2001
Vingtième siècle
Image et histoire
La photographie française en 1900
L’échec du « pictorialisme »
Michel Poivert
[*]
Art à part entière désormais reconnu ou élément d’une culture de masse naissante ? La photographie française de la Belle Époque, à l’heure de l’Expo, est traversée par cette interrogation. Les « pictorialistes » ici décrits veulent faire de l’élite des amateurs une avant-garde artistique. Confondant technique et esthétique, ils connaîtront l’échec au regard de l’historiographie des avant-gardes. Dès lors de nouvelles questions sont posées : que sera la modernité en photographie ? Et qu’ont à dire les amateurs après cette mésaventure ? Ces deux interrogations restent de vrais programmes de recherche pour l’histoire de la photographie.
A recognized art of its own or an element of a developing mass culture ? French photography of the Belle Epoque, at the time of the Exhibition, was racked by this question. The “pictorialists” described here wanted to make an artistic avant-garde of the connoisseur elite. Mixing up technique and aesthetics, they failed in terms of the historiography of the avant-gardes. Thus, new questions arise : what would modernity be in photography ? And what would the connoisseurs say after this misadventure ? These two questions still provide research programs for the history of photography.
Fig. 1
Puyo, Panorama vague et voiliers, tirage citrate, coll. Société française de photographie, s.d.
Art à part entière désormais reconnu ou élément d’une culture de masse vivante ? La photographie Belle Époque, à l’heure de l’Expo, est traversée par cette interrogation. Les « pictorialistes » ici décrits veulent faire de l’élite des amateurs une avant-garde artistique. Confondant technique et esthétique, ils connaîtront l’échec au regard de l’historiographie des avant-gardes. Dès lors une nouvelle question est posée : que sera la modernité en photographie ?
Depuis une quinzaine d’années, l’histoire culturelle s’est employée à réviser le mythe du Paris de la Belle Époque
[1]. Un événement phare, tel que l’Exposition universelle de 1900, apparaît désormais comme un spectacle contrasté. Non que son importance ne demeure dans l’historiographie, mais les fastes de l’Exposition révèlent une situation où la symbolique millénariste s’accompagne parfois de doutes, voire de désillusions. Si les spécialistes du Paris 1900 se sont souvent penchés sur les productions littéraires ou picturales, pour sonder les errements comme les lignes de forces culturelles, la photographie est restée étrangère à leurs démonstrations. L’iconographie photographique – sous forme de cartes postales notamment – a pu apparaître comme l’agent d’un mythe désormais relégué. Mais si le document photographique peut être trompeur, c’est qu’il doit être interrogé plus précisément au regard de ses usages qui témoigneraient, à leur tour, de l’économie du mythe d’un Paris jugé aujourd’hui trop élégant. Il s’agira toutefois de proposer ici une analyse concernant une production étrangère à ces images d’Épinal photographiques. On s’intéressera en effet à une photographie artistique, dont le style « pictorialiste » semble pourtant contribuer lui aussi au mythe de la Belle Époque, mais qui permet, contre toute attente, de rendre aux premières heures du 20
e siècle le visage contrasté des fastes et du déclin.
â—¦ La promesse du déclin
En 1892, alors que Paris n’accueillait plus de manifestations photographiques depuis plus d’une décennie, une exposition internationale de photographie recueillait les suffrages du représentant du ministère de l’Instruction publique, qui voyait dans l’événement la naissance d’un « Art nouveau »
[2]. L’enthousiasme d’Armand Sylvestre avait plutôt valeur de promesse : il découvrait alors les belles épreuves des animateurs du Photo-Club de Paris, fondé en 1888, dont il entendait consacrer prématurément la légitimité. Près de dix ans plus tard, à l’occasion de l’Exposition universelle, le Photo-Club ne présentait pas moins de 400 images et formait le symbole d’un militantisme obstiné, d’une conquête menée sur le terrain des photographes professionnels, déstabilisés par le succès d’une pratique amateur dont ils voyaient les élites récompensées. Néanmoins, cette réussite se transformait déjà en un autre combat, celui qu’il fallait désormais livrer pour occuper le champ même de l’art, qui allait connaître le destin mouvementé que lui réservaient les avant-gardes. Car, en 1900, la lointaine déclaration d’Armand Sylvestre semble ne plus valoir aux yeux des instances administratives de l’Exposition. En effet, le refus d’accorder à la photographie une place dans la section des beaux-arts augurait des difficultés à venir
[3].
