2002
Vingtième siècle
L’humanité versus Zyklon B
L’ambiguïté du choix de Kurt Gerstein
Florent Brayard
[*]
Si le concept d’humanité est violemment rejeté par les théoriciens du nazisme, une plus grande humanité dans les violences pratiquées peut être recherchée par les nazis, pour le bénéfice des bourreaux essentiellement. La question est néanmoins posée de la souffrance des victimes, jusque dans le choix, pour la mise à mort des Juifs dans les chambres à gaz, entre monoxyde de carbone et Zyklon B, entre Zyklon B avec irritant ou sans. L’étude du cas du lieutenant SS Kurt Gerstein, témoin de l’assassinat par le gaz de convois de juifs au camp de Belzec en août 1942, témoigne de l’ambiguïté des choix d’un homme face à des actes négateurs d’humanité : d’une part, placé du côté des bourreaux il est forcément complice, de l’autre, horrifié et décidé à avertir les autorités religieuses et alliées du crime du génocide, il se montre épris d’humanité. Même ambiguïté dans le choix technique pour tenter d’« humaniser » la mort des victimes – dans un contexte d’inhumanité absolue – par la modification de la composition du Zyklon B pour les camps d’Auschwitz et de Maïdanek. Au final, reste une interrogation en suspens sur la maîtrise de l’acteur face à l’action auquel il participe et son pouvoir d’influencer le cours des choses.
While the concept of humanity was violently rejected by the Nazi theoreticians, there was a question of more humanity in the violence perpetrated, essentially for the torturers’ benefit. The issue of the suffering of the victims was broached concerning the killing of the Jews in the gas chambers in the choice between carbon monoxide and Zyklon B, between Zyklon B with or without an irritant. Studying the case of Lieutenant SS Kurt Gerstein, who was witness to the assassination by gas of convoys of Jews to the Belzec camp in August 1942, shows the ambiguity of a man’s choices faced with acts of negation of humanity. On the side of the torturers, he was necessarily party to it ; on the other, horrified and determined to warn the religious authorities and allies of the crime of genocide, he showed himself possessed of humanity. The same ambiguity can be seen in the technical choice of trying to “humanize” the death of the victims in a context of absolute inhumanity by the change in Zyklon B’s composition for the Auschwitz and Maïdanek camps. The question hovers over the actor’s choice faced with an action he participates in and his power to influence it.
« Que la distinction nette entre le Bien et le Mal se soit partiellement estompée, que le résistant ait pu, à certains moments paraître proche du bourreau, telle est l’inéluctable conséquence de la condition humaine dans un système totalitaire. »
Dans le contexte d’inhumanité absolue que constitue le génocide, la notion d’humanité peut-elle décemment tenir une place ? Rejetée sur le plan théorique par les théoriciens nazis, elle n’en est pas moins présente dès lors que se pose la question, au moins pour ce qui concerne les bourreaux, du caractère « humain » des épreuves qu’ils font endurer. Mais la souffrance des victimes a pu également être parfois prise en compte. Le choix du gaz utilisé pour l’extermination des Juifs se présente ainsi comme un moyen d’interroger l’éventuel souci d’« humanisation » des acteurs du génocide. Et l’étude de l’attitude de Kurt Gerstein en la matière est une façon d’éclairer, par un itinéraire singulier, l’analyse et de poursuivre, sur un plan éthique, la réflexion.
En 1986, quarante ans après Auschwitz, Primo Levi s’interrogea à nouveau, et d’une manière sans doute plus approfondie encore que dans Si c’est un homme, sur quelques aspects de ce complexe de faits au centre duquel figurent l’extermination des Juifs et le système concentrationnaire.
L’un des chapitres de ce nouveau livre,
Les naufragés et les rescapés, était intitulé « la violence inutile » : l’auteur y décrivait quelques-unes des atteintes qui semblaient relever, du point de vue de la victime comme de celui de l’observateur, de la cruauté pour s’interroger ensuite sur les motivations de ces actes : surcharge, manque d’hygiène et de ravitaillement des convois de déportation ; pudeur violée par une nudité imposée ; double appel quotidien ou tatouage. Au bout du compte, l’analyse différenciée de Levi oscillait entre la conception d’une cruauté pure – c’est-à-dire la « création délibérée d’une souffrance qui [est] une fin en soi »
[2] – et une conception instrumentale de la violence où son exercice n’est justement pas une fin en soi, mais où il est conditionné par une autre finalité dont la violence est la conséquence incidente ou dont elle facilite la réalisation.
Le titre de ce chapitre faisait comme écho à celui qu’Emmanuel Lévinas avait donné quelques années plus tôt, en 1982, à une contribution au
Giornale di Metafisica. Cet article, « La souffrance inutile », n’est au fond pas moins complexe, ni moins différencié que le chapitre de Primo Levi, sans doute parce que l’inutilité, qui est encore assurément autre chose que le hasard, se laisse difficilement appréhender. Établissant, dans un premier temps, une distinction nette entre la souffrance subie par le sujet pensant, dont il est susceptible de tirer un profit, et celle affectant autrui, pour laquelle aucun sens ne saurait être trouvé, Lévinas s’interrogeait, sans vraiment le dire explicitement, sur les leçons qu’Auschwitz nous imposait de tirer. Il constatait l’impossibilité à inscrire cet événement dans une quelconque théodicité, la faillite en somme des modes ancestraux d’explication du « scandale » de la souffrance. Ainsi, sa réflexion, double, ne pouvait plus s’inscrire dans une continuité, brisée, mais elle devait partir de cette brisure. D’un point de vue religieux, la Shoah signifiait, pour le peuple juif, le devoir d’une fidélité renouvelée à son appartenance – pour que l’œuvre de destruction ne soit pas consommée. D’un point de vue moral, cet événement, parmi d’autres catastrophes du tragique vingtième siècle, avait rendu nécessaire l’avènement d’une nouvelle philosophie – le mot est faible – d’un nouvel « ordre ». Cet ordre, « inter-humain », devait être fondé sur «
ma responsabilité pour l’autre homme, sans souci de réciprocité », ou plus clairement encore, sur « l’asymétrie de la relation de l’
un à l’
autre »
[3].
