les historiens qui s’aventurent à la pointe extrême du cinéma contemporain pour prendre à corps le concept de culture populaire. S’appuyant sur des films phares du box-office tels que Le juge Fayard, Emmanuelle ou encore Les ripoux, Yannick Dehée se propose de tracer, en trois temps, une histoire de l’imaginaire politique des Français, du début des années 1960 à la fin des années 1990.
La première partie de son ouvrage analyse les enjeux politiques du cinéma populaire hexagonal tels qu’ils s’expriment à travers les évolutions croisées de la censure politique, de la « question des mœurs », enfin du système économique de production des images et des contraintes narratives liées au fonctionnement du « star system ». Grâce à sa solide connaissance de l’économie du cinéma français, l’auteur examine avec succès les rapports de force entre le producteur, le scénariste et la star populaire dont la volonté prima le plus souvent sur l’orientation des projets. En revanche, les chapitres consacrés à la censure soulèvent quelques objections d’ordre méthodologique. On comprend mal notamment que l’historien ait négligé la consultation des dossiers de la « commission de contrôle ».
La seconde partie se recentre sur une critique interne des documents filmiques. En analysant la mise en scène des figures du pouvoir économique et politique, l’auteur parie sur les « effets de série » pour définir les modèles narratifs plébiscités par le public français. La démonstration est relativement convenue lorsqu’il s’agit de décrire « l’investissement du champ politique » par le cinéma populaire de l’après 68 (Z de Costa Gavras) ou par les « fictions de gauche » de l’entre-deux-mai critiquant la pratique régalienne du pouvoir.
Yannick Dehée échappe plus aisément aux écueils de la « théorie du reflet » dans son chapitre sur les années 1977-1982 où le personnage du politicien s’effaça au profit du chef d’entreprise et de l’hydre des multinationales. L’auteur recourt ici avec bonheur à la notion d’homologie, décryptant la figuration du pouvoir économique à la lumière de la position occupée dans le champ professionnel par les scénaristes ou les réalisateurs des œuvres étudiées.
Un autre grand mérite de Yannick Dehée est d’avoir intégré à son travail les approches anglo-saxonnes en termes de « genre » et de « gender ». Dans le filigrane des films, il dévoile ainsi talentueusement les enjeux latents d’une écriture métaphorique qui s’exprime par la mise en scène du corps des puissants ou par la figuration des premières femmes de pouvoir dans le cinéma policier.
C’est lorsqu’il persévère sur cette voie féconde que l’auteur est le plus convaincant dans sa dernière partie consacrée au cinéma des années 1990. Sa thèse sur la « représentation en crise » aurait cependant gagné en fermeté s’il s’était penché plus avant sur les mutations internes au monde de l’audiovisuel (l’accession massive des femmes au métier de cinéaste ; l’hybridation des formes télévisuelles et cinématographiques) et avait tiré toutes les conséquences heuristiques d’une nécessaire redéfinition du concept de « cinéma populaire » à l’aube du 21e siècle.
Sylvie Lindeperg
Jeanneney Jean-Noël (dir.), L’écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, Paris, Hachette-Littératures et Arte-Éditions, 1999, 602 p., 295 F., 44,97 €.
Que serait aujourd’hui l’histoire de l’audiovisuel sans la ténacité de quelques pionniers qui, n’hésitant pas à mettre à nu leur autorité scientifique et leur réputation de chercheurs, ont compris avant les autres la considérable richesse des sources télévisuelles et radiophoniques pour l’historien du contemporain ? Les études sur la télévision et la radio n’ont sans doute pas encore conquis la légitimité qu’on leur reconnaîtra bientôt, mais, admettons-le, à défaut de se généraliser, elles sont devenues plus ordinaires. Nouveau domaine, nouveau regard : Jean-Noël Jeanneney n’y est évidemment pas étranger. Depuis plus de vingt ans, il anime à Sciences Po un séminaire consacré à ces thèmes et a formé toute une génération de jeunes chercheurs devenus, sous son impulsion, des spécialistes confirmés de l’histoire de la radio et de la télévision. Le présent ouvrage est, en grande partie, le fruit de cette aventure collective. Jean-Noël Jeanneney a réuni autour de lui plus de vingt auteurs (dont Agnès Chauveau, précieuse collaboratrice) qui, durant deux décennies, ont fait vivre le séminaire. Témoignage d’une amitié fidèle, ce parti-pris éditorial donne aussi sa pleine cohérence au propos.
Dressant le bilan d’une longue période d’étude, fourmillant aussi d’une multitude de pistes de réflexion, l’ouvrage arrive à point, dans la perspective d’une nouvelle moisson de travaux. À mi-chemin entre le dictionnaire proprement dit et l’encyclopédie, le livre est organisé en quelque 16 entrées et plus de 200 notices. Elles fixent de manière précise les étapes de l’histoire de la radio et de la télévision et attirent l’attention du lecteur sur ses aspects spécifiques. Bien sûr, une partie des développements ont trait aux questions – devenues classiques – des techniques de transmission, des institutions audiovisuelles ou des rapports entre information et politique. Mais on relèvera surtout trois dimensions essentielles. D’abord, à travers mises au point et biographies, le Dictionnaire fait découvrir la variété et la transformation des métiers et des pratiques professionnelles dans l’audiovisuel (journalistes, certes, mais aussi animateurs, réalisateurs, producteurs, techniciens, etc.). Ensuite, par le biais des genres et les types d’émissions, sont décrits avec acuité les enjeux sociaux et culturels de la radio et de la télévision, qui éclairent d’un jour neuf le 20e siècle. Enfin, permettant au lecteur de saisir le fil qui relie la production, le produit et sa réception, les auteurs s’interrogent sur les publics, dans toute leur diversité – critiques, téléspectateurs ordinaires ou groupes de pression. Seul regret : la place relativement modeste laissée aux images elles-mêmes. Mais il est vrai que, dans ce domaine, les grandes études sont encore à venir.
Ces quelques éléments ne donnent qu’une idée imparfaite de la somme rassemblée ici. D’ores et déjà, L’écho du siècle s’inscrit parmi les grands ouvrages de référence de l’histoire des médias. L’amateur éclairé pourra y vagabonder, et notamment assouvir sa curiosité citoyenne. Le chercheur, débutant ou expérimenté, qu’il considère l’audiovisuel comme objet ou source parmi d’autres, y trouvera une matière dense, solide et stimulante, propre à orienter ses propres travaux. Quant aux plus sceptiques, ils pourront mesurer l’immensité du champ couvert depuis vingt ans et évaluer la richesse de la première moisson.
Christian Delporte
Veyrat-Masson Isabelle, Quand la télévision explore le temps. L’histoire au petit écran, 1953-2000, Paris, Fayard, 2000, 567 p., 170 F., 25,92 €.
Volumineux ouvrage consacré à la façon dont l’histoire est représentée au petit écran depuis les années 1950, ce livre illustre à sa manière l’intérêt grandissant pour l’histoire des genres à la télévision. De fait, inscrite entre sociologie et histoire, l’étude proposée ici cherche moins à analyser les images proprement dites qu’à dessiner une histoire de la production – données quantitatives, acteurs, émissions… – et à réfléchir au type d’histoire filmé à la télévision. Afin de brosser cette évolution, Isabelle Veyrat-Masson a divisé de façon pédagogique son livre en cinq parties, quatre chronologiques et, intercalée, une thématique.
L’auteur insiste d’abord sur le pouvoir exercé par les « quatre mousquetaires » – Stellio Lorenzi, Claude Barma, Marcel Bluwal et Claude Loursais – aux Buttes-Chaumont entre 1953 et 1964. Si celui-ci est connu, plus novateur est le portrait fait de reconstitutions dramatisées comme dans La caméra explore le temps puis de des feuilletons tels Ivanhoé ou Thierry la Fronde. Mais leur orientation politique rend les réalisateurs de plus en plus suspects et, au moment où la deuxième chaîne complète la première, les journalistes les supplantent peu à peu au sein d’une télévision que les Français sont de plus en plus nombreux à acquérir. La multiplication des documentaires et, davantage encore, le succès jamais démenti de l’émission Les dossiers de l’écran témoignent de ce « passage d’une télévision d’enquête à une télévision d’examen ».
Après 1975 et l’éclatement de l’ORTF jusqu’à la fin du monopole en 1982, nouveau changement d’acteur : les historiens universitaires (que l’on songe à Georges Duby et au Temps des cathédrales) investissent assez largement le champ de la télévision. Certes, les tabous tombent peu à peu, explique Isabelle Veyrat-Masson mais il convient de relativiser la libération des ondes. Certaines émissions sont davantage revendiquées comme des coups médiatiques que comme des études historiques ; l’échec retentissant du projet Sartre reflète la difficulté à sortir des sentiers battus ; enfin, si les émissions se font plus conflictuelles et, à tout le moins, plus politiques, elles se retrouvent noyées dans un flot d’émissions qui leur enlèvent toute centralité.