L’idéal républicain d’un « art sans art »
[4], d’une pratique de l’image à la portée de tous, semble bien s’être accompli dans la dernière décennie du 19
e siècle. L’appareil Kodak en est l’emblème, car il permet de réaliser des prises de vue par la seule action d’un bouton à presser. Son succès est dû à l’existence préalable d’une communauté avertie, tout autant sinon plus qu’à un « public » prêt à dépenser quelque argent pour une « nouveauté ». Cette communauté est celle des membres d’associations photographiques, créées par dizaines en Europe comme aux États-Unis au tournant du siècle. Symptômes du passage d’un modèle de société savante à celui des « clubs », les associations photographiques participaient d’un large mouvement en faveur d’une pratique amateuriste des arts. Les cohortes de photographes forment, parmi mille autres activités dont le sport est peut-être aujourd’hui encore la plus visible, une société dont le dénominateur commun est celui d’un militantisme culturel qui se trouvait renforcé par le temps des loisirs. En France, on compte pas moins de 78 sociétés photographiques en province au début du siècle
[5], qui sont autant de lieux d’enseignement mutuel où la pratique de l’excursion complète sur le mode ludique les exercices de laboratoire. À Paris, la plus fameuse est sans conteste la Société d’excursion des amateurs photographes (SEAP) fondée en 1887 par Albert Londe, photographe de l’hôpital de la Salpêtrière, et Gaston Tissandier, rédacteur en chef du fameux magazine
La Nature.
L’amateurisme photographique entend donc développer une pratique autrement exigeante que celle du maniement simplifié de l’appareil Kodak, même si le succès commercial de ce dernier offre la plus commune des initiations photographiques. Au sein des associations, c’est une population de notables que l’on rencontre, et dans certaines associations plus huppées, comme le Photo-Club de Paris, la population est composée en bonne part d’une bourgeoisie qui mêle le monde des affaires et des rentiers à celui des avocats et fonctionnaires de ministère guidés par la figure diplomatique du président Maurice Bucquet, consul de la République de San Marin. Le microcosme des amateurs photographes patentés mêle ainsi une culture de l’amateurisme éclairée et des prétentions à hisser ses productions au niveau de celles des cercles artistiques. La vogue de ce qui fut peu à peu désigné du nom de « pictorialisme » s’inscrit plus généralement encore dans le mouvement d’ouverture des frontières de l’art, à une période où les objets ont fait leur entrée au Salon (1891) et où l’estampe originale connaît un véritable renouveau
[6].
Mais cette prétention de certains acteurs du champ photographique n’est pas partagée par tous les cercles amateurs. La SEAP, à l’inverse du Photo-Club de Paris, reste indifférente à l’organisation de « Salons ». Le monde effervescent des revues spécialisées accueille les controverses où les tenants d’un amateurisme « pur » moquent ouvertement les ambitions de ces photographes atteints de « photographite » qui voient « de l’ART partout »
[7]. À travers eux, on critique un certain parisianisme qui, s’il fascine nombre de sociétés photographiques de province, en laisse d’autres – et non des moindres comme la puissante Société lorraine de photographie –, totalement indifférentes aux ambitions artistiques. Mais derrière ces positions tranchées, la politique du Photo-Club de Paris a bien été celle qui aura consisté à profiter largement de la croissance de la population des photographes amateurs pour asseoir la légitimité de son projet. Politique efficace jusqu’à ce que l’Exposition universelle en montre clairement les limites. Car l’instrumentalisation de l’amateurisme, notamment provincial, par l’élite parisienne – qui avançait ainsi masquée sur le terrain de l’art –, se paie en retour d’une production pour le moins médiocre. Il n’est même pas besoin d’entendre les critiques montantes adressées à la banalité des sujets traités par les photographes, leur chef de file lui-même, en la personne du banquier défroqué Robert Demachy, en stigmatise toute la portée : « Nous n’étonnons plus personne, la photographie pictoriale est admise … Donc le progrès chez nous doit être individuel »
[8], affirme-t-il dans son compte rendu de l’exposition du Photo-Club de Paris en 1900. La fin de l’utopie d’une aventure collective de l’art photographique se double de l’attitude des photographes étrangers. En effet, l’exposition fait l’objet d’un boycott. Seuls les Anglais y participent de manière significative – ils capitalisent du reste l’essentiel de la fortune critique – quand les Américains, les Allemands ou les Belges choisissent de ne rien présenter en raison du classement indigne opéré par les instances de l’Exposition universelle.