C’est à la lumière des réflexions de Lévinas et de Levi – concernant donc à la fois le problème de l’intentionnalité et du rapport à l’autre – que nous allons ici envisager le problème de l’utilisation du Zyklon B pour l’extermination des Juifs.
â—¦ L’humanité nazie : le souci des bourreaux
Comme on le sait, le concept d’humanité –
Humanität – progressivement déprécié à partir de la fin du
19
e siècle
[4], fut férocement rejeté par l’idéologie nazie qui le considérait comme l’exact opposé de toutes les valeurs honorées par le nouveau régime
[5]. Ainsi la notice « Humanität » de l’édition de 1938 du
Meyers Lexikon accumulait-elle plusieurs définitions redondantes, dont l’accumulation et la redondance même signifiaient également cette violente répulsion
[6]. L’humanité, c’était la « prédilection pour ce qui est faible, malade, bien souvent pour ce qui est criminel, avec une méfiance concomitante contre ce qui est spécifique, fort, héroïque et créateur » ; c’était aussi la « négation de toutes les différences raciales et nationales [
völkisch] accompagnée d’une adoration concomitante d’une humanité [
Menschheit] indifférenciée » : c’était, enfin, selon les mots mêmes de Rosenberg, cette attitude « qui plaint individuellement chaque criminel, mais qui oublie cependant l’État, le peuple, en bref, la catégorie »
[7].
Cependant, si la condamnation de la notion d’
Humanität était univoque et semblait définitive, elle ne s’accompagna pas du bannissement systématique de l’adjectif humain –
human – lequel se trouva employé dans différents contextes, y compris quand il s’agissait de parler du génocide des Juifs. Cet emploi, rétrospectivement, n’est pas sans poser de problème. Le recours à l’adjectif
human aboutissait-il à la réintroduction subreptice de cette « humanité » que le régime, officiellement, condamnait ? Ou bien alors se fondait-il sur une acception plus ancienne du terme dont l’un des synonymes pourrait être
rücksichtsvoll – plein de délicatesse ou d’égard
[8] ? D’une manière rhétorique, nous allons dans un premier temps ne pas nous focaliser sur cette possible polysémie pour nous interroger plus simplement sur ce qui était mis en jeu par l’emploi de l’adjectif
human.
Hitler, dans son testament politique rédigé la veille même de son suicide, rappela ainsi qu’il avait promis que la mort de millions d’Allemands n’adviendrait pas sans que les véritables coupables de cette hécatombe, c’est-à-dire les Juifs, soient châtiés, et ce – précisait-il – quand bien même le moyen employé pour mener à bien cette expiation serait plus humain [
humanere Mittel], et la phrase laisse sous-entendre « plus humain que les bombardements »
[9]. Hitler se prévalait donc à la fois d’avoir réalisé le génocide et de l’avoir réalisé d’une manière relativement humaine – ce qui peut signifier ici, avec une absence de cruauté. Himmler, en somme, ne disait pas autre chose en affirmant en octobre 1943 que le génocide des Juifs constituait « une page de gloire de notre histoire » qui avait pu être réalisée sans que ses exécutants, à quelques rares exceptions près, aient perdu leur qualité d’« honnêtes hommes »
[10]. Mais il s’agissait là, quoi qu’il en soit, de discours rétrospectifs et sans doute de tentatives inconscientes d’allégement du sentiment de culpabilité.
Parfois, c’était au cours même des événements, dans le mouvement même de l’action, que l’adjectif
human était mobilisé. Le rapport que Höppner, responsable du SD à Posen, envoya à Eichmann le 16 juillet 1941 est, à cet égard, bien connu : Höppner imaginait la construction, dans le Warthegau, d’un camp de travail pour 300 000 Juifs, proposait la stérilisation des femmes et s’interrogeait sur le sort de Juifs inaptes au travail : comme, sans doute, on n’aurait pas les moyens de les nourrir durant l’hiver, « il convient d’examiner sérieusement si la solution la plus humaine [
humanste Lösung] ne serait pas de liquider les Juifs, pour autant qu’ils ne sont pas aptes au travail, par quelque moyen rapide. Dans tous les cas, ce serait plus agréable que de les laisser mourir de faim »
[11]. Höppner, dont on ne peut douter un seul instant qu’il souhaitait débarrasser le Warthegau du plus grand nombre de Juifs, se trouvait dans un processus de négociation vis-à-vis des autorités centrales au cours duquel il avançait propositions et arguments. Deux arguments justifiaient la mise à mort précipitée et volontaire des Juifs inaptes. Il y avait d’abord l’humanité supérieure d’une telle solution au regard de la cruauté de la solution alternative : l’important ici n’est pas tant dans l’éventuelle sincérité du recours à la notion d’humanité (quelle que soit la manière dont il convient de l’entendre) que dans la croyance en l’efficacité possible d’un tel argument sur son interlocuteur, en l’occurrence Eichmann. D’ailleurs, cet argument était complété par un autre, celui du caractère « plus agréable » de la solution préconisée. Il est bien évident que, dans l’esprit de Höppner, ce second argument primait sur le premier, et qu’il ne prenait plus en compte la victime, mais le bourreau.
Ce glissement dans l’usage de la notion d’humanité mise en circulation par l’adjectif
human, nous en connaissons un autre exemple, contemporain du précédent. À la mi-août 1941, Himmler assista à l’exécution par fusillade d’une centaine de prisonniers à Minsk et en fut, selon le témoignage d’Erich von dem Bach-Zelewski, extrêmement choqué. Il semble qu’il chargea alors Nebe, chef de l’
Einsatz-gruppe B et chef du bureau V du RSHA, de trouver un moyen « plus humain » de mise à mort
[12] – donnant ainsi une impulsion décisive au développement des camions à gaz dans la lignée desquels s’inscriraient les chambres à gaz fixes. Là encore se trouvait donc employée la notion d’humanité, et là encore dans un sens dévoyé, perverti. Ce n’était pas des victimes dont on se souciait, mais des bourreaux, « perturbés » par leur tâche d’assassinat, des « hommes finis pour le restant de leur vie », des « névrosés et des brutes »
[13], selon les expressions de Bach-Zelewski lui-même.