Avant d’aborder la dernière période, l’auteur s’interroge, dans sa quatrième partie, sur les contours de cette histoire à la télévision. Elle y suggère que, longtemps personnalisée, événementielle, cette histoire-batailles, plutôt contemporaine, française et très stéréotypée, a été partie prenante dans la construction d’une identité collective consensuelle.
La période entamée depuis 1980 est analysée en dernier lieu : les programmes, fabriqués en grande majorité par des sociétés de production, se diversifient mais la baisse quantitative des émissions ne peut être enrayée par l’arrivée d’Arte et des chaînes câblées. L’auteur explique que le désintérêt des spectateurs pour l’histoire à la télévision est révélateur du fonctionnement d’un média qui a installé ses contemporains dans un temps immédiat mais qu’il est aussi significatif du changement de construction de l’identité nationale, moins fondée sur le rapport au passé que sur le partage de valeurs communes véhiculées, entre autres, par la télévision.
Au total, et malgré la présence de très nombreuses mises au point théoriques dont l’utilité peut parfois être contestée, cette étude précise, nourrie par une abondante bibliographie comme par des sources nombreuses et variées, se révèle indispensable pour qui s’intéresse à l’histoire de la télévision et à celle du très contemporain.
Pascale Goetschel
Histoire politique française
Wieviorka Olivier, Les Orphelins de la République. Destinées des députés et sénateurs français (1940-1945), Paris, Seuil, coll. « L’univers historique », 2001, 160 F., 24,39 €.
L’attitude des députés et sénateurs français lors du fameux et fatidique vote du 10 juillet 1940 appartient aux mythes de l’Occupation qui ont la vie longue. Longtemps, ce vote a été regardé comme le symbole honteux de la trahison de la représentation nationale. Fort de la découverte d’archives inédites, muni d’un courage certain et d’une plume alerte, Olivier Wieviorka a entrepris une sorte de biographie collective d’où émerge une réalité complexe qui nous oblige à réviser nos tranquilles certitudes.
Tout d’abord, il fait un sort à la dimension politique de ce scrutin de tous les dangers en le soumettant à une lecture « polysémique ». Ce vote qui, précisons-le ne concerne que 650 élus présents sur 932 est-il un moment d’égarement ou un aboutissement ? Un acte d’adhésion, de résignation ou de circonstances ? Au-delà des rivages balisés du « oui » ou du « non », de la droite et de la gauche, Olivier Wieviorka s’aventure dans le subtil nuancier des motivations et des postures en promenant la focale entre le temps court et le temps long pour tenter d’affronter deux questions : au cours de cette séance, qu’a-t-on voté et pourquoi ?
Tout se mêle et s’emmêle, dans ce vote. D’abord, bien sûr, le poids du vécu et du choc de l’incroyable défaite qui encourage certains à un vote favorable pour éviter le désastre absolu, gagner du temps, maintenir une façade d’unité face au vainqueur. Pétain bénéficie de cet état d’esprit, répandu chez les élus combattants, les Alsaciens et les élus du Nord qui ont assisté aux affres de l’exode. Les naïfs, les lâches ou les mal informés, encouragés par le silence assourdissant des présidents des deux Chambres et des grands leaders, imaginent mal le vainqueur de Verdun en syndic de la République. La référence incidente à celle-ci dans le texte qui est soumis au vote (qu’on eût bien voulu voir cité in extenso dans le livre) peut calmer des scrupules. Au-delà des circonstances et de l’urgence, le poids du passé, des habitudes et des cultures pèse. La révision constitutionnelle fait partie du discours politique depuis des lustres, alors que la pratique des pleins pouvoirs a habitué les parlementaires à un auto-dessaisissement progressif, auquel ne s’opposera pas la culture du compromis des radicaux. Les familles politiques portent les traces des divisions des années 1930 et sont parfois plus attachées à sauver leur unité interne. Le dysfonctionnement du système parlementaire est tel que les politiques considèrent comme naturel l’abandon de la guerre aux militaires. L’idéologie, enfin, a pu avoir sa part de détermination, à travers notamment le pacifisme, l’anticommunisme, le mépris de la République, l’ordre moral, tout cela pouvant conduire à l’acceptation d’un nouvel ordre européen. Tout se joue dans la manière dont les hommes hiérarchisent leurs priorités, et parfois au-delà des frontières politiques : des votes hostiles aux pleins pouvoirs se rencontrent à droite (où ils sont néanmoins très minoritaires) et des votes favorables se repèrent à gauche (54,2 % des socialistes), y compris chez les communistes. Pour Olivier Wieviorka, il convient donc de ne pas survaloriser les déterminations politiques du vote du 10 juillet, et de regarder ce vote comme la marque de l’impuissance d’un régime à trouver une solution républicaine à la crise.
Un des aspects les plus neufs de son approche tient dans l’analyse qu’il fait du devenir des élus français tout au long de l’Occupation. Sa thèse est que le vote ne prédétermine pas de manière mécanique les attitudes et les engagements. Les « non » aux pleins pouvoirs peuvent se rencontrer du côté de Vichy, les « oui » peuvent se trouver dans les rangs de la Résistance, tant les choix évoluent en fonction des événements. L’investigation très fine des motivations et la prise en compte de la chronologie permettent de mesurer l’adhésion à Vichy et son évolution : des élus ont pu faire défection lorsqu’ils ont compris que le régime n’était pas conforme à leur horizon d’attente. Une fois ce point établi, l’auteur tente de catégoriser et de mesurer l’engagement parlementaire. L’option vichyste et collaboratrice est le fait du tiers des élus, étant noté que le choix collaborateur concerne à parité la gauche et la droite. L’engagement dans l’autre sens s’effectue selon des modalités progressives et différenciées. L’auteur distingue subtilement les « opposants » et les frondeurs (120), les « parlementaires résistants » (200) et les « résistants parlementaires » (100), la gauche dominant dans cette catégorie (70 %). Mais au-delà du chiffrage, qui à lui seul signale l’importance de l’implication résistante de la représentation nationale (proportionnellement supérieure à la population), il tient à mettre en exergue le fait que ce choix a été particulièrement difficile, compte tenu de l’antiparlementarisme que partagent les résistants (comme les autres) et de la culture des élus qui ne les prédispose pas à s’éloigner de leurs électeurs et à braver le tabou de l’exil. Un choix qui a été risqué : 51 parlementaires déportés, 9 exécutés, 50 internés.
Les « oui » qui ont refusé l’engagement ou qui ont fait le mauvais choix vont risquer, sinon leur peau, du moins leur siège. Si 321 élus ont été frappés d’inéligibilité à la Libération par le jury d’honneur présidé par René Cassin, l’engagement des 300 parlementaires dans la Résistance doit permettre de reconsidérer l’image détestable laissée par les députés et les sénateurs en accomplissant le « crime » du 10 juillet 1940. Ce livre, que l’on attendait, est une magistrale leçon d’histoire.
Robert Belot
Kessler Nicolas, Histoire politique de la Jeune Droite (1929-1942). Une révolution conservatrice à la française, préface de Jean-Louis Loubet del Bayle, Paris, L’Harmattan, 2001, 498 p., prix non indiqué.
La Jeune Droite appartient à la nébuleuse « non conformiste » des années 1930. Avec un grand souci d’exhaustivité, Nicolas Kessler en reconstitue la généalogie complexe et entraîne son lecteur dans un parcours érudit, de revue en revue. La Revue française, Réaction et Combat, pour s’en tenir aux plus marquantes d’entre elles, communient dans l’exécration de la modernité, vécue comme une profonde crise de civilisation dont les États-Unis préfigurent les ravages, et un mal dont la démocratie parlementaire serait non moins symptomatique. Sur ce milieu élitiste, tout vibrant d’un catholicisme intransigeant, planent l’ombre tutélaire de Charles Maurras et, de façon plus discrète ou éphémère, celle de Jacques Maritain, d’Henri Massis ou de Georges Bernanos. On en apprend beaucoup, par exemple, sur les reclassements, finalement limités, que la condamnation pontificale de l’Action française provoqua dans cette frange de l’opinion, ou encore sur la manière dont le rejet « intégral » de l’époque engendra un projet de subversion radicale, la « révolution conservatrice ». Très fructueuse se révèle l’étude des sociabilités, d’autant que l’on suit durablement l’activité des protagonistes importants de cette histoire, tels Jean-Pierre Maxence, Jean de Fabrègues ou Thierry Maulnier.
Il reste que le parti qui consiste à restituer avec minutie un itinéraire collectif gagnerait à un questionnement élargi. S’il n’est pas douteux, comme le montre Nicolas Kessler, que les passions de la Jeune Droite reflètent la période troublée conduisant jusqu’à Vichy, le désengagement politique relatif de quelques-unes de ses têtes pensantes n’interdit pas de s’interroger sur les dommages collatéraux occasionnés par ces intellectuels qui ont désespéré de la France.
