Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629175
244 pages

p. 125 à 137
doi: en cours

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Dossier : Mémoire et histoire

no 73 2002/1

2002 Vingtième siècle Dossier : Mémoire et histoire

Le centre de la mémoire d’Oradour

Jean-Jacques Fouché  [*]
En 1993, le conseil général de la Haute-Vienne a décidé la construction d’un équipement culturel d’accueil et d’information destiné à recevoir les visiteurs des ruines du village d’Oradour-sur-Glane martyrisé par la division SS « Das Reich » en juin 1944. Ce « Centre de la mémoire » fut inauguré en 1999 par le président de la République. L’auteur, ancien chef du projet, décrit les difficultés de sa mise en œuvre, car la communauté d’Oradour, détentrice de la mémoire des victimes, s’opposa souvent aux initiatives publiques et, plus largement, à toute vision critique de l’événement dont une meilleure connaissance aurait pu, pourtant, hâter le travail du deuil. In 1993, the general council of the Haute-Vienne decided to build a welcome and information cultural center for the visitors to the ruins of Oradour-sur-Glane, martyr zed by the SS division “Das Reich” in June 1944. This “Memory Center” was inaugurated in 1999 by the President of the Republic. The author, the former head of the project, describes the difficulties of its implementation, because the community of Oradour, the holder of the victims’ memory, often took issue with the public initiatives and any critical vision of the event even though more knowledge of it could have hastened the period of mourning.
Faut-il vraiment doubler désormais chaque haut lieu de mémoire par un « équipement d’interprétation » et d’accueil où s’opèrerait un « rattrapage de la mémoire par l’histoire » ? La question hante sans aucun doute les collectivités locales, soucieuses aussi bien de « devoir de mémoire » que de rentabilité touristique. Elle est toujours actuelle, par exemple à Colombey à propos du général de Gaulle. Elle a été posée avec une intensité particulière à Oradour de 1993 à 1999. En voici la version personnelle d’un chef de projet qui là-bas tenta de gérer l’impossible, avant d’être remercié.
Les ruines d’Oradour-sur-Glane sont devenues un lieu de pèlerinage comparable en fréquentation, au plan régional, au site lotois de Rocamadour. Le conseil général de la Haute-Vienne décida en 1993 la construction d’un équipement culturel « d’accueil et d’information » destiné à recevoir les visiteurs des ruines du village martyrisé le 10 juin 1944. Des habitants du nouveau village les considèrent comme des « pèlerins de la mémoire ». Au nombre estimé annuellement à 300 000, ils font d’Oradour le premier lieu touristique de la région Limousin. Ce tourisme de masse, principalement durant les mois d’été, ne profite pas au nouveau bourg, replié sur lui-même et intimidant pour les touristes qui l’évitent, tant il est connu que les pèlerins ne s’attardent pas sur le lieu du pèlerinage [1]. La ressource touristique ne laissant pas indifférents les élus locaux, ceux-ci ont donc cherché un équilibre entre les contraintes du pèlerinage, l’économie locale, dont le développement demande des incitations afin d’allonger la durée de séjour des touristes, et la pollution inévitablement liée au tourisme de masse (plus de 100 000 visiteurs au seul mois d’août).
 