Le passage des exécutions massives par fusillades, comme pouvaient les pratiquer les Einsatzgruppen, à la mise à mort par le gaz, dans les camps d’extermination, était ainsi dicté par un souci d’humanité entendu dans un sens restreint et strictement égoïste : il y avait là, à l’évidence, une asymétrie du rapport de soi à autrui, mais dans un sens exactement inverse de celui appelé de ses vœux par Lévinas. La violence et la cruauté étaient condamnables du fait de leur capacité à affecter ceux qui s’en faisaient les instruments, à les corrompre à leur insu, mais indifférentes quant à la souffrance qu’elles infligeaient aux victimes. Rudolf Höss ne dit pas autre chose dans son autobiographie : il mesurait le progrès que constituait l’extermination avec le Zyklon B au regard, à la fois, des fusillades et de l’extermination par le gaz d’échappement. Dans les deux cas, expliquait-il, les Einsatz-Kommandos avaient besoin de « quantités inquiétantes [
unheimliche Mengen] d’alcool » pour mener leur tâche à bien
[14]. À Auschwitz, rien de tel, semblait-il dire : la division des tâches était poussée si loin qu’elles pesaient moins lourd sur leurs exécutants.
Parfois, cependant, il semble que la souffrance de la victime ait été prise en compte. Werner Kichert, par exemple, subordonné de Grawitz, le Reichsführer SS und Polizei, se trouva à l’automne 1939 mêlé à la toute nouvelle opération d’extermination des malades mentaux, à un moment encore où le choix du gaz à employer n’était pas arrêté. Plusieurs possibilités étaient envisagées, aux premiers rangs desquelles figurait l’acide prussique. Il se trouva que Kichert fut, à un moment donné, sollicité de livrer son avis sur l’emploi du Zyklon B. Il en repoussa l’éventualité au profit du monoxyde de carbone industriel, conditionné en bouteilles, qui constituait selon lui « le moyen de mise à mort le plus humain [
humanstes Tötung-smittel] »
[15]. De fait, comme on le sait, c’est bien ce gaz, plutôt que le Zyklon B, qui fut employé dans le cadre de l’Opération T4, même s’il est impossible de déterminer si l’expertise de Kichert joua, dans ce choix, un rôle décisif. Cet épisode mérite d’être soigneusement examiné. Force est de constater, tout d’abord, que notre connaissance de son existence repose sur un unique témoignage – comme souvent dans de pareilles affaires – celui de Kichert lui-même. Mais sa probabilité est renforcée par d’autres témoignages évoquant l’hypothèse précoce d’un emploi de l’acide prussique
[16]. Le moins que l’on puisse dire est donc qu’un choix avait été effectué et que Kichert essayait d’en tirer les bénéfices en s’attribuant, à tort ou à raison, la responsabilité, au moins indirecte, de cette décision.
L’autre point à examiner est le caractère plus « humain » de ce choix. Il n’est pas douteux que l’intoxication au monoxyde de carbone entraînait une perte de connaissance rapide qui anéantissait à la fois la douleur physique et la prise de conscience. Un expert n’avait-il d’ailleurs pas estimé, au cours d’un procès contre des membres de l’action T4, en 1967, que ce procédé était « une des plus humaines manières de mettre à mort [
eine der humansten Tötungsarten] »
[17] ? Ce qui nous intéresse ici est plutôt ce que ce choix mettait en jeu. Acceptons, même d’une manière provisoire, que le souci de l’humanité – c’est-à-dire en ce cas le désir de réduire autant qu’il est possible les douleurs des condamnés – ait guidé ce choix. Quelle en était la conséquence, non plus pour la victime, mais pour le bourreau ? Au fond, le choix de tel gaz ou de tel autre était absolument indifférent : la question des dommages psychologiques pour les bourreaux ne se posait pas encore et celle de la facilité relative d’usage de l’acide prussique ou du monoxyde de carbone ne semble pas avoir été envisagée. Nous nous trouvons donc pour l’acteur dans un jeu à gain nul : c’est dans cette absence d’enjeu même que pouvait prendre place, pour cet acteur déterminé, à ce moment précis, la question de la violence et de la douleur inutiles.
â—¦ Le souci des victimes : l’humanité selon Kurt Gerstein
De manière exceptionnelle, il se trouva qu’un acteur – qu’il s’agit ici d’entendre dans les sens allemands de Täter ou anglais de perpetrator – raisonna également en terme non dévoyé d’humanité mais dans une situation qui, loin d’être indifférente, comportait une part non négligeable de risque. Avant d’exposer ce cas, à la fois bien et mal connu, il convient de donner quelques-unes des caractéristiques du Zyklon B, puisque c’est de ce gaz dont il va s’agir.
Le Zyklon B est un dérivé industriel de l’acide prussique développé dans les années 1920 par une firme de Francfort, la Degesch
[18]. Utilisé pour détruire la vermine dans les hangars, les appartements, les habits, pour exterminer les rats dans les moulins ou dans les bateaux, ce produit était si efficace qu’il en était dangereux pour ses utilisateurs. C’est la raison pour laquelle était adjoint à l’acide prussique – à l’odeur douceâtre – un avertisseur (
Warnstoff) doté de propriétés irritantes, si bien qu’une personne entrant, par hasard, dans une pièce contenant du Zyklon B avait le réflexe d’en sortir aussitôt
[19]. Les gazages de désinfection étaient, par ailleurs, entourés de nombreuses précautions, aussi bien réglementaires que pratiques, pour éviter tout accident. Dans le cadre d’une utilisation génocidaire du Zyklon B, des précautions similaires étaient prises : les personnels manipulant le Zyklon B avaient reçu une formation idoine ; plus encore, les gazages criminels, à Auschwitz, devaient se faire en présence d’un médecin, au cas où un accident surviendrait
[20].