Les historiens ont insisté, dans un cadre plus général, sur ce que l’Exposition révélait du complexe de supériorité des Français et, en retour, sur l’évidence qui s’impose à Paris : la concurrence d’autres capitales se fait rude. On le vérifie dans notre étude, car ce que Paris refuse à la photographie artistique en 1900, Glasgow le lui accorde l’année suivante : les photographes artistes s’y trouvent exposés dans le musée aux côtés des peintres et des sculpteurs. L’épisode de l’échec subi par les animateurs français du pictorialisme, lors de l’Exposition universelle, doit désormais s’entendre à l’échelle de l’histoire globale de ce mouvement, et au regard même de son historiographie. Le pictorialisme français apparaît en effet dans les histoires générales de la photographie comme un moment méritoire, mais aucunement en rapport avec ce que les Américains – regroupés en ce début de siècle autour de la figure d’Alfred Stieglitz, véritable « passeur » de l’art moderne européen aux États-Unis grâce à sa célèbre galerie new-yorkaise « 291 » – sont parvenus à faire : convertir une pratique de l’élite des amateurs en une véritable avant-garde.
Prolégomènes sans prestige aux avant-gardes photographiques (la straight photography de Stieglitz, puis la Nouvelle vision et la Nouvelle objectivité en Europe), les œuvres pictorialistes françaises sont emblématiques d’une confusion des catégories techniques et esthétiques (imitation de la peinture principalement), que l’historiographie classique identifie comme un échec au regard du modernisme. Mais comment comprendre l’échec français ? Peut-on parler d’une impossible conversion de l’amateurisme photographique français dans le champ artistique ? Dans Les règles de l’art, Pierre Bourdieu offre une analyse éclairante pour comprendre la classe d’artistes que représentent les amateurs pictorialistes et plus précisément leur stratégie de reconnaissance. Rappelons brièvement que dans l’analyse des principes fondamentaux des champs culturels, Bourdieu distingue deux modes de hiérarchisation. Le premier consiste à déployer des stratégies de reconnaissance par le marché et le grand public – ce que l’auteur appelle la « réussite temporelle » –, le second repose au contraire sur une consécration, une reconnaissance des artistes par leurs seuls pairs. Dans ce cas, qui semble rendre compte des artistes photographes auxquels nous avons affaire, le prestige tient « au fait qu’ils ne concèdent rien à la demande du “grand public” ».
Les voilà donc régis par un principe d’autonomie, dont l’idéal de « l’art pour l’art » est le meilleur exemple, qui « porte ses défenseurs les plus radicaux à faire de l’échec temporel un signe d’élection et du succès un signe de compromission »
[9]. L’ambivalence des indices de reconnaissance brouille aussi les critères d’appréciation historiques. Échec français ? Mais on rétorquera que l’historien n’est pourtant pas en mal de déceler nombre de marqueurs de célébrités : accessions aux salons nationaux, médailles dans les manifestations internationales, fortune critique au sein d’un réseau fourni de périodiques spécialisés, etc., bref, tout l’appareillage dont s’entoure habituellement l’historien d’art pour mesurer la « réception ». Mais force est de constater que dans le cadre de l’amateurisme artistique, ces critères sont moins ceux d’une réussite temporelle que d’une autonomie ayant pris le visage de l’autarcie.