Anne-Marie Duranton-Crabol
Patrick Pierre, Les Bretons et la République. La construction de l’identité bretonne sous la Troisième République, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 427 p., 140 F., 21,34 €.
Le sous-titre de l’ouvrage est trompeur : l’étude présentée ici ne s’apparente en rien aux études sur la formation des identités culturelles telles qu’elles se sont développées depuis quelques années. Le lecteur cherchera en vain ici des renseignements sur les représentations endogènes et exogènes de la Bretagne sous la Troisième République ou sur les nombreuses associations qui s’attachent alors à illustrer la culture bretonne. Comme l’indiquait plus justement le sous-titre de la thèse de doctorat soutenue en 1998 dont cet ouvrage est issu, l’auteur se consacre en fait à l’analyse de la vie politique en Bretagne, et plus particulièrement à l’implantation du modèle républicain dans une région longtemps perçue comme réactionnaire. La base de l’étude est fournie par les scrutins législatifs de 1876 à 1936. L’auteur formule l’hypothèse que la Bretagne, confrontée à un modèle de développement politique et social qui lui est étranger, s’adapte et s’intègre progressivement à l’ensemble national, mais inégalement : la géographie électorale de la Bretagne, sous la Troisième République, distingue les terres de traditions, où la structure sociale évolue peu, les régions évoluant peu à peu sous le poids des nouvelles contraintes et les espaces vite gagnés à la République où les oppositions internes au camp républicain structurent les affrontements. Le grand mérite de cet ouvrage est de fournir une étude fine, canton par canton, des scrutins successifs en Bretagne et de montrer l’impropriété de l’image monolithique d’une Bretagne engoncée dans le cléricalisme et le conservatisme. Pour autant, on peut regretter que cette étude de facture classique (les travaux d’André Siegfried sont invoqués comme modèle pionnier) ne prenne pas en compte des orientations de recherche qui ont permis d’étudier les processus d’implantation de la République en région : trajectoires du personnel politique local, républicanisation de l’espace public, constitution de nouvelles formes de sociabilité, rôle de la presse, etc. On peut s’étonner que la question scolaire soit expédiée en quelques lignes, sans référence aux études de Jean-François Chanet (notamment L’école républicaine et les petites patries, Aubier, 1996) et, s’agissant de l’évolution des rapports entre l’Église catholique et la République, que l’ouvrage de Caroline Ford (Creating the Nation in Provincial France. Religion and Political Identity in Brittany, Princeton, 1993), ne fasse pas l’objet d’une véritable discussion. L’étude rappelle bien, à juste titre, que les revendications régionalistes ou nationalistes bretonnes, durant la période, n’ont eu qu’une traduction minime en termes électoraux : on eût aimé que l’auteur formulât quelques éléments d’explication à ce sujet. Ces restrictions n’empêchent pas de reconnaître à sa juste valeur un travail qui, par l’ampleur des données électorales fournies, permet de mieux percevoir la marqueterie des implantations politiques en Bretagne.
Anne-Marie Thiesse
Religions et engagements
Prévotat Jacques, Les catholiques et l’Action française. Histoire d’une condamnation 1899-1939, Paris, Fayard, coll. « Pour une histoire du xx
e siècle », 2001, 742 p., 220 F., 33,54 €.
Une des clés de l’histoire du nationalisme à la française réside sans doute dans les liens qu’il a noués à l’intérieur du catholicisme, à la faveur d’un combat commun contre la République et la laïcité. À partir de cette intuition initiale, Jacques Prévotat publie un livre longtemps mûri, qui est à la fois une contribution à l’histoire religieuse et à l’histoire intellectuelle de ce siècle. À ses yeux, le rapport au catholicisme est au centre de l’histoire de l’Action française. Parmi les fondateurs du premier comité, les catholiques sont majoritaires, avant que l’athée Maurras ne prenne le contrôle de l’organisation. C’est en se présentant comme le meilleur défenseur de l’identité catholique que ce dernier peut espérer, après la guerre, réunir derrière lui ce « parti de l’Intelligence » qui promet le retour aux hiérarchies « naturelles ». Et c’est bien la condamnation romaine de 1926 qui marque de manière irréversible l’échec du projet, en dépit de la levée de l’interdit à la veille de la seconde guerre mondiale.
Le sous-titre de l’ouvrage le confirme : Prévotat a ordonné sa thèse autour de la condamnation, centrale dans l’histoire du catholicisme français au 20e siècle. En montrant comment le différend religieux est présent dès les premières années de la Ligue, il plaide la sincérité des motivations strictement religieuses invoquées par Pie XI, dans le prolongement d’une première condamnation laissée en suspens par son prédécesseur Pie X, pape de la crise moderniste. La décision romaine n’échappe pourtant pas à la conjoncture immédiate. À travers la reconstitution minutieuse du processus qui conduit à l’affrontement, Prévotat met en évidence le rôle central de Pie XI, dont la détermination est sans faille tout au long de l’affaire. La polémique entre les piliers catholiques de l’Action française et les réseaux, démocrates-chrétiens, blondéliens et, bientôt, thomistes, sous l’œil réticent d’un épiscopat forcé dans ses retranchements, est peut-être le dernier épisode du conflit séculaire entre gallicans et ultramontains. Car plus rien, désormais, ne sera comme avant : la défaite de l’Action française ouvre la voie à une recomposition des enjeux internes au catholicisme français, dont l’itinéraire de Jacques Maritain est emblématique. Mais la défaite de Maurras est aussi contemporaine d’un renouvellement des générations au sein du nationalisme français, dont témoigne tant la dissidence de Valois que la fondation en 1924 de la Gazette française à laquelle participent déjà Jean de Fabrègues et Jean-Pierre Maxence. Le non-conformisme des années 1930 s’annonce déjà et Jacques Prévotat apporte à l’histoire de ses origines une contribution magistrale.
Denis Pelletier
Cabanel Patrick, Les protestants et la République. De 1870 à nos jours, Bruxelles, Éditions Complexe, coll. « Les Dieux dans la Cité », 2000, 271 p., 130 F., 19,82 €.
Le mythe fondateur est connu : le protestantisme serait de gauche, démocratie religieuse et démocratie politique se rejoindraient autour d’un modèle républicain dont nos huguenots seraient les meilleurs porte-glaive. Par rapport à ce topos, Patrick Cabanel opère d’abord un triple déplacement. Il montre, avant 1914, l’existence de deux gauches protestantes, l’une héritée de Benjamin Constant et de l’orléanisme, ralliée à la République et à la laïcité sans doute, plus libérale que véritablement « de gauche » ; l’autre, celle du christianisme social et de ses avatars socialistes, plus tardive et que la droite catholique renverra volontiers à l’héritage de Rousseau. Il souligne qu’aux origines de l’idéologie républicaine compta davantage le rôle de « passeurs d’idées et d’influence » d’un Renouvier ou d’un Buisson qu’une hypothétique surreprésentation protestante au sein de la République opportuniste ; et qu’enfin s’amorça, dès la fin du siècle, la radicalisation laïque qui allait marquer la fin de « l’âge religieux de la République », en dépit du compromis arraché de haute lutte par Allier et quelques autres aux partisans de Combes en 1905.
L’un des principaux intérêts des chapitres suivants réside dans le regard que porte un historien du 19e siècle sur une histoire dont les années 1870-1914 n’auront fourni que la matrice. L’insistance sur la mémoire huguenote, faite du souvenir des persécutions et du Désert, qui nourrit successivement l’engagement dreyfusard, l’antifascisme d’un Chamson, le refus de l’antisémitisme et le protestantisme résistant, éclaire particulièrement la spécificité française de ce protestantisme minoritaire. Elle est battue en brèche dès l’entre-deux-guerres par l’émergence d’une droite protestante, assez largement répartie entre héritage orléaniste, conservatisme politique des courants évangéliques, voire même, au sein de l’association Sully, rapprochement avec l’Action française, au risque de quelque schizophrénie politique. Ce qui se joue là, c’est déjà la fin de l’exception protestante. Et le dernier chapitre, sur l’après-1945, pose de façon pertinente la question de la survie même d’une culture politique protestante, dans une société où la bonne image du protestantisme repose davantage sur sa réputation de tolérance, voire sur sa capacité à s’auto-diluer dans la sécularisation générale, que sur les traits qui firent longtemps l’identité huguenote.
Denis Pelletier
Bédarida François et Renée (textes présentés par), La résistance spirituelle 1941-1944. Les Cahiers clandestins du Témoignage chrétien, Paris, Albin Michel, 2001, 412 p., 125 F., 19,06 €.