â—¦ Une mémoire communautaire
 
 
Recruté en mars 1994 en qualité de « chef de projet » par la collectivité départementale, je devais préparer l’ouverture d’un Centre de la mémoire. Cette initiative faisait suite aux réalisations du Mémorial pour la paix de Caen et de l’Historial de Péronne, ouverts au public peu de temps auparavant, ainsi que de la Maison des enfants d’Izieu inaugurée par le président de la République en avril 1994. Un nouveau type d’équipements muséographiques était en train de voir le jour à l’initiative des collectivités locales. La vocation affichée d’équipement culturel pourrait-elle apparenter celui-ci aux « équipements d’interprétation » qui s’érigeaient alors au Québec ? Ce qualificatif culturel aurait-il une incidence pédagogique ? Le programme architectural du bâtiment n’accordait pas d’espace précis pour cette fonction et seul un centre de recherches était prévu pour une éventuelle deuxième phase de l’équipement. La question du contenu semblait aller de soi pour les partenaires du projet, à savoir le département de la Haute-Vienne, la commune et l’Association des victimes d’Oradour, la région Limousin et l’État, qui y participait via ses ministères de la Culture et des Anciens combattants.
Des deux termes désignant le futur équipement le concept de « centre » ne serait-il pas chargé de plus de difficultés que celui de « mémoire », qui jouissait d’une notoriété accréditée par la publication des Lieux de mémoire sous la direction de Pierre Nora ? Un « centre », matérialisé par un bâtiment, était reçu par la « communauté d’Oradour », municipalité et Association nationale des familles des martyrs, comme l’aboutissement d’un processus de reconnaissance. Car elle souhaitait disposer d’un relais institutionnel du discours des témoins, fragilisé dans sa transmission par les inéluctables disparitions. Une institution publique, forme visible et respectée d’un pouvoir au service d’une mémoire collective, n’aurait-elle pas mieux que quiconque autorité pour en maintenir et transmettre le contenu ? Le futur équipement était donc perçu d’abord comme un symbole gratifiant. Quant à ce qu’il y aurait lieu de mettre au centre, à ce sur quoi serait fixé le regard des visiteurs, la question semblait faire l’objet d’un consensus, tant était forte la demande de « mémoire ». Cette attente, portée par l’unanimisme d’un impérieux « devoir de mémoire », pourrait-elle cependant se satisfaire d’un récit historique restituant le drame dans son contexte ? Ce souhait, formulé par l’universitaire américaine Sarah Farmer dans un livre paru au premier semestre de 1994 [2], ne suscitait en tout cas au départ qu’un écho limité.
Des historiens et des philosophes, et notamment Pierre Laborie [3] et Paul Ricœur [4], ont mis en évidence l’écart entre le désir identitaire des mémoires et les récits historiques construits à partir de documentations. Le plus souvent le travail de l’historien déçoit le témoin, qui le récuse. L’histoire du « temps récent »(la formule est de Ricœur) n’est donc pas indemne d’interventions d’acteurs déniant aux historiens la capacité à rendre compte de leur vécu. N’en serait-il pas de même à Oradour ? On assura que non. Mais cette assurance ne leva pas la prégnance du rapport à la mémoire sous la forme du désir d’un « historiquement correct » qui serait en conformité avec un discours devenu une tradition. L’ambiguïté de la situation sera manifeste lorsque nos recherches confirmeront celles de Sarah Farmer sur la construction mémorielle du massacre : la mise en évidence scientifique d’une pluralité de mémoires troublait l’affirmation d’une mémoire unique, pour ne pas dire « officielle », sur laquelle la majeure partie des témoins avait bâti la sienne propre. De quelle mémoire le Centre à créer devrait-il se faire le porte-parole ? Plusieurs signaux annonçaient que la force des convictions étant supérieure à un savoir possible, la demande de mémoire ne serait pas une demande d’histoire.
Les dépositaires de ces convictions attestaient d’ailleurs tout à fait bien de la complexité du « cas » Oradour. L’Association nationale des familles des martyrs, créée au début de l’année 1945, exerce en effet une tutelle implicite sur la municipalité et sur le monument historique des ruines du village martyr, propriété de l’État. La dénomination et la création de cette association ne sont pas neutres. Gardienne légitime de la mémoire locale, elle affiche une vocation « nationale » et cette forme de représentativité la conduit à s’adresser aux plus « hautes autorités de l’État » comme à un interlocuteur naturel. Tout ce qui concerne Oradour serait-il par conséquent affaire d’État ? Le choix du mot « martyr » pour qualifier les victimes s’inscrit dans une forme proposée dès 1944 par les autorités civiles et religieuses locales. Il permet, selon d’autres modalités de temps et de préoccupations, d’associer les victimes innocentes à l’engagement des martyrs de la Résistance. Une difficulté ne viendrait-elle pas néanmoins de cette jonction ? Les victimes du massacre ont été martyrisées et sont considérées comme « innocentes » parce que non engagées. Mais tout martyr n’est-il pas un témoin engagé ? Y aurait-il, a contrario, une catégorie de victimes « coupables » ? Et selon quel critère : l’engagement ou la naissance ? Le concept de martyr semble dépasser en le renforçant celui de victime et dans le vaste champ de la victimisation l’aura du martyr ajoute une connotation supplémentaire à la situation de victime : il y a beaucoup de victimes et peu de martyrs. L’usage du terme de martyr procède d’une volonté de distinction. La question du statut des victimes avait été réglée dès juin 1944 par les autorités de l’époque, le préfet régional [5] et l’évêque. La confirmation de ce statut ayant été apportée à la Libération, puis par le général de Gaulle en mars 1945, une interrogation à ce sujet aurait pris l’aspect d’un sacrilège.
En outre, la création de l’association et le projet de conservation des ruines avaient été liés aux circonstances de la vie politique locale. En octobre 1944 s’étaient créés simultanément une association de défense des victimes et plusieurs comités du souvenir qui entrèrent en concurrence, surtout après que le préfet du département, Jean Chaintron [6], communiste, eut apporté son soutien à l’un d’eux. Le commissaire de la République, Pierre Boursicot [7], socialiste, fit organiser leur fusion et favorisa la création d’un « comité officiel du souvenir » présidé par le nouveau sous-préfet de Rochechouart, Guy Pauchou, secrétaire en chef de cette sous-préfecture à la fin de l’Occupation. Le « comité officiel » regroupant exclusivement des notables locaux, une nouvelle association représentative des victimes était nécessaire : elle fut « nationale des familles des martyrs ».
Avec le concours d’un de ces notables, le docteur Masfrand, nommé par un arrêté préfectoral du 21 septembre 1944 « conservateur des ruines d’Oradour » (il était alors, bénévolement, le conservateur du musée de Rochechouart), le sous-préfet rédigea une brochure pour le Service de recherche des crimes de guerre ennemis. Les deux auteurs utilisèrent leur documentation, réunie parallèlement et en concurrence avec l’enquête de la Police judiciaire sur commission rogatoire, pour publier Oradour-sur-Glane : vision d’épouvante sous-titré Ouvrage officiel du Comité du souvenir et de l’Association nationale des familles des martyrs d’Oradour-sur-Glane [8]. Achevé en décembre 1944, cet ouvrage parut à la fin du premier semestre suivant. Les auteurs cédèrent leurs droits à l’association, créant ainsi une dette à leur égard. Cinquante ans après sa première parution, ce livre est toujours diffusé par l’association qui en a modifié l’iconographie en fonction de l’évolution de ses préoccupations, mais en a conservé le texte inchangé avec les préfaces des autorités préfectorales de l’époque dans les rééditions successives. Il est considéré à Oradour comme « le livre officiel » donné aux visiteurs importants, en particulier aux membres du corps préfectoral. La visite des ruines du village martyr, où le préfet est accueilli par le maire et un président d’association dans une enceinte de l’État, fait partie du protocole d’un jour de prise de fonction d’un préfet ou sous-préfet dans le département. Ce rituel, accepté par les représentants de l’État jusqu’au sommet de la hiérarchie, vaut accréditation d’un statut d’exception pour le monument historique d’Oradour.
Après des épisodes conflictuels durant la période de 1945 à 1953 où la municipalité était à direction communiste, le président de l’association des familles devint maire de la commune aux élections municipales de 1953, qui eurent lieu après le procès de Bordeaux. Sous couvert d’apolitisme, les socialistes reprenaient une municipalité qu’ils contrôlaient avant la guerre. Une majorité des électeurs de la commune avait écarté le parti communiste, malgré sa mobilisation pour le « châtiment des bourreaux d’Oradour ». Cependant le conseiller général resta un élu communiste. En réaction au verdict du procès de 1953, et plus encore à l’amnistie dont bénéficièrent les condamnés français « incorporés de force », association et municipalité, dirigées dès lors par le même homme, refusèrent un monument construit par les services de l’État. La communauté locale s’opposait ainsi au vœu du législateur qui avait voulu faire d’Oradour le symbole des victimes de la deuxième guerre mondiale. Elle édifia un monument privé, le « Tombeau des martyrs », devenu le centre des commémorations. Autorités et élus de toutes tendances et de tous rangs étant exclus de l’organisation des cérémonies commémoratives, leur participation ne fut plus désormais seulement la marque de la compassion due aux victimes mais aussi la manifestation d’une allégeance à l’égard de la communauté d’Oradour.
 