A contrario, sans doute, c’est parce que les camps de l’« Opération Reinhard », Belzec, Sobibor et Treblinka, ne disposaient pas de personnel médical permanent que le Zyklon B n’y a pas été introduit, malgré une tentative au moins, sur laquelle nous reviendrons. Autant dire que le Zyklon B, à Auschwitz et à Majdanek, avait été choisi du fait de son efficacité et en dépit de sa dangerosité.
Au printemps 1943, Rolf Günther, l’adjoint d’Eichmann, ordonna à Kurt Gerstein, le chef du bureau de technique sanitaire de l’Institut d’hygiène de la Waffen-SS, de passer auprès de la Degesch une série de commandes pour la livraison mensuelle d’environ 400 kg de Zyklon B
[21]. La finalité homicide de cette commande n’est pas douteuse, puisque Gerstein, comme un autre témoin, l’a attestée. Cependant, le groupe de personnes contre lequel ce produit devait être utilisé demeure obscur : Gerstein indiqua, dans une série de témoignages écrits, qu’il aurait pu s’agir des internés des camps de concentration, ou des membres de l’intelligentsia, ou encore des travailleurs étrangers requis en Allemagne
[22]. Il est également possible que cette commande se soit inscrite dans le cadre de l’extermination des Juifs et que Gerstein, pour une raison ou pour une autre, ait désiré le celer. Le fait est que, d’une part, ces livraisons eurent effectivement lieu, sur une base mensuelle pendant une année, pour moitié à Auschwitz et pour moitié à Oranienburg, et que, d’autre part, on n’a jamais réussi à déterminer si ce Zyklon B-là avait ou non été utilisé à des fins d’extermination
[23].
Concernant la première partie de cette histoire, nous ne disposons que du témoignage de Gerstein. La seconde nous est connue seulement par les interrogatoires de Gerhard Peters, le directeur de la Degesch, à qui Gerstein avait signifié la commande. Peu importe, pour notre compréhension des faits, ce que Peters a dit savoir ou ignorer du groupe de personnes condamnées : ce qui est important ici est que cette série de commandes avait une singularité très forte, puisqu’elle concernait du Zyklon B expressément produit sans irritant. Peters racontait : « [Gerstein] m’a dit : nous devons supprimer un ensemble d’hommes de moindre valeur [
minderwertige Leute], d’idiots, de malades. On va le faire avec de l’acide prussique. C’est une torture. Il voulait abréger cette torture. Il disait : je voudrais avant tout supprimer cette torture engendrée par l’irritant. […] C’est effroyable, disait-il. Nous devons supprimer cette torture. Aidez-moi à mettre au point une procédure qui fait effet d’une manière plus instantanée et plus rapide. Je n’ai pas pu lui donner d’autre conseil que d’employer de l’acide prussique sans irritant, et ce fut tout. Je ne l’ai plus jamais revu ensuite. »
[24]
Un homme, un membre de la Waffen-SS, se trouva ainsi bouleversé à l’idée de la souffrance qu’engendrerait la mise à mort par le Zyklon B : cette douleur était condamnable, au regard de son inhumanité, et qui plus est inutile, puisqu’une solution pouvait être trouvée pour l’éviter. Cette solution, cependant, était problématique puisqu’en supprimant l’avertisseur, on atténuait certes la douleur des victimes mais on rendait également le gaz (presque) indécelable pour le bourreau. Nous nous trouvons donc confrontés à une configuration dans laquelle le souci d’humanité concernant les victimes engendrait, pour le bourreau, un danger plus grand. Et ce danger était réel – même s’il ne convient pas de le surestimer. Au cours de l’été 1942, un SS fut intoxiqué à Auschwitz par du Zyklon B, sans doute trop faible en irritant
[25]. La mise en circulation, au début de l’été 1944, par la Degesch, de stocks de Zyklon B sans irritant (du fait des pénuries dues au bombardement de l’usine de production de Dessau
[26]) entraîna sans doute chez les entreprises utilisatrices une inquiétude plus ou moins réelle sur le danger induit par l’absence d’irritant
[27], à quoi répondit, quelques semaines plus tard, une mise au point dans un journal professionnel
[28].
Cet état de fait nous invite, par contrecoup, à nous interroger sur la véracité des propos de Peters. À la fois directeur de la Degesch et d’une de ses filiales de distribution la Heli, par ailleurs chef des deux commissions para-étatiques sur la désinfection, Peters était le grand responsable de toutes les questions de Zyklon B pour le Reich et les territoires conquis. Comment était-il possible qu’un tel homme ait accepté, plus encore suggéré, une solution qui s’opposait tellement à la politique de sécurité maximale pour les utilisateurs qu’il promouvait depuis tant d’années ? Plusieurs sources attestent que s’était déroulé, au cours de l’été 1942, un événement qui met à mal la version de Peters. En somme et simplement, il s’était trompé ou avait menti, soit sur le contenu même de sa conversation avec Gerstein, soit sur la date à laquelle elle avait eu lieu.
Le déroulement des événements, là encore, est bien connu. Le 8 juin 1942, un an avant l’épisode précédent, Günther s’était présenté en civil dans le bureau de Gerstein. Il s’agissait alors de convoyer une certaine quantité de Zyklon B au camp de Belzec – les camps d’extermination de l’Opération Reinhard devant passer d’un fonctionnement au gaz d’échappement, considéré comme insuffisamment efficace du fait des pannes fréquentes, à un fonctionnement au Zyklon B. La mission se déroula à la mi-août, et échoua. Gerstein arriva à faire croire que le Zyklon B qu’il avait convoyé était décomposé et dangereux, et l’enterra – le fait est ici attesté
[29]. Christian Wirth, le commandant du camp, était satisfait – et même fier – du fonctionnement de ses installations, dont il exagérait sans doute le rendement. La mauvaise volonté de Gerstein et le refus de Wirth se conjuguèrent de sorte que le projet de modernisation des installations de gazage fut abandonné. Cette mission fut comme un coup d’épée dans l’eau, selon tous les témoignages dont nous disposons.
