2001
Vingtième siècle
Image et histoire
Le voile, le miroir et l’aiguillon
La télévision et les mouvements de société jusque dans les années 1970
Agnès Chauveau
[*]
La télévision française des années 1950 aux années 1970 jette un regard non univoque sur la société française. Une approche idéologique, traduisant souvent le mépris des intellectuels à son égard, conduit à faire de ce média le lieu de la reproduction de tous les conservatismes et de l’aliénation sociale. Or si le petit écran jette effectivement un voile pudique sur des évolutions sociales majeures, il ne peut être réduit à un rôle de censeur. Il se fait aussi le reflet des difficultés et des transformations de la société française. Ce souci d’observation anthropologique est commun à plusieurs émissions (États d’urgence, À la découverte des Français) qui organisent de véritables mises en scène de la vie quotidienne française afin de mieux en détecter les changements. Mieux, la télévision a parfois une longueur d’avance et engage, à l’instar de la radio, des débats en prise directe avec les évolutions sociales du moment. Des tabous sont levés, souvent avec précaution, dans des émissions comme Faire face, Les Femmes aussi d’Éliane Victor ou le magazine d’actualité Zoom. Des sujets jugés subversifs, la contraception, la sexualité ou la prostitution, au même titre que des problèmes de société tels que le racisme ou les prisons font ainsi l’objet de reportages et sont soumis à la discussion. Voile mais aussi miroir et aiguillon, la télévision des années 1960 a donc ouvert une brèche qui, depuis, n’a cessé de réduire les limites de l’indicible.
French television from the 1950s to the 1970s looked ambiguously at French society. An ideological approach, often translating the intellectuals’ disdain for it, makes this medium the place for the reproduction of all forms of conservatism and social alienation. While the small screen did indeed throw a prudish veil over major social developments, it can not be reduced to a role of censor. It is also the reflection of the difficulties and transformations of French society. This attempt at anthropological observation was shared by several programs (Emergency States, The Discovery of the French) that organized real scenes of daily French life in order to better detect changes. Even more, television is often ahead of the game and like radio begins debates directly involved in the social changes of the moment. Taboos were lifted, often with precaution, in programs like Coping, Women Also by Eliane Victor or the current events program Zoom. Subjects judged subversive – contraception, sexuality, or prostitution as well as problems of society such as racism or prisons were covered and subject to discussion. Veil but also mirror and spur. Television of the 1960s opened a breach.
Entre l’apparente pudibonderie de la télévision des années 1960 et l’intimité dévoilée par la télévision d’aujourd’hui, l’écart peut paraître considérable. Agnès Chauveau montre cependant que la contradiction n’est pas aussi nette qu’il y paraît de prime abord et suggère que la télévision des années 1950 aux années 1970 jette un regard non univoque sur la société française. Au-delà d’un regard, souvent méprisant, qui fait de la télévision le lieu du conservatisme et de l’aliénation sociale, Agnès Chauveau propose une autre analyse, profondément renouvelée : censeur, le petit écran l’est peut-être mais il produit aussi des images qui reflètent l’évolution des mœurs, voire anticipe les transformations sociales. Au détour d’émissions comme États d’urgence, Zoom, Les femmes aussi, d’autres encore, c’est ce triple rôle qui est exposé ici.
Pédophilie, harcèlement sexuel ou moral, inceste, viol, homosexualité, transsexualité, divorces, familles recomposées… L’exhibition au grand jour des secrets d’alcôve, des non-dits familiaux, des blessures cachées et des problèmes psychologiques semble s’être développée massivement au cours des années 1990, portée par un genre télévisuel nouveau au succès aussi foudroyant qu’éphémère, le
reality show
[1]. Si ce type d’émission s’est progressivement effacé des écrans pour disparaître totalement en 1996, les questions de mœurs et le dévoilement de l’intimité restent cependant au cœur des émissions de plateau et des magazines de société, traduisant une tendance lourde probablement liée à la charge émotionnelle des témoignages des profanes invités dans ce type d’émissions. La profusion des
talk-shows débattant des mœurs dans leur dimension la plus troublante et la plus secrète offre ainsi une caisse de résonance à des débats de sociétés brûlants et paraît contraster avec l’extrême pudibonderie de la télévision des années gaulliennes qui révoquait la speakerine Noëlle Noblecourt pour de simples genoux dénudés
[2].
Ce contraste, s’il est révélateur du chemin parcouru par la télévision en quarante ans, n’en est pas moins trompeur. Dans sa forme et dans son intensité, ce phénomène de surexposition médiatique constitue sans conteste une nouveauté. Pourtant, la télévision des années 1960 s’emparait déjà – certes avec timidité et réserve – des débats qui agitaient son époque. En pleine révolution des mœurs, elle ne fut pas exclusivement la « grande muette ». Contre le cliché fréquent d’une télévision aux ordres et garante d’un ordre moral, il faut rappeler les initiatives de professionnels tentant de rendre compte, parfois avec audace, des préoccupations de leur temps. Dès lors, qui s’intéresse à la façon dont s’opèrent les mutations sociales et culturelles depuis 1945 ne peut mésestimer le rôle de l’image télévisuelle dans l’histoire des sociétés contemporaines – quoiqu’il apparaisse difficile de le saisir pleinement dans l’état actuel de la recherche. La télévision a-t-elle joué un rôle moteur d’aiguillon dans l’évolution des comportements ou ne fait-elle qu’accompagner mollement ces changements en s’en faisant l’écho selon des temporalités plus ou moins décalées ? Est-elle au service des conservatismes, de l’ordre moral, du conformisme ou à celui des métamorphoses du corps social, des bouleversements ? Se contente-t-elle de se faire l’interprète des mouvements de société ou en est-elle dans certains cas l’initiatrice ? Dans l’affirmative, comment repérer et isoler le rôle spécifique de la télévision parmi les innombrables facteurs à l’origine des mutations sociales ? Vaste programme encore en souffrance que l’on se contentera ici d’effleurer.