Si l’on connaît généralement l’histoire des Cahiers et du Courrier du Témoignage chrétien, on lit moins souvent les textes eux-mêmes, la réédition en fac-similé qui en fut publiée au début des années 1980 à l’initiative de Renée Bédarida et Adrien Nemoz étant, à notre connaissance, depuis longtemps introuvable. L’intérêt de cette anthologie est donc d’abord de mettre le lecteur en contact avec la lettre même de cette résistance spirituelle, dans le moment où elle se formule et dessine les voies d’un patriotisme chrétien original. L’introduction générale de l’ouvrage est elle-même une belle mise au point sur la notion de résistance spirituelle. « Ce sont les mêmes hommes en nous qui luttent à la fois pour la Croix du Christ et pour la liberté de leur patrie » : le combat du père Chaillet et de ses collaborateurs ne dissocie pas le chrétien du patriote, leur foi défie les pouvoirs au nom du primat de la conscience individuelle. En cela, les Cahiers qui, quoique d’origine catholique, se voulurent avant tout œcuméniques dans leur fonctionnement, tranchent avec une culture militante encore dominée par le primat de l’action sociale et caricative sur l’engagement intellectuel. Ils inventent aussi une conception non hiérarchique de l’Église qui rompt avec l’ecclésiologie post-tridentine et constitue, à cette date, une autre façon d’être minoritaire au sein du catholicisme français. On reste confondu devant tant d’intelligence politique et de courage de la part des responsables des Cahiers, capables d’utiliser les prises de position des épiscopats étrangers ou de Rome pour contourner les frilosités des évêques français, capables aussi de diffuser à plusieurs milliers d’exemplaires des informations remarquablement précises sur la situation européenne, sans jamais céder sur la rigueur philosophique ou théologique de leurs analyses. Et l’on est reconnaissant à Renée et François Bédarida de l’impeccable appareil critique qui accompagne cette réédition et n’omet aucune information utile à la compréhension des conditions d’élaboration, de diffusion et de réception de ces Cahiers clandestins.
Denis Pelletier
Pérennès Jean-Jacques, Un Algérien par alliance, Paris, Cerf, coll. « L’histoire à vif », 2000, 391 p., 140 F., 21,34 €.
Est-il besoin de rappeler à nos lecteurs français deux drames que connut l’Algérie en 1995 ? Qui aurait oublié le massacre des sept moines trappistes de Tibhirine le 21 mai et l’assassinat de Mgr Claverie l’évêque d’Oran, le 1er août ? Jean-Jacques Pérennès, un dominicain, vient de consacrer à Pierre Claverie, son ami, un livre aussi informé qu’émouvant. Il y montre comment celui-ci, Français d’Algérie, était devenu un « Algérien par alliance ». Pierre Claverie, dominicain, ne voulait pas que ce qui restait de l’Église chrétienne en Algérie demeurât une Église d’ambassade repliée sur soi, mais qu’elle fût acceptée dans le peuple algérien. C’est pourquoi il apprit, puis enseigna la langue arabe et l’islamologie, à tous ceux qui souhaitaient mieux comprendre les Algériens. Il plaidait pour le dialogue islamo-chrétien et la création d’un climat de confiance, mais la télévision algérienne dénonçait dès 1988 l’imposture des chrétiens et bientôt les islamistes s’en prirent spécialement aux « religieux hommes de prière ». À partir de 1994, le GIA lança une campagne d’assassinats contre eux. De mai 1994 à août 1996, dix-neuf religieux et religieuses vivant en Algérie furent exécutés par des islamistes. Le 1er août 1996, Pierre Claverie et un compagnon algérien musulman étaient tués ensemble à l’entrée de l’évêché d’Oran par l’explosion d’une bombe artisanale.
Pierre Claverie se savait condamné mais il professait que « le martyre est le témoignage du plus grand amour ». Il avait souvent transmis à ses frères son engagement de donner sa vie pour la réconciliation avec le monde musulman « comme Jésus a donné la sienne pour abattre le mur de haine qui séparait Juifs, Grecs, païens, esclaves et hommes libres ». On remerciera l’auteur de ce beau livre qui révèlera à beaucoup de laïcs, de chrétiens et de musulmans une personnalité hors pair convaincue que l’humanité ne pouvait être que plurielle et tolérante, ouverte à la vérité des autres.
Charles-Robert Ageron
Histoire économique
Wilson William J., The Bridge over the Racial Divide : Rising Inequality and Coalition Politics, University Press of California/Russel Sage Foundation, 1999, 163 p., $19,25.
Dans cet ouvrage, William J. Wilson, l’un des sociologues américains les plus éminents, brosse un tableau à la fois élaboré et sans complaisance de la société américaine de ces dernières années. Selon l’auteur, l’Amérique, de plus en plus polarisée, laisse apparaître une concentration sans précédent de la richesse et du pouvoir politique dans les mains d’une infime minorité. Cette dernière profite de l’expansion de la nouvelle économie pour consolider et même accélérer son avance. Ainsi, la possession et la maîtrise de l’outil informatique deviennent dans ce contexte des atouts majeurs dans les processus d’intégration ou d’exclusion sociale. De ce fait, les Afro-Américains se trouvent davantage pénalisés par cette transformation de l’économie et de la société.
Wilson met également l’accent sur le paradoxe qui a caractérisé les années 1990, à savoir qu’une croissance économique soutenue et un taux de chômage relativement bas n’ont pas entraîné une amélioration des bas salaires. Selon le sociologue de Harvard, le facteur psychologique est responsable de cette anomalie. En effet, la peur du chômage dans un monde du travail fragile et concurrentiel empêche les salariés de demander une amélioration de leurs conditions de travail et une augmentation de leur salaire. On remarquera ici que Wilson s’éloigne légèrement de ses propres positions, qu’il avait exposées dans The Declining Significance of Race (1978), où il arguait qu’un marché de l’emploi dynamique et prospère devrait systématiquement entraîner une augmentation des salaires et une diminution des pratiques discriminatoires.
C’est pour remédier à cette situation que Wilson évoque la nécessité de créer un groupe de pression hétérogène (coalition) comprenant des Noirs, des Hispaniques et des Blancs. De plus, celui-ci inclurait la classe moyenne et les classes défavorisées, des démocrates aussi bien que des républicains. Cette coalition, qui devrait avoir une représentation à la fois nationale et locale, s’appuierait sur des militants politiques, syndicaux et associatifs.
Wilson préconise la mise en place d’un projet qui s’articule autour de la question de classe sociale tout en évitant de donner à la question raciale, fondamentalement porteuse de division, une importance capitale. Et ce, d’autant plus que tous les exclus, quelle que soit leur appartenance ethnique ou raciale, ont les mêmes aspirations, les mêmes attentes et sont confrontés aux mêmes problèmes. Ainsi, un traitement social séparé des Afro-Américains, comme c’est le cas de l’Affirmative Action, ne ferait qu’accentuer la frustration et l’animosité des Blancs.
Comme à l’accoutumée, Wilson présente une analyse intellectuellement généreuse, fine et pertinente des facteurs endogènes qui empêchent l’avènement d’une société plus égalitaire. Cependant, il est dommage que l’auteur, pour expliquer les motivations d’une coalition ethno-politique, reprenne, pour la plupart, des analyses déjà développées dans ses ouvrages précédents. Par ailleurs, le mélange de groupes raciaux, de classes sociales, de partis politiques et de diverses associations dans une même coalition, si louable soit-il, relève plutôt de l’utopie.
Néanmoins, l’ouvrage de Wilson, avec son approche audacieuse et pertinente et sa réflexion approfondie, devient incontournable pour comprendre les rouages et les exigences des sociétés modernes. Au moment où s’organise une large mobilisation contre la mondialisation et ses effets pervers, l’idée d’une coalition fondée sur des intérêts communs entre différents segments de la société semble donc des plus opportunes.
Taoufik Djebali
Angeloff Tania, Le temps partiel, un marché de dupes ?, Paris, Syros, 2000, 226 p., 115 F., 17,53 €.
Temps choisi, temps des femmes, dit-on du travail à temps partiel. Les chiffres, même ressassés, continuent d’étonner : sur 11 millions d’actives, plus du tiers travaillent à temps complet, ce qui n’est le cas que de 5 % des actifs. Pour évoquer de manière encore plus précise la segmentation du marché du travail, 93 % des caissières de la grande distribution sont des femmes et la moitié le sont à temps partiel, ce qui est également le cas des assistantes maternelles. Là est sans doute la clé du statut social de cette forme d’activité que les acteurs sociaux perçoivent comme incomplet et déméritant, comme un travail de seconde zone : il est souvent non qualifié et fort mal payé, il formalise à merveille la notion de « salaire d’appoint », ce salaire bon pour les femmes assignées en priorité aux charges domestiques, qui laisse intacte la valorisation du salaire du chef de famille, un homme forcément. En réalité, s’il est très majoritairement temps pour les femmes, le temps partiel est bel et bien subi par elles, sauf, éventuellement, dans sa forme de « mercredi libre » ou de « temps partiel vacances scolaires », qui est à l’initiative de la salariée.