Parmi ces témoignages figurent, outre les rapports de Gerstein, les différents interrogatoires de Wilhelm Pfannenstiel, proche conseiller de Grawitz, qui avait participé à cette mission, par hasard ou sur ordre. À travers Pfannenstiel, nous pouvons reconstituer le discours que développait Gerstein au cours de ce voyage : « [Gerstein] m’a expliqué qu’à ses yeux, la mise à mort avec le gaz d’échappement était trop lente et que, si tant est qu’on puisse parler d’humanité en cette affaire, on devait mettre en pratique une manière plus humaine [
humanere Art], en utilisant de l’acide prussique dont l’effet est immédiat. Je ne sais pas si c’était son idée. Il m’apparut dans tous les cas qu’un procédé homicide plus rapide serait préférable au gaz d’échappement qui prenait un certain temps. »
[30]
L’homologie entre les récits de Peters et de Pfannenstiel est frappante, même si, en 1943, l’amélioration suggérée par Gerstein à Peters était la suppression de l’irritant du Zyklon B, alors que celle que mettait en avant Gerstein dans sa conversation avec Pfannenstiel, en 1942, résidait simplement dans le passage du gaz d’échappement au Zyklon B. Cependant, il est probable que les souvenirs de Pfannenstiel étaient approximatifs, car il avait donné par ailleurs un détail précis doté d’une grande importance : le Zyklon B dont Gerstein prit livraison à l’usine de production de Kolin, près de Prague, était de l’acide prussique sous forme liquide, conditionné dans des bouteilles en fer
[31] – et en tant que tel beaucoup plus dangereux. Il est très probable même qu’une bouteille, entre Prague et Lublin perdît son étanchéité
[32] et que Gerstein courût un grand risque en l’enterrant
[33]. Le récit de Pfannenstiel se trouve d’ailleurs corroboré dans un interrogatoire que subit Gerstein en juillet 1945 à Paris
[34].
Or quelle était l’intention qui avait guidé ce choix risqué, alors qu’on utilisait à Auschwitz depuis quelques mois du Zyklon industriel incomparablement plus aisé d’emploi ? Elle était simple : l’acide prussique liquide était une matière brute, à laquelle on n’avait pas encore ajouté l’irritant qui la transformerait en Zyklon B. En clair, le souci d’éviter les souffrances provoquées par l’irritant était déjà présent en 1942, même si Pfannenstiel ne s’en souvenait pas.
Se pose alors à nouveau la question de la véracité du témoignage de Peters. Si la conversation avait eu lieu au printemps 1943, il est évident que Gerstein savait très exactement ce qu’il voulait : du Zyklon B sans irritant, tel que celui qu’il avait convoyé l’été précédent à Belzec. Peters, en ce cas, n’avait fait qu’obéir à un ordre qu’il avait ensuite travesti, dans ses interrogatoires, en suggestion « humanitaire » dont il espérait tirer un bénéfice, une circonstance atténuante. Mais il existe une autre hypothèse, à peine plus improbable, celle selon laquelle la conversation entre Peters et Gerstein se serait déroulée au début de l’été 1942 – auquel cas il est clair que ces gens de moindre valeur [minderwertige Leute] dont parlait Peters étaient les Juifs, et qu’il l’avait su.
â—¦ Une prise de conscience et sa difficile traduction dans les faits
Le souci d’humanité de Gerstein ne peut pas être considéré comme douteux. Nous disposons des déclarations de Peters et de Pfannenstiel, mais également des témoignages, nombreux, de ses amis ou de ceux qu’il avait rencontrés une fois seulement. Qui plus est, Gerstein avait, d’une manière répétée, essayé d’avertir les autorités religieuses et les Alliés du génocide en cours – non sans succès d’ailleurs
[35]. Ce souci, cependant, n’est pas sans poser un certain nombre de problèmes.
Gerstein s’est expliqué lui-même sur la question de l’humanité dans l’une des versions de son rapport : « Dans l’ensemble, on ne s’est pas plus que ça donné la peine de mener à bien les mises à mort de quelque façon “humaine” [
irgendwie “human”], si tant est que l’on puisse jamais employer ce mot dans ce contexte ! – Et ce, sans doute, moins par sadisme que par une indifférence totale et une paresse vis-à-vis de ces choses. »
[36] Cette réflexion d’un témoin impliqué recoupe sans doute certaines analyses de Levi sur la violence inutile – et sa réserve même à employer ce mot d’humanité dans un tel contexte dissipe l’ambiguïté que nous avions jusqu’alors rencontrée. L’implication de Gerstein lui-même pourrait d’ailleurs être considérée, à bien des égards, comme une illustration de cette « responsabilité pour l’autre homme, sans souci de réciprocité », cette « asymétrie de la relation de l’
un à l’
autre » de Lévinas. Gerstein avait fait ses choix en sachant que son gain personnel, égoïste, serait nul de toute manière alors que le risque personnel qu’il encourrait serait, lui, plus grand. Et ces choix étaient arrêtés pour le seul bénéfice de l’autre, le condamné, le Juif dans la chambre à gaz.
Cependant, si cette démarche relève indubitablement d’un souci d’humanité, elle s’inscrit, de toutes les manières, dans un contexte d’inhumanité absolue, avec lequel, de quelque façon, elle s’accommode. Force est de constater, en effet, que jamais ni Gerstein, ni Peters, ni Pfannenstiel, ni tant d’autres, n’ont imaginé raisonner en dehors du cadre inhumain, criminel, dans lequel ils s’inscrivaient ou qui leur était imposé. L’amélioration proposée par Gerstein se situait très exactement à la marge d’un projet auquel elle participait néanmoins : il s’agissait de tuer les Juifs sans les faire souffrir mais de les tuer tout de même. C’est une question pour Levi et Lévinas, le survivant hanté par la question de l’éthique et le philosophe, qui peuvent répondre d’autorité : un bien relatif au sein d’un mal absolu est-il toujours un bien ? À titre personnel, cependant, je préciserai ici qu’il me semble que la réponse soit non.