Dans la tradition du discours critique, la télévision représente un risque d’aliénation tant elle est asservie à l’idéologie dominante et aux intérêts des classes supérieures
[3]. Média de masse, elle serait le lieu de tous les conservatismes, de tous les immobilismes. Étroitement contrôlée sur le plan politique et soumise à une censure tatillonne, elle serait le garant de l’ordre moral. Puis, abandonnée aux lois du profit, elle serait devenue le lieu de tous les conformismes. L’idée qui prévaut ici est qu’un média de masse ne peut jouer les rôles d’avant-garde. Cette approche idéologique, tout occupée par la critique des logiques économiques à l’œuvre dans le champ médiatique, reste très vivace chez Pierre Bourdieu pour qui : « Il y aurait à réfléchir sur le moralisme des gens de télévision : souvent cyniques, ils tiennent des propos d’un conformisme moral absolument prodigieux. Nos présentateurs de journaux télévisés, nos animateurs de débats, nos commentateurs sportifs sont devenus des petits directeurs de conscience qui se font, sans trop avoir à se forcer, les porte-parole d’une morale typiquement petite-bourgeoise, qui disent ce “qu’il faut penser” de ce qu’ils appellent “les problèmes de société”, les agressions dans les banlieues ou la violence à l’école
[4] ». Dans le même ordre d’idées, Patrick Champagne s’efforce de montrer que, loin de se borner à enregistrer les malaises sociaux, le champ journalistique opère un véritable travail de construction qui dépend très largement des intérêts propres à ce secteur d’activité. Les médias produisent alors des « effets de réalité » en créant une vision médiatique de la réalité qui finit par s’imposer aux dépens de la réalité elle-même dans toute sa complexité
[5].
Ces conceptions traduisent la méfiance et le mépris de certains intellectuels à l’égard des médias. Elles s’inscrivent dans un vaste courant critique né dans les années 1960 (précisément !) où toute pratique de masse était suspectée d’être l’expression contemporaine de l’aliénation sociale. Si elle peut paraître parfois excessive en raison de son caractère dogmatique, cette approche ne peut cependant être balayée d’un simple revers de main. Les exemples d’une télévision épousant le conservatisme et le moralisme de son époque sont pléthore. Dans la France des Trente Glorieuses, cette institution d’État veille scrupuleusement au respect des valeurs morales, à celui des sensibilités, des opinions et des croyances. Il faut rassembler et surtout ne pas choquer… Ceci témoigne d’ailleurs du fait que les professionnels de télévision ont, à leur façon, pleinement conscience de leur rôle et de leur influence éventuelle sur le corps social. Au reste, par un moralisme bienveillant, la télévision d’État jette un voile pudique sur les grands mouvements de société.
De ce point de vue, le journal télévisé est emblématique. Soumis à un étroit contrôle, les journalistes évitent de traiter des malaises sociaux et plus encore des questions de mœurs. Dans le même ordre d’idées, cette surveillance s’exerce sur la diffusion des films de cinéma : en mars 1961, le très catholique directeur général de la radiotélévision, Raymond Janot, crée le fameux carré blanc pour les films jugés trop osés ou violents. La diffusion en janvier 1961 de la dramatique
L’exécution de Maurice Cazeneuve, où l’on apercevait le dos dénudé de Nicole Paquin, avait provoqué nombre de protestations et finalement la décision d’instaurer en bas du petit écran un signal d’avertissement à destination des parents.
Riz amer de Giuseppe de Santis est le premier film à porter ce stigmate, de façon d’autant plus frappante qu’il est diffusé en 1961, soit douze ans après son succès en salle ! La violence du scénario et l’érotisme incarné par Silvana Mangano (en short moulant dans les rizières du Pô) dépassent le seuil de tolérance des responsables de la RTF…
[6] Les protestations de certains téléspectateurs, estimant qu’une partie de leur image est désormais tronquée par l’icône blanche, ne calment pas les ardeurs du comité de visionnage : les films sont les plus contrôlés. On y chasse l’érotisme, les perversions, les scènes « scabreuses » et la violence « contagieuse ».
Hôtel du Nord et
Quai des Brumes de Marcel Carné,
La femme du boulanger de Marcel Pagnol,
Les dames du bois de Boulogne de Robert Bresson ou encore
French Cancan de Jean Renoir. Les documentaires de société n’échappent pas non plus à la vigilance du comité : lorsque le magazine
Cinq colonnes à la une consacre une de ses séquences à la future pilule contraceptive, il se voit imposer lui aussi le carré blanc.
Et encore, lorsque la télévision s’empare de sujets de société, ils sont
a priori traités avec prudence et diplomatie. Le petit écran tend à épouser et à conforter les valeurs morales dominantes de son époque en se faisant timidement l’écho des nouvelles préoccupations. Ainsi, lorsque Alfred Sauvy identifie la montée des jeunes comme le « fait le plus lourd » de notre histoire
[7], la télévision témoigne certes du souci de faire corps avec ce phénomène de société, mais elle tend, comme l’a bien montré Marie-Françoise Lévy, à donner une représentation de la jeunesse univoque et normative
[8]. Ainsi, le magazine
L’avenir est à vous de Françoise Dumayet et de J.-P. Chartier, créé en 1959, se préoccupe avant tout de l’avenir professionnel des jeunes. Il met en avant le respect et le sérieux du travail et montre au travers de quelques portraits de jeunes filles les tensions naissantes résultant de la difficile conciliation entre le travail féminin et la vie familiale. Marie-Françoise Lévy explique que cette série documentaire développe une cohérence sociale et morale qui lui est propre : elle choisit de promouvoir un modèle exemplaire de la jeunesse en l’investissant d’un avenir fondé sur le travail, le mariage et la famille
[9]. Cela étant, en permettant à ces jeunes gens de laisser s’exprimer leur désir d’indépendance, elle fait émerger les préoccupations de cette nouvelle classe d’âge. Jusqu’au milieu des années 1960, tous les sujets pouvant être considérés comme offensant la morale et les bonnes mœurs, susceptibles de choquer l’opinion majoritaire des Français, sont le plus souvent soigneusement évités.