Assis sur six enquêtes de terrain (dans deux usines, une grande surface, à la Poste, dans une entreprise de nettoyage, et, de manière encore plus passionnante car le secteur est mal connu, dans l’aide à domicile), à la manière de la sociologie du travail, mais aussi sur une précise histoire des lois, ce livre déstructure nos idées reçues, et bien incomplètes, sur le travail à temps partiel. D’abord, en en nommant toutes les formes, dans une très grande variété, y compris sémantique : la préretraite progressive en est ainsi juridiquement partie intégrante, même si les entreprises l’ignorent dans leurs statistiques. Mais il y a aussi toutes les formes de temps partiel formalisées par les conventions collectives : temps partiel intermittent annualisé, temps partiel structurel ou conjoncturel, régulier, aléatoire, continu, discontinu…, bref toutes les formes qui permettent aux entreprises privées de gérer, sans dommage, leurs carnets de commande. Le livre est décapant, nuancé, et d’autant plus vivant que l’auteur a bien voulu faire de l’observation participante, comme caissière et femme de ménage.
Sylvie Schweitzer
Marseille Jacques (dir.), Créateurs et créations d’entreprises de la Révolution industrielle à nos jours, Paris, ADHE, 2000, 757 p., 190 F., 28,97 €.
Cette publication rassemble les actes d’un colloque organisé en avril 2000 à la Sorbonne par l’Association pour le développement de l’histoire économique (ADHE) et Jacques Marseille. Son objectif était d’étudier la création d’entreprises sous trois grands aspects. En premier lieu, une série d’études analyse les conditions historiques, politiques et économiques nécessaires à la naissance des entreprises. Elles aboutissent à une chronologie générale qui correspond aux grandes phases de la croissance économique aux 19e et 20e siècles (François Caron et Michel Lescure) ainsi qu’à une rupture sociale au sujet de la question libérale (L. Levan-Lemesle).
Suivent ensuite plusieurs analyses sur les milieux économiques ou géographiques les plus favorables à la création d’entreprises. Parfois fort éloignées des images les plus classiques, ces contributions démontrent que le processus de la création d’une entreprise est un phénomène très complexe qui peut puiser ses racines dans un contexte fort éloigné de l’entreprise. C’est le cas de la Creuse et de ses maçons qui donnent naissance à la grande industrie du BTP (Arnaud Berthonnet), de l’industrie pharmaceutique fille de l’officine autant que de la droguerie, donc d’abord du petit commerce (Sophie Chauveau), ou de certaines entreprises de luxe fondées par des femmes (Elisabeth de Feydeau).
L’ouvrage présente également des portraits d’entrepreneurs dont l’originalité est parfois remarquable. Citons, parmi d’autres, Torrilhon fabricant de vêtements caoutchoutés sous le Second Empire à Clermont-Ferrand (Lionel Dumont), Jean Panzani et ses pâtes à Niort (Pierre-Antoine Dessaux) ou l’imprimeur Dupont à Paris (Sophie Gramond).
Tous ces exemples, et d’autres, illustrent ainsi que pour réussir une création d’entreprise il faut d’abord un talent commercial hors norme ou des connaissances techniques de très bon niveau.
Marc de Ferrière le Vayer
Schirmann Sylvain, Crise, coopération économique et financière entre États européens, 1929-1933, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2000, VIII, 401 p., 150 F., 22,87 €.
Consacrée aux quatre années comprises entre le lancement du projet Briand de Fédération européenne et l’échec de la Conférence économique internationale de Londres, l’étude de Sylvain Schirmann s’insère avec bonheur dans l’historiographie des relations économiques internationales durant l’entre-deux-guerres. Elle montre comment, en cette « phase paroxystique de la crise », ont évolué les positions des gouvernements européens et celles des instances internationales. Appuyée sur le dépouillement des archives publiques disponibles, y compris celles de la Société des Nations, elle ne se limite pas aux principaux pays, mais insiste au contraire sur les « petits » États, en particulier ceux d’Europe danubienne, déstabilisés par l’effondrement des cours des produits agricoles. Elle montre comment les grandes puissances, accordant la priorité à la défense de leurs objectifs nationaux, ont « instrumentalisé » la crise, conduisant ainsi, en un laps de temps relativement bref, à un profond recul de la coopération internationale. Un autre grand mérite de l’étude est de souligner l’apparition durant cette période de maints projets d’avenir : unions douanières régionales, sociétés financières internationales, fonds de soutien commun des monnaies… Tous échoueront, par suite de l’attitude des grandes puissances. Tous anticipent néanmoins sur la relance de la coopération internationale qui, pendant la seconde guerre mondiale, établira les fondements de l’ordre économique des Trente Glorieuses.
Jean-François Eck
Centre des archives du monde du travail, Archives historiques de la Caisse centrale de crédit coopératif : répertoire numérique détaillé, réalisé par Sabine Lecuyer, sous la direction d’Aude Rœlly, Roubaix, Archives nationales/La Découverte, 2000, 638 p., 450 F., 68,60 €.
Créé par un décret-loi du 17 juin 1938, le Crédit coopératif devait initialement se borner à verser, sur des fonds d’origine publique, des crédits d’investissement aux coopératives de consommateurs et aux coopératives ouvrières de production. Mais rapidement, il s’est élargi à d’autres domaines à tel point que, depuis sa restructuration dans les années 1983-1985, le Crédit coopératif est devenu un groupe de crédit universel dont l’évolution se poursuit d’ailleurs actuellement avec certaines banques européennes.
C’est dire toute l’importance du Crédit coopératif dans ce domaine encore si mal connu de la coopération depuis la seconde guerre mondiale et ensuite. C’est pourquoi on doit se réjouir de la décision prise par le Crédit coopératif qui, en 1996, a déposé l’ensemble de ses archives historiques au Centre des archives du monde du travail de Roubaix. Ces dossiers sont doublement représentatifs du monde du travail : tout d’abord, ils éclairent la vie d’une entreprise, le Crédit coopératif, ainsi que de l’ensemble des fabriques, usines, etc., avec qui il fut en relation sur tout le territoire. Ensuite, parce que ces fonds apportent un éclairage particulièrement précieux sur une nébuleuse de coopératives, d’associations, de mutuelles, parfois de syndicats, sur lesquels on ne sait que peu de choses. Il faut donc souhaiter que les chercheurs soient nombreux à s’emparer de ces archives et à s’investir dans l’histoire du Crédit coopératif et de ses composantes depuis ses origines. Rappelons enfin que le Crédit coopératif a mis sur pied un Prix d’histoire de la coopération, destiné à encourager les recherches en ce domaine. Des archives nouvelles, une incitation à la recherche : souhaitons que ces initiatives reçoivent l’accueil qu’elles méritent et qu’elles permettent de faire progresser l’histoire de la coopération et plus généralement celle de l’économie sociale.
Michel Dreyfus
Histoire intellectuelle, histoire culturelle
Habermas Jürgen, Vérité et justification, Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 2001, 348 p., 160 F., 24,39 €.
Il est beaucoup question chez les historiens des effets pervers du Linguistic Turn, sans avoir les pièces du dossier en langue française. On s’étonnera par exemple de l’absence de traduction du fameux Metahistory tant discuté et disputé d’Hayden White. Les historiens ont tendance à caricaturer ce qui est présenté comme un champ de bataille entre les tenants du récit et ceux de la preuve. La question de la vérité est bien évidemment centrale et renvoie à un pacte fondateur de ce que l’on attend de l’historien. D’où le profit que l’on peut tirer de la lecture du dernier ouvrage d’Habermas qui réunit plusieurs essais publiés depuis le bien connu Connaissance et intérêt, entre 1996 et 1998.
Habermas entreprend une tentative d’articulation des positions qu’il a développées depuis les années 1970, celles d’une pragmatique universelle autour de la notion d’agir communicationnel, avec une démarche herméneutique longtemps présentée outre-Rhin comme une alternative inconciliable et qui s’attache aux catégories de vérité, de réalité, de référence, donc s’ouvre à une dimension ontologique. Habermas rencontre donc les préoccupations historiennes dans sa recherche de conciliation de la normativité avec la contingence du développement historico-naturel. Proche des positions d’Hilary Putnam sur le réalisme, Habermas situe son intervention théorique au nom d’une philosophie qui reconnaît ses limites. Le lecteur pourra faire son miel des développements sur Humboldt, Karl-Otto Appel, Robert Brandom ou Richard Rorty, et plus généralement se faire une idée sur la complémentarité possible entre philosophie analytique et philosophie herméneutique. On regrettera donc d’autant plus amèrement que celui qui a consacré toute son œuvre à cette articulation, Paul Ricœur, soit totalement absent des références d’Habermas. Il s’agit là, vu le sujet, d’une censure scandaleuse.
François Dosse
Zaretskaïa-Balsente Ioulia, Les intellectuels et la censure en URSS (1965-1985). De la vérité allégorique à l’érosion du système, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques politiques », 2000, 404 p., 195 F., 29,73 €.