Cette réponse, néanmoins, ne saurait constituer le terme de notre examen. Car, une fois mis au jour le souci d’humanisation comme les cadres moraux dans lesquels il s’inscrit, il convient de réfléchir encore à sa signification profonde et à la manière dont il a été, ou non, traduit dans les faits. Dans cet état d’esprit, un premier aspect est celui de l’évaluation du pouvoir que l’on a d’influer sur les choses. En effet, la volonté d’humaniser, même à la marge, une entreprise génocidaire est conçue par Gerstein pour racheter la participation à cette même entreprise. La question de la complétude de ce rachat renvoie inévitablement au problème moral que nous avons posé ci-dessus. Mais qu’advient-il de ce problème si cette démarche d’humanisation est en faite illusoire ? Reprenons la négociation entre Peters et Gerstein sur la question de la suppression de l’irritant. Quelle garantie Gerstein pouvait-il avoir que Peters ferait effectivement produire du Zyklon B sans irritant ? Peters pouvait, tout aussi bien, frapper du tampon « Ohne Reitzstoff » un produit standard. Et cette certification n’aurait été en somme qu’un demi-mensonge, car la situation de pénurie créée par la guerre avait entraîné une modification dans la composition de Zyklon B qui se traduisait par une réduction drastique de l’adjonction d’irritant (on était passé d’une proportion de 5 % à 0,5 %
[37]). Entre le presque rien et le rien du tout, la distinction est difficile à établir
[38], et peut-être hors de portée des possibilités de vérification de Gerstein – qui ignorait de toute manière probablement cet état de fait.
Cette modification de la composition du Zyklon B au cours de la guerre dévoile le deuxième pan du caractère peut-être illusoire de la démarche d’humanisation de Gerstein. Si le Zyklon B que l’on a utilisé pour exterminer les Juifs dans les chambres à gaz d’Auschwitz comportait peu ou extrêmement peu d’irritant, quel est alors le gain réel, pour les victimes, de sa suppression totale ?
Le problème de la maîtrise de l’acteur sur l’action, de sa toute-puissance, de son omnipotence, doit, avec Gerstein, être évoquée sous un autre angle. Nous avons établi ici, pour la première fois, qu’aussi bien la cargaison de Zyklon B à Belzec que les commandes à destination d’Auschwitz et d’Orianenburg concernaient du Zyklon B sans irritant. Nous devons, par ailleurs, constater que Gerstein est toujours demeuré absolument muet sur la singularité des commandes qui étaient passées par lui : c’est par raisonnement à partir d’une particularité du conditionnement, dans le premier cas, et grâce à Peters – ainsi qu’à des documents d’archives – dans le second que nous est indiquée cette précision. Pour comprendre les raisons de ce silence, nous devons mesurer ce que signifie très exactement la singularité de ces commandes pour celui qui les passe, au moment même où il les passe.
L’histoire que nous raconte Gerstein, à travers les différentes versions de son rapport, à travers sa correspondance et le témoignage de ses amis, est celle d’un homme à qui il échoit de commander du Zyklon B à des fins homicides, qui accepte cette tâche pour détruire en totalité ce produit potentiellement criminel en l’enterrant ou réussissant à le faire utiliser pour des tâches de désinfection. Celle, à présent, que nous délivrent Peters et Pfannenstiel est celle d’un homme qui se contente d’introduire dans la machinerie génocidaire un souci marginal d’humanité. Les deux images ne sont pas incompatibles, loin de là. On peut tout à fait imaginer que Gerstein ne se soit jamais départi de la volonté de détruire le Zyklon B et de la conviction qu’il y parviendrait et que, dans le même temps, il ait pu prendre ses précautions dans le cas où un échec improbable adviendrait – les précautions consistant ici à faire en sorte du moins que le Zyklon B en question donnât, le cas échéant, la mort sans douleur excessive.
Mais cette coexistence, dans le même mouvement de pensée d’un individu, entre la certitude de la réussite et la prise en compte d’un possible échec, donne de la personnalité de Gerstein une image beaucoup plus contrastée, moins évidemment héroïque que celle qu’il a voulu nous laisser de lui-même. En expulsant de son discours toute référence à la singularité de ce produit, Gerstein, rétrospectivement, déniait avoir jamais mesuré cette faillite possible. D’ailleurs, disait-il, il avait réussi.
Pourtant, cette balance entre la conviction de réussir et la prise en compte du danger n’est que le fruit d’une reconstruction. À ce moment encore, où l’action n’a pas commencé, qui sait quelle est la conviction de l’acteur, l’appréciation de ses chances de réussite ou d’échec ? Quelle pensée s’ordonne par rapport à l’autre ? Gerstein dit ou pense : le Zyklon B que j’ai livré sera utilisé pour exterminer des Juifs. Du moins, ils ne souffriront pas. Je vais essayer de toute manière de faire en sorte qu’il ne soit pas utilisé. Ou Gerstein pense ou dit : je vais détruire ce Zyklon B. Si je n’y arrive pas, du moins, les victimes ne souffriront pas. Pari joué gagnant sachant qu’il peut être perdu, et finalement gagné – pari joué perdant en espérant quand même le gagner, et finalement gagné – ou même pari perdu : qui le sait ?
Mais gagné ou perdu pour qui ? Revenons un instant en arrière. Nous avons vu que la notion d’humanité pouvait être réintroduite dans l’ordre du discours par les nazis, avec l’emploi de l’adjectif humain, et que cet usage était non seulement ambigu mais également dévoyé – puisque la seule humanité de l’exécutant, du bourreau était prise en compte. Nous avons vu ensuite que cette notion d’humanité pouvait être, le cas échéant, mobilisée à l’attention des victimes, mais dans une situation où cette prise en compte ne modifiait pas l’objectif des exécutants. Puis nous avons décrit le cas de Kurt Gerstein, pour lequel le souci de l’humanité vis-à-vis des victimes entraînait pour les exécutants un danger réel – quand bien même ce danger, tout comme le profit réel pour les victimes, aurait pu être surestimé, par méconnaissance, et n’être au bout du compte, peut-être, que négligeable. Nous sommes alors remontés au niveau des intentions, pour essayer de comprendre – si cela est jamais possible – comment ce souci d’humanité s’articulait à l’action. Il convient à présent de reprendre ce cas en adoptant le point de vue inverse, celui de la réalisation.