Il serait pourtant excessif de considérer que la télévision n’a pas été en prise avec son temps. D’abord parce que d’emblée ses professionnels ont explicitement inscrit la démarche ethnographique et la question sociale au cœur de leurs préoccupations. La télévision des pionniers se pose en observatrice des pratiques quotidiennes, principalement des milieux populaires – ouvriers et ruraux. Elle se distingue par son goût du reportage sociologique ou pour le documentaire néo-réaliste. Tout au long des années 1950 et 1960, elle s’immisce dans les espaces de la vie privée, montre les objets, les lieux et les comportements ; elle s’interroge sur les mutations des modes de vie.
Aussi, cette télévision miroir qui part « à la recherche des Français » offre-t-elle un poste d’observation privilégié. En l’espèce, les historiens ne peuvent faire l’économie de la source audiovisuelle et de l’étude de la radiotélévision, ne serait-ce que parce qu’elle permet de repérer utilement les changements qui affectent le corps social. Il est en effet loisible d’y repérer les façons de se comporter, de s’exprimer, de se vêtir (les modes), de s’adresser à l’autre… De ce point de vue, la télévision permet une véritable observation anthropologique de notre société. Parmi d’autres exemples, elle autorise à écrire, sous un angle neuf, l’histoire du costume, de la démarche, des façons de communiquer à travers le geste. En effet, on est toujours saisi, même en tant que téléspectateur non averti, par ce que les archives révèlent à la fois de différences et de similitudes quant au comportement de nos prédécesseurs à condition, évidemment, de ne pas se laisser abuser par ce que Pierre Sorlin appelle « la fausse évidence des images ». Comme le rappelle Jérôme Bourdon, la présence des caméras – même discrète – modifie singulièrement les attitudes qui sont, en outre, toujours savamment mises en scène
[10]. Aussi tentante soit-elle, l’histoire des comportements vus à travers le tube cathodique ne peut donc s’écrire qu’au travers du prisme des représentations des professionnels de télévision. Il n’en reste pas moins qu’en dépit de ces précautions d’usage, la source télévisuelle reste inédite, sur la forme comme sur le fond pour ce qui touche aux propos, aux attitudes et aux sensibilités collectives…
Les documentaires
États d’urgence de Roger Louis témoignent de ce souci d’observation anthropologique de la société. Le numéro inaugural en 1954, « Ce que j’ai vu chez vous », montre une journée d’un couple de paysans de l’Aisne. Cette chronique entend faire comprendre, par le biais d’une histoire singulière, la situation paysanne de l’époque : exode rural, motorisation. Elle informe également sur la façon dont la télévision présente les problèmes sociaux – une télévision qui invente alors ses propres mécanismes de mise en scène et de sollicitation du téléspectateur comme le montre la question à valeur d’injonction qui clôt l’émission : « Il va vendre sa ferme car il ne peut plus s’en sortir tout seul… Qu’est-ce que vous feriez à sa place ?
[11] » Autre exemple : les premiers numéros de la série
À la découverte des Français de Jean-Claude Bergeret sont réalisés avec le concours du groupe d’ethnologie sociale du musée de l’Homme et de Paul-Henry Chombart de Lauwe. On y retrouve une démarche ethnographique dont témoigne le programme de trois émissions de décembre 1958-janvier 1959 : des documentaires sur « une famille de mineurs de Bruay-en-Artois », sur une famille de paysans (« Dangers en pays chartrains »), sur la classe ouvrière de la banlieue parisienne (« Le café du Beau Site »)
[12]. Ces films sont tournés dans la perspective évidente de faire prendre conscience aux téléspectateurs de la diversité des situations qui leur sont données à voir et, dans le même temps, de révéler, malgré la présentation de différentes familles, l’unité des préoccupations (inégalités sociales, ascension sociale) et des aspirations communes (consommation, équipement des ménages, études des enfants). Comme le dit clairement Étienne Lalou qui présente ces émissions, ces films documentaires ont pour ambition de capter la vie quotidienne des différents groupes sociaux, en milieu rural ou citadin, en les montrant « tels qu’ils sont »
[13]. Jacques Krier, réalisateur, le souligne aussi à sa façon : « On allait voir les Français comme les cinéastes sont allés voir les nègres
[14]. »
Dans l’émission consacrée aux paysans (18 décembre 1958) la démarche consiste, par le truchement d’une mise en scène élaborée, à reproduire les phases caractéristiques de la vie domestique et professionnelle de la famille Morizeau, tout en insistant sur les problèmes alors rencontrés par le monde de l’agriculture (remembrement, révolution des techniques, aspiration au changement social des jeunes générations, réflexion sur la place de la femme, interrogation sur l’utilité de filières professionnelles spécialisées pour les enfants). La réalisation souligne les difficultés que peut engendrer la transformation des modes de vie et ses incidences sur les structures de la vie locale (solidarité paysanne) et familiale (notamment sur les relations inter-générationnelles). Le sujet est, à l’évidence, en pleine prise avec les métamorphoses que vit – et parfois subit – le monde agricole des Trente Glorieuses. Cependant, la mise en scène pèse sur la sincérité des témoignages : les dialogues manquent de la spontanéité la plus élémentaire. Des scènes entières paraissent avoir entièrement été « fabriquées » pour les besoins de la cause : ainsi lorsqu’une paysanne rejoue, à l’évidence, une scène de commande de poussins au téléphone, ou lorsque, au beau milieu de la cour, Abel, chef de famille et propriétaire de l’exploitation, démarre avec un manque de naturel certain son tracteur – outil symbolique d’une modernité conquérante des campagnes que les producteurs de l’émission semblent à tout prix vouloir illustrer.