â—¦ Le projet
 
 
En 1993, l’association vécut un conflit interne qui se termina par l’éviction et le remplacement de son président. Rescapé des fusillades, Robert Hébras, qui la présidait, publia une brochure [9] et un dépliant où il donnait son témoignage personnel. Il y retrace la vie du bourg avant le massacre, puis la reconstruction et le procès de 1953. Sans documentation particulière, l’auteur s’autorise de sa légitimité de témoin pour exposer des opinions personnelles. Ce ne fut pourtant pas le contenu lacunaire ou inexact de ces publications qui motiva la colère de l’association mais leur vente, car elles concurrençaient ainsi les siennes, dont le « livre officiel », et diminuaient d’autant ses ressources. La brochure Hébras suscita de la part de l’association auprès des autorités de l’État une demande restée sans effet de retrait de vente, mais qui avait obtenu le soutien des élus locaux. Cette volonté affichée de rejet n’empêcha pas l’utilisation de la brochure de Robert Hébras pour le projet de programme de l’exposition permanente du futur équipement.
Le conseil général de la Haute-Vienne, qui avait co-produit en 1987 avec la société de télévision France 3 un film documentaire, Oradour, les voix de la douleur [10], créa à la fin des années 1980, avec ses partenaires locaux, une « association de préfiguration d’un équipement culturel à Oradour ». Celle-ci confia une étude préalable, dite de « faisabilité », à la société d’ingénierie culturelle ABCD. Elle disposa d’informations sur les fréquentations annuelles et prévisionnelles, puis d’un document de programmation utilisable pour organiser un concours de maîtrise d’œuvre. Lancée en octobre 1993 par le conseil général maître d’ouvrage, la procédure d’un concours international sur esquisses s’acheva en avril suivant. Maître d’œuvre et chef de projet se trouvaient désignés en parallèle. L’équipe choisie était dirigée par le scénographe Yves Devraine qui venait de travailler à la réalisation du Mémorial de Caen [11]. Le programme du concours précisait que l’image du bâtiment devait être « modeste », ce qui pouvait signifier sans élévation, et que le parcours intérieur scénographié serait « pédagogique ».
Le projet retenu proposait un bâtiment semi-enterré, placé dans un talweg situé entre les ruines et le nouveau village. Un parvis servant de toit assurerait la liaison des deux lieux. La façade en verre qui refléterait le paysage de la rivière la Glane et le parvis seraient brisés par le choc de lames métalliques enchevêtrées symbolisant l’inexorable avancée de la violence. Cette structure en élévation signalerait l’entrée du bâtiment. Il échappa au jury du concours que ce chaos, vu du nouveau bourg et du village martyr, rappellerait de façon insistante un tableau emblématique du romantisme allemand, Le naufrage de l’Espoir dans les glaces (1821) de Kaspar David Friedrich, conservé à la Kunsthalle de Hambourg. Cette image bien qu’atténuée fut maintenue par les concepteurs. Si l’insertion du bâtiment dans l’environnement créait en outre de nombreuses contraintes pratiques, il ne parut ni déterminant ni rédhibitoire à quiconque que la forme du parcours de l’exposition permanente et la succession de ses séquences puissent précéder la définition de son contenu.
Au moins savait-on, semblait-il, comment l’histoire serait racontée. Le dossier initial d’ABCD, bouclé en janvier 1993, proposait en effet que les visiteurs soient mis « dans le meilleur état de méditation personnelle possible » afin de recevoir « le message des rescapés, des familles des martyrs, des habitants d’Oradour ». Il était envisagé « d’élargir et actualiser la problématique posée par le drame d’Oradour ». Le propos devait être axé sur le village et les victimes. L’exposition débuterait par l’évocation de l’ancien village tranquille, typique du Limousin des années 1930, avec forte référence à l’écomuséologie. Surgirait ensuite l’horreur du drame. Cette proposition éliminait le contexte de l’avant-guerre rétabli par le scénographe dans son projet qui, pour des raisons pédagogiques, estimait indispensable de donner des repères aux visiteurs. Celui-ci modifia donc le programme de la première séquence en la consacrant au nazisme en Allemagne et à la période de Vichy. La dramaturgie de la seconde séquence opposerait le village paisible à la violence mécanique d’une force blindée. Un spectacle son et lumière, utilisant une maquette du village, restituerait au milieu de l’exposition le déroulement du massacre. Les salles suivantes montreraient les conséquences du drame, le procès de Bordeaux en 1953 et la reconstruction. Le parcours s’achèverait par un espace de méditation. Les visiteurs ayant traversé un mur-miroir se retrouveraient à l’intérieur d’un espace en demi-cercle maintenu dans la pénombre ; au sol, des « puits de lumière » donneraient à lire des textes brefs destinés à soutenir une réflexion personnelle. Ce projet, à l’exception du son et lumière du récit remplacé par un film, a été réalisé avec des aménagements qui ne remettaient pas en cause son principe d’ensemble.
Ceci posé, un conseil scientifique fut néanmoins chargé d’aborder le contenu. Composé de six personnes qualifiées choisies d’un commun accord par le préfet et le président du conseil général du département, il se réunit pour la première fois en mai 1994, après le choix du scénographe. Il comprenait trois historiens, Madeleine Rebérioux, Alain Corbin et Robert Frank. Ses trois autres membres étaient le président de la Fondation de France, Olivier Philip, engagé dans la France libre et ancien préfet en poste dans le département, Marc Wilmart, journaliste de télévision qui avait réalisé le documentaire sur Oradour et Jean-Marc Lavieille, universitaire enseignant le droit international et militant associatif pour la paix. Pressentie pour animer ce conseil, Madeleine Rebérioux était à l’époque présidente de la Ligue des droits de l’homme et du citoyen. Elle cadra la réflexion en précisant que le massacre à Oradour étant un crime de guerre, il convenait d’éviter une dérive vers le crime contre l’humanité et de parler de génocide.