Ioulia Zaretskaïa-Balsente veut montrer que, dans l’URSS de Brejnev, il existait des créateurs, qui n’étaient ni pleinement conformistes, ni dissidents. Grâce à leurs compromis avec la censure, ils auraient, dans l’ensemble, été reconnus officiellement mais n’en auraient pas moins dit « la vérité », notion qui laisse perplexe un lecteur français. Elle les appelle des « non-conformistes intégrés », préférant ce terme à celui d’« intellectuels ».
Passionnant, le sujet est difficile et son traitement manque de rigueur. Est-il possible de mettre dans une même catégorie les « écrivains du village » (derevenchtchiki), publiés et couverts de gloire, et le chanteur Vladimir Vyssotski, qui n’a pratiquement pas pu enregistrer de disques en Union Soviétique ? Ces « non-conformistes intégrés » peuvent-ils être abordés uniquement par un survol rapide de leur œuvre, sans évoquer leurs prises de position publiques ?
Le panorama des créateurs présentés est assez pauvre, et la complexité de leurs comportements n’est guère explorée. La conception du pouvoir soviétique reste schématique, et ses rapports avec la culture ne sont pas approfondis, pas plus que la possibilité d’interactions ou d’évolutions. Une étude de la presse de l’époque manque, qui aurait permis d’analyser, autrement que par des formules vagues, le degré d’acceptation d’un artiste ou d’une œuvre.
Zaretskaïa-Balsente semble avoir mal cerné son sujet. Elle évoque certes la censure, mais aussi l’humour qui n’était pas spécifique aux intellectuels, le rock, la langue de bois, l’éducation, voire l’histoire de la paysannerie… En outre – et c’est son problème méthodologique majeur –, elle abuse des sources de seconde main, occidentales ou russes.
Faute de démonstrations, elle affirme, mais ne convainc pas.
Cécile Vaissié
Blum Antoinette (édition établie, présentée et annotée par), Correspondance (1916-1944) entre Romain Rolland et Charles Baudouin. Une si fidèle amitié. Choix de lettres (1916-1944), Meyzieu, Cérusa, coll. « Histoire, Biographies et Société », 2000, 256 p., 160 F., 24,39 €.
La correspondance de Romain Rolland illustre ce paradoxe assez fréquent d’un écrivain, tel Roger Martin du Gard, dont la personnalité révélée par ses lettres s’avère peut-être plus grande que son œuvre romancée. Antoinette Blum nous en donne un bon exemple en présentant 93 lettres échangées entre l’auteur de Jean-Christophe et Charles Baudouin, ce psychanalyste installé à Genève depuis 1915, écrivain, poète et traducteur de Spitteler, Werfel ou Zweig : l’héroïsme cher à Rolland, celui du cœur, s’y éprouve dans cette relation filiale d’un aîné attentivement penché sur l’œuvre naissante d’un cadet rencontré à travers le pacifisme des années de la Grande Guerre.
Amorcée autour de la revue fondée en 1916 par Charles Baudouin, Le carmel, la correspondance devient l’occasion, non seulement d’échanges d’informations et de services, quand, par exemple, Romain Rolland tente de favoriser l’accès de son jeune ami aux revues et éditeurs parisiens dans les années 1920, mais aussi le terrain où s’approfondissent une passion (pour l’Inde) et des centres d’intérêt communs (la psychanalyse).
Cette communauté de pensée, tant dans le domaine politique (l’idée rollandienne d’Internationale de l’esprit formulée dès décembre 1917) que sur le plan spirituel, fut très fugitivement menacée par l’engagement communisant de Romain Rolland. Mais, contrairement à d’autres anciens camarades pacifistes (Martinet, Guilbeaux), Baudouin choisit de taire ses divergences. Aussi, ne faut-il pas s’attendre ici à plonger dans les eaux profondes des polémiques politico-littéraires : hormis la période de la guerre, soit presque un tiers des lettres, peu (sur le communisme) ou pas (sur les années 1919-1922 de l’Internationale de l’esprit) d’informations sur quelques épisodes cruciaux de la vie de Romain Rolland. Ce livre présente néanmoins l’avantage de nous donner à connaître la probe figure de Charles Baudouin tout en nous restituant la stature rollandienne d’un grand sage qui fut aussi un grand lutteur.
François Chaubet
Delmas Jean, Officier et historien, études, articles et cours, Paris, Economica/Institut de stratégie comparée, 2001, 681 p., 280 F., 42,69 €.
Jean Delmas était étudiant en histoire quand survint le débarquement de Normandie. Il s’engagea, puis, sous l’influence de De Lattre, resta dans l’armée. Après la guerre d’Algérie, le Pouvoir s’ingénia à recycler ses officiers. Jean Delmas profita de ces facilités. Désormais muni d’un doctorat de troisième cycle et du diplôme de l’Institut d’études politiques de Paris, il put (re) commencer une carrière d’historien. Vingt ans d’un métier (qu’il n’abandonna pas) le conduisirent naturellement à choisir cette spécialité un peu méprisée par la corporation, l’histoire militaire. Il professa à l’École supérieure de guerre, puis fut nommé au Service historique de l’armée de terre (SHAT) dont, promu général, il prit la direction en 1980. Placé dans le cadre de réserve en 1986, habilité la même année, il occupa sa retraite par des cours à Coëtquidan et par sa participation à de très nombreux travaux. Président de la Commission française d’histoire militaire, il abandonna cette fonction en 1999. Ces « mélanges » lui furent offerts à cette occasion. Ils ne comprennent que des textes dont il est l’auteur. Il s’agit d’une sélection.
Ce livre concerne les 19e et 20e siècles. La première partie est à tendance biographique. La deuxième étudie diverses opérations. La troisième met en rapport armée et politique. La quatrième n’est dominée par aucun thème : on y évoque, par exemple, la culture musicale en province… On aura compris que le général Delmas a consacré des études à des sujets très divers. Dans sa bigarrure, ce gros volume illustre ce qu’a été l’histoire militaire pendant un tiers de siècle. Il est spécialement intéressant pour la période 1914-1962.
Jacques Dalloz
Waresquiel Emmanuel de (dir.), Dictionnaire des politiques culturelles de la France depuis 1959, Paris, Larousse et CNRS Éditions, 2001, 658 p., 360 F., 54,88 €.
À l’heure où « l’exception culturelle » si vantée semble un peu mise à mal et où sortent les premiers bilans sur les politiques élyséennes en matière de culture, à l’heure aussi où la culture de masse a pris tous ses aises privatisés et médiatisés, cet instrument de travail aidera à se repérer dans les dédales et les controverses qui ont accompagné depuis 1959, Malraux aidant, l’affirmation publique d’Affaires culturelles en France. Ce dictionnaire monumental (110 auteurs historiens ou non, 340 articles toujours denses, avec présentation précise d’une foule de secteurs, de thèmes, d’organismes, de lieux et d’acteurs) est opportun et bienvenu.
Il a bénéficié du soutien du comité d’histoire du ministère de la Culture. Ses annexes sont très utiles, et tout particulièrement celle qui recense les meilleurs textes fondateurs et polémiques qui ont jalonné l’histoire des politiques culturelles, de Jeanne Laurent à Maryvonne de Saint-Pulgent en passant par Vilar, Bourdieu, de Certeau ou Fumaroli. Fréquentation indispensable, donc.
Jean-Pierre Rioux
Grimoult Cédric, Histoire de l’évolutionnisme contemporain en France, 1945-1995, Paris-Genève, Droz, Travaux de sciences sociales n° 186, 2000, 616 p., 432 F., 65,86 €.
Dans cet ouvrage issu de sa thèse, Cédric Grimoult présente les différentes théories promues ou soutenues par les biologistes français depuis la fin de la seconde guerre mondiale, période pendant laquelle la théorie synthétique de l’évolution – ou néo-darwinisme – est discutée en France, jusqu’aux plus récentes controverses sur ce sujet. Ce livre, par l’analyse des conditions politiques, culturelles et psychologiques qui déterminent en partie la réception d’une théorie par une communauté scientifique, dépasse très largement son cadre initial en esquissant une « histoire historienne » des sciences, au sens où l’entendait Jacques Roger, c’est-à-dire conduite selon les méthodes propres à l’historien.
C’est à ce problème de la réception qu’est consacrée la première partie du livre. Pionnière en matière d’évolution, la patrie de Lamarck vit pourtant à l’écart des grandes orientations expérimentales et théoriques conduites, pendant l’entre-deux-guerres, par les équipes anglo-saxonnes. Les causes de ce « retard français » sont bien connues : à la méfiance vis-à-vis de la génétique, consécutive à l’attachement d’une majorité de biologistes en faveur de l’hypothèse de la transmission héréditaire des caractères acquis, pourtant invalidée par l’expérience, s’ajoutent la lourdeur de l’appareil de recherche et le cloisonnement des différentes spécialités biologiques.