Plus encore, dans « Le Café du Beau Site » (22 janvier 1959), le souci de faire vrai est assez paradoxalement [des] servi par la mise en scène pure et simple d’un épisode de la vie de la famille Bigot, ses trois membres jouant leur propre rôle, non sans quelque gaucherie
[15]. Il s’agit alors de raconter comment le fils Bigot, Jacques, bon élève, promis à réussir des études d’ingénieur, décide finalement de les abandonner pour intégrer l’École de l’Air des pupilles, moins coûteuse pour ses parents, et qui lui permettra de travailler plus vite. La réalisation insiste sur le contraste entre les deux univers : d’une part, celui du travail à la chaîne (pour le père) et du zinc de banlieue (tenu par la mère) et, d’autre part, celui d’une école d’ingénieurs trop chère que des étudiants bourgeois quittent au volant de scooters, voire de décapotables munis d’appareils radio lâchant les tubes du moment
(Only You). Illustration des heurs et malheurs du monde ouvrier confronté au désir, trop onéreux, de l’ascension sociale et des objets du progrès ; le rêve contre les triviales et parfois douloureuses réalités… Lors du débat en direct qui réunit Étienne Lalou et les trois protagonistes, sans oublier une sociologue de service, un événement inattendu vient conclure l’émission : un téléspectateur philanthrope se serait manifesté par téléphone – ainsi que nous l’apprend Étienne Lalou – pour proposer de payer les études de Jacques. Miracle d’une télévision-actrice ?
Hormis cette anecdote, la conception scénographiée de ces reportages, bien que pondérée par le débat d’après diffusion avec les « acteurs » (qui vise à rendre encore plus crédible le document et à élargir la réflexion), relativise l’apport sociologique, « ethnologique » de ce type d’émission. Cette barrière à une libre expression des comportements en limite l’intérêt, par défaut de réalisme, sauf durant le débat sans doute (mais il est plus court que le reportage lui-même). Il n’en reste pas moins que la forme même de l’émission constitue un élément susceptible d’être analysé : en effet, elle en dit autant, sinon plus, que les sujets eux-mêmes, sur les limites de la démarche et sur sa conception ; à ce titre, elle est révélatrice de son temps, des représentations des professionnels et de leurs contraintes de réalisation (lourdeur du matériel de tournage, manque d’habitude des témoins devant la caméra). Au demeurant, force est de reconnaître la contemporanéité des sujets proposés (métamorphose du monde agricole, crise d’identité du monde ouvrier…) et des enseignements que l’on peut en tirer pour étudier les mutations sociales. En somme, dans leur forme et sur le fond, ces émissions jouent bien un rôle de miroir et de témoin des transformations sociales. Au-delà, la télévision a-t-elle pu jouer, sur tel ou tel sujet, un rôle d’aiguillon des mutations sociales, comportementales en particulier ?
On ne saurait ici répondre de façon définitive mais une rapide incursion dans l’histoire de la télévision montre que, sans être à la pointe du changement, elle a pu contribuer à faire évoluer les mentalités, qu’elle a pu sinon susciter, du moins accompagner les évolutions sociales en jouant un rôle de loupe, de focalisation, de grossissement des malaises sociaux. En portant les débats de société sur la place publique, le petit écran est en mesure de leur donner une légitimité et une ampleur inégalée – d’autant que, s’agissant en particulier des années 1960-1970, la France vit sa pleine phase d’équipement audiovisuel et que la « télé » conquiert une place croissante, au propre et au figuré
[16].
Avant les événements de Mai 68, où le rôle de la télévision comme gardienne d’un ordre moral éclate au grand jour et fait l’objet de polémiques, plusieurs initiatives méritent d’être mises en exergue. Quelques documentaires, magazines et dramatiques lèvent les « tabous », libèrent la parole des acteurs. En consacrant des sujets à des questions aussi diverses que la révolte juvénile, la sexualité, le couple, la prostitution, la condition des femmes, la radio et la télévision ont été, dans un certain nombre de cas, à l’origine d’initiatives visant à briser le carcan des pesanteurs sociales et des postures morales dominantes. Rompant avec l’image pacifique d’une jeunesse porteuse des espoirs d’une France en pleine croissance, la télévision met en scène les prémices de la révolte juvénile. Blousons noirs, phénomènes de bandes, phénomène « yéyé » sont fréquemment abordés au travers de documentaires, de dramatiques, de magazines d’actualités mais aussi d’émissions de variétés (
Âge tendre et Tête de bois d’Albert Raisner et
Dim Dam Dom de Daisy de Galard). Ce phénomène est d’ailleurs loin d’être spécifiquement télévisuel : la radio avec
Salut les copains en particulier (Europe n° 1 depuis 1959) et la presse écrite, tant spécialisée
(Mademoiselle âge tendre ou
Salut les copains) que généraliste
[17], accompagnent cette évolution depuis la fin des années 1950.
Ici, les procédés sont multiples et la fiction a le vent en poupe. À la fin des années 1950,
Si c’était vous inaugure un concept original : l’émission se compose d’une dramatique fondée sur un sujet social bien réel, correspondant à des préoccupations concrètes et quotidiennes pour des téléspectateurs et écrite pour la télévision. L’émission consacre son premier numéro (1
er octobre 1957) à la délinquance juvénile. Le sujet semble brûlant. La speakerine prend soin d’annoncer que l’émission est « vivement déconseillée aux moins de 18 ans »
[18] ! La dramatique, réalisée par Marcel Bluwal sur des dialogues de Marcel Moussy, met en scène un conflit de générations vécu par une famille imaginaire dans un milieu aisé. Elle s’inspire de faits réels récents qui ont défrayé la chronique judiciaire. M. Montel, un cadre honorable découvre que son fils a volé un scooter. Tous les membres de la famille sont réunis dans une discussion passionnée sur le problème du heurt des générations. Les parents font leur examen de conscience en public et se rejettent la responsabilité. Les auteurs ne concluent pas. En fin d’émission, Jean Thévenot apporte des données statistiques et économiques sur la délinquance juvénile. Surtout il invite les téléspectateurs à porter leurs regards sur leur propre situation, pour éventuellement affronter leurs responsabilités personnelles : « Il est fatal qu’il y ait parmi vous des Monsieur Montel, des Madame Montel. … C’est vous qui détenez la situation en vous-même
[19] ». On attend de cette apostrophe qu’elle suscite la réflexion des téléspectateurs
[20].