Nous avons vu que Gerstein, pour les deux séries de commandes auxquelles il s’est trouvé personnellement mêlé, s’était prévalu d’avoir détourné le Zyklon B de son utilisation homicide. Dans une lettre solennelle, presque testamentaire, à son père, Gerstein ne disait en somme pas autre chose, en évoquant à demi-mot la politique génocidaire nazie : « Je n’ai jamais prêté mes mains à tout cela. Lorsque j’ai reçu des ordres de ce genre, je ne les ai jamais exécutés ou j’ai détourné leur exécution. Moi-même, je sors de cette affaire les mains pures et la conscience parfaitement en paix. »
[39]
La personnalité singulière de Gerstein peut sans doute être vue comme un exemple d’aspiration à la pureté – dont témoignent ainsi, dans les années 1930, ses écrits religieux ou d’éducation sexuelle. Son destin paradoxal pourrait, lui-même, se résumer à la confrontation de cette aspiration aux plus abominables impuretés, crimes et tentations du siècle. De cette confrontation, Gerstein a toujours voulu être sorti victorieux, intouché.
Mais cette victoire, si elle est jamais advenue, si Gerstein a dit la vérité à son père, à ses proches, s’il a effectivement fait détruire le Zyklon B sans irritant qu’il avait commandé, cette victoire a son revers. À l’heure où gains et pertes sont comptés, le résultat de l’exercice est celui-ci : gain pour Gerstein – puisqu’il a préservé ce qu’il lui tenait le plus à cœur, sa pureté – et perte pour les victimes – puisque, s’il s’était trouvé peu de personnes pour se soucier de leur douleur, il ne s’en était trouvé en somme aucune pour pousser le souci d’humanisation jusqu’à sa réalisation effective.
Pour dire les choses autrement, dans le système de raisonnement que Gerstein avait mis en place et si le souci de l’autre était la plus haute valeur, comme Lévinas, après Auschwitz, nous y exhorte, il convenait de travailler à ce que l’usage du Zyklon B sans irritant – conçu comme une humanisation de la mise à mort – soit imposé partout en acceptant ipso facto de souiller son âme en participant au crime. Gerstein avait opéré un autre choix. Mais quel Faust moderne, adossé à la chambre à gaz, aurait accepté de se dépouiller de son âme pour le seul souci de l’autre ?
â–¡
[1]
Saul Friedländer,
Kurt Gerstein ou l’ambiguÏté du bien, Paris, Casterman, 1967, p. 191.
[2]
Primo Levi,
Les naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz, Paris, Gallimard, 1989 [1986 pour l’édition italienne], p. 108.
[3]
Emmanuel Lévinas, « La souffrance inutile », dans
Entre nous. Essai sur le penser-à-l’autre, Paris, Grasset, 1991, p. 112.
[4]
Je remercie Carlo Ginzburg d’avoir attiré mon attention sur cette importante question du glissement sémantique des mots
Humanität et
human. Sur l’évolution du concept d’
Humanität, je renvoie à la notice « Menschheit » de Hans Erich Bödeker dans Otto Brunner, Werner Conze et Reinhard Koselleck (dir.),
Geschichtliche Grundbegriffe. Historisches Lexikon zur politisch-sozialen Sprache in Deutschland, Band 3, Stuttgart, Ernst Klee Verlag, 1982, p. 1-127.
[5]
Cf. Karl-Heinz Brackmann et Renate Birkenhauer,
NS-Deutsch. « Selbstverstänliche » Begriffe und Schlagwörter aus der Zeit des Nationalsozialismus, notice « Humanität », Straelen, Straelener Manuskripte Verlag, 1988, p. 100.
[6]
Huitième édition, « in völlig neuer Bearbeitung », du
Meyers Lexikon, Leipzig, Bibliographisches Institut, 1938. On doit noter que les Juifs et les francs-maçons sont associés, dans la notice, à la diffusion de cette notion.
[7]
Cette citation est tirée du
Mythe du xx
e siècle. Rosenberg se plaignait, sans que cela puisse nous étonner, que par le recours au sentiment d’humanité, on ait essayé « de contrer le processus de sélection naturelle ».
[8]
Rücksichtsvoll est le dernier synonyme, après
menschlich,
menschenfreundlich,
wohlwollend dans la 6
e édition du
Meyers Großes Konversations-Lexikon, Leipzig et Vienne, Bibliographisches Institut, 1908.
[9]
Raul Hilberg,
La destruction des Juifs d’Europe, Paris, Fayard, 1988, p. 855.
[11]
Peter Longerich,
Politik der Vernichtung. Eine Gesamtdarstellung der nationalsozialistischen Judenverfolgung, München, Piper, 1998, p. 425.
[12]
Volker Rieß,
Die Anfänge der Vernichtung « lebensunwerten Lebens » in den Reichsgauen Dantzig-Westpreußen und Wartheland 1939-1940, Frankfurt am Main, Peter Lang, 1995, p. 273 et suiv.
[13]
Raul Hilberg,
La destruction…,
op. cit., p. 869.
[14]
Martin Broszat (ed),
Kommandant in Auschwitz. Autobiographische Aufzeichnungen des Rudolf Höß, Münich, DTV, 1998 [1958], p. 191.
[15]
Volker Rieß,
Die Anfänge der Vernichtung…,
op. cit., p. 302.
[16]
Ibid., p. 302 et suiv.
[17]
Cité d’après Ernst Klee,
Was sie taten – was sie wurden. Ärzte, Juristen und andere Beteiligte am Kranken- oder Judenmord, Frankfurt am Main, Fischer Taschenbuch Verlag, 1986, p. 215.
[18]
Le livre de Jürgen Kalthoff et Martin Werner,
Die Händler des Zyklon B. Tesch & Stabenow. Eine Firmengeschichte zwischen Hamburg und Auschwitz (Hamburg, VSV, 1998) constitue une bonne introduction à toutes ces questions.
[19]
Témoignage d’Herbert Rauscher en date du 13 avril 1948 (Archives fédérales de Wiesbaden [ci-après abrégé Wiesbaden], 461/36342-8).