La Libération, qui met fin à quatre ans d’isolement scientifique complet, permet aux biologistes français de renouer avec la recherche internationale. C’est à cette époque que la théorie synthétique est introduite dans l’hexagone. Élaborée au cours des années 1930 aux États-Unis et en Grande-Bretagne, elle se propose d’intégrer, dans une synthèse cohérente, l’évolutionnisme de Darwin aux dernières avancées de la génétique. Mais ce n’est qu’au cours des années 1960, grâce aux travaux de biologie moléculaire entrepris par Jacques Monod, François Jacob et André Lwoff à l’Institut Pasteur (couronnés par le Prix Nobel en 1965), que le paradigme néodarwiniste devient majoritaire au sein de la communauté scientifique. La seconde partie de l’ouvrage analyse les années 1968-1980, période ponctuée de crises et de débats autour de ce modèle explicatif devenu dominant.
La dernière partie de l’ouvrage, consacrée aux développements actuels, conduit l’auteur à évoquer la controverse suscitée, aux États-Unis comme en Europe, par la sociobiologie d’Edward Wilson. Définie par Wilson « comme l’étude systématique des fondements biologiques de tout comportement social », y compris humain, cette théorie provoqua en France une véritable « passion intellectuelle », opposant à la fois spécialistes, biologistes et philosophes, sans qu’aucune réflexion scientifique d’envergure ne soit entreprise pour démêler cet imbroglio. Cédric Grimoult ouvre par ailleurs un nouveau chapitre de l’histoire des idées en montrant comment cette théorie a pu, à la fin des années 1970, servir de « caution scientifique » à la Nouvelle Droite, en confortant les positions innéistes et anti-égalitaristes de ce courant d’extrême droite intellectuelle. De même, la sociobiologie a tôt fait de devenir une sorte de repoussoir pour la gauche intellectuelle. Cette confusion a sans doute nui à son développement expérimental en France.
L’ouvrage se clôt sur l’étude d’une nouvelle théorie de l’évolution, la « théorie synergique », qui se propose, en partant de la sélection multipolaire, d’englober le néodarwinisme, tout en le dépassant, dans une « nouvelle synthèse ».
En dernière analyse, il convient de souligner l’effort de l’auteur pour contrer un relativisme cognitif, hélas ! fort répandu, qui tendrait à remettre en cause les fondements de la connaissance scientifique : les voies de cette connaissance sont sans doute complexes, mais faut-il renoncer aux critères de vérification expérimentale et d’objectivité ? Cette question mérite d’être posée si l’on songe au progrès du créationnisme, évoqué à maintes reprises dans ce livre.
Cette thèse, qui, dans l’esprit de son auteur, s’adresse autant aux historiens des sciences, des idées, du politique et du culturel qu’aux scientifiques eux-mêmes, fera certainement date. Cédric Grimoult parvient à faire dialoguer l’histoire et la biologie contemporaines avec une remarquable habileté : son livre est à la fois une leçon de biologie et une leçon d’histoire.
Aurélien Chevalme
Alten Michèle, Musiciens français dans la guerre froide (1945-1946). L’indépendance artistique face au politique, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2000, 220 p., 120 F., 18,29 €.
Descriptif des pratiques des musiciens français sympathisants du PCF à l’époque de la guerre froide, cet ouvrage se présente essentiellement comme une analyse chronologique du contenu des rubriques musicales des principales publications dominées par le Parti – Les Lettres françaises, La Nouvelle Critique, La Pensée et Europe –, en regard des manifestes soviétiques contemporains, en particulier le discours de Jdanov concernant le rapport de la musique au politique. Le musicien est à la fois sujet et objet : sujet lorsqu’il écrit sur la musique, comme Charles Koechlin, Roland-Manuel ou Louis Durey, objet lorsque ses œuvres passent au crible de la critique. On remarque que les prises de position exprimées dans les colonnes de ces périodiques n’émanent pas exclusivement de musiciens – on relève les noms notamment de Renaud de Jouvenel, Vladimir Jankelevitch ou Marc Soriano – et que les musiciens qui exercent pour second métier la critique ne sont pas tous apparentés politiquement au PCF, tels Georges Auric ou Hélène Jourdan-Morhange.
Il apparaît que l’esthétique dictée par le pouvoir soviétique est considérée avec réserve par les créateurs français alors qu’un accueil dithyrambique salue les éblouissants virtuoses soviétiques que l’Occident découvre après 1953. Une histoire de l’engagement des musiciens reste à écrire. Cette étude y apporte une contribution, même si l’on doit regretter, en particulier, une mise en perspective insuffisante avec l’ensemble du milieu et l’impasse totale faite sur la politique musicale de la France à cette époque.
Myriam Chimènes
·
Agulhon Maurice, Les métamorphoses de Marianne. L’imagerie et la symbolique républicaines de 1914 à nos jours, Paris, Flammarion, 2001, 320 p., 159 F., 24,24 €.
·
Andrieu Claire, Le Béguec Gilles, Tartakowsky Danielle (dir.), Associations et champ politique. La loi de 1901 à l’épreuve du siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2001, 736 p., 229,58 F., 35 €.
·
Ardura Bernard, préface de Gérard Cholvy, postface du cardinal Louis-Marie Billé, Le Concordat entre Pie VII et Bonaparte, 15 juillet 1801, Paris, Éditions du Cerf, 160 p., 80 F., 12,20 €.
·
Augustin Jean-Marie, L’histoire véridique de la séquestrée de Poitiers, Paris, Fayard, 2001, 336 p., 128 F., 19,51 €.
·
Bacharan Nicole, Good morning America. Ceux qui ont inventé l’Amérique, Paris, Le Seuil, 2001, 320 p., 98 F., 14,94 €.
·
Barjot Dominique, Morsel Hen ri et Cœuré Sophie (dir.), Stratégies, gestion, management. Les compagnies électriques et leurs patrons (1895-1945), actes du 12e colloque de l’Association pour l’histoire de l’électricité en France (les 3, 4 et 5 février 1999), Paris, Fondation Électricité de France, 2001, 536 p., prix non communiqué.
·
Barreau Jean-Michel, Vichy contre l’école de la République. Théoriciens et théories scolaires de la « Révolution nationale », Paris, Flammarion, 2001, 358 p., 120 F., 18,29 €.
·
Beauvois Yves, Léon Noël, de Laval à de Gaulle via Pétain (1888-1987), Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, coll. « Histoire et civilisations », 2001, 472 p., 200 F., 30,49 €.
·
Bell P.M.H., The World since 1945. An International History, Londres, Arnold (co-publié par Oxford University Press Inc., New York), 2001, 608 p., £15,99.
·
Berstein Serge, Histoire du gaullisme, Paris, Perrin, 2001, 576 p., 149 F., 22,72 €.
·
Blanc-Chaléard Marie-Claude, Douki Caroline, Dyonet Nicole, Milliot Vincent (textes réunis et présentés par), Police et migrants. France 1667-1939, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2001, 428 p., 157,43 F., 24 €.
·
Boniface Xavier, L’aumônerie militaire française (1914-1962), Paris, Éditions du Cerf, coll. « Histoire religieuse de la France », 2001, 608 p., 240 F., 36,59 €.
·
Botti Alfonso, Cerrato Rocco, Il modernismo tra cristianità e secolarizzazione. Atti del Convegno Internazionale di Urbino, 1-4 ottobre 1997, Urbino, Fondation Romolo Murri, Éditions Quattroventi, 2000, 928 p., 95 000 L., 49 €.
·
Brasseul Jacques, Petite histoire des faits économiques et sociaux, Paris, Armand Colin, 2001, 208 p., 98 F., 14,94 €.
·
Brechon Pierre (dir.), Les partis politiques français, Paris, La Documentation française, coll. « Les études de La Documentation française », 2001, 176 p., 81,99 F., 12,50 €.
·
Buton Philippe, Communisme : une utopie en sursis ? Les logiques d’un système, Paris, Larousse, coll. « 20/21 d’un siècle à l’autre », 2001, 192 p., 129 F., 19,67 €.
·
Cahier « Afrique noire », « Histoire et devenir de l’Afrique noire au xx
e siècle », textes rassemblés par Catherine Coquery-Vidrovitch, Odile Goerg, Charles Tshimanga, nÅŸ 19-20, L’Harmattan, 2001, 268 p., 150 F., 22,87 €.
·
Cahiers d’Histoire de la Radiodiffusion, n° 68, avril-juin 2001, 200 p., 50 F., 7,77 €.
·
Cahm Éric (édition établie par), sous la responsabilité de Madeleine Rebérioux et Gilles Candar, Œuvres de Jean Jaurès, tome 6 : Le temps de l’affaire Dreyfus (novembre 1897-septembre 1898), Paris, Fayard, 2001, 770 p., 180,40 F., 27,50 €.
·
Cahm Éric (édition établie par), sous la responsabilité de Madeleine Rebérioux et Gilles Candar, Œuvres de Jean Jaurès, tome 7 : Le temps de l’affaire Dreyfus (octobre 1898-septembre 1899), Paris, Fayard, 2001, 902 p., 183,40 F., 28 €.