En revanche, les documentaires et magazines d’information à proprement parler s’emparent timidement des problèmes soulevés par l’actualité sociale. Des exceptions cependant : ainsi
État d’urgence consacre dès 1954 un numéro à la jeunesse et à ses problèmes
[21]. De même, le prestigieux
Cinq colonnes à la une, lancé en 1959 sous l’impulsion de Pierre Lazareff, Pierre Dumayet, Pierre Desgraupes et Igor Barrère, consacre un reportage aux blousons noirs en novembre 1960. Pierre Dumayet y interviewe la bande du square des Batignolles : chacun raconte ses expériences, ses distractions. Le journal télévisé s’intéresse à plusieurs reprises à ce même sujet, mais plutôt sous l’angle de la régulation sociale. Ainsi, le 17 octobre 1960, un reportage intitulé « Enquête sur la délinquance : les blousons noirs » est structuré à partir des propos de Maître Falconetti (avocate à la cour) et d’un éducateur d’un club de jeunes à Rouen. À son tour,
Seize millions de jeunes (produit par André Harris et Alain de Sédouy) décrit, dans un reportage de Bernard Bouthier baptisé « la bécane », la vie de plusieurs jeunes habitants sortis du système scolaire et confrontés au rejet et à l’incompréhension. Dans ce cas, le mode de traitement se veut compréhensif
[22]. S’agissant de la jeunesse toujours, le phénomène prend une ampleur inégalée lorsque la télévision retransmet les images des débordements de la Nuit de la Nation, en juin 1961, où 150 à 200 000 jeunes viennent ovationner leurs idoles, à l’initiative de leur station fétiche, Europe n° 1.
Avec prudence, la télévision lève donc quelques tabous. Des séries documentaires comme
Faire Face (1960-1962) d’Étienne Lalou et Igor Barrère,
Les femmes aussi d’Éliane Victor (1964-1973), des magazines d’actualité tels que
Zoom d’André Harris et Alain de Sédouy (1965-1968), ou encore des émissions de radio comme celle de Ménie Grégoire sur RTL (1967-1981) contribuent à ce que le voile soit toujours un peu plus levé sur les grands enjeux éthiques et sociaux de leur temps. Pour ce faire, ces programmes déjouent souvent la censure que cherchent à exercer les dirigeants de l’ORTF. Ainsi, comme le note Marie-Françoise Lévy,
Faire Face utilise un subterfuge dans son numéro consacré au contrôle des naissances (13 octobre 1960) pour débattre de la pilule contraceptive en se servant d’une question d’une téléspectatrice anonyme posée par téléphone
[23]. Sept ans avant le vote de la loi Neuwirth, cette émission place donc au centre des débats cette douloureuse question. De même,
Zoom subit des pressions constantes. Du reste, bénéficiant de la protection du directeur de la deuxième chaîne, Jacques Thibau, et du directeur du cabinet du Premier ministre, Michel Jobert, les producteurs parviennent plus facilement à faire « passer » certains sujets « subversifs ». Au pire, ils présentent de faux sommaires pour éviter toute censure préalable, ou alors ils perdent la bobine au moment du visionnage… Ainsi Claude Contamine, directeur de l’ORTF, apprend le matin même de la diffusion, par la presse, le contenu de telle ou telle émission
[24].
Toutefois, ce type d’expérience est de courte durée :
Faire Face en 1962 se saborde à la suite de la décision du ministre de l’Information, Christian Fouchet, d’interdire une émission sur le communisme
[25].
Zoom est sacrifié sur l’autel de Mai 68, après avoir consacré son dernier numéro aux leaders étudiants, ultime pied-de-nez suggérant bien que l’émission et ses concepteurs étaient en phase avec leur temps. La programmation de ces émissions était-elle à ce point provocatrice qu’un si funeste sort paraisse mérité ? Dans l’absolu, non. D’ailleurs, ce sont à chaque fois des questions politiques qui provoquent les interventions les plus définitives. Il n’empêche qu’au regard des sensibilités collectives de l’époque, de fait, nombre des thèmes abordés sont de nature à heurter les dirigeants de l’ORTF d’avant 1969. Entre autres exemples,
Faire Face traite du contrôle des naissances (13 octobre 1960), du divorce (16 décembre 1960), de la prostitution (10 mars 1961), du racisme (15 décembre 1961), des rapatriés (24 novembre 1961) ou de l’hôpital (9 février 1962). Parmi les sujets consacrés à des problèmes de société,
Zoom s’intéresse à la drogue (25 octobre 1966), au divorce (10 octobre 1967), à la sexualité (16 janvier 1968), au contrôle des naissances (12 février 1966), à la prison (27 septembre 1966), à la prostitution (25 octobre 1966)… Autant de thèmes dont on reparlera après 1968 mais qui font de ce magazine de reportage, comme le souligne Pascal Breton, un véritable catalogue de sujets tabous
[26].