Selon la demande du maître d’ouvrage, le conseil scientifique devait « écrire le message d’Oradour ». Robert Frank récusa ce point en précisant que les historiens ne pourraient proposer une grille de lecture de l’événement que lorsque celui-ci et son contexte seraient mieux connus. Alain Corbin indiqua qu’il y avait nécessité à « risquer » un récit du massacre et à restituer la « logique » des massacreurs. À défaut d’autre disponibilité, le chef de projet s’improvisa chercheur afin de rassembler documentation et iconographie. Ce fut sa tâche principale, parfois interrompue par la mise au point de l’équipement et de son fonctionnement, jusqu’à la réalisation de l’exposition en collaboration avec le scénographe. Le conseil scientifique se réunit deux ou trois fois par an jusqu’en 1998. Il travailla sur des dossiers constitués à partir d’archives et d’exposés du chef de projet. Le scénographe lui présenta la maquette de l’exposition dans sa forme retenue par le jury du concours. En mai 1998, il donna son accord à un « chemin de fer » de l’exposition permanente rassemblant documents et iconographie ainsi que les textes des cartels, à l’exception des audiovisuels réalisés ultérieurement. Le choix des textes de la dernière séquence participant au message final fut également laissé en suspens. Le contenu de ce « chemin de fer » rassemblait une matière abondante qu’il fallut adapter aux possibilités limitées des cimaises et à une durée de visite raisonnable d’environ une heure.
La mission du conseil scientifique était-elle achevée ? Il ne participa pas à cette adaptation, réalisée par le chef de projet et le scénographe qui éliminèrent des éléments a priori anecdotiques. Ces amputations privèrent néanmoins des témoins d’une partie de leur mémoire. Les séminaristes de Limoges qui participèrent aux équipes d’urgence après le massacre n’y sont pas évoqués, ni même l’action des membres du parti communiste qui s’employèrent à l’affichage, aux entrées des ruines, des noms des parlementaires ayant votés l’amnistie des incorporés de force d’Alsace condamnés en 1953. Des documents d’archives découverts après la confection du « chemin de fer » n’ont pas pu être intégrés. Ils concernaient la présence de réfugiés juifs étrangers et Français : une photographie du GTE sur le champ de foire du bourg, l’activité à Oradour d’un permanent de l’UGIF et une cérémonie d’obsèques d’une victime juive organisée en septembre 1944 dans les ruines par l’Union juive de résistance et d’entraide, avec la présence d’une compagnie FTP-MOI qui rendait les honneurs militaires.
Les résultats des investigations, « validés » par le conseil scientifique, devaient ensuite être communiqués à un comité de pilotage de l’équipement, réunissant les partenaires institutionnels avec l’association des familles et co-présidé par le préfet et le président du conseil général. Il avait été admis par ce comité lui-même qu’il n’interviendrait pas dans le débat scientifique. Mais cette indépendance de principe ne fut que relative. Des « accommodements » se révélèrent nécessaires sur certains aspects de « rattrapage » de la mémoire par l’histoire. Le comité de pilotage, actif jusqu’à la création de l’établissement public administratif gestionnaire de l’équipement, fut en fait un lieu de négociations pour des décisions qui demandaient l’unanimité de ses membres. L’association avait réclamé, en vain, à participer au conseil scientifique. Malgré ce refus, elle conserva néanmoins, on le voit, des capacités d’intervention en revendiquant, avec le soutien de la municipalité, que soit « entendue la voix d’Oradour ». Que fallait-il entendre par « voix » ? Incontestablement, la souffrance et le deuil des victimes, rarement abordés, il est vrai, par la recherche historique à ce moment [12]. Mais il y avait également une forte réticence à propos du parcours de l’exposition. S’il était admis d’aborder le nazisme, pourquoi devait-on « parler » de la période de Vichy ? Ne risquait-on pas de soulever des affaires toujours difficiles à gérer comme, par exemple l’antisémitisme, les rafles, les camps — nombreux — en Haute-Vienne ? Les champs respectifs de l’histoire et du politique, amalgamés par la mémoire, pouvaient à tout moment déboucher sur des conflits. Signaler ce contexte-là ne paraissait pas indispensable à ceux qui estimaient que le malheur d’Oradour trouvait son origine en 1942 lors de l’envahissement de la zone libre. Le débat historique ne pouvait pas être contenu dans le dispositif mis en place.
Rappelons enfin qu’un comité d’éthique devait remplacer le conseil scientifique. Car les services de l’État, tenant compte des conflits antérieurs avec l’association et la commune aux réactions souvent imprévisibles pour eux, exigèrent qu’un comité d’éthique soit prévu par les statuts de l’établissement public qui aurait en charge la gestion du centre. Ce comité serait même consulté sur les activités de l’équipement, expositions temporaires, édition ou vente d’ouvrages. Cette forme d’évaluation sans autre critère qu’une prudence implicite, « l’esquive à la mode » selon François Julien [13], permettrait l’encadrement a priori des activités de l’établissement. Toutefois, ce comité d’éthique dont la présidence devait être assurée par Madeleine Rebérioux n’a pas été constitué avant l’inauguration de l’équipement, en juillet 1999.
Cet ensemble de mesures a pu être aggravé par la situation personnelle du chef de projet à l’égard de son employeur. Alors que le président de la collectivité territoriale qui le salariait se trouvait être un universitaire enseignant l’histoire, le chef de projet était démuni de cette autorité supposée de l’historien. Formé à l’enseignement de la philosophie, ancien dirigeant d’établissements culturels ayant des expériences pratiques de la dramaturgie et de la muséographie, aurait-il pu être recruté pour une absence de qualification scientifique à l’histoire ? Le sénateur Jean-Claude Peyronnet [14], socialiste, président du conseil général, maître d’ouvrage de l’équipement et historien de son métier, pouvait jouer alternativement ou simultanément d’une double autorité tant à l’égard du chef de projet que des partenaires du Centre de la mémoire.
Tel qu’il était possible d’en cerner désormais les contours, l’équipement s’inscrivait bien dans les stratégies diverses de ses promoteurs. Celles-ci étaient unifiées par le sentiment de la dette envers les victimes. Le projet initial de la société d’études ABCD confirmait la victimisation. Celui du maître d’œuvre y ajoutait un volet pédagogique. Le rôle du « chef de projet », auquel il n’était pas demandé d’avoir un projet personnel, se limitait-il à ce complément ? Il lui fallait, pour assurer un contenu à l’exposition permanente, entreprendre une recherche d’archives.
 