·
Charle Christophe, Les intellectuels en Europe au xix
e siècle. Essai d’histoire comparée, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points histoire », nÅŸ 291, 2001, 2e édition, 464 p., 52 F., 7,93 €.
·
Chovaux Olivier, 50 ans de football dans le Pas-de-Calais. « Le temps de l’enracinement » (fin xix
e-1940), Arras, Artois Presses Université, coll. « Histoire », 2001, 384 p., 130 F., 19,82 €.
·
Debray Régis, I.F. suite et fin, Paris, Gallimard, coll. « NRF », 2000, 192 p., 85 F., 12,96 €.
·
Diener Georges, L’autre communisme en Roumanie. Résistance populaire et maquis, 1945-1965, Paris, L’Harmattan, 2001, 128 p., 120 F., 18,29 €.
·
Documentation photographique, « Le soldat-citoyen. Une histoire de la conscription », n° 8019, février 2001, 65 p., 65,60 F., 10 €.
·
Drago Roland (sous la présidence de), Le rôle et la place de l’État au début du xxi
e siècle (communications de l’année 2000 de l’Académie des sciences morales et politiques), Paris, PUF, 392 p., 146 F., 22,26 €.
·
Dutton David, Neville Chamberlain, Londres, Arnold (co-publié par Oxford University Press Inc., New York), 2001, 264 p., £12,99.
·
Fath Sébastien, Une autre manière d’être chrétien en France. Socio-histoire de l’implantation baptiste (1810-1950), Genève, Labor et Fides, coll. « Histoire et société », n° 41, 2001, 1 232 p., 280 F., 42,69 €.
·
Fauvelle-Aymar François-Xavier, Chrétien Jean-Pierre, Perrot Claude-Hélène (dir.), Afrocentrismes. L’histoire des Africains entre Égypte et Amérique, Paris, Karthala, 2000, 408 p., 180 F., 27,44 €.
·
Fraisse Geneviève, Les deux gouvernements : la famille et la Cité, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », n° 390, 2001, 217 p., 29,50 F., 4,50 €.
·
Girault Jacques (dir.), L’implantation du socialisme en France au xx
e siècle. Partis, réseaux, mobilisation, Paris, Publications de la Sorbonne, coll. « Histoire de France aux xix
e et xx
e siècles », 52, 2001, 374 p., 180 F., 27,44 €.
·
Guillaume Pierre (dir.), Les solidarités. Le lien social dans tous ses états (Colloque de Bordeaux, 16-17 juin 2000), Pessac, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 2001, 512 p., 183,67 F., 28 €.
·
Hesse Philippe-Jean, Le Crom Jean-Pierre (dir.), La protection sociale sous le régime de Vichy, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2001, 384 p., 150,87 F., 23 €.
·
Hours Bernard (actes réunis par), Carmes et carmélites en France du xvii
e siècle à nos jours. Actes du colloque de Lyon (25-26 septembre 1997), Paris, Éditions du Cerf, 2001, 496 p., 240 F., 36,59 €.
·
Klein-Gousseff Catherine (dir.), Retours d’URSS. Les prisonniers de guerre et les internés français dans les archives soviétiques, 1945-1951, Paris, CNRS Éditions, coll. « Mondes russes : États, Sociétés, Nations », 2001, 432 p., 170 F., 25,92 €.
·
Kreuzer Marcus, Institutions and Innovation. Voters, Parties, and Interest Groups in the Consolidation of Democracy – France and Germany, 1870-1939, Michigan, Ann Arbor/The University of Michigan Press, coll. « Interests, Identities, and Institutions in Comparative Politics », 2001, 224 p., $52,50.
·
La revue des revues, n° 29, 2000, 128 p., 100 F., 15,24 €.
·
Lagarrigue Max (dir.), 1940, la France du repli. L’Europe de la défaite, Toulouse, Éditions Privat, coll. « Regards sur l’histoire », 2001, 384 p., 145 F., 22,11 €.
·
Larrat Jean-Claude, André Malraux, Paris, Le Livre de Poche, coll. « Références, Inédit, Littérature », 2001, 288 p., 44 F., 6,70 €.
·
Le Goïc Pierre, Brest en reconstruction : Antimémoires d’une ville, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2001, 352 p., 144,31 F., 22 €.
·
Lengereau Éric, L’État et l’architecture, 1958-1981. Une politique publique ?, Paris, Éditions A. et J. Picard, Comité d’histoire du ministère de la Culture, 2001, 560 p., 280 F., 42,69 €.
·
Les notes de la Fondation Jean-Jaurès, « Histoire d’une fédération du Parti socialiste S.F.I.O. La Fédération socialiste de l’Ain (1944-1969) » par Sandra Mériaudeau, n° 21, avril 2001, 216 p., 50 F., 7,6 €.
·
Les notes de la Fondation Jean-Jaurès, « La déclaration de politique générale du 8 juillet 1981. La nouvelle citoyenneté », n° 22, mai 2001, 148 p., 50 F., 7,6 €.
·
Lusotopie. Enjeux contemporains dans les espaces lusophones, « Lusophonies asiatiques, Asiatiques en lusophonies », vol. 2000, mars 2001, 776 p., 220 F., 33,54 €.
·
Marie Jean-Jacques, Staline, Paris, Fayard, 2001, 998 p., 196,80 F., 30 €.
·
Mathieu Lilian, Mobilisations de prostituées, Paris, Belin, coll. « Socio-Histoires », 2001, 336 p., 139 F., 21,19 €.
·
Melandri Pierre, Ricard Serge (dir.), Ethnocentrisme et diplomatie : l’Amérique et le monde au xx
e siècle, Paris, L’Harmattan, coll. « L’Aire anglophone », 2001, 254 p., 130 F., 19,32 €.
·
Monnier Gérard, Histoire de l’architecture, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », n° 18, 2001, 3e édition mise à jour, 128 p., 42 F., 6,40 €.
·
Peillon Pierre, Utopie et désordre urbains. Essai sur les grands ensembles d’habitation, La Tour d’Aigues, Éditions de l’aube, coll. « Société et territoire », 2001, 288 p., 160 F., 24,39 €.
·
Polino Marie-Noëlle (textes réunis et édités par), Une entreprise publique dans la guerre : la SNCF (1939-1945). Actes du VIII
e colloque de l’Association pour l’histoire des chemins de fer en France, Paris, Assemblée nationale, 21-22 juin 2000, Paris, PUF, 2001, 424 p., 149 F., 22,71 €.
·
Problèmes économiques. Les articles de référence pour comprendre l’économie, « Science économique », n° 2714, mai 2001, 32 p., 18 F., 2,74 €.
·
Reszler André, Le génie de l’Autriche-Hongrie, Paris, Georg Éditeur, 2001, 224 p., 110 F., 16,77 €.
·
Revue du Nord, « Les ouvriers qualifiés de l’industrie (xvi
e-xx
e). Formation, emploi, migrations », n° 15, 2001, 336 p., 160 F., 24,39 €.
·
Sauvage Jean-Christophe, L’Institut des hautes études de défense nationale : une vision globale de la politique de défense de la France, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2001, 2 vol., 832 p., 440 F., 67,08 €.
·
Siwek-Pouydesseau Jeanne, Les syndicats des fonctions publiques au xx
e siècle, Paris, Berger-Levrault, coll. « Gestion publique », 2001, 312 p., 320 F., 48,78 €.
·
Triaud Jean-Louis, Robinson David (dir.), La Tijâniyya. Une confrérie musulmane à la conquête de l’Afrique, Paris, Karthala, 2000, 512 p., 190 F., 28,97 €.
·
Trimbur Dominique et Aaronsohn Ran (dir.), De Bonaparte à Balfour. La France, l’Europe occidentale et la Palestine, 1799-1917, Paris, CNRS Éditions, 2001, 440 p.
·
Vaneigem Raoul, Pour une internationale du genre humain, Paris, Gallimard, coll. « Folio Actuel », n° 86, 2001, 272 p., 32,50 F., 4,95 €.
·
Verdès-Leroux Jeannine, Les Français d’Algérie de 1830 à aujourd’hui. Une page d’histoire déchirée, Paris, Fayard, 2001, 506 p., 159,40 F., 24,30 €.
·
Wall Irwin M., France, the United States, and the Algerian War, Berkeley/Los Angeles/Londres, University of California Press, 2001, 356 p., £27, 95, 39,95 €.
·
Wihtol de Wenden Catherine, Leveau Rémy, La bourgeoisie. Les trois âges de la vie associative issue de l’immigration, Paris, CNRS Éditions, 2001, 192 p., 120 F., 18,29 €.
·
Wysokinska Teresa, Van Crugten (dir.), La Pologne au xx
e siècle, Bruxelles, Éditions Complexe, 2001, 174 p., 139 F., 21,19 €.