Au-delà des thématiques qu’elles promeuvent, ces émissions se caractérisent aussi par leur façon novatrice de traiter ces questions à forte charge symbolique et polémique. Ainsi, le dispositif de
Faire Face cherche la confrontation de différents points de vue antagonistes en invitant les téléspectateurs à construire eux-mêmes l’émission autour des réponses à apporter à la question posée. Le 13 octobre 1960, alors que la France se montre très rigoureuse sur l’application de la loi de 1920 réprimant l’avortement et que les estimations évaluent à un demi-million le nombre d’avortements clandestins, l’émission consacre un numéro au contrôle des naissances. Le programme s’ouvre sur un reportage qui met en scène plusieurs couples et mères de famille interviewés par Étienne Lalou. Tous témoignent de leur crainte face à l’éventualité d’un nouvel enfant – à l’instar de cette mère de famille nombreuse (au visage caché) qui appréhende l’arrivée d’un sixième enfant dans des conditions de vie précaires ou de ce jeune couple qui vient d’avoir un enfant non désiré. Le débat qui s’ensuit réunit cinq personnalités : deux médecins dont un Suisse en duplex (pays où le contrôle des naissances est effectif), un sociologue (Alfred Sauvy), un prêtre et un juriste font face aux questions des téléspectateurs posées par l’intermédiaire de SVP. Les réactions sont partagées. Dans
l’Express, François Mauriac fustige le Révérend Père présent sur le plateau : « Il appartient à cette espèce de religieux, fort commune aujourd’hui, très fiers de leur spécialité scientifique et dont la visible ambition est d’avoir l’air le moins Révérend Père possible, d’être un hygiéniste, un gynécologue pareil à tous les hygiénistes et à tous les gynécologues de France, de Navarre et de Suisse. Ce Père traite, d’un air détaché, des pilules stérilisantes comme s’il en avait plein sa bonbonnière, et des appareils anticonceptionnels, d’un air vaguement critique et légèrement réprobateur mais enfin comme un homme qui n’a pas la cervelle obscurcie par les vapeurs de l’âge théologique »
[27].
Après avoir cherché plusieurs formules, l’émission se stabilise autour de la formule suivante : un reportage-enquête, destiné à présenter la question, est suivi d’un débat qui réunit des téléspectateurs sélectionnés à partir du courrier qu’ils ont envoyé, des experts entendus dans l’enquête, des personnalités politiques. Ainsi, dans le numéro consacré à la prostitution, le reportage fait une place importante aux récits de vie de plusieurs jeunes femmes au visage caché qui expliquent leurs parcours et les mécanismes à la fois sociaux et psychologiques qui les ont amenées à se prostituer. Fait nouveau : la parole des profanes anonymes se libère, de façon d’autant plus symbolique que le journaliste, Étienne Lalou, adopte une posture d’écoute attentive et compréhensive, soulignée par de nombreux contrechamps. Dans un souci d’impartialité, alternent en contrepoint des interviews de différents experts : le directeur de la police judiciaire, le docteur Mazués (ancien député, partisan d’un contrôle officiel de la prostitution), un juge et l’abbé Talvas fondateur d’une association œuvrant à la réintégration des prostituées. Dans la deuxième partie, sont réunis sur le plateau des téléspectateurs et ces mêmes experts, à l’exception du directeur de la police judiciaire qui a refusé, et de Robert-André Vivien. Principales intéressées et témoins, les prostituées sont singulièrement absentes. Nouveautés et impasses… L’enjeu de l’émission n’en reste pas moins intéressant. Il est double. D’une part, il s’agit de soulever les ambiguïtés de la loi de 1946 supprimant les maisons de tolérance. D’autre part, il s’agit de faire en sorte que la prostitution ne soit plus « jugée » à l’aune de considérations morales contemptrices mais qu’elle soit considérée comme un véritable « fait social », préalable nécessaire à toute tentative d’inflexion des préjugés encore tenaces dans l’opinion publique.
Zoom va plus loin et « change le jeu »
[28], en faisant figure de marginal dans la télévision de l’époque. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un magazine d’opposition. Toutefois, sa décision de traiter des débats de société brûlants et d’aborder la question des conflits sociaux fait qu’il heurte la philosophie de l’information des univers dirigeants, désireux d’une information plus consensuelle, laissant planer une ombre prophylactique sur des thématiques susceptibles d’être des ferments de désordre, voire de diffusion, forcément massive, de postures contestataires (sexualité, contraception, formes de l’émancipation adolescente, etc.). L’identité de
Zoom passe aussi par son style : les réalisateurs privilégient l’image par rapport au commentaire. Influencés par la Nouvelle Vague, formés à l’IDHEC ou dans la presse écrite, ils innovent en privilégiant la règle du reportage brut. L’image ainsi émancipée de la parole offre la réalité à nu, troublante, problématique : on saisit un visage, une expression sur le vif, on brosse un portrait d’ambiance ; rien n’interfère entre ce dont témoigne l’image en tant que telle et le regard du téléspectateur. Harris et Sédouy revendiquent ce parti-pris en rupture avec le souci d’impartialité qui sied le plus souvent. Ils affirment que l’image objective n’existe pas, que l’équilibre des points de vue n’a pas de sens puisque seule une subjectivité affirmée permet d’appréhender une réalité. Leur approche est donc autre et pose le principe d’un journalisme télévisuel devant résister à la raison d’État. Cette attitude traduit une forme de provocation qui pourrait être éventuellement assimilée à ce rôle d’aiguillon des transformations sociales.
Ainsi, en février 1968, peu de temps après le vote de la loi Neuwirth, Zoom fait l’événement en n’hésitant pas à parler d’éducation sexuelle. Des témoignages d’adolescents et de parents alternent avec ceux d’enseignants et de représentants du corps médical. Encore une fois, les questions du contrôle des naissances et de la sexualité en dehors du mariage sont implicitement au centre du débat. De même, Zoom n’hésite pas à s’attaquer à l’épineux problème de la drogue et de la prostitution (25 octobre 1966). Le premier reportage s’ouvre par un gros plan sur le bras d’une jeune fille en train de « se piquer ». Sous l’effet de la drogue, elle témoigne. Filmé de profil et en gros plan, son visage est découvert, à peine masqué par des lunettes noires. Elle décrit le processus : « Il faut que vous parliez doucement… Avant je prenais de la blanche, avant de prendre de l’héroïne… Vous entendez le piano ? Vous n’entendez pas… Il faudrait que vous puissiez partager. J’ai fumé de la marijuana… J’ai froid pour vous. Je sais que dans votre tête, ce n’est pas aussi bien que dans la mienne ». On découvre qu’elle a 21 ans, qu’elle est mère d’un petit garçon élevé par ses parents avec lesquels elle n’a plus de contact. À la question du journaliste : « Vous l’abandonnez ? (son fils) » ; elle répond : « Pas du tout, je vais le voir au parc quand il est avec la bonne… Je pense à mon fils quand je me défonce ». Suit une seconde interview d’une jeune prostituée, qui témoigne, elle aussi, de profil et dans l’obscurité. Elle est vendeuse et ne se prostitue qu’occasionnellement, afin de pouvoir s’acheter une voiture, un appartement. Ses parents et son petit ami ne se doutent de rien. Son attitude ne lui pose aucun problème moral et elle ne craint pas de finir dans la prostitution. À ces reportages succède un dialogue entre le cinéaste Jean-Luc Godard (pour qui « nous sommes tous des prostitués de la société ») et Jean Saint-Geours, chargé de la prévision au ministère des Finances. Ces images chocs et ces témoignages offrent une réalité crue qui tranche avec les représentations consensuelles de la jeunesse et de son avenir. Au reste, face à cette brutalité et sans préjuger de la réaction du téléspectateur, on peut poser en principe que ces provocations réalistes ont bel et bien une fonction d’aiguillon.