Cela permet de poser le problème de l’échec au-delà même de l’ambivalence que souligne Pierre Bourdieu à propos du « non-succès »
[10]. La distinction à opérer entre l’artiste maudit et l’artiste raté est certes difficile ; l’un et l’autre sont aux prises avec une incertitude temporelle qui place leur succès dans un temps diffusé pour les premiers, et à jamais reporté pour les seconds. Mais on comprend bien que l’acteur du pictorialisme n’entre dans aucune de ces catégories. Son succès « autarcique » (au sein des amateurs), qui pourrait en faire un artiste « raté » face à l’histoire, se double précisément d’une position dans l’historiographie, certes négative mais jamais démentie. Un échec tel que nous l’entendons ici n’est donc pas une défaite au regard de l’histoire. Car la défaite prend immanquablement le visage de l’oubli, d’un au-delà de la relégation jusqu’aux confins de l’indifférence historienne. L’échec n’est donc pas l’oubli, mais bien la forme visible de l’oubli qui le constitue en une figure historique. Un échec, s’il se présente comme un objet peu prestigieux pour l’historien, n’en possède pas moins une logique, et cette logique a une histoire. Il reste néanmoins à définir ce que l’on doit entendre ici par échec, tant sur le plan de l’objet singulier qu’il constitue dans une pratique du récit, que sur ce qu’une telle notion est susceptible de révéler d’un passé jusqu’alors défini sur le mode de l’historiographie des avant-gardes. Si le pictorialisme, en vertu de sa consonance en « isme », semble en droit de figurer au rang des avant-gardes artistiques, ses développements français ne semblent guère obéir à ce que les historiens d’art ont longtemps décrit – de l’impressionnisme au futurisme en passant par le fauvisme – en employant le terme d’« aventures ». Bien au contraire, l’analyse des faits conclut à ce qu’il faut bien appeler : une mésaventure.
Il reste alors à élucider les conditions mêmes d’un échec du pictorialisme français au regard du temps de l’histoire, en restituant aux acteurs le rôle principal. Bourdieu a bien montré comment la lutte menée par les acteurs du champ artistique est la condition de leur inscription dans le temps. Et plus précisément qu’ils sont alors bel et bien « producteurs » du temps
[11], le présent se constituant dans l’application des stratégies consistant « à faire date ». Cette manière, parmi d’autres, de « se temporaliser » se laisse particulièrement bien observer chez les photographes. Dès lors, l’hypothèse avancée d’un ratage de la mise en histoire de ce mouvement doit être considérée comme la lourde conséquence d’une stratégie inefficace, car en grande partie fondée sur une erreur d’appréciation des temporalités en jeu dans ce qui, aux yeux de tous, semble alors opératoire en matière d’historicisation, c’est-à-dire la novation et plus généralement encore ce que cette notion implique : l’idée de « modernité ». Si l’on peut considérer une entreprise de légitimation esthétique en termes de régime d’historicité, il faut préciser ici en quoi tient ce discours de légitimation. Toutes les propositions pictorialistes convergent vers un seul objectif : faire de la photographie un art d’interprétation, soit dessertir la photographie d’une histoire proprement mimétique et lui faire rejoindre une histoire de la modernité prenant alors largement appui sur le naturalisme. Un art dont le sujet ne soit qu’un prétexte à l’expression des sentiments, expression trouvant sa condition
sine qua non dans une interprétation des motifs totalement affranchis de la tyrannie des apparences. Cette modernité d’un art d’interprétation, théorisée et diffusée dans les années 1860 notamment en France par Charles Blanc, vient s’inscrire dans le débat pictorialiste alors même qu’elle a perdu son caractère revendicatif et relève du domaine des idées admises.