â—¦ La dette et le silence
 
 
La concurrence conflictuelle entre socialistes et communistes est une constante de la vie politique limousine. Elle permet d’analyser leurs comportements réciproques. Le PCF a pu envisager contrecarrer l’hégémonie des socialistes après la Libération et à certains moments il réussit à obtenir une prédominance parlementaire en Limousin. Au contraire, en Alsace, à la suite du retour d’URSS des prisonniers incorporés de force dans la Wehrmacht, et pire encore de leur absence de retour, la situation électorale du PCF se trouva déstabilisée et durablement affaiblie. Faut-il voir là ce qui justifia la position communiste en faveur du châtiment des « bourreaux d’Oradour » qui impliquait la condamnation d’Alsaciens ? Les socialistes limousins, sans marge de manœuvre sur ce point, furent contraints de tenir le même discours, car ils sont restés handicapés par le vote de leurs parlementaires qui avaient voté les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940, ce que les communistes ne manquent pas de leur rappeler encore parfois aujourd’hui. Des socialistes résistants ont certes été actifs dans les mouvements et réseaux, mais ce rappel est resté en décalage avec la représentation dominante régionale, focalisée sur les maquis FTP et où domine la figure quasi légendaire de Georges Guingouin [15].
Le procès des accusés du massacre, en janvier et février 1953, devant le tribunal militaire de Bordeaux, peut être analysé en fonction de ce contexte conflictuel ancien entre communistes et socialistes ravivé par la guerre froide. Si l’horizon des mémoires alsaciennes et limousines mêlées paraît particulièrement obscur et peu maîtrisable, ne serait-ce pas parce qu’il réunit, en plus des aspects liés aux cultures régionales, les composants d’un conflit de victimes ? Des oppositions « victimaires », ayant fait l’objet d’instrumentalisations politiques opportunistes, ne trouvent plus d’autre formulation que celle d’un antagonisme d’identités régionales. Un « transfert » de l’histoire politique vers l’identité culturelle régionale peut servir à masquer des éléments d’un passé difficile à assumer. Ce conflit symbolique pourrait-il se résorber grâce aux effusions affectives promues récemment par des élus locaux alsaciens et limousins ? Entre opportunisme et sincérité, celles-ci peuvent contribuer à faire l’impasse du récit historique éclairant les situations passées et les anciens choix politiques.
De surcroît, le différend entre l’Allemagne et Oradour repose sur un fond culturel « anti-boche » très développé en Limousin et que le massacre renforça en le confirmant. C’est la thèse principale des publications de 1944-1945, qui virent le jour dans le contexte de la mobilisation pour terminer la guerre. Cette opposition fut exploitée et ensuite exacerbée par la propagande communiste dirigée contre les « revanchards allemands ». Faut-il y voir l’origine d’une incapacité des autorités de la République fédérale à formuler une demande de pardon ? Le régime communiste d’Allemagne de l’Est assura, pour sa part et comme le PCF en France, une promotion du nom d’Oradour, en l’inscrivant par exemple au centre du monument commémoratif de Buchenwald, jusqu’à l’étonnant procès, en 1984 à Berlin-Est, d’un officier Waffen SS « retrouvé » de manière inexpliquée. Il avait été condamné à mort par contumace à Bordeaux trente ans auparavant. Les protections dont bénéficièrent en Allemagne de l’Ouest des nazis condamnés nourrirent des soupçons. Là encore, une mise à plat du passé pouvait déboucher sur une demande de pardon et son éventuelle acceptation. Mais une telle démarche est-elle souhaitée par la communauté d’Oradour ? Rien actuellement ne le laisse supposer. Ne risquerait-elle pas d’interrompre ce que nous pouvons qualifier de stratégie de la dette ?
La vigilance toujours réclamée à propos d’Oradour paraît s’exercer plus à l’égard de la dette qu’envers la répétition des massacres. Il y a pour cela des motivations dont nous pouvons produire l’histoire. Cette histoire du temps récent, abordant inévitablement des enjeux politiques, fait l’objet d’un rejet car elle est dite « politicienne ». Ce serait enfreindre une sorte d’interdit s’appliquant à la politique qui environne un drame par ailleurs abondamment instrumentalisé, et notamment par les communistes accusés par leurs adversaires d’avoir « fait de la politique » avec Oradour. Est-il néanmoins opportun de taire cet environnement « complexe », selon le mot d’un élu local ? Depuis des décennies les cérémonies commémoratives du massacre sont silencieuses à Oradour. Est-ce seulement pour oublier les discours passés ? Serait-ce pour communier dans le souvenir « des grandes douleurs silencieuses de la France », phrase prononcée par un fonctionnaire du régime de Vichy en juin 1944 [16] ? Comment interpréter l’attitude des autorités et des élus qui participent à ces commémorations silencieuses du massacre. N’ont-ils rien à en dire ?
Le silence porte certes sur un « passé qui ne passe pas ». Mais il ne s’agit pas seulement ici du passé de la période de Vichy, fortement présent dans la construction mémorielle du drame, avec des initiatives déterminantes [17]. Il y a des « trous de mémoire » concernant la persécution raciale, les camps d’une immédiate proximité, les victimes juives du massacre ? Pourquoi parlerait-on aussi de « ça » ? Que faire d’une victime allemande juive et, d’une manière générale, de celles qui étaient de mêmes origines que les massacreurs ? Comment les intégrer dans le discours ? Mais la difficulté concerne, aussi, plusieurs décennies de conflits politiques que le temps n’a pas aplanis. Lorsqu’aux élections législatives de 1993 le député sortant socialiste fut battu, dans une circonscription qui, incluant la commune d’Oradour-sur-Glane, avait élu en 1981 le communiste Marcel Rigout (devenu ministre) en même temps que son suppléant Roland Mazoin maire de Saint-Junien, cette défaite trouva son origine dans le non-report des voix de certains électeurs communistes. Ce député sortant était le président du conseil général. Au tout début des travaux du conseil scientifique du Centre de la mémoire, Robert Frank avait fait remarquer que la difficulté majeure viendrait de ce que l’histoire d’Oradour « n’était pas terminée ». Cette caractéristique du non-achevé imposait à la formulation d’un « récit » des frontières mouvantes et des bornes invisibles.
 