À cet égard, l’émission
Les femmes aussi, série documentaire produite par Éliane Victor de 1964 à 1973, est exemplaire. Elle retrace des histoires singulières de femmes, au cœur de leur quotidien, récits qui contribuent de manière implicite à placer la question de la condition féminine au cœur des débats. Consciente qu’aucune émission de télévision ne traite avec intérêt et respect de la situation des femmes, la productrice veut en effet sensibiliser les téléspectateurs aux problèmes qu’elles rencontrent
[29]. Les sujets abordés ont souvent une valeur générale mais chaque émission repose sur une ou des expériences individuelles, conférant au reportage la force d’un récit dramatique, de portraits de femmes, aux destins souvent marqués par la résignation. Les interviewées témoignent à visage découvert, avec leurs mots, parfois crus, toujours sincères, leurs silences par fois pesants, de ce qu’est leur vie. Elles évoquent le poids des maternités non désirées, les difficultés économiques, le sentiment d’une vie personnelle étouffée par le cadre conjugal et familial
[30]. L’émission confronte des récits de femmes issues de milieux très différents. Mais, de l’un à l’autre de ces univers, la conciliation entre les tâches familiales maternelles et professionnelles, la similitude des difficultés et des questionnements structurent les récits et illustrent de façon transversale les évolutions d’une société dans laquelle le travail féminin bouleverse les équilibres. Au travers des soixante-cinq documentaires, l’ensemble des transformations des modes de vie sont abordées : les couples mixtes
[31], les femmes abandonnées à la quarantaine par leurs maris pour des femmes plus jeunes
[32], le large panel des statuts (de la femme maire à la femme médecin en passant par la femme ingénieur
[33] et par la femme de ménage
[34], la femme infirmière ou la femme clocharde
[35]), le rapport à la maternité, les mères-célibataires
[36], les grossesses répétées
[37], le rapport à l’âge et la peur de vieillir
[38]. Au cœur d’une période de mutations importantes dans l’histoire de la femme, il apparaît que l’émission
Les femmes aussi dévoile et aiguillonne à son tour.
Qu’elle dissimule ou qu’elle impulse, la télévision est toujours le miroir de son temps et de ses contradictions. Elle reflète avec plus ou moins de fidélité les tensions internes à la société. La pluralité des représentations qui transitent par le petit écran force ainsi à contredire l’idée d’une télévision uniforme et monolithique. Selon une hiérarchie aléatoire, elle est capable, à la fois, d’occulter les réalités et les mutations sociales, de les accompagner, voire de les anticiper en posant au cœur de l’espace public des questions jusqu’alors taboues. Les formes évoluent : pour rendre compte de ces mutations, le témoignage des profanes est privilégié, la parole se libère et vient révéler des expériences particulières. Les mises en scène rigides cèdent le pas à des images plus brutes, plus crues où les témoins apparaissent désormais à visage découvert.
Même soumise à un contrôle politique étroit, la télévision n’est pas systématiquement le canal de l’idéologie dominante ou de la pensée unique. Cette autonomie – toute relative qu’elle puisse être – tient sans doute à la complexité de ses modes de production et au tempérament d’un certain nombre de professionnels. En outre, dans une période où la censure vise d’abord les questions politiques, des marges de liberté ont été accordées à des producteurs qui ont ainsi pu briser le silence. Néanmoins, la question de l’influence télévisuelle sur le corps social reste en suspens, même si le courrier de certaines émissions montre clairement l’intensité de la mobilisation et de l’émotion suscitées par les débats de société les plus brûlants.
Dès la fin des années 1960, la brèche est ouverte. Signe révélateur : à partir de 1969, le carré blanc s’efface peu à peu du petit écran. Par la suite, avec la libération des mœurs, le territoire de l’indicible ne cesse de se réduire, cependant que le scandale et le goût de la provocation s’imposent comme deux forts gages d’audience…
â–¡
[1]
Dominique Melh,
La télévision de l’intimité, Paris, Le Seuil, 1996.
[2]
Yannick Dehée, « Speakerines », dans Jean-Noël Jeanneney (dir.),
L’écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, Paris, Hachette Littératures/Arte-La Cinquième, 1999.
[3]
Voir la mise au point de Dominique Wolton et Jean-Louis Missika,
La folle du logis. La télévision dans les sociétés démocratiques, Paris, Gallimard, 1982, et particulièrement les chapitres
VI : « Les empiriques et les critiques » et VII : « Les intellectuels et la télévision ».
[4]
Pierre Bourdieu,
Sur la télévision, Paris, Liber Éditions, 1996, p. 51-52.
[5]
Patrick Champagne, « La construction médiatique des malaises sociaux »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 90, décembre 1991, p. 64-75. Sur ce thème, on consultera également le numéro de la revue
Réseaux, « Médias et mouvements sociaux », 98, 1999.
[6]
Marie-Françoise Lévy, « Ordre moral, ordre familial et télévision », dans Jérôme Bourdon, Agnès Chauveau, Francis Denel, Laurent Gervereau, Cécile Méadel (dir.),
La grande aventure du petit écran. La télévision française, 1935-1975, Paris, BDIC, 1997, p. 246-250.