[20]
Steven Paskuly (ed),
Death Dealer. The Memoirs of the SS Kommandant at Auschwitz, Buffalo, Prometheus Books, 1992, respectivement p. 30 et p. 223.
[21]
Sur la personnalité de Kurt Gerstein, voir l’ouvrage homonyme de Saul Friedländer, déjà cité. Sur cette série de commandes, voir p. 156 et suiv. Il est à noter qu’à la biographie ancienne de Pierre Joffroy (
L’espion de Dieu. La passion de Kurt Gerstein, Paris, Grasset, 1969, nouvelle édition en 1992) s’est ajoutée la biographie de Jurgen Schäffer,
Kurt Gerstein – Zeuge des Holocaust. Ein Leben zwischen Bibelkreisen und SS, Bielefeld, Luther Verlag, 1999.
[22]
Rapport de Kurt Gerstein en allemand en date du 6 mai 1945, documentation de Nuremberg, 2170-PS.
[23]
Voir en particulier les investigations menées dans le cadre des différentes intructions contre Gerhard Peters. Les différents jugements sont publiés dans la collection d’Irene Sagel-Grande, H.H. Fuchs et C.F. Rüter,
Justiz und NS-Verbrechen.
Sammlung deutscher Strafurteile wegen nationalsozialistischer Tötungsverbrechen, Band 13, Amsterdam, Amsterdam University Press, 1975.
[24]
Interrogatoire de Gerhard Peters en date du 26 octobre 1947 (Yad Vashem, 0.2/977).
[25]
Le fait est cité par Jean-Claude Pressac,
Les crématoires d’Auschwitz. La machinerie du meurtre de masse, Paris, Éditions du CNRS, 1993, p. 46. La note de Höss du 12 août 1942 avance la moindre proportion d’irritant pour expliquer l’accident.
[26]
Note du Dr Heinrich à l’attention de M. Amend en date du 21 juin 1944, NI-12110.
[27]
Les archives gardent la trace de la demande de renseignements d’une de ces entreprises, en l’occurrence la Testa, s’interrogeant sur les conséquences de cette modification pour la conservation du produit (correspondance de la Testa à l’attention de la Degesch en date du 6 juin 1944, Wiesbaden, 461/3398/Testa 3).
[28]
C’est en août 1944 que paraît cet article dans le journal de la corporation,
Journal des Insecticides et du Contrôle des Parasites (cité par Jacques Brillot, « L’argent sans mémoire : Degussa-Degesch »,
Le monde juif, NS-151, mai-août 1994).
[29]
Outre les déclarations de Pfannenstiel allant dans le même sens, on doit noter que ces bouteilles semblent avoir été excavées à Belzec en 1971 si l’on en croit un résumé de la communication de Zdzislaw Spaczynski, « Elementy genezy i topografia obozu w Belzcu », faite lors du colloque de l’université de Lublin,
Belzec, Sobibor, Treblinka, 25-27 août 1987.
[30]
Interrogatoire de Wilhelm Pfannenstiel en date du 30 octobre 1947 (Institut für Zeitgeschichte, Münich, Pfannenstiel I/ZS 1922).
[31]
Ibid. Par ailleurs, un employé de l’usine de Kolin se souvient avoir livré de l’acide prussique sous forme liquide (interrogatoire de Victor Graf, en date du 12 mars 1946, NI-11950).
[32]
Selon le témoignage de Pfannenstiel, en date du 6 juin 1950 (Institut für Zeitgeschichte, Münich, Pfannenstiel I/ZS 1922).
[33]
Selon le témoignage tardif de la femme de Gerstein, Elfriede, en date du 5 septembre 1976 (Landeskirchliches Archiv Bilefeld, Bestand Gerstein, n° 54).
[34]
Interrogatoire de Kurt Gerstein en date du 19 juillet 1945, publié dans l’article de George Wellers, « Encore sur le “témoignage Gerstein” »,
Le monde juif, 97, 1980. Au cours de cet interrogatoire, Gerstein indique qu’il avait déterminé de son propre chef la quantité de Zyklon à convoyer, ce qui, au même titre que l’ignorance, selon Gerstein, de Günther sur les sujets techniques, conforte largement l’hypothèse développée ensuite selon laquelle le choix du Zyklon sans irritant doit être imputé à Gerstein.
[35]
Saul Friedländer a déjà traité de ces aspects. Il est à noter qu’un rapport de la résistance hollandaise, rédigé à partir des déclarations de Gerstein a atteint Londres au début de l’été 1943 – sans d’ailleurs susciter de réaction (Jim van der Hoeven, « De Nederlandse regering in ballingschap wist al heel vroeg van de “Endlösung” »,
Vrii Nederland, 2 mai 1992).
[36]
Rapport de Kurt Gerstein en allemand en date du 6 mai 1945, document cité.
[37]
Interrogatoire de Gerhard Peters en date du 26 octobre 1947 déjà cité. Parmi les autres témoignages sur cet état de fait, voir celui d’Heinrich Sossenheimer en date du 23 avril 1948 (Wiesbaden, 461/36342-8).
[38]
Le problème est d’autant plus complexe que l’adjuvant stabilisateur ajouté à l’acide prussique est également doté de vertus irritantes si bien que le Zyklon B produit « sans irritant » par Dessau contient quand même un produit irritant. Et le responsable de la production à Dessau, Alfred Gülleman, assure que jamais le Zyklon n’a été produit sans stabilisateur (interrogatoire en date du 14 juillet 1948, Wiesbaden, 461/36342-8).
[39]
Lettre de Gerstein à son père, sans doute à l’automne 1944, citée ici dans la traduction de Saul Friedländer,
Kurt Gerstein,
op. cit., p. 176.
[*]
Florent Brayard, boursier à l’IHAP et chercheur associé à l’IHTP, vient de soutenir une thèse consacrée à « La solution finale de la question juive ». Il a publié Comment l’idée vint à M. Rassinier. Naissance du révisionnisme,
Fayard, 1996 et a dirigé l’ouvrage collectif Le génocide des Juifs entre procès et histoire,
Bruxelles, Éditions Complexe, 2000.