â—¦ Scénographier la recherche ou la mémoire ?
 
 
La transposition des recherches sur les cimaises de l’exposition permanente fit l’objet de discussions. La séquence d’ouverture comprend deux parties. La première consacrée à « la mise au pas » de la population allemande par « la séduction et la violence des nazis », en référence à un livre de Pierre Ayçoberry [18], ne causa pas de difficultés. Une évocation du sort des opposants allemands au nazisme fut admise. Le deuxième espace, le plus réduit de toute l’exposition, aborde la période de Vichy. La densité des informations concernant l’armistice, l’annexion de l’Alsace et de la Moselle, le maréchalisme et la Révolution nationale, la collaboration, la persécution antisémite… se trouva aggravée par l’obligation d’y inclure une référence aux camps du département de Haute-Vienne, en particulier celui de Nexon. Du fait de sa proximité et de la présence à Oradour d’un GTE ayant subi des arrestations de Juifs étrangers en août 1942 (les personnes arrêtées sont regroupées à Nexon avant d’être envoyées à Drancy et déportées à Auschwitz), le camp de Nexon aurait pu être noté sur la cimaise traitant du village. Cette option, comportant un risque de confusion des victimes, fut rejetée par la communauté d’Oradour qui en accepta cependant la présence dans « la partie Vichy » où est évoquée la Résistance avec, entre autres, des figures emblématiques locales et une référence obligatoire à Georges Guingouin. Il fallait impérativement dissocier le régime de Vichy et la Résistance d’avec Oradour pour ne laisser, en face à face, que « la barbarie nazie » et le « village paisible ». À l’évidence, les archives permettent d’appréhender une situation différente que celle retenue par la mémoire collective.
La deuxième séquence comprend trois parties : un exposé didactique sur les SS, la Waffen SS et la guerre d’extermination à l’Est, avec un suivi de la division « Das Reich » ; on y montre le « modèle » des tueries à ciel ouvert et les pendaisons massives d’otages avant d’aborder l’activité criminelle de cette division en France à partir de mai 1944 ; en face, une cimaise presque équivalente traite d’Oradour, village « ordinaire du Limousin » non épargné par la crise agricole, la dépopulation, les vagues de réfugiés, les prisonniers, les interventions du régime de Vichy qui y crée une section de la Légion, dissout la municipalité socialiste et instaure la présence du 643e GTE ; le marché noir et le « marché gris », le STO sont mentionnés. Le vide sur la cimaise, à la suite du transfert des informations qui auraient évoqué la rafle et d’autres interventions policières ainsi que les camps, est compensé par une allusion au… paysage préservé. Un espace intermédiaire est utilisé pour mettre en place la préparation du massacre : localisation des maquis, situation des forces allemandes, cantonnements des Waffen SS, réunions préalables et effectifs de la troupe venue à Oradour. Cette séquence contient de nombreuses archives allemandes présentées avec leur traduction.
L’espace central propose le récit du massacre : un film, réalisé dans les ruines en 1998, donne, en utilisant le procédé des voix off, des extraits croisés des témoignages des victimes rescapées et des dépositions d’accusés. Il s’agit d’une reconstitution du déroulement d’un événement que personne n’a pu « voir » dans son intégralité. Un premier texte d’une soixantaine de pages, écrit à partir des auditions de la procédure, diffusé aux diverses instances, a ensuite été remis au réalisateur comme base de travail. Les images sont celles des ruines actuelles : un long travelling avant permet de découvrir la rue principale et de cadrer les principaux lieux du massacre. Le texte des voix off (deux témoins, une femme et un homme, une voix pour les exécuteurs et celle d’un narrateur) utilise les procès-verbaux, ceux de l’enquête de la PJ de 1944, recueillis au plus près de l’événement. Le texte finalisé dut être approuvé par des responsables de l’association avant son enregistrement. Il y eut une séance de lecture, la plume à la main, au cours de laquelle le directeur général des services du conseil général, se plaçant en position d’arbitre, notait phrases après phrases les points d’accord. En sortie du film ont été placées des informations sur l’outrage aux cadavres, la liste des personnes rescapées et l’évocation d’autres massacres collectifs, dont certains furent commis par les mêmes Waffen SS.
Les trois espaces de la quatrième séquence abordent successivement la découverte des ruines par ceux qui y cherchèrent leurs disparus et le deuil des familles ; la reconnaissance nationale du drame et sa construction mémorielle conflictuelle ; les enquêtes, les procès et la « médiatisation » du plus important d’entre eux en 1953 à Bordeaux, ainsi que l’amnistie qui suivit les condamnations des incorporés de force français avec ses conséquences en Alsace et en Limousin. Cette séquence se termine par la reconstruction du nouveau village et les difficultés rencontrées par ses habitants pour s’approprier ce nouvel ensemble urbain.
La salle finale, celle du « message » avec ses puits de lumière éclairant des textes a buté sur la difficulté du choix des citations. Il fallut rechercher un compromis entre des textes reflétant un panel représentatif d’une supposée opinion publique des visiteurs. Le message, pour le maître d’ouvrage, devait être un « message de paix ». Mais la paix serait-elle envisageable sans la justice, que les victimes ont réclamée vainement ? Le pacifisme intégral, si fort en Limousin dans les années 1930 et promu par les instituteurs, serait-il une de ces « promesses inaccomplies du passé » dont a parlé Paul Ricœur ?
La réussite esthétique de cet espace ne dilue-t-elle pas un éventuel message ? Est-ce que l’on peut esthétiser un drame ? Cette question court à travers tout un pan de l’activité d’artistes contemporains sans trouver une traduction propre à Oradour. La sculpture de Fenosa Aux martyrs d’Oradour, une commande du Front national en 1944 et rejetée à l’époque par l’évêque de Limoges et l’association des familles de victimes, connut une longue période d’oubli qui la conduisit à intégrer les collections nationales, avant son installation sur le site, entre les ruines et le nouveau village, en juin 1999 [19].
 