[7]
Alfred Sauvy,
La montée des jeunes, Paris, Calmann-Lévy, 1959.
[8]
On se reportera à l’article de Marie-Françoise Lévy, « Les représentations sociales de la jeunesse à la télévision française »,
Hermès, 13-14, 1994.
[10]
Jérôme Bourdon, « Propositions méthodologiques pour l’analyse du document audiovisuel »,
Dossiers de l’audiovisuel, 54, avril 1994, p. 69-73.
[11]
François Jost, « L’esprit de communauté », dans Jérôme Bourdon, Agnès Chauveau, Francis Denel, Laurent Gervereau, Cécile Méadel (dir.),
La grande aventure du petit écran, op. cit.
[12]
On consultera avec profit la belle et fort utile collection dirigée par Monique Ageron et Marie-Françoise Lévy qui réunit 50 cassettes (avec livret documentaire) dont 13 sont consacrées à des documentaires de société,
Voir et Savoir. Images du temps présent à la télévision, 1949-1964, Paris, INA, 1996.
[13]
Voir et Savoir. Images du temps présent à la télévision. À la découverte des Français n° 2, réf. cit.
[14]
Jacqueline Beaulieu,
La télévision des réalisateurs, Paris, INA-La Documentation française, p. 45.
[15]
Voir et Savoir. Images du temps présent à la télévision, 1949-1964. À la découverte des Français n° 2, réf. cit.
[16]
En 1954, 1 % des ménages sont équipés d’un poste de télévision ; 1960 : 13,1 % ; 1966 : 51,7 % ; 1970 : 70,4 %.
[17]
Cf. Philippe Tétart,
Histoire politique et culturelle de France Observateur.
Aux origines du Nouvel Observateur, Paris, L’Harmattan, 2000, t. 2, p. 83-103.
[18]
Catherine et Jacques Legrand,
Chronique de la télévision, Paris, Éditions Chroniques, 1996, p. 60.
[19]
Cité par Guy Lochard, « Des adresses incertaines », dans Marie-Françoise Lévy,
La télévision dans la République, 1945-1964, Bruxelles, Éditions Complexe-IHTP-CNRS, coll. « Histoire du temps présent », 1999, p. 144.
[20]
Les trois autres sujets de cette série, interrompue brutalement malgré son succès, portent également sur des thèmes touchant la jeunesse. La deuxième traite des problèmes du logement et de la cohabitation des jeunes mariés avec leurs parents ; la troisième, de l’inégalité des chances et de l’impossibilité pour un enfant d’ouvriers de poursuivre des études de médecine ; la quatrième, de l’attraction exercée par Paris sur une jeune fille de province, de l’influence de la presse de cœur et du délicat problème de l’avortement.
[21]
« Le problème des jeunes. Histoire de Bernard », réalisation Marcel Bluwal, 24 mars 1954.
[22]
Voir en ce sens Henri Boyer et Guy Lochard,
Scènes de banlieues, 1950-1994, Paris, INA-L’Harmattan, 1998.
[23]
Voir et Savoir. Images du temps présent à la télévision, 1949-1964. Faire Face, Paris, INA, 1996.
[24]
Pascal Breton, « Zoom change le jeu », dans Jean-Noël Jeanneney et Monique Sauvage (dir.),
Télévision, nouvelle mémoire, Paris, Le Seuil, 1982, p. 73.
[25]
Voir et savoir. Images du temps présent à la télévision, 1949. Faire Face, réf. cit.
[26]
Pascal Breton, « Zoom change le jeu », dans Jean-Noël Jeanneney et Monique Sauvage,
Télévision, nouvelle mémoire, op. cit.
[27]
L’Express, 20 octobre 1960.
[28]
Pascal Breton, « Zoom change le jeu », réf. citée.
[29]
Éliane Victor,
Les femmes… aussi, Paris, Mercure de France, 1973.
[30]
Cf. Marie-Françoise Lévy, « Les femmes du temps présent à la télévision : la mutation des identités (1960-1975) », dans Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Franck, Marie-Françoise Lévy, Michelle Zancarini-Fournel (dir.),
Les années 68. Le temps de la contestation, Bruxelles, Éditions Complexe, 2000, p. 199-216.
[31]
« Un couple comme les autres », Gérard Chouchan, 9 juillet 1996.
[32]
« Celles qui ne parlent pas ou la fragilité », Marcel Bluwal, 14 octobre 1968.
[33]
« Gisèle, l’ingénieur », Gérard Chouchan, 8 août 1965.
[34]
« Madame le maire, Madame la conseillère », Antoine Hirsch, 31 janvier 1967 ; « À la campagne, un médecin de 28 ans », Maurice Failevic, 4 mars 1968 ; « Les matinales », Jacques Krier, 6 novembre 1967.
[35]
« Mademoiselle Félicité à l’Hôtel Dieu », Serge Moati ; « La cloche et ses clochardes », Robert Boyer.
[36]
« Marie et Bernadette, mères célibataires », F. Bouchet, 13 mai 1970.
[37]
« Micheline, six enfants, allée des jonquilles », Claude Goretta, 24 avril 1967.
[38]
« Le temps s’en va, Madame », Ange Casta, 26 mai 1966.
[*]
Agnès Chauveau
est maître de conférences à l’Université de Paris X-Nanterre, directrice du DESS « Consultant culturel, projet culturel et environnement social », chargée de séminaire à l’IEP de Paris dans le cycle d’histoire du 20e siècle et chercheur associé au CHEVS. Elle a publié notamment L’audiovisuel en liberté ? Histoire de la Haute Autorité, 1982-1986
(Presses de Sciences Po, 1997) et plus récemment en collaboration avec Philippe Tétart, Introduction à l’histoire des médias, 1881-1998
(Armand Colin, 2000). Elle a également participé à L’écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France,
dirigé par Jean-Noël Jeanneney (Hachette Littératures/Arte-La Cinquième, 2000).