2001
Vingtième siècle
Image et histoire
Présentation
Laurence Dorléac
Christian Delage
André Gunthert
Lent, mais inéluctable, le rapprochement des historiens avec le territoire des images progresse d’année en année. Aujourd’hui, c’est heureux, consacrer un numéro de Vingtième Siècle à ce domaine constitue, plutôt qu’une forme de manifeste, une piqûre de rappel : une incitation pour les historiens du contemporain à poursuivre leurs travaux dans une direction balisée de longue date par les médiévistes ou les antiquisants. Car il y a bien un paradoxe du rapport à l’image des contemporanéistes : alors que le développement des technologies d’enregistrement, de reproduction ou de télédiffusion des documents iconiques a engendré, depuis le milieu du 19e siècle, une expansion de la production et de la diffusion des images, sous une multiplicité de formes et d’usages qui n’a d’équivalent dans aucune période de l’histoire, l’exploitation des ressources de ce gisement ne recouvre encore qu’une faible part du possible. Au point qu’il n’est pas excessif d’affirmer qu’en proportion du matériel disponible, nous connaissons peut-être mieux aujourd’hui l’iconographie médiévale que celle de la période contemporaine.
Parmi les causes de ce retard, aux réticences habituelles face à l’image s’ajoute la situation spécifique des documents iconiques de la période contemporaine, qui appartiennent pour leur plus large part à la catégorie des images d’enregistrement (photographie, photogravure, cinéma, vidéo, images digitales). Trait distinctif de l’iconographie contemporaine, cette catégorie apporte avec elle plusieurs formes de biais, institutionnels ou intellectuels, qui sont autant d’obstacles à l’analyse. Au contraire des représentations antiques ou médiévales, l’iconographie d’enregistrement, frappée du sceau de la technique et de l’utilité, a été longtemps dédaignée par les spécialistes des contenus visuels : les historiens de l’art, dont elle déborde en effet le champ de compétences initial. Ce qui ouvrait la voie à deux approches opposées : une approche naïve, fondée sur la croyance dans le caractère d’authenticité du document, qui n’y voit que le témoignage brut et la valeur d’information supposée objective ; une approche spécialisée, soumise à un découpage en termes de supports (histoires de la photographie, de la presse, du cinéma, de la télévision, de la publicité, de l’image numérique, etc.).
Ces deux approches montrent aujourd’hui leurs limites. Si une bonne part du recours historien à l’image reste marquée par un penchant strictement illustratif, nombreux sont en revanche ceux qui ont compris qu’il fallait appliquer au document iconique la pratique familière de la critique des sources, qu’une image, fut-elle issue d’un dispositif automatique, a toujours un contexte de production et d’usage qui en détermine le contenu et interdit de la regarder comme une empreinte immédiate du réel. Plus que des produits de l’histoire, les contributions ici réunies montrent assez que les images, non moins que d’autres représentations, produisent l’histoire. Faut-il alors s’en remettre exclusivement aux approches spécialisées ? Leur dispersion ne peut suffire à mesurer l’ampleur du rôle de l’image dans la période contemporaine. Outre l’aspect paradoxal de constituer, à partir de propriétés d’ordre technique, des domaines de spécialité de type culturel, l’une des caractéristiques importantes du champ considéré réside dans la co-présence des différents médias, qui se superposent sans s’éliminer et échangent en permanence procédures, formes et modèles. Ce trait décisif n’est évidemment pas des plus aisés à prendre en compte, comme en témoigne le présent numéro, encore largement ordonné par le découpage des supports. Plusieurs articles y démontrent toutefois l’intérêt d’une approche plus globale qui, sans nier les bénéfices des catégorisations traditionnelles, en croise les outils et les problématiques.
Faut-il imaginer qu’une histoire des images prendra le relais des formes classiques de l’histoire de l’art ? Les trop maigres fragments de méthode et de théorie aujourd’hui disponibles ne permettent de considérer cette issue que comme un horizon lointain. Ce n’est pas en tout cas celui que désigne la collection des articles de ce numéro, plus modestement attaché à documenter les formes possibles de l’intégration de l’image à une pratique de l’histoire qui refuserait de s’amputer de la moitié de ses sources. Outre les questions toujours pendantes de la valeur testimoniale du document figuré, des accommodements et des transformations produits par l’opération de représentation, un même ordre de préoccupations traverse peu ou prou l’ensemble des contributions, qui signale un renouvellement progressif de l’analyse : le refus d’une instrumentalisation de l’image, l’affirmation de son caractère construit, l’attention aux effets de circulation des contenus visuels, voire leur description en termes de marchandise symbolique, promue ou échangée dans l’espace d’un champ culturel structuré comme une économie. Ces points de convergence ne masqueront pas l’existence de contradictions, parfois profondes, qui traduisent à leur manière l’ouverture non doctrinale des approches de l’image contemporaine où chacun, sans nul doute, pourra trouver sa place.
Nous remercions Thierry Gervais, secrétaire de rédaction de la revue Études photographiques et la Société française de photographie, pour l’aide apportée à l’illustration de ce numéro spécial.