â—¦ L’inauguration
 
 
Longtemps repoussée, la préparation de l’inauguration nécessita des compromis. La communauté d’Oradour, municipalité et association, posa ses conditions : elle ne pourrait pas se dérouler un 10 juin, date anniversaire réservée au deuil des familles ; la présidence en serait confiée exclusivement au président de la République ; aucun représentant de l’Allemagne ne serait invité. Les élus socialistes, majoritaires dans le département, souhaitaient il est vrai la présence du Premier ministre. Mais comme il ne pouvait y avoir qu’un seul discours des « plus hautes autorités de l’État », cette présence muette n’était pas envisageable. La date de l’inauguration fut fixée par la présidence au 16 juillet 1999, au jour anniversaire de la rafle du 16 juillet 1942, dite du Vél’ d’Hiv’, à Paris — « symbole de la complicité de Vichy dans le Génocide » [20] et choisie pour la commémoration de la Shoah -, ce qui permit au Premier ministre d’effectuer une visite privée au camp d’Auschwitz à l’occasion d’un voyage officiel en Pologne. La concomitance des dates et des déplacements à valeur symbolique des deux responsables de l’exécutif fournit la matière des éditoriaux de la presse sans susciter à Oradour même d’interrogation sur les symboliques elles-mêmes.
Le déroulement de la visite présidentielle, contrôlé par le service communication de l’Elysée, fit l’objet d’une négociation. Pour la municipalité et l’association, le président de la République ne pouvait pas venir à Oradour sans passer par les ruines et s’incliner devant le « Tombeau des martyrs » et cet ordre des préséances de la visite n’était pas indifférent. Il fut donc décidé que le Président serait accueilli à l’entrée des ruines par une délégation du conseil municipal et de l’association, puis qu’il visiterait les ruines accompagné de la ministre de la Culture [21], du préfet, des parlementaires, du maire de la commune et du président de l’association, avant de se recueillir devant le monument de la communauté et de le fleurir. Ensuite il rejoindrait le Centre de la mémoire pour l’inauguration du bâtiment. La visite avait été chronométrée pour permettre au Président de prononcer son discours avant le « direct » de treize heures des chaînes de télévision, en particulier de TF1 qui avait l’exclusivité de l’événement. Les services de la présidence assuraient la logistique de la sonorisation, du dais et du pupitre nécessaire aux discours.
Durant la journée, le maire de la commune ajouta un élément de confusion avec l’inauguration d’une sculpture, don de la Ville de Strasbourg. Un an auparavant, le maire de Strasbourg, Roland Ries, fils d’un incorporé de force, premier élu alsacien à venir officiellement pour une commémoration du 10 juin, avait émis l’intention d’apporter une contribution de sa ville au Centre de la mémoire. L’initiative fut arrêtée par son collègue d’Oradour qui l’invita à faire un geste en priorité en direction de la commune et non pour l’établissement construit par le conseil général. La simultanéité des inaugurations, trace d’un conflit latent entre des élus locaux, manifeste la volonté de la communauté d’Oradour de conserver la maîtrise de la mémoire du massacre en réaction contre la banalisation qu’elle croit percevoir avec le nouvel équipement.
 
â—¦ Épilogue
 
 
Les ruines d’Oradour disposent d’une remarquable efficacité par l’adhésion émotionnelle qu’elles suscitent. Le Centre de la mémoire, entrée et introduction aux ruines, propose un récit distancié et critique par rapport à la mémoire collective à laquelle il se réfère. S’il transmet cette mémoire, il en fait aussi apparaître la construction, ses causes et ses conséquences, il en expose « l’intrigue ». Le projet d’équipement reposait sur l’idée d’une conservation et d’une transmission de la mémoire des témoins, celle qui authentifie. Ce projet initial a été intégré dans un récit dont la véracité est confirmée par des documents, mais il y a la médiation d’une écriture individuelle, celle propre au sujet qui raconte en disant que probablement… Une institution pourrait-elle se satisfaire de cette situation ?
Comprendre et expliquer le massacre du 10 juin à Oradour relève d’un travail académique d’historien une fois la difficulté d’accès aux sources surmontée. La notoriété du cas a pu en différer l’étude. L’approche de la construction mémorielle, l’étude de cette notoriété, est rendue possible grâce à un travail tout aussi classique : à partir d’une documentation d’archives et de l’historiographie, une grille de lecture peut être formulée. Celui qui s’y est engagé en propose une interprétation. Mais la mise en forme d’une documentation largement renouvelée dans une exposition laisse, au moins à celui qui en a assuré le commissariat, un sentiment d’inachevé. Nous avons rencontré l’obligation de concilier des lectures d’archives avec les pressions de témoins et d’élus. Nous avons constaté une incapacité à traduire équitablement les souffrances des victimes dans leurs diversités. Nous nous sommes heurtés à des instrumentalisations des mémoires fondatrices du poids des morts sur les vivants, c’est-à-dire à une forme immuable du sacré. Le « rattrapage de la mémoire par l’histoire » pouvait ne pas satisfaire les promoteurs du Centre de la mémoire.
L’appellation si volontariste de « centre » n’est-elle pas d’ailleurs le signe d’une contradiction non résolue et par conséquent toujours aussi difficile à assumer ? Un « équipement d’interprétation historique » peut-il se déprendre de l’inévitable consensus attaché à toute institution ? Mais les victimes peuvent-elles seules perpétuer ce consensus, en insistant sur le poids de la dette, alors qu’il leur reviendrait au contraire de briser cette dette en accordant le pardon à ceux qui le leur demanderaient ? Sans cette démarche, qu’aucune institution ne peut prendre en charge, la mémoire du drame restera « malheureuse » et le « travail de deuil » inachevé. L’exhortation au « devoir de mémoire » demeurera un impératif vain si elle ne s’inscrit pas dans le récit du passage d’un passé assumé à un futur.
Moins d’une semaine après l’inauguration, le président du conseil général, également président du conseil d’administration de l’établissement public qui gère le Centre de la mémoire, informait le nouveau directeur, anciennement chef de projet, que son contrat ne serait pas renouvelé. Des divergences de conceptions concernant la gestion et la communication de l’équipement pouvaient être opportunément invoquées. Mais il n’y eut pas de débat sur ce qui pouvait être assimilé à une éviction, car le comité d’éthique prévu par les statuts n’avait pas été créé.
â–¡
 