Néanmoins, le champ photographique au tournant du 19
e et du 20
e siècle ne partage pas toujours ces évidences, du fait même de la spécificité de son médium : avec la photographie, c’est le débat sur l’art d’imitation qui est sans cesse réactualisé. À moins de considérer qu’il trouve avec le pictorialisme son ultime étape, à l’instar d’un dernier rituel polémique et théorique que les avant-gardes et tout d’abord la photographie « pure » (et le terme doit être compris dans toute sa résonance morale) viennent dépasser en inventant une véritable « mystique de la technique » d’enregistrement (refus de la retouche au nom d’une sacro-sainte spécificité du médium). C’est en tout cas une sorte d’histoire parallèle et différée qu’il faut ici concevoir, où les débats sembleront archaïques aux yeux d’un historien des avant-gardes, alors qu’ils prennent place dans un registre temporel différent. Les pictorialistes sont conduits à définir le devenir-art de la photographie selon les critères d’un rêve qui a déjà eu lieu et se retrouvent alors dans la configuration de l’illusion révolutionnaire telle que l’a décrite Jacques Rancière : « Les acteurs historiques vivent dans l’illusion de créer l’avenir en combattant quelque chose qui, en fait, est déjà du passé. Et la Révolution est le nom générique de cette illusion … La Révolution est l’illusion de faire la Révolution, qui naît de l’ignorance de ce que la Révolution est déjà faite »
[12].
Ce que nous appellerons, en reprenant une expression de Jacques Rancière, une « non-présence au présent » définit la situation des pictorialistes au regard du temps. C’est cette attitude qui caractérise le pictorialisme, non seulement dans son style mais aussi dans ses structures théoriques, dans la politique et la sociologie du mouvement artistique. C’est donc sous l’angle de cette difficulté à penser leur appartenance au présent que l’histoire événementielle, structurelle et esthétique du pictorialisme doit être traversée. Il ne s’agit pas de partir d’une idée formaliste de la modernité mais plutôt d’une conception de la modernité dont la base repose sur une problématisation du temps. Il y a dans la capacité à être présent au présent une condition de la modernité tout entière définie par la question du rapport au temps
[13]. C’est précisément de cela dont le pictorialisme se révèle incapable dans le jeu de ses acteurs et dans les représentations auxquelles les photographes ont donné naissance. C’est dans cette non-présence au présent que réside la singularité pictorialiste et que s’explique ce que l’on peut appeler un rendez-vous manqué avec la modernité. Celle-ci, en dehors d’un pictorialisme anglo-saxon qui aurait été à l’heure au rendez-vous (la photographie « pure »), se joue à l’inverse dans une photographie qui met en jeu son rapport au temps sous la forme d’une mise en scène de l’actualité. Il faut en effet rappeler ici le rôle des partisans de l’instantanéité photographique, ces scientifiques mais aussi la masse des amateurs passionnés par les nouvelles techniques que dénigrent les pictorialistes. Les amateurs d’instantané, ceux qui vont expérimenter et se laisser surprendre par les nouveaux effets que produit la saisie de l’instant, ceux-là – comme le dit admirablement Louis Marin – déploient une esthétique inverse de leurs contemporains pictorialistes et tout entière fondée sur « le présent de la présence »
[14].
â—¦ Le démon de l’anachronisme
S’il fallait tenter d’éclaircir cette condition de l’échec que forme la difficulté des acteurs à penser leur action dans un présent, on pourrait trouver sans peine dans le pictorialisme les contradictions qui fondent la faillite de leur projet, et qui toutes reposent sur le phénomène de l’anachronisme. Anachronisme qui se donne à lire non sur le mode d’un désordre temporel inhérent au présent du passé mais comme une position adoptée sur le plan esthétique et technique. L’anachronisme n’est pas une erreur de « temporalisation » mais une stratégie dans laquelle l’histoire est conçue comme instrument d’action sur le présent. C’est à ce point précisément que l’anachronisme représente la prise de risque maximale dans la projection sur le présent d’un passé dont l’actualité ne sera obtenue qu’au prix d’une lutte sans merci. En ce qui concerne le pictorialisme, on observe pour la première fois peut-être une tentative de ce type dans une histoire où la technique est centrale, elle dont la lecture historique est en général sobrement menée sous l’autorité du progrès, et qui semble étrangère à toute actualisation de l’inactuel.
Fig. 2
Demachy, tirage moderne d’après négatif verre au gelatino-bromure d’argent, 18 × 24 cm, coll. Société française de photographie, s.d.
C’est probablement parce que, autour des années 1880-1890, l’idée d’une « photographie moderne »
[15] se donne à comprendre comme une manière de fin de l’histoire des progrès photographiques, que la position des pictorialistes à l’égard du passé apparaît comme stratégique. Lors de la « Première exposition de photographie et des arts qui s’y rattachent » en 1892 que nous évoquions en début d’étude, les premiers pictorialistes intègrent à cette manifestation une partie rétrospective comprenant des inventeurs et des photographes dont les propositions (avec Poitevin, les émulsions bichromatées, avec Bayard, la photographie sur papier) forment l’origine choisie de « leur » histoire
[16] de la photographie. De la même manière, et plus précisément, le choix de techniques de tirage comme la gomme bichromatée ou le procédé aux encres grasses sont non des « inventions » pictorialistes, mais bien une réactualisation de procédés anciens, par ailleurs voués à tout autre chose qu’à une pratique artistique, et en l’occurrence aux techniques de reproduction. Ce double déplacement, temporel et « disciplinaire », est la marque d’un anachronisme stratégique sous-tendu par une forte conscience du passé de la photographie conçu comme une histoire-outil. D’une autre manière, l’usage et la conception de l’optique témoignent de l’écart que produisent les photographes pictorialistes à l’égard du progrès. Ce que la photographie moderne propose alors, c’est le modèle technique d’une optique corrigée. Patiemment, les opticiens sont parvenus à éliminer les aberrations dont étaient pourvues les optiques primitives afin d’obtenir des résultats d’une grande netteté. L’autorité que forme ce perfectionnement optique est alors critiquée par les amateurs-artistes, qui, au nom d’une esthétique de l’interprétation, et sous une autre autorité (celle de la physiologie de perception), reconnaissent l’œil comme une optique imparfaite. De là, la légitimité de leur recours aux optiques rudimentaires produisant des effets de flou, puis – selon un procès de rationalisation de leur pratique –, la définition et la production d’optiques aux aberrations calculées pour obtenir le flou. Attitude archaïsante, déplacement du problème technique sur le lieu de l’art, l’esthétique des aberrations optiques forme un second élément d’une stratégie de l’anachronisme.
Fig. 3
Demachy, tirage moderne d’après négatif verre au gelatino-bromure d’argent, 24 × 18 cm, coll. Société française de photographie, s.d.
Enfin, sur le plan iconographique, le goût des pictorialistes pour la mise en scène et le principe d’une photographie « posée » fonde le troisième point de leur anachronisme. En effet, en privilégiant des scènes des genres teintées d’historicisme (costumes, références historiques, etc.), en obéissant aux catégories des salons de peinture (et aux thématiques à succès : le pittoresque des scènes de labeur, le nu, etc.), mais surtout en se détachant clairement du paradigme de l’instantanéité au profit d’une esthétique de l’immobile, les pictorialistes achèvent un programme dans lequel ils tentent de rejoindre les critères d’une universalité de l’art. Le point nodal de la contradiction que porte l’anachronisme se situe donc dans une stratégie du faire-histoire (faire date) par le brouillage des temporalités, dont en définitive la proposition esthétique n’est rien d’autre qu’une sortie de l’histoire grâce à l’exploitation des sentiments expressifs de la pose, dont le répertoire n’est autre que celui d’un art pictural ou sculptural du naturalisme officiel. Vouloir légitimer esthétiquement la photographie en se démarquant de l’autorité du progrès – ce qui forme une stratégie a priori efficace du faire-histoire – se trouve donc contrarié par le choix d’un sentimentalisme hérité de la psychophysiologie (produire des sensations que l’œil traduira en émotions) que pondère à l’excès le goût d’un art atemporel.
L’anachronisme ne peut donc être réduit, en s’en remettant à la simple question du (mauvais) goût, au seul problème stylistique. On pourrait définitivement, mais sur ce terrain seulement, régler le problème en reléguant la question iconographique au rayon du « kitsch », notion qu’employait Roland Barthes pour qualifier les photographies du « pictorialisant » Baron von Gloeden, et qui combine la reconnaissance de la haute valeur artistique et le mauvais goût pour en faire, affirmait le sémiologue, un « monstre fascinant »
[17]. Mais comme le comprend bien Barthes, la question immédiatement se pose, au-delà du jugement de goût, du rapport entre l’invraisemblance de ces images de « carnaval » et l’authenticité que l’on prête aux résultats du médium. Le sémiologue ne fut du reste pas totalement indifférent à cette production si « kitsch », et décela en elle une des opérations de connotation relevant du pur « esthétisme ». Pour lui en effet, la « substance visuelle délibérément traitée “dans la pâte” » des épreuves pictorialistes était moins une quelconque opération psychophysiologique qu’une manière pour la photographie de « se signifier elle-même comme “art” »
[18]. Ce langage déclamatoire de la matière de l’image n’est toutefois pas seul à signifier l’art puisque l’iconographie et ses artifices jouent également sur ce registre. Mais ce qu’entend désigner Barthes ici, c’est plus précisément un rapport à la technique et aux effets visuels et codés ainsi produits : la matière née du métissage des techniques picturales et photographiques.
Il n’est pas inutile de rappeler ici que c’est précisément dans cette position si singulière à l’égard de la technique que Walter Benjamin comprenait le pictorialisme comme une pratique de simulation de l’aura, propre aux photographies primitives : « À partir des années 1880, cette aura […], les photographes voyaient comme leur tâche de la simuler par tous les artifices de la retouche, en particulier l’usage de la gomme bichromatée »
[19]. Ce que Benjamin conçoit comme une phase où la technique de tirage pigmentaire vient contrarier celle des modernes optiques corrigées, témoignait selon lui d’« une posture dont la raideur trahissait l’impuissance de cette génération devant le progrès technique »
[20]. Les pictorialistes simulateurs d’aura – ce « singulier entrelacs d’espace et de temps » – seraient ainsi non pas des faussaires comme le laisserait d’abord penser le terme de « simulation », mais bien les sujets impuissants d’un désir, celui de remonter le temps pour rejoindre la magie de l’archaïsme photographique. Le pictorialisme, pensé comme une quête de l’Autrefois dans l’échec du Maintenant, forge l’admirable figure de « l’impuissance » et donc de l’échec face à l’Histoire, ici dédoublée dans la figure de la technique et de la nostalgie. Le pictorialisme offre ainsi à l’échec, et de manière exemplaire, la dimension d’une figure aporétique, où le Maintenant ne rencontre jamais l’Autrefois que dans l’extinction d’un désir impuissant.
â–¡
[1]
Voir notamment deux ouvrages récents : Christophe Charle,
Paris fin de siècle. Culture et politique, Paris, Éditions du Seuil, coll. « L’univers historique », 1998 ; Christophe Prochasson,
Paris 1900. Essais d’histoire culturelle, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Liberté de l’esprit », 1999.
[2]
« Discours d’Armand Sylvestre au banquet de l’exposition internationale de photographie »,
Photo-Gazette, novembre 1992, p. 13-14. Voir Michel Poivert, « Les débuts de la photographie pictorialiste en France et ses rapports avec la photographie britannique »,
Bulletin de la Société de l’histoire de l’art français, 1990, p. 215-226.
[3]
La photographie reste cantonnée à la Classe 12, groupe III « Instruments et procédés généraux des Lettres, des Sciences et des Arts ». Voir Michel Poivert, « La photographie artistique à l’Exposition universelle de 1900 »,
Histoire de l’art, n° 13-14,1991, p. 55-66.
[4]
François Brunet,
La naissance de l’idée de photographie, Paris, PUF, 2000.
[5]
E. Mouchelet, « Les sociétés photographiques »,
Photo-Gazette, juin 1904, p. 158-161.
[6]
Rappelons les principaux événements de l’histoire de la gravure contemporaine des pictorialistes :
1885 : fondation de la Société des aquafortistes français (gravure de reproduction).
1889 : fondation de la Société des peintres graveurs français (gravure originale).
1891 : Exposition de la lithographie, école des Beaux-Arts (1 000 numéros).
1895 : Exposition du Centenaire de la lithographie, Champs de Mars.
1900 : Bilan de la gravure française à l’exposition centennale de l’Exposition universelle.
[7]
G. Léancourt, « La photographie, monologue »,
Photo-Studia, février 1911, p. 19-24. On ne résiste pas à citer Léancourt : « La troisième période de la
photographite est la crise dite “artistique”. Le malade ne vit que pour donner satisfaction à sa misérable existence et voit de l’ART partout, surtout dans les choses sales et sombres […]. Il empiète dans le domaine de la peinture et donne son avis sur tout. Pour faire de l’art, il ne trouve plus de papier ayant assez de grain rugueux […], il émulsionne de la toile à laver ou des vieux torchons […], il pulvérise des grains d’ocre brune avec de la gomme et du bichromate et y étend le tout avec une brosse en chiendent… », p. 22-23.
[8]
Robert Demachy, « Conclusion »,
Bulletin du Photo-Club de Paris, décembre 1900, p. 392-393.
[9]
Pierre Bourdieu,
Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire [1992], Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points Essais », 1998, p. 355.
[10]
Ibid., p. 358-359.
[12]
Jacques Rancière,
Les noms de l’histoire, Paris, Seuil, 1992, p. 84.
[13]
C’est dans l’analyse que Michel Foucault propose de la pensée de l’histoire chez Kant que l’on trouve une conception de la modernité reposant sur la question du présent. La capacité de la philosophie à interroger sa propre actualité apparaît à Foucault comme un moment fondamental de l’histoire de cette discipline, et plus généralement, cette problématisation d’une actualité fait figure de discours de la modernité et sur la modernité. La question posée de l’appartenance au présent de sa discipline échappe au simple problème de savoir si l’on fait partie ou non d’une tradition, au profit de savoir si l’on entretient un réel rapport avec « un ensemble culturel caractéristique de sa propre actualité », voir Michel Foucault, « Qu’est-ce que les Lumières » (1983),
Dits et écrits, vol. IV, Paris, Gallimard, 1994, p. 679-688.
[14]
Louis Marin, « Le présent de la présence », préface, Denis Bernard et André Gunthert,
L’instant rêvé Albert Londe, Nîmes, Jacqueline Chambon, 1993.
[15]
Cf. Albert Londe,
La photographie moderne, Paris, Masson, 1888.
[16]
Cf. Michel Poivert, « Le sacrifice du présent. Pictorialisme et modernité »,
Études photographiques, n° 8, novembre 2000, p. 92-110.
[17]
Roland Barthes, « Wilhelm von Goeden » (1978),
L’obvie et l’obtus, Essais critiques III, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points Essais », 1982, p. 179-180.
[18]
Roland Barthes, « Le message photographique » (1961),
L’obvie et l’obtus, Essais critiques III, Paris, Seuil, coll. « Point Essais », 1982, p. 17.
[19]
Walter Benjamin, « Petite histoire de la photographie », trad. André Gunthert,
Études photographiques, tiré à part du n° 1, novembre 1996, Société française de photographie, p. 19.
[*]
Michel Poivert
est maître de conférences à l’université Paris I et président de la Société française de photographie. Il a consacré ses travaux aux rapports entre l’art et la photographie, notamment le pictorialisme (Le pictorialisme en France,
Paris, BNF/Hoëbecke, 1992). Il prépare actuellement un ouvrage consacré à La photographie contemporaine,
à paraître aux éditions Flammarion.