NOTES
 
[1] Voir Alphonse Dupront, Du Sacré. Croisades et pèlerinages. Images et langages, Paris, Gallimard, 1987, en particulier, « Pèlerinages et lieux sacrés », p. 366 et suiv.
[2] Sarah Farmer, Oradour, arrêt sur mémoire, Paris, Calmann-Lévy, 1994.
[3] Pierre Laborie, « Histoire et résistance : des historiens trouble-mémoire » dans Écrire l’histoire du temps présent, Paris, IHTP — CNRS, 1993, p. 133 et suiv.
[4] Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Le Seuil, 2000. Paul Ricœur est intervenu à de nombreuses reprises sur ce thème par des articles, conférences et des leçons au Collège de philosophie en 1995-1996.
[5] Marc Freund-Valade préfet régional à Limoges en juin 1944, né en Alsace et fils d’un pasteur de Strasbourg, est un fonctionnaire « loyal » du régime de Vichy. Il participa ultérieurement à l’entreprise hagiographique de Laval menée par la Fondation Hoover à l’instigation du gendre de celui-ci, René de Chambrun.
[6] Jean Chaintron, né en 1906 à Lyon, fut dirigeant du Parti communiste algérien (1935-1936) et combattant des Brigades internationales ; dirigeant du parti communiste clandestin à Lyon à partir de l’été 1940, arrêté en mars 1941 et condamné à mort, peine commuée suivie d’une incarcération à Nontron (Dordogne). Délivré par des maquisards, il devient commandant « Jean-François » dans les FTP-FFI ; actif en Creuse et Haute-Vienne, il participe à la libération de Limoges ; nommé préfet de Haute-Vienne le 19 septembre 1944 il restera à ce poste jusqu’en décembre 1946 (cf. Jean Maitron (dir. ), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Paris, Les Éditions ouvrières, 1991).
[7] Pierre Boursicot, né en 1899, fonctionnaire, militant syndical et résistant, responsable de Libération Nord ; est d’abord nommé préfet de la Charente par le Comité d’Alger en 1943, puis commissaire de la République à Limoges le 19 août 1944 (cf. Jean Maitron, op. cit.).
[8] Imprimé à Limoges, Charles Lavauzelle et Cie, 1945, 206 p.
[9] Robert Hébras, Oradour-sur-Glane. Le drame heure par heure, CMD, 1993.
[10] Michel Folin et Marc Wilmart, deux parties de 52 minutes, diffusion en 1988, puis INA en cassette vidéo.
[11] L’équipe de maîtrise d’œuvre comprenait Yves Devraine, scénographe et mandataire commun, Bernard Lassus, paysagiste, Jean-Louis Marty et Antonio Carriléro, architectes.
[12] Voir Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18, retrouver la Guerre, Paris, Gallimard, 2000 et Stéphane Audoin-Rouzeau Cinq deuils de guerre, Paris, Noësis, 2001.
[13] François Julien, Fonder la morale, Paris, Grasset, 1995.
[14] Jean-Claude Peyronnet, né en 1940 en Haute-Vienne, ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé d’histoire, a enseigné à la faculté des Lettres de Limoges ; président du conseil général de la Haute-Vienne depuis 1982, député de 1988 à 1993, sénateur depuis 1995.
[15] Georges Guingouin né en 1913, instituteur, militant communiste, entre dans la clandestinité à l’été 1940 ; organisateur de la résistance en milieu rural dans la région d’Eymoutiers, « préfet du maquis », chef départemental des FTPF en juin 1944, chef départemental des FFI, colonel pour la Haute-Vienne, il commande les troupes qui libèrent Limoges en août 1944, et sera Compagnon de la Libération. Voir Michel Taubman Georges Guingouin, Limoges, L. Souny, 1994.
[16] Discours du préfet régional Freund-Valade du 21 juin 1944 à Oradour-sur-Glane, reproduit par des tracts de résistants et utilisé ensuite par l’ancien préfet comme preuve de son autonomie par rapport au régime de Vichy dans le processus d’épuration (A D 87).
[17] Le préfet régional engagea immédiatement la reconstruction du bourg d’Oradour en juillet 1944, une opération confiée à un architecte des Bâtiments de France — Inspecteur général des Monuments historiques qui sera confirmé dans cette mission par le gouvernement provisoire de la République à la fin de l’année 1944.
[18] Pierre Ayçoberry, La société allemande sous le Troisième Reich (1933-1945), Paris, Le Seuil, 1998.
[19] Voir Bertrand Tillier, « Le Monument aux martyrs d’Oradour de Fenosa, ou l’histoire d’un « non-lieu de mémoire », (1944-19.. ) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 55, juillet-septembre 1997, pp. 43-57.
[20] Éric Conan et Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, Fayard, 1994 ; le chapitre intitulé « Le Vel’ d’Hiv’ ou la commémoration introuvable » éclaire le décret du 3 février 1993 qui institue le 16 juillet en journée nationale commémorative.
[21] Il s’agissait de Catherine Trautman, à l’époque ancien maire de Strasbourg, ce qui renforçait un processus symbolique engagé l’année précédente avec Roland Ries.
[*] Philosophe, directeur d’institutions culturelles, inspecteur général au ministère de la Culture, muséographe, ancien « chef de projet » et commissaire de l’exposition permanente du Centre de la mémoire d’Oradour, Jean-Jacques Fouché vient de publier Oradour (Liana Levi, 2